Ce matin en prenant mon journal j’ai ressenti un étrange vertige. Il fut bref, j’ai cru que ce ne serait rien… Retrouvant mes
esprits j’eus la plus incroyable surprise de ma vie, mais vie est-il le terme adéquat, comment savoir ?
La journée avait commencé banalement. Je m'étais réveillé comme à l’habitude, il faisait encore nuit, à tâtons j'ai traversé
la maison, je déteste la lumière. Actes machinaux, je devais avoir le cerveau embrumé puisque je n’aperçus qu’une silhouette floue dans un miroir, aucune importance, je n’ai jamais aimé me voir.
La luminosité du dehors me suffisait.
Avant de petit déjeuner je suis allé récupérer mon journal sur le pas de la porte. Il m’attendait peut-être mais quel esprit
peut-on donner à un objet encore que... J’aime l'idée que je reste au contact du monde par quotidien interposé alors je l’ouvre immédiatement. Ce que je fis.
C’est à ce moment que j’éprouvai ce malaise. L’impression de basculer fut violente mais je ne suis pas tombé, fermer les yeux
me fis du bien, attendre que le chavirage s’estompe, cela me rappela la sensation éprouvée enfant dans un manège, jamais je n'avais récidivé.
Je soufflais, besoin de manger pensais-je, ce n’était pas une raison pour modifier mon rituel matinal.
Sur le moment je crus à une erreur, cela arrive dans n’importe quelle activité n’est-ce pas ? A nouveau je baissai les
paupières, regarder de nouveau ne changea rien, j'en fus rassuré. Du regard je parcourus le lotissement, aucune lumière ne brillait, pourquoi donc avais-je un lieu de travail si distant de celui
de ma résidence ? La paie justifiait cela mais les années passant cet éloignement me fatiguait chaque jour davantage.
Par envie d’en savoir plus je me suis dirigé vers la villa voisine, identique à la mienne. J’étais heureux de venir y résider,
avoir un endroit à moi sans être isolé me paraissait le Paradis, depuis j’ai découvert les mauvais côtés d’une promiscuité d’autant plus insistante qu’elle semble respectueuse et amicale. Le
portail ne trahit pas mon arrivée, le gravier non plus, je parvins au perron sans qu’aucune présence ne se manifeste, au cas où j’avais conservé mon journal, ainsi, découvert, je pourrais
justifier ma présence chez quelqu’un que je connaissais mal, un voisin mais pas un ami, à me demander si ces mots ne seraient pas opposés. Une sourde inquiétude naquit en moi alors que je montais
les quelques marches, approchais de la porte. Le journal était plié comme le mien, comme il l’avait toujours été, dans l’ombre d’un poteau soutenant un auvent dont la silhouette se découpait sur
le blanc du béton. Un moment d’hésitation, le temps de guetter si je courais le risque d’être surpris, mais non alors je me saisis…
Il était logique que tous pâtissent du même phénomène. Pourquoi aurais-je eu un traitement de faveur ?
C’était idiot de me faire un monde pour si peu, pourtant je sentais que quelque chose n’allait pas, le silence, l’obscurité
qui se prolongeait alors que d’ordinaire le soleil et moi nous levions presque en même temps. Enfant j’avais pris ce rythme, l’école était loin de mon domicile, finalement rien n’avait jamais
changé dans ma vie si ce n’était que mes parents n’étaient plus là, ils sont morts dans un accident alors que je venais de m’installer dans ce lieu, loin de mon travail mais aussi de leur
résidence. Était-ce le moment pour penser à eux, l’ambiance m’incitait à une introspection que je fuyais depuis leur disparition.
Il devrait y avoir quelques lueurs vers l’est mais je ne voyais rien, je n’entendais pas un bruit non plus. Ce devait être de
ma faute, je m’étais réveillé trop tôt sans m’en rendre compte, agissant comme un robot et satisfait de le faire.
Je rentrais rapidement, ma chambre, le réveil… Il ne fonctionnait plus, les deux aiguilles étaient bloquées sur minuit,
peut-être était-ce l’absence de tic tac qui m’avait troublé et réveillé avant l’heure pour que je ne sois pas en retard. Cela n'était jamais arrivé, j’avais toujours mis un point d’honneur à
remplir ma tâche au mieux de mes moyens… Tout cela pour me retrouver dans un endroit agréable à traverser mais sinistre pour y exister, froid et ténébreux de l’été à l’hiver.
Autant le mettre à l’heure… Et pour cela je devais la connaître. Ma montre… Le petit meuble, à côté de mon portefeuille, de
mes clés de voiture. Je la prends mais suspends mon geste, les aiguilles elles aussi sont figées sur minuit… La pile n’est pas si ancienne qu’elle soit déjà épuisée encore que les objets du
quotidien soient d’une qualité de plus en plus médiocre.
La pendule de la cuisine m’aiderait peut-être. C’était un souvenir de famille, du côté de la mère de ma mère, preuve des
origines paysannes de ma famille.
Je fus à peine surpris de la découvrir dans le même état que ses cousines. Je restais immobile un moment cherchant à maîtriser
mes pensées, un vieux proverbe disait bien "Jamais deux sans trois" mais qu’il s’incarne de cette façon dans les faits accroissait mon inquiétude. Une farce ? Qui l’aurait fait, je vivais seul
depuis mon arrivée, consacrant mon énergie à mon travail et voyant le célibat comme la situation idéale.
Le téléphone, l’horloge parlante… Pas de tonalité, silence total comme si toutes les sources de bruits étaient
prohibées.
Bien sûr radio et télé restèrent inertes. L'électricité était manquante… Je crus être sourd mais en criant j’entendis ma voix
comme venant du fond d’un puits.
Je retournais chez mon voisin, tapais à la porte… Aucune réaction, je courus chez un autre et obtint la même absence de
résultat ! Continuer ? Je ne trouverais de réponse nulle part, le soleil ne reviendrait pas. Que… A qui...
Autant compter sur moi et, enfin, cesser de courir. J’avais toujours su que nulle part serait ma destination, il semblait que
je l’avais atteinte. L’admettre éteignit mon angoisse, restait l'envie de comprendre. Ce n'était pas la réalité qui s’était modifiée mais moi qui étais perdu. Étais-je dans mon lit, les yeux
fixés sur mon réveil, prenant une seconde pour un siècle ?
C’était donc cela mourir ! Attendre que l’ultime trace de vie disparaisse, m'éteindre faute d’un courant ne me parvenant plus,
mon cerveau s’asphyxiant, mon cœur ayant cessé de battre. J’avais refusé de le deviner tout de suite alors que c’était flagrant. Qu’est-ce que j’attendais ? Le tunnel avec la fameuse lumière au
bout et des spectres venant m’accueillir en m’affirmant que tout irait bien ? Où était-elle, n’allais-je pas rester prisonnier d’un décor dont la médiocrité me définissait ? Étais-je là pour
attendre la fin des temps et je ne sais quel jugement dernier ?
Que faire en attendant ? Pourquoi ne pas écrire ?
Mais quels mots pourraient-ils s’imposer et sur quel papier, quelles phrases pour quels lecteurs puisque le journal ce matin,
premier signe, était vierge de tout texte.
Raconter mon histoire sur des feuilles qui resteraient blanches, recommencer encore et encore tel Sisyphe attendant le terme
de sa condamnation.
Être délivré par qui pourrait me lire, qui viendrait à ma place attendre à son tour !
Qui me lira, qui le pourra ?
Qui l’osera?
Les stylos sont dans le tiroir droit du bureau !
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