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11 septembre 2009 5 11 /09 /septembre /2009 06:19
La Porte de l'Enfer - 10 
 

                                                  11

Un stylo et de la patience pour collecter des renseignements, avec de la chance cela suffit pour mener une enquête. Travail interrompu par de nécessaires récréations, respirations avant de replonger.

Cette recherche est une façon de dissiper l’énervement généré par les circonstances, paraître distant fait partie du métier, l’être réellement serait un signe d’indifférence qui nuirait à l’efficacité, le jeu consiste à rester entre les deux, à ressentir sans céder à ses pulsions.

Un art difficile, surtout quand l'enquêteur sent se rapprocher de lui-même.

La liste ne leur donnera pas grand chose, des os à ronger, des entreprises à vérifier, Diatek sait ce travail ennuyeux et inutile, il lui donne le temps nécessaire pour se stabiliser, pour rassembler ses forces, depuis quelques jours il a eu fort à faire.

Wool pense que se lever est la première erreur de la journée, il serait si bien à paresser, sa femme à ses côtés, une télévision, de quoi boire et manger. Que demander de plus, à part un remède contre l’ennui.

Morton suit son ami comme il le fait depuis des années, l'entracte leur fit le plus grand bien, la peur gagner parallèlement à l’excitation face à ce qui vient. Une prochaine aube verra le duel s'annoncer.

                                        * * *

La villa est jolie, entourée d’une surface gazonnée, les jeux d’enfants prouvent que le jeune couple céda à ses pulsions reproductrices. Un crédit sur dix ans, pourquoi se priver, monsieur gagne bien sa vie, seul problème il voyager mais c’est temporaire, il saisira l’occasion pour s’installer avec sa petite famille, il suffit d’être patient.

Éternellement.

Puisqu'il est en repos il s'occupe de la maison il y a toujours de quoi s’occuper les mains et l’esprit, pourtant il sait utiliser les unes et l’autre pour des plaisirs plus raffinés que le bricolage.

Les enfants à l’école, madame fait des courses ; la femme dehors, l’homme à la maison, un couple moderne.

Il chantonne en rabotant une planche, si seulement sa belle-mère lui fournissait l’occasion de fabriquer un cercueil… ça ne serait pas raisonnable, inutile d’attirer l’attention, on ne sait jamais ce que les flics peuvent découvrir, dans le tas il pourrait y en avoir un bon.

La porte qui claque derrière lui le fait sursauter, le vent qui… Non, il y a quelqu’un dans l’appentis, un homme qui le regarde en souriant, un visage qui lui dit quelque chose, un regard surtout. Pas question de finasser, son instinct hurle qu’il a intérêt à réagir et vite. Un marteau, il le lève en se précipitant, son coup ne rencontre que le mur de bois qui manifeste sa réprobation devant un tel traitement.

Le poing qu’il reçoit en plein cœur est, lui, bien appliqué, il ne peut se débattre, hurler même lui est impossible, sa tête est glissée de force dans l’étau judicieusement placé. On dirait que c’est fait exprès.

L’inconscient coupable peut-être.

Au dernier moment il sourit en pensant à sa belle-mère, s’il avait su…

                                        * * *

Le paysage est si beau quand le sceau de l’homme en est absent, la vie semble alors n’avoir été qu’un cauchemar. Le réveil menace et avec lui l’évidence d’un néant digne de ce nom.

Les images coulent autour de Diatek alors qu’il conduit, l’émotion est à fleur d’yeux alors qu’il se dirige vers l’Enfer. Il aurait pu se dispenser de Wool, quelque chose pourtant lui avait paru nécessaire, un moment de répit, le temps que la pression diminue, qu’il digère ce qu’il avait fait. Tuer lui était arrivé, jamais ainsi, avec l’impression de suivre un chemin tracé par une volonté extérieure… Ou intérieure ?

Pourquoi tout cela alors qu’une balle lui apporterait la paix ?

S’il en était sûr ! Son chemin n’est pas terminé mais il ne le distingue plus, il craint au dernier moment de trouver les ressources qui le feront triompher, de ressentir à nouveau cet amour diabolique qui déjà sut le guider alors qu’il se voulait dans la nuit.

L’émotion est brutale mais ne transparaît pas sur son visage signe de sa violence. Les regrets se dissolvent, s’agenouiller, refuser. Terreur et Passion se mêlent en une forme belle et hideuse.

Si seulement… Mais la peur s’éloigne, la confiance est sombre, il n’est pas seul. Elle est avec lui.

                                        * * *

Le bonhomme sifflote en sortant son chien, une laisse à enrouleur, un chien a un bout et un con à l’autre. L’idéal est de se promener avec des ciseaux pour trancher le fil, ou mieux, le cou du con en question.

Justement…

Un médiocre aura une fin digne de lui, un hasard, qui voudrait tuer un type comme ça, antipathique mais qui ne faisait rien de mal ?

Quelqu’un connaissant le plaisir qu'il prenait certaines nuits.

Un coup de poignard, les ciseaux c’est pas pratique, une caresse au toutou qui remue la queue en regardant son maître agoniser dans le caniveau, sa vraie place.

                                        * * *

Une fenêtre qui explose cela attire l’attention, pas dans tous les quartiers, suffit de monter le son de la télé ou de tendre l’oreille, pas question de se déplacer, un mauvais coup est vite arrivé, et une injonction à témoigner donc !

Ainsi le corps qui se balance passera-t-il la nuit dehors, il est vrai qu’ayant la nuque brisée il ne souffrira pas de sa position, l’autre extrémité de la corde attachée au radiateur se défait peu à peu, le cadavre s'écrasera bientôt au milieu de la rue.

Surprise pour un conducteur !

                                        * * *

Ils chantent doucement. Bientôt ils ne feront qu’un, vient celui qu’ils attendent, la réalité a perdu son nom, images et sons se mêlent, bougies soufflées la lumière pourpre est celle de l'Enfer lui-même. Leur temple est immense, les hurlements autour d’eux sont leur nourriture depuis des jours, ils seront prêts, purs, le moment venu.

Bientôt !

Ni peur ni appréhension, quiétude d’un rôle connu et répété depuis toujours. Chacun sait avoir été choisi, mieux, voulu, depuis sa naissance, leur réunion n'est pas aléatoire mais action d’une volonté en laquelle ils se retrouvent aux portes de l’infini.

Même le pire n’a pas le choix.

                                        * * *

- Ça va ?

- Diatek opine, son ami lui semble si loin, flou, impossible.

- Je suis sans mots, une force étrange passe en moi, elle m’attendait depuis longtemps, elle s’amuse, je le sens, je le sais. Elle m’a créé, je suis là pour l’aider et pourtant il me faudra lui dire non. Les chances d’en sortir seront limitées, je me les accorde pour me rassurer.

- La réalité sait être belle, tu le sais, souviens-toi.

- Le moment venu… Pour l’instant dire est fatiguant, j’attends le conflit, la rencontre ensuite… Ce mot paraît fantastique, comme avenir, plus de sens mon vieux Morton, plus qu’un goût amer dans la bouche. Je suis glacé et le temps n’y est pour rien. Le dernier m’attend, il en sait plus que mon père, beaucoup plus. Il fut son âme damnée, tout cela pour cet instant. Des milliers de vies détruites, de familles brisées, plus encore après l’autre nuit. Tout est en place, je ne serais pas étonné si les planètes s’organisaient en un plan inconnu depuis des millénaires. Tu vois je suis encore capable de délirer, c’est bon signe. Non, ne dis rien, c’est mieux, je rassemble mes forces. Le portail est ouvert, j'y vais à pied, ensuite... Je te laisse une grosse responsabilité et ma collec de disques si quelque chose m'arrivait.

Silence ! Diatek ferme les yeux, un sourire…

Il descend du véhicule, calmement, le portail est ouvert, les chiens le regardent passer en s’aplatissant au sol, surtout ne pas déplaire.

L’instinct en sait plus que la conscience, si elle osait l’écouter elle se comprendrait ! C’est bien ce qui l'effraie !

Trois marches, une porte qu’il pousse, un hall dallé noir et blanc, est-il pion ou roi ? Il traverse la pièce, le chemin est tracé.

L’escalier s’enfonce dans le sol. Combien de marches ? Cent mille ? Une profondeur improbable, il avance, la Gueule d’ombre s'ouvre, après tant d’années, de calculs et de manipulations.

Il se déshabille, ils l’attendent, prêts.

Nu il descend parmi eux.

La peur s'est écartée, seul compte l'homme devant lui et la dague d’argent qu’il tient, du moins cela y ressemble-t-il.

Quand elle viole son cœur il bascule et le puits s'emplie de flammes.

Son être n'est plus qu'une infime parcelle d'une envie qui le consume.



Amour et Mort sont les visages de Janus.



Le puits est aux dimensions de l’univers, il s’y enfonce rapidement.



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7 septembre 2009 1 07 /09 /septembre /2009 06:21
La Porte de l'Enfer - 09

                                                  10

- Un ange passe.

- Il s’enfuit, c’est par erreur qu’il s’est retrouvé parmi nous.

- L'air semble attendre, mais quoi ?

- Le sablier laisse filer un grain après l’autre, inutile de s'angoisser.

- J’étais tranquille, des tueurs en séries, des politiciens corrompus, la routine, voilà que tu arrives avec des questions, des ombres, sans toi je ne serais pas en train de serrer les fesses. Cette vague de froid aurait une explication simple et je dormirais paisiblement.

- Avec l’espoir de ne jamais te réveiller ! Je comprends ce que tu veux dire. Crois-tu que j’ai choisi ? Arrive dans la vie le moment de prendre ses responsabilités, de savoir ce que l’on veut et de mettre en œuvre ce qu’il faut pour le réaliser. Courir me fatigue, je ne peux plus le faire, je n’ai pas à vouloir comprendre, seulement à accepter.

- Je sais, ça me fait du bien de récriminer, de te faire porter le chapeau. Tu as une assez grosse tête pour cela.

- C’est gentil de me le dire, il te tomberait sur les oreilles.

- Qu’est-ce qu’elles sont mes oreilles ?

- Elles sont ravissantes, on en mangerait.

- N’essaie pas, elles sont piégées.

- Je vois, tu parles des trucs bizarres qui dépassent ?

- Voilà.

- On dirait de grosses araignées velues, je vais rester à distance.

- Parfait. Pour une fois j’ai envie que cette enquête rejoigne les dossiers recouverts de poussière.

- Ce n’est pas un bon exemple pour un policier.

- Tant pis si je n’en suis pas un. Je suis moi, c’est tout.

- C’est beaucoup, tiens, j’imagine le repas de nos amis avec toi.

- Gentil, qu’ils essaient, ils tomberaient sur un os, et même plusieurs.

- Mais sur beaucoup de chair auparavant.

- C’est habituel ici, le muscle, le gras, je cumule les qualités.

- Physique, tu dissimules les autres.

- Que suis-je en comparaison de toi ?

- Par charité je ne répondrai pas, je suis exceptionnel.

- Le pire est que c’est possible.

- Ça m’a pris tout petit, ce n’est pas si vieux mais le temps m’a paru long. La police apporte de quoi s’occuper. Le métier est mal vu, tant pis, mieux vaux être du côté du manche. Les gens qui nous détestent nous savent nécessaires. Si nous sentons la merde c’est qu’ils ne peuvent s’empêcher de chier, voilà tout.

- Formule rustique mais ayant le mérite de la clarté.

- N’est-ce pas !

- Tu me fais osciller, par moments j’ai envie que tout cesse, je mets la tête dans le sable, ensuite j’ai envie de comprendre, ce qui me fait peur et revenir à la proposition précédente, difficile.

- C’est le balancier du temps, qu’il se fige et la vie s'estomperait. L’agitation du monde vient de cette peur qu’il s'arrête. N'est-ce pas déjà fait, ne vivons-nous pas dans un monde artificiel. Une civilisation n’a pas vocation à durer toujours, ce qui naquit mourra, simple.

- Mais pénible. Si le balancier est bloqué ?

- Alors là… fiction que tout cela, fiction et imagination.

Wool opina, Morton en fit autant, ils étaient d’accord, unis par la peur.

Intérieurement Diatek pensait autrement, il cherchait un bourreau pour, à genoux, supplier d’être délivré, comme les autres.

Mais non, cela ne marche pas ainsi, la réalité n’était pas ce… Mais si ! Elle l’était, seule sa peur lui soufflait de la refuser, le désir de gagner un peu de temps, rien qu’un peu, un peu plus.

Les illusions meurent parfois quand l’esprit se retire d’elles de trop les croire, il s’en détourne, leur fait confiance, qu’il y revienne et il se découvre seul et perdu. Premier pas vers la lucidité.

- As-tu réfléchi à notre affaire ?

- Oui.

- Tu le dis comme s’il s’agissait d’un détail.

- L’habitude de garder une distance avec les faits. Qu’avons-nous, une voiture, un conducteur et un cadavre dans le coffre, ensuite…

- Oui ? Un éclair de génie ?

- Qui sait.

- Accouche !

- Est-ce un hasard ?

- Que veux-tu dire, tu veux la lampe dans les yeux ?

- Curieux qu’une organisation capable de conduire quelqu’un à s’offrir vivant ne puisse faire disparaître un cadavre.

- Le conducteur s’est affolé.

- Justement, c’est anormal, si j’ose dire. Comme s’il n’avait rien à voir avec ceux que nous recherchons, un pauvre type sachant ce qu’il trimbale sans connaître de détail, choisi pour la médiocrité dont il fait preuve, un lâche ayant besoin d’argent, il ne pouvait que faire une bêtise, après tout il aurait pu se rendre compte de quelque chose, voir le corps, se faire une idée de ce qui lui était arrivé, le tout calculé d’avance, ainsi son comportement ne pouvait qu’attirer l’attention. L’important étant que le cadavre dans le coffre soit découvert.

- Besoin de publicité ?

- Restreinte je pense.

- Pour une seule personne ?

- Disons principalement pour elle.

- Toi ?

- Moi !

- Vanité ?

- J’espère.

- Moi aussi, vraiment. C’est un piège ?

- Ils savent que je vais m’y jeter. A moi d’avoir la réaction adéquate pour les surprendre et passer au travers des mailles du filet, sans savoir où il est, ce qu’il est, et si la sortie offerte n’est pas le véritable piège. Vous devrez m’aider le moment venu.

- J’imagine un type qui se jette sur moi, dents en avant, le choc.

- Laisse venir, ce sera mieux. Donc le corps, il avait une destination logique, un endroit où cela est aisé de faire disparaître un cadavre. Une casse automobile par exemple, comprimer un corps dans une voiture, un four très puissant, n’importe quoi rendant ce service.

- Dans la direction que prenait la voiture ?

- Oui.

- Une liste facile à dresser.

- Un annuaire papier fera l’affaire.

L'américain alla en chercher un, c’était dans ses compétences.

                                        * * *

L’immeuble est ancien mais en bon état par la grâce de ses habitants. Jadis ce n’était pas comme de nos jours, tout le monde le sait.

Une large entrée donnant sur un vaste hall de marbre, des miroirs en vis à vis, des fleurs rarement volées, un tapis encastré par terre pour que les pieds s’y décrottent, une odeur d’ancien, le progrès met tout en bombe. Une odeur désuète par exemple, composition inconnu, pourvu que ça fasse penser que.

Le vieil ascenseur ressemble à une cage, pas engageant, une commission de sécurité à peine compétente exigerait son remplacement immédiat. Heureusement il y a parmi les propriétaires de l’immeuble quelques personnes bien placées, sachant préserver les objets auxquelles elles tiennent.

De vastes appartements, hauts de plafonds, difficiles à chauffer, le standing se paie cher, signe qu’il les vaut, insinuent les vendeurs.

Un tapis carmin suit l’escalier, des barres dorées lui interdisent toute liberté, il est là depuis toujours et ne supporterait pas un voyage.

L’homme monte calmement, on dirait un homme d’affaire venant rendre visite à un riche commanditaire refusant de se déplacer, tout est dans le nombre de zéros, d’ici à ce qu’un jour le besoin d’un chiffre devant ne se fasse plus sentir…

Ses yeux clairs observent calmement ce qui se passe, rien ne lui échappe, le risque est grand, le jeu est plaisant pour cela.

Le troisième étage, au travers des portes aucun son ne passe, l’insonorisation est parfaite, le montant des loyers l’impose.

Une porte de chêne, le sourire s’agrandit, un doigt appuie sur la sonnette, l’attente n’est pas longue.

Un cliquetis, une voix qui murmure une question, se satisfait de la réponse puisque l'huis s’ouvre, un peu.

L’homme âgé qui apparaît est d’un modèle courant dans sa tenue d’intérieur, un visage curieux, de grands yeux, une bouche sans lèvres qui n’a pas souri depuis la guerre de cent ans.

Le regard s’agrandit, déjà le vieillard se recule mais le coup violent l’atteint en plein front, une exclamation qui disparaît dans le couloir, le battant est refermé, le vieil homme saisi par le collet pour être porté plus loin dans l’appartement, dans un grand fauteuil de salon.

Un véritable musée, épais tapis, meubles massifs, vitrines regorgeant d’objets anciens qui rendraient fou n’importe quel amateur d’art précolombien. La richesse permet tout, sinon à quoi servirait-elle. Hein ?

L’arrivant ne perd pas son temps à contempler les merveilles offertes, il ouvre la bouche de sa victime, glisse une pince entre les lèvres, croche une fausse dent et l’arrache d’un coup sec. Le poison qu'elle contenait est désormais une sortie inaccessible.

Cela va mieux, la situation se détend, le faux expert financier, mais qui a dit qu’il l’était ? regarde autour de lui. Le plafond à disparu afin que les merveilles s’exposent sur deux niveaux, plus haut le toit a été remplacé par une verrière, pour contempler des merveilles rien ne vaut la lumière du jour. Il voudrait prendre son temps, s’intéresser à tout, quel dommage qu’il soit venu pour autre chose.

Tuer un vieux collectionneur, pour ne pas dire un vieillard maniaque.

Jeu de mots !

Le vieux ne l’est pas tant, il sait le simuler, accentuer les traits le faisant paraître plus âgé, plus fragile, les excès qu’il commit sont également responsables de ce visage ridé, de cette attitude courbée et sournoise, seul le regard parfois se révèle.

- Vous êtes son fils n’est-ce pas ? Le doute n’est pas permis, vous ne seriez pas là autrement, l’enfant veut effacer les crimes du père. Peu importe que vous restiez muet, je vous devine, je vous connais. Il parlait de vous parfois, j’ai dû être un de ses rares confidents, votre visite ne me surprend pas. Je suppose que vous vous êtes occupé de lui ? Il pensait que cela finirait ainsi, les rôles étaient écrits, le contrat signé de cette encre qui interdit le refus. Il ne m’étonnerait pas que vous ayez tué beaucoup des nôtres. Pourquoi pas, qui tue le fait pour exorciser sa peur de la mort. En ce qui me concerne je ne la crains pas, je ne regrette rien, ma vie fut longue, riche, malsaine et plaisante. Je peux être cynique, ma position permet tout. La ressemblance est immense, votre père pensait que vous pourriez être pire que lui, c’était un compliment. Je pense que vous êtes seulement plus, avec la capacité de réfléchir, de prendre du recul pour saisir la situation. Il ne l’avait pas, sinon dans l’action, pas quand le temps se présentait de comprendre. Il n’y aurait pas résisté. C’est un signe de sagesse que de se contenter de ce que l’on peut posséder, inutile d’aller au-delà de ses moyens, n’est-ce pas ? Belle collection n’est-ce pas ? J’en suis fier, sans moi nombre de ces merveilles auraient été perdues, elles finiront dans un musée, l’état ne les rendra pas, je le connais, et vous aussi. Vous n’êtes pas du genre à torturer, la rage qui a pu vous habiter s’est éteinte, elle a fait place au devoir que vous devez accomplir, mais le savez-vous, le comprenez-vous ? Nous sommes des pions entre les mains… Je ne sais lesquelles, dieu ou diable je m’en fiche, le moment venu je ferai face à la situation, pourquoi me ferais-je du souci alors que le temps n’est pas venu ? En tant que français vous comprenez cela. Pour vous aider… Mais je suis bête, vous connaissez mes goûts, savez tout de moi. Parfait, vous savez que mon plaisir était de frapper les enfants, de les détruire, par morceau, un os, un autre, une plaie, une autre… Je ne vous effraie ni ne vous écœure ? C’est bon signe. Pas de question, j’aurais pu vous en apprendre. Vous êtes fier, c’est souvent un défaut, pas chez vous. Si vous voulez me frapper, je peux vous indiquer où trouver mon arme. Non ? Combien encore à éliminer ? Pour chacun une mort différente. Je ne m’intéresse pas à l’actualité, je connais celui qui sera le dernier, logique. Vous avez une corde, je fais le commentaire puisque vous ne dites rien. Je déteste les films muets, auriez-vous l’idée de me pendre ? Une dernière érection serait inespéré pour ne pas dire miraculeux. Un poignard ? Je suis gâté, je ne vous vois pas venir, ça promet, vous…

Un cri, si léger qu’une souris n’en eût pas été inquiète, un craquement, écho, briser une colonne vertébrale est difficile quand on ne veut pas tuer. Le poignard sert pour la langue et les yeux, une tige d’acier, on dirait un James Bond, pour percer les tympans, la mort viendra doucement. Qu’il en profite, face à lui même, ce qui reste de son esprit aura de quoi s’amuser.

Et de huit ! Le compte n’est pas encore bon, ça vient doucement.

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4 septembre 2009 5 04 /09 /septembre /2009 06:21
La Porte de l'Enfer - 08

                                                  09

A cette heure le temple est encore vide, bientôt quelques fidèles se présenteront, depuis un certain temps il y en a davantage, la vie sait montrer la bonne direction pour qui ose la reconnaître.

Le pasteur est à l’aise dans son rôle, il regarde les chaises bien rangées et sourit sans trop ouvrir la bouche, il risquerait de révéler ses crocs. Elles paraissent vides, pas pour lui, chacune est occupée par un spectre, une assemblée terrifiante que seul son regard perçoit.

Ses victimes.

Cet enfant aux yeux si confiants, cette femme heureuse de trouver un homme qui l’écoute, ce vieillard près de la fin… Et les autres, tant de morts sans tombe, décédés dans d’atroces conditions, prisonniers, par leur malédiction, d’un monde de peines sans fin.

Cette adolescente, encore une enfant, près d’accoucher, elle crut trouver avec lui un réconfort que nul autre ne pouvait lui apporter. Elle n’a pas compris quand il l’a frappée, quand son ventre fut secoué de spasmes, quand la douleur se présenta et que les mains du pasteur refermèrent ses cuisses jusqu’à ce qu’un petit cadavre en sorte dans un flot de sang malodorant et vicié.

Il ne peut rire à chaque évocation, imperturbable, rassurant. Derrière la façade son âme se vautre dans un charnier et y prend plaisir.

L’Enfer dont il fut menacé si souvent est dorénavant son domaine, lui qui ne croit en rien, qui ne connaît que la douleur et le dégoût, lui qui ne peut voir de la vie que le plus sinistre aspect, le sien.

Il soupire de satisfaction, ces murs de pierres sont ses complices, quel dommage que les vitraux ne puissent représenter les scènes qu’il souhaite. Peu importe, il voit, il sait, il se souvient, les cris d’un enfant torturé sont plus beaux qu’un chant religieux. Ils sont une laisse plus solide avec un maître dont il devine l'haleine soufrée, dont il entend les sabots martelant un sol vivant, dont la voix résonnera bientôt à ses oreilles pour une ultime malédiction.

Pauvres moutons destinés à l’abattoir sans pouvoir l'admettre. Lui sait ! Le plaisir de mentir est son obole, sa portion congrue dirait-il s’il était cultivé, ce qui n’est pas le cas.

Tout va bien, le besoin de détruire revient, mais pas question de céder à la tentation trop vite, le risque grandit avec la multiplication des victimes, le plaisir croît d’être contenu

Catholique il se confesserait à un confrère et s’amuserait de la réaction de celui-ci. Un plaisir qu’il ne connaîtra jamais.

Personne n’est innocent, personne n’est exempt du péché originel, son père le lui a dit un million de fois, lui reste la certitude qu’une vie devant s’achever un jour il n’est pas interdit, sinon aux yeux de lois superflues, de raccourcir le délai. Il obéit, lui n’a pas de volonté, pas de désir, s’il prend plaisir à ses actes c’est par intelligence, s’il en souffrait il serait une victime supplémentaire sans que rien n’en soit modifié pour les autres. Le doigt griffu du destin griffa son front, au milieu. Ainsi, dit-on, Lucifer portait-il à cet emplacement l’émeraude dans laquelle fut taillé le Graal.

Sa vie est jonchée de cadavres, pauvres hères voués par le destin à sa satisfaction. Chair et sang dont ses mains surent que faire.

Son père le lui disait quand il l’attachait avec du fil de fer barbelé, quand le moindre mouvement était une torture, quand la fatigue lui interdisait de tenir debout, jusqu’à ce qu’il apprenne que le vrai plaisir était là. Qu’il regarde l’auteur de ses jours avec l’amour que ce dernier méritait pour lui avoir révélé cette vérité première, et unique. Aucune autre n’existe, aucune !

Ses paroles portent, ses mots qu’enfle le mensonge volent d’esprit en esprit, laissant en chacun une marque indélébile, l’inspiration se saisit de lui, les fils se tendent et le déchirent. Plus jeune il a voulu comprendre. Vouloir est bien, réussir ne lui fut pas permis, le monde réel est une illusion, il le sait maintenant, seul le sang est pur.

Ses pensées l’embarquent trop loin, se retenir, rouvrir les yeux, se suffire de ce qu’il voit, c’est bien le calme, la paix, apparente.

La lumière est douce, l’avenir tendre et glacé comme la mort.

Un pas, la porte qui claque, un fidèle vient prier, un pauvre homme qui ne corrigera jamais ses erreurs, qui jamais ne saura se tenir droit dans le vent de l’infini qu’il est seul à percevoir.

Se trouvera-t-il un jour quelqu’un qui entende ses suppliques ? Il ne veut de mal à personne, seulement leur murmurer qu’accepter le supplice est l'unique rédemption possible, alors tout ira bien, tout. Aucun ne comprend, tous ont peur, supplient d’être épargnés, alors qu’il leur apporte le salut, pourquoi sont-ils si stupides ?

Un bruit de chaise sur la gauche, c’est étrange que personne d’autre ne soit encore là, il y a des habitués, ces formes n'ayant de consistance qu’en se mirant dans le vide de croyances illusoires.

Une curieuse impression le fait se tourner vers la gauche, le regard qu’il croise le fait sursauter et frémir. Non ! Ce n’est pas lui, c’est impossible, il est… Mais justement, il n’en sait rien, rien.

Paralysé il voit se relever l’homme, s’approcher… Courir, s’enfuir… Pourquoi, pour aller où ? Il ne peut pas, il ne sait plus, déjà il n’est plus dans le temple, les murs magnifiques ont disparu, s’approche l’homme qu’il aimait tant. Des choses bizarres coulent sur ses joues. Des larmes ? Ainsi c’est cela, cette douceur qui lui fut interdite.

Il tend les bras vers celui qui vient, sa joie fait peur à voir. Comme dans un film le ciel s’obscurcit, le choc est violent, l’obscurité est celle d’une cave. Comme avant, il apprit à y puiser sa force, sa sérénité, maintenant il y découvre l’émotion, jamais auparavant… Mais qu’importe le passé, il sait l’avenir, le voit, l'accepte.

L’homme s’arrête, non ! C’est impossible, pas maintenant, ! Un éclair métallique qui ne retombe pas. Pourquoi papa ? Pourquoi retenir le coup ? Comprendre, savoir, comment demander quand jamais le permission ne vous fut accordée d’interroger ?

Deux regards se cherchent qui ne se trouvent plus, le couteau retrouve sa place astucieusement dissimulée dans une poche, l’homme qui le tenait sait que s’en servir serait délivrer. Il s’en va.

Le hurlement dans son dos ne le fait pas ciller, il marche, confiant, les spectres se lèvent et s'approchent de leur bourreau, leur échapper est impossible, l’âme en quête de pardon est capable de s’imposer toutes les souffrances.

Avant de s’éloigner il ôte le panonceau indiquant que le Temple est fermé, pour raison de santé…

                                        * * *

La température est amniotique, rassurante. La violence que la ville a éprouvée rapproche les gens, enfin ils admettent que s’entendre est utile et qu'autour du terrain qu'ils occupent rôdent des adversaires dont ils ignorent tout. Le prix à payer semble élevé, son effet va s'estomper. Les policiers le savent, l’hydre du crime ne se laissera pas abattre au contraire, lutter contre elle la renforce, une tête tranchée en fait apparaître deux, elle permet de tricher, de refuser de comprendre, de penser en se perdant dans l’action et la peur.

Les trois hommes discutent, une enquête est souvent ainsi, comprendre ce qui s’est passé au lieu de courir dans tous les sens, percer les secrets de la situation pour la renverser, admettre sa propre peur devant l’inconnu menaçant, non pas d’une arme mais par un comportement moins étranger à soi qu’on le voudrait.

En un temps où tout est spectacle le dialogue se réduit, l’image l’emporte, violente pour cacher sa signification. Tout est logique. Effrayant l’esprit qui prenant le temps de considérer la réalité l’intègre et s’y retrouve.

Diatek imagine ce que ferait la justice de l’enquête qu’ils mènent, comment les avocats utiliseraient les faits, arguant d’une menace étrange, du droit à chacun de disposer de lui-même, après tout s’offrir en plateau-repas n’est pas interdit même si cela peut donner des idées à d’autres.

C’est fait pour. Quoi que…

Parfois les mots se perdent, les fronts se plissent, les bouches commencent des murmures morts avant d’être phrases, pensées. Le commissaire est persuadé que le lieu a été choisi, l’ouest de l’ouest, un pays gorgé de sang et affamé de violence par la peur. Le moment était idéal et le pire reste à venir.

Symbole pensa-t-il ? C’est le mot, même inscrit dans la réalité. La fin du dix-neuvième siècle semblait une époque de certitude, la science avait réponse à tout, la suite prouva que non, ceux qui croient au progrès se forcent, ceux qui regardent ailleurs préfèrent ne rien voir.

Craint-il pour lui par ce qui l’attend, par sa responsabilité, est-ce la folie qui l’emportera ?

Ce serait trop beau ! Il la sentit l'étreindre, l’envie de lui céder faillit l’emporter. La réalité fut d’une beauté si cruelle qu’il ne put l’oublier.

Retenir les ombres, les souillures, lui qui se plut à se parer d’abjection les sent l'abandonner, les rats quittent le navire alors qu’il peut se remettre à flots, ce serait bien de lui, jamais il ne sut agir comme les autres.

La nuit est fraîche, elle paraît brûlante en regard de la précédente, soixante degrés de différence. Les plaies se pansent, les corps se retrouvent, beaucoup trembleront encore quand le jour reviendra.

Tous auraient pu mourir en une fois, faire durer le plaisir est vicieux.

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31 août 2009 1 31 /08 /août /2009 06:24
La Porte de l'Enfer - 07

                                                  08

Les débris de verre craquent sous leurs pieds, la désolation est immense et n’a épargné aucun quartier, un point positif, même les riches n’ont pas résisté. La catastrophe fait accourir télévisions et journalistes, curieux et spécialistes pour montrer ou expliquer.

Rester là est inutile. Il y a dans les véhicules chargés de cadavres l'évocation d'un passé lointain autant qu'européen, quand six siècle plus tôt des charrettes pliaient sous le poids des victimes de la peste.

Diatek s'interroge sur ces fléaux anciens et leurs vraies origines.

Le spectaculaire est un appât, une façon de mettre une chèvre à un piquet pour faire venir les tigres Il sent cela et appréhende un avenir s’assombrissant sous un ciel de plus en plus clair, il ne manquerait plus que la température parte dans l’autre sens, il ne resterait qu’une ville morte à jamais désertée.

Il le pense au conditionnel pour se rassurer.

La catastrophe sera vite un souvenir, la mémoire met les mauvais dans sa poche avec un mouchoir dessus. Mais certaines sont trouées.

Ils se retrouvent chez le capitaine, lequel a envoyé sa femme dans sa famille, à l’abri. D’un autre côté il n’a pas envie de rester seul, autant garder à d’œil celui par qui le danger peut surgir et/ou disparaître. Il regrette de se l’avouer, il en restera là, mais il sent sa faiblesse dans une situation insaisissable. Diatek seul a les moyens d’apprécier la situation pour la résoudre, lui n’est qu’un capitaine nourri aux hamburgers et tétant la plate mamelle d’une civilisation moribonde.

Autour de la table circulent des alcools forts, autant en profiter. Ils parlent de tout et de rien, surtout de rien, le sujet le plus vaste qui soit. Le monde, les États-Unis, son déclin impossible, pour le capitaine, déjà bien avancé pour les Français, ils sont, par conséquent, d’accords, mais pas question de l’avouer, chacun défendant son camp avec acharnement, où serait le plaisir en constatant qu’il n’y en a qu’un ?

Les mots reviennent sur la ville, ce qu’elle représente, les sourires régressent, les yeux émettent des lueurs d’inquiétude, la lucidité menace, autant se resservir, pas plus haut que le bord.

- Le danger vient par où on ne l'attendait pas, notre ligne Maginot le prouva, la réalité frappe et vous détournez le regard.

- C’est notre problème.

- Faites-en un pendentif, reproduisez-le sur vos dollars, le pognon est votre vrai dieu, le Veau d’Or est d’un papier épais et verdâtre. Votre flambeau ne parvient pas même à éclairer les murs de votre caverne. Le monde est ainsi et c’est vous qui l’incarnez le mieux, si j’ose dire.

- Nous sommes des primitifs, je sais.

- une leçon apprise mais pas comprise n'apprend rien. Je te souhaite la malchance de survivre à celle qui nous sera donnée.

- C’est gentil. Nous reconstruirons ce qui fut abattu

- Pourrez-vous relever les esprits mis à bas et retenir ceux suivant celui qui les mènera vers le gouffre.

- Et ça t’embête ?

- Non, au contraire.

La sonnerie du four mit fin, opportunément à une conversation menaçante, l’odeur était agréable, ça changeait !

                                        * * *

Dans le parc immense patrouillent une dizaine de chiens féroces, ils sont là afin que le propriétaire de la superbe maison ne soit jamais dérangé, un personnel moins canin, en apparence, fait disparaître les restes des repas non prévus.

Demeure superbe, hauts plafonds, parquets brillants, lambris nourris à la cire, décor quasiment vide. Tranquillité, dépouillement sont les désirs du maître des lieux, jamais deux sans trois dit le proverbe mais du dernier il parle rarement.

Cette vie lui plaît. Un univers fluctuant, l’absence d’obligations visuelles lui permet de voir les meubles qu’il désire, les tapisseries qui lui plaisent, ainsi sort-il de son cadre réel pour arpenter tel ou tel palais antique, caresser une colonne adoucie par les siècles, observer une plaine devenue bidonville. Il ne vécut pas toujours ainsi mais gagna les moyens de modeler sa vie sur ses rêves. Poussé par l’obligation de réussite il utilisa les moyens adéquats, fit preuve d’une promptitude rare pour saisir une bonne affaire, une caractéristique rassemblant certaines personnes même hors du cadre professionnel. Une partie du toit est un dôme de verre sous lequel il s’assied, se recule, observe l’univers, espère que son esprit, attiré par les grands espaces, oubliera sa réalité. Sa déception est à chaque fois immense, son besoin de se distraire, lui, aussi impérieux.

Tuer est sa troisième passion !

Fou ? Ce mot a-t-il une signification ? S'interrogeant il conclut qu’il pouvait l’être mais, ce terme désignant un comportement différent du normal, ce terme lui plut. Il la cultiva. Un cadavre nourrit fort bien le sol. En premier lieu celui du délire.

Le chien traverse la clairière en courant, ses muscles frémissent de joie, ses babines se retroussent. Il a senti un intrus, le souvenir du sang agite sa mémoire et accroît le flot d’hormones circulant dans son corps, sans s’expliquer cela, à quoi bon, l'animal n’est pas idiot au point de tout réduire à ce qu’il peut comprendre. Il sait, cela suffit.

Une silhouette devant lui, il accélère, grogne de satisfaction avant de tourner autour de l’homme en gémissant de plaisir, prêt à tout pour quémander une attention, oublieux déjà de son désir mortel.

L’arrivant le caresse entre les oreilles, il adore ça, une main secoue son museau, regard contre regard, complicité de fauves.

Les autres canidés arrivent, tous heureux, prêt à suivre cet homme qui leur ressemble tant.

                                        * * *

Allongé sur une natte l’homme paraît dormir, il n’en est rien, il voyage, retrouve des décors aimés, des souvenirs qui tordent son visage, un tic agite sa paupière gauche, le reste de son corps demeure immobile, pas de gaspillage, ses forces sont précieuses, il entend les gérer, espère les faire durer.

En vain.

Il perçoit d’autres bruits, des sons interdits, le piétinement de pattes, sortir de sa torpeur est pénible, est-ce vraiment nécessaire ?

Il sent les chiens avant de les découvrir, leur odeur est insupportable, lui qui apprécie les fragrances de charognes ne supporte pas celles de la vie. Ouvrir les yeux, hurler après ces infects animaux qui n’ont rien à faire là, et s’en prendre à l’imbécile qui les fit entrer alors que c’est interdit sous peine de renvoi immédiat.

Dans le meilleur des cas.

La lumière le blesse, sa main cherche l’appareil d’appel. Il était là… Il… n’y est plus. Autour de lui les chiens sont rassemblés, goguenards devant cette chose qui hurla des ordres si longtemps, s’étonnant eux-même de l’avoir accepté. Comment peut-on être si… Si humain !

La forme debout le fait sursauter, ce visage, ce regard… Les canidés se rapprochent, ils sentent la peur, le corps qui ne peut retenir ses fluides, l’appétit leur vient alors que s’éloigne leur nouvel ami. Tout va bien, il leur a promis de laisser la porte du domaine ouverte.

Enfin un homme de parole.

                                        * * *

- Résultats !

Wool jette sur le bureau quelques papiers couverts de caractères inquiétants crachés par une imprimante laser dernier cri.

Dernier cri ! Qui l’entendre s'en saura l’auteur. Non ?

- Il s’est mordu en premier, pas de trace de lien, de drogue, difficile de pousser plus loin les analyses pour savoir quelles hormones circulaient en lui à cet instant, une espèce de transe mystique, extatique. Il avait oublié son existence, faible personnalité.

- Pas sûr, le sacrifice alors n’eût rien valu.

- La chance est là, l’empreinte dentaire permit l’identification, heureusement qu’il y eut cet incident, puisque le conducteur ne peut rien nous révéler le passager est plus coulant.

- Parfait, nous y allons, la circulation est réduite, ce sera vite fait.

- Les voitures particulières sont limitées aux services nécessaires, j’ai encore l’impression l'espoir de me réveiller, tout sera comme avant.

- Fait attention que ce ne soit pas pire.

L’américain ne répondit pas, une pensée pourrait briser le cauchemar.

Trajet rapide, plaisir de circuler sans sirène, sous le regard atone des gens à leurs fenêtres, heureux du soleil, du beau temps, voulant s’en remplir pour oublier les heures passées et ne pas penser à celles qui pouvaient venir. L’esprit parfois prépare le terrain de la conscience, il se fait si calme que la tempête s’inscrit déjà dans cette absence.

A la place du mort Diatek ferme les yeux, il est calme, une image douce l'emporte, cherchant le rocher idéal pour le briser.

- Monsieur est servi !

Le policier français sort de sa torpeur, pour un peu il aurait piqué un petit roupillon, autant profiter des occasions. Alors qu’il descend de la voiture il lève les yeux vers le soleil, laisse les rayons pénétrer en lui, voudrait se laver, la ville lui semble copier le Mont des Oliviers… C’est le moment de prier, la traverse de bois invisible sur ses épaules n’en est pas moins lourde, lourde… Pas assez pour qu’il ose plier.

Allons, le temps n’est pas à la contemplation, le monde est un décor, il le sait mais lui même n’est qu’un pantin, il est à sa place.

Un frisson, fermer les yeux repousser l’émotion. La lumière existe qui peut l’aider à supporter ses ombres, à chercher le dernier recoin de son âme pour en expulser le démon fragile qui s’y dissimule. L'éclat d’un regard, d’un amour qui en se révélant lui fit voir son monde, la fange dans laquelle il s’ébattait, la souffrance qu’il adorait s’y engloutir. Il n’a pas compris qu’en aimant il ne pouvait plus céder, condamné à rester debout, à marcher vers un but "impossible".

Elle l’avait dit.

Raison de plus de lui prouver que rien ne mérite ce qualificatif.

La peur tisse sa toile pour le retenir, murmure à son oreille des mots qu’il ne sait plus croire, agite des images violentes, des désirs de crimes, des émotions terrifiantes qui ne le font plus ciller. La vie est plus forte que tout ça.

- Qu’est-ce qui est dommage ?

Diatek dubitatif regarda son grand collègue américain.

- Oui, tu as dit dommage.

- Moi j’ai dit dommage ? Une réponse, une conclusion personnelle.

Ayant dit il passa le premier pour dissimuler son émotion, derrière lui ses suivants se regardèrent. Morton fit une moue indiquant que mieux valait ne rien rajouter, personnelle avait-il dit.

Tomber donne l’illusion de la liberté, plus de contrainte, l’esprit en fait à sa guise, le malheur est que, parfois, il s’éveille et voit disparaître la lumière du jour, reste l’obscurité moqueuse de l’abîme et l’impression qu’il n’en connaîtra jamais le fond.

Diatek l’espère, dans le regard du fou se lit parfois la vraie délivrance.

Un long couloir, des murs très peu abîmés, ils ont été repeints il y a peu, l’escalier est raide, les boîtes aux lettres branlantes mais capables de donner l’indication que les trois hommes recherchent.

Portes fermées, présences attentives. Où les pas vont-il s’arrêter ?

Pour la forme le poing du capitaine frappe le battant, il sait que personne n'ouvrira, si c’était le cas il risquerait une crise cardiaque.

Par curiosité il tourne le loquet, le battant s’ouvre sans rien dire, voilà quelqu’un qui n’avait rien à cacher ou savait qu’il ne reviendrait plus.

Un studio banal, la moquette avait connu des jours meilleurs, jadis, tapisseries décolorées, l’évidence que le locataire savait devoir rester dans son logement peu de temps.

Un lit, un coin cuisine, rien de personnel.

Si ! Diatek le découvre en se penchant sous le lit une grande feuille de dessin roulé, à trois ils la posent sur le sol, regardent.

Rien ne les surprend, c’est sous-entendu par leurs fonctions, pourtant le dessin est singulier, surtout en sachant qui en est l’auteur.

Des silhouettes nues, debout, le talent de l’artiste ne put suffire à leur donner un visage, reste le sens, chacun tient dans sa main une petite forme humaine et s’apprête visiblement à la porter à sa bouche.

- Du sang !

- Pardon ?

- Regardez l’encre, on dirait bien du sang.

- C’est vrai, pourquoi ?

- Il savait ce qui l’attendait, une représentation magique, ne pouvant la dessiner clairement il choisit son sang pour exprimer son destin.

Leur pression relâchée le dessin s’enroula à nouveau avec un petit bruit comme un rire très ancien. Le froid qui les réunit ne venait pas de l’extérieur, il remontait de loin, de trop loin.

En repartant ils durent se plaquer contre le mur du couloir pour laisser passer des enfants décidés à jouer malgré tout, la force de la vie, l’énergie qui peut construire un lendemain digne de ce nom.

Diatek regarda disparaître dans l’escalier ce qu'il ne fut jamais. Sentant son regard une enfant se retourna, le temps d'un battement de cœur leurs regards se croisèrent, le choc lui donna envie de hurler.

La réalité supportable est la plus violente, sous le coup il s’arrêta, reprit le dessin, en déplia une partie.

- Que se passe-t-il ?

- Le décor, le fond.

- Un mur de pierre quelconque, non ?

- Le commissaire hocha la tête, en bas les enfants sortaient en criant.


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28 août 2009 5 28 /08 /août /2009 06:22
La Porte de l'Enfer - 06

                                                 07

La ville cicatrise, un pays entier participe. L’optimisme est de rigueur, ce qui n’était jamais arrivé ne se reproduira plus. Un tel concours de circonstances relève de la malchance.

Trois hommes marchent dans les rues silencieuses et quasi désertes maintenant. L’émotion les entoure, des millions de gens traumatisés pour longtemps, certitudes brisées, prêt à entendre un appel qui n’attendait que cela. Le policier français le comprend en circulant, le meilleur moyen d’être entendu est de parler au bon moment, quand détresse et incompréhension sont les compagnes de chaque instant et que vacille le monde du passé. Alors un murmure domine, les mots font mouches et dans la nuit brille un sourire de satisfaction.

Le ciel est bleu, le vent doux, le décor joue l’irréel. Les morgues sont pleines, des équipes circulent dans tous les immeubles en quête de victimes à découvrir, de corps dévorés par le froid, un linceul s’est… Non, il allait penser une bêtise, le linceul n’a pas été jeté sur la ville, il a été retiré. Ce qui est dessous apparaît, plus que la mort, l’Enfer palpite et trace son chemin vers la réalité. Diatek secoue la tête, des mots, mais comment évoquer ce que nul ne connut, n’imagina, sinon en croyant délirer. Le meilleur moyen de dissimuler une vérité est encore de la crier, de l’imposer dans toutes les oreilles, avec juste ce qu’il faut d’outrances, de traits grossis pour qu’elle semble un mensonge, alors elle s’installe, alors elle croît jusqu’à régner.

Le serf a autant besoin de son seigneur que l’inverse.

Comprendre ? Il est là pour lire derrière les faits une signification qui lui crève les yeux mais que sa lâcheté lui interdit de comprendre. Sûr qu’il est de se jeer à genoux, prêt à invoquer n’importe quoi.

Débris de verre, traces de sang, papiers, argent que les badauds regardent, sachant enfin qu’il n’a de valeur que refusé.

- Je t’entends penser Diatek.

- Normal, j'ai un cerveau surpuissant.

- Je suis curieux de savoir ce qui circule dans ta tête.

- C’est nouveau.

- Le temps de me faire à la situation, se réfugier dans le giron de la peur n’est pas la solution, sinon pour celui qui refuse d’ouvrir les yeux. Ce n’est pas mon cas ! Je ne prétends pas pouvoir comprendre, ni le souhaiter, cependant j’ai envie d’en savoir davantage.

- Mon vocabulaire suffit-il ? C’est une chose de ressentir des affects, une autre de savoir les partager. Partager… Est-ce le mot ? J’emploie un terme, tu lui donnes ton sens et nos idées divergent. Partager les mêmes significations demande de la pratique. Mes paroles sont peu claires même pour moi mais j'exprime au mieux ce que je ressens.

- Si je ne comprends pas c’est sans importance. Vous les français vous aimez parler, votre langue est votre monde.

- L’univers de l’esprit, de la pensée. Nous vivons dans une société prétendument évoluée qui confond progrès technique et intelligence. Il n’en est rien, si les découvertes se succèdent c’est pour éluder l’important en repeignant les murs de notre caverne pour la croire palais de verre et d’acier. Nos esprits frémissent devant l'inconnu. Les chiens se mettent sur le dos en signe de soumission nos âmes en font autant sanssavoir devant quoi. Tu me diras que cette déclaration n’a rien à faire dans ce cadre, pourtant si, ce qui gêne c’est la peur de nous voir petits, tremblants et ridicules. Le vraisemblable est une île perdue sur l’océan sans limite du possible. Tu vois ce qui se passe quand il se fâche ? C’est bien d’explorer l’univers, beau de porter nos regards au loin… Dans quel but sinon nous éviter.

- Après tant de morts tes paroles trouveraient un écho.

- Mes pensées m’appartiennent, à chacun de puiser en soi la force de comprendre, ou le besoin de le refuser. Je déplore ces victimes mais l’important est ailleurs. Tu as mis le doigt sur un point capital, secouer l’opinion pour en pousser une partie dans une direction prévue, celle de l’abattoir.

- Que veux-tu dire par là ?

- Il y a eu des sectes prêtes au sacrifice, plus ou moins volontaire, de ses membres. Qu’arriverait-il si demain l’affaire dont nous nous occupons était révélée ? Le mouton effrayés s'interroge et prie.

- Une démonstration, un complot ?

- Non ! N’importe quel manipulateur sait utiliser les événements du quotidien pour alimenter ses arguments. La foule sombre vite dans la régression. Souviens-toi de ce film, des morts s’animant pour dévorer des vivants, transpose-le à l'échelle d'un pays.

- J’aime mon pays.

- Tu te hérisses, prêt à écouter le manipulateur.

- Tu es diabolique.

- Peut-être.

- Tu en sais trop sur ce cauchemar.

- La loi de la jungle nous contrôle, l’électronique remplacent les lianes mais les prédateurs demeurent, mieux vaut les connaître.

- Comme toi ! Ton but est-il personnel ou pas ?

- Les deux sont indissociables ! Je suis une pièce sur l'échiquier.

- Mais de quel côté ?

Diatek resta dubitatif, son ami pouvait avoir raison, tout se passait comme suivant un programme établi depuis longtemps. Il mettait ses pieds dans des empreintes déjà tracées, suivait des chemins ouverts par d’autres, son espoir fut de penser qu’au dernier moment il pourrait jouer un autre coup que celui attendu.

Ce qui ne changerait pas forcément les choses.

- Bien vu, le libre-arbitre n'est-il pas une illusion ? Une question en suspend, trop près de certains événements il se peut que leur sens m’échappe. Tu es là, Morton également, vous pourrez m’aider.

Les deux interpellés opinèrent, hésitant !

On les comprend.

Comprendre ? Diatek le veut et le craint, un rendez-vous pris sans lui demander son avis, sans qu’il puisse se décommander, le repousser, un peu, essayer de gagner du temps pour s’endurcir, ensuite…

S’il mérite de vaincre cela sera, dans le cas contraire…

Pourquoi a-t-il peur d’être le plus fort ?

D’obéir ainsi à une volonté… Etrangère ?

                                        * * *

Deux hommes courent derrière une balle, la seule différence avec des chiens est dans la raquette que chacun tient dans une main. De bon matin une partie de squash réveille le corps désireux se complaire dans la fabrication de graisse. Ahanements, cris, jurons, tout y passe, éclats de rires, murmures de satisfaction quand le point réussi est joli, car cela arrive, surtout pour l’œil de qui le marque.

Ils sont seuls à occuper l’installation, ainsi peuvent-ils faire ce qu’ils veulent, et pas seulement jouer à la baballe.

Les cris parfois se muent en gémissements, en supplications, en appels à des coups plus violents, à des pénétrations plus profondes, à des assauts qui les laisseront repus, épuisés, heureux.

Le gaz dans la balle s’échauffe faisant circuler celle-ci de plus en plus rapidement, ils ont l’habitude, savent s’entretenir, limitant leurs excès et en assumant les conséquences, ils pensent maîtriser leurs désirs alors que la chaîne n’en est que plus lourde.

La partie dure jusqu’à ce que l’un des deux renonce, quand la victoire est trop loin inutile de courir, eux ne savent pas se battre sur chaque point, ils aiment que tout aille vite et bien, sitôt qu’un obstacle se dresse sur leurs chemins ils ne savent plus que faire. Heureusement cela arrive rarement, en plus ils ont de la chance.

Fini, repos, les corps sont en sueurs, les cœurs en folie, ils aiment cette sensation, mélant la chaleur et désir, le plaisir les attend.

Les douches, bain bouillonnant et un ensemble de relaxation plus vaste que celui réservé aux sports. L’un se dirige vers le jacuzzi l’autre prend la direction des toilettes, quelques mètres, peu de chose. Assez pour que surgisse une forme sombre.

Le sportif pousse un cri, une douleur terrible lui cisaille les reins, une envie de pisser trop retenue ne peut produire cela, une hernie, n’importe quoi, il passe en revue les risques courus, sauf un, le bon.

Si ce terme peut être utilisé en la circonstance, l’assassin doit le penser avec ironie puisque sa cagoule dissimule mal son sourire.

Sa victime tombe à genoux, ne sentant plus ses jambes, à peine capable de penser, si personne ne vient l’aider il va rester paralysé, ou pire, mourir, seul, l’homme en noir à un autre rendez-vous.

                                        * * *

Après le douche brûlante, les tourbillons massent son grand corps musclé, du moins est-ce ainsi qu’il veut se voir, ce n’est pas faux. Il se laisse porter par les sensations, imagine déjà le plaisir qu’il va éprouver pas plus tard que bientôt.

Il entend quelqu’un, il sourit sans ouvrir les yeux, la main qui le caresse est douce, puissante, très puissante. Elle serre, pour un peu il aurait mal, mais la pression se relâche, il pourrait jouir en restant ainsi, souriant. Sa bouche s’ouvre pour une promesse qui n’a pas le temps d’en sortir tant la douleur est brutale. Partant du bas ventre jusque dans le plus infime de ses nerfs. Son corps s’embrase sans cependant qu’il perde conscience. Interdit !

Il ouvre les yeux, l’image est floue, le poste est déréglé, c’est que le récepteur est sur le point de disjoncter. Ce visage lui est connu, une main se rapproche tenant quelque chose qu’il reconnaît : son sexe. Le bain est rouge, "mon sang !" pense-t-il avant de disparaître.

L’assassin rejette ce qu’il tenait à la main, même un chacal affamé n’en voudrait pas. Le temps d’une douche, froide, il a encore du pain sur la planche et le couteau pour le débiter.

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24 août 2009 1 24 /08 /août /2009 06:45
La Porte de l'Enfer - 05  


                                                  06
 

Il aime ces quartiers sombres, ces rues hantées par le danger, du moins les voit-il ainsi, ces filles faciles, des hommes aussi. Cette ambiance lui convient mais en restant à la surface, pas question d’aller plus loin, de demander, il observe et jouit en silence. Il a oublié depuis quand il est impuissant, il a trouvé d’autres plaisirs, plus personnels, mais que tous, il le sait, apprécieraient, s’ils l’osaient.

Ils ne les évoque qu'avec ses... amis n'est pas le mot, non, ses semblables. Il préfère soliloquer, sourire qu'un témoin imagine la source de sa satisfaction. Ses paroles le conduiraient dans une cellule aux murs doux et blancs, il y serait bien pourtant, comme…

Secrets qu’il se murmure la nuit venue, dans un silence de caveau, quand il caresse ces murs devenus ses amis depuis le temps qu’il leur parle, ses confidents en cherchant comment aller plus loin ? L’action est une fuite devant l'ennemi qui le suit, prêt à lui sauter dessus pour lacérer son esprit et le jeter aux chiens ou aux rats.

Son père lui en parlait, soulignant que ces doctes animaux feraient un détour pour éviter des restes qu’ils jugeraient insupportables.

Conduisant il sourit, tuer son père fut son premier crime, le plus important. Celui qui lui fit prendre un autre chemin, si peu à l’écart que nul jamais ne constata la distance qu’il prenait.

Il ne vit pas en ermite, le monde est sa jungle et la finance une arme qu’il connaît bien, un sens particulier de la prédation le fait bondir sur les meilleures affaires, prendre des risques et gagner gros, ceux qui se trouvent sur son chemin n’y restent pas longtemps, une façon de tuer légale, plaisante, moins que l’autre. Sa préférence à lui...

La nuit est avancée, rentrer, mettre son pyjama, se glisser dans son grand lit où l’attend sa vieille peluche, souvenir d’enfance qu’il peut prendre dans ses bras. Quand il était petit il pouvait pleurer mais seule la peluche s’en souvient.

Au passage lui revient son engagement de faire porter un chèque à une association locale pour l’aide aux animaux, il le fera, il les aime, tous, sauf un, ou autrement, pour jouer.

Jamais il ne vécut dans une autre maison que celle qu’il retrouve avec plaisir, un héritage du côté de sa mère. Les domestiques viennent la journée, repartent en fin d’après-midi, il est seul avec ses ombres.

Sa mère est morte, il a conservé le mannequin qui la représentait, le tailleur pouvait sur ce dernier faire les essayages avant qu’elle ait à passer la robe qui lui plaisait. Un mannequin sans tête ni membres, un détail qui expliquerait certains de ses goûts…

Au moment de s’engager sur la voie privée menant à son habitation un homme se jette devant sa voiture, c’est tout juste s’il a le temps de freiner en jurant, le bonhomme passe, fait un geste pour s’excuser, tu parles ! Il aurait suffit d’un petit coup d’accélérateur, il aurait pu se tromper de pédale, le réflexe fut plus fort.

La porte du garage s’ouvre en silence, il engage sa voiture, deux autres sont déjà là attendant son bon vouloir.

Il descend du véhicule, n’a pas un regard pour la porte qui se referme, il a tant à faire, de souvenirs à retrouver, aussi ne voit-il pas l’ombre se dégager de sous sa voiture et le suivre.

Son plaisir est toujours grand de replonger dans ce milieu, de connaître les secrets des coins d’ombre, des voix, des cris et des menaces, un goût d’émotion dont il ne supporte plus la réalité, ainsi sa haine subsiste-t-elle. Il puise dans son passé le désir d’un présent selon ses désirs, mélangeant argent et souffrance au point que le premier semble là pour que l’autre ne domine pas tout, pas encore.

L’épaisseur des tapis lui permet de marcher pieds nus, le temps de se changer, de se servir un verre d’eau gazeuse, il ne supporte pas l’alcool, manque d’habitude, il entend conserver ce qu’il croit être sa lucidité et qui n’est qu’une toile peinte qui veut singer la réalité.

Une silhouette glisse dans les couloirs comme chez elle, écoute la musique qui court le long des murs pour remplir l’espace et chasser les souffrances qu’un enfant déposa partout comme un chien qui marque son territoire en urinant dans tous les coins.

Depuis quarante ans le décor n’a pas changé, choisi par sa mère, tapisseries, bibelots, la couleur des lambris, la taille des miroirs, pas un détail laissé au désir d’un autre. Debout au centre de la pièce résonnent encore les insultes mordantes que son père lâchaient sur lui. La statue de bronze était une invite... Sa mère descendant l’escalier à cet instant découvrit la scène et se mit à rire. Ne sortant jamais elle n’avait que cela à faire. Elle s’approcha pour passer la main sur le crane comme on caresse un bébé dormant, le sang salit ses doigts mais le goût ne lui déplut pas !

Ils étaient si complices et elle aimait tant le goût de cette liqueur rubis, elle ne demandait rien mais ses grands yeux noirs étaient expressifs. Il prenait le rasoir, quelque gouttes qui la ravissaient.

Elle est morte depuis longtemps, parfois il doute, et si elle avait été enterrée vivante ? Cela avait débuté une semaine après l’inhumation, il était encore temps. Le cimetière, le caveau, le cercueil sombre, rien de plus facile que de l’ouvrir, de regarder, elle comprendrait.

La peau avait perdu sa jolie couleur, les lèvres s’étaient rétractées en un hideux sourire, une face toujours belle derrière les boursouflures, malgré les frémissements des paupières sous l’action des vers. Les yeux disparaissent vite, un mets délicat, n’est-ce pas ?

Elle était morte, cependant le doute revint, s’était-il trompé, abusé par les circonstances et l’émotion il devait vérifier.

L’action de la mort est à sens unique, au fil de ses visites il en suivit le développement, comment les chairs fondent en exhalant une odeur qu’il apprit à aimer, les couleurs de la corruption, les nodosités sur la peau, un contact étrange mais doux et rassurant dans un tel silence.

Il vit s’effondrer l’abdomen, les côtes saillir, il vit la bouillie infâme dont se gobergeaient de jolis vers translucides, il en prenait sur ses doigts, découvrait leur affolement d’arpenter un univers chaud et palpitant, il aurait apprécier de les voir pénétrer son corps, de les sentir grouiller… Mais non, il sourit, l’image est folle, folle…

Lui ne l’est pas, non, il le sait et se le répète sans cesse.

Nulle part n’apparaît la photo du père, un seul portrait dans la maison, unique visage, magnifique tableau dans le salon face à un miroir immense, ainsi sa mère peut-elle l'observer facilement. Il n’est jamais vraiment seul, tant de doux moments sont à revivre, des secrets qu’il évoque rarement pour lui même. Chut ! Seule la peluche sait, elle qui était déjà là quand sa mère le serrait contre elle, quand elle utilisait son corps, quand elle s’ouvrait en gémissant à son bras, qu’il frappait en elle, fort, plus fort, toujours plus fort.

Trop fort un jour ! Elle le voulait, le suppliait, mourir de plaisir.

L’arrêt de la musique le fait sursauter, ce n’était que le troisième mouvement, c’est cette saloperie qui…

Cet homme en noir est anormale, il le sait… Il n’est pas fou, pas fou. Une hallucination, le poignard qu’il tient est irréel, impossible.

- Que voulez-vous, qui êtes vous ? Un fantôme ? Je ne crois pas en vous, vous ne pouvez rien contre moi, rien… Une illusion, une …

L’ombre s’avance, un mouvement du bras, le poignard traverse les vêtements, effleure la peau. Le blessé recule, refuse. Fuir, il doit courir, mais où, que faire, personne n’est là pour le lui murmurer, seule cette griffe d’acier lui parle. Il supplie, ce n’est pas lui, ça ne se peut pas, un enfant est innocent n’est-ce pas ? Innosang !

Il ne sait pas se défendre et pleure, gémit de sentir la lame courir sur son corps, dessiner un cercle rouge sur ses cuisses, sur ses bras, comme il aimait à le faire. Mais lui ne se contentait pas de cela.

Caresse sur la gorge, une chaleur brusque, le froid ensuite, il ne comprend pas, il ne sait plus, mais il n’est pas seul, sa mère lui sourit, elle promet le réconfort qu’elle seule savait lui prodiguer.

S’effondrant il murmure pour la première fois : Maman…

                                        * * *

Il frémit de joie quand ils s’approchent, en chacun il restera, il fait corps avec eux, bientôt ils seront un seul être, forme prête à recevoir Celui qui revient, Celui qui, venant de l’Aube des Temps, en marquant la fin, incarnera l'Éternité.


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21 août 2009 5 21 /08 /août /2009 05:09
La Porte de l'Enfer - 04

                                                  05

Des chants courent le long des murs, y puisent la force du passé avant de revenir vers les créatures unies par la voix, la nudité, la pensée et la foi. Quelques chandeliers dispensent une lumière faible mais suffisante. Les corps oscillent, la peau se couvre de sueur alors que cœurs et souffles s’accélèrent. La transe les rassemble en un seul être, un seul gémissement d’espoir et de désir mêlés. Les esprits se vident pour que vienne ce qu’ils attendent depuis si longtemps. Tous savent le temps de la délivrance proche, quelques jours à peine, tenir, tout donner pour que s’ouvre la Porte. Ils ne sont que matière en quête du pouvoir qui lui donnera forme.

Le temps n’a plus de sens, l’individu, plus de réalité, bientôt chacun sera en tous et tous seront en chacun, alors la force circulera et le temps renaîtra. Ils s'offrent. Nus ils guettent le réveil du passé.

Les corps oscillent alors que les visages se parent de larmes, un unique rythme pour tous les cœurs, une unique pensée pour chaque âme, l’extérieur… Ce mot ne signifie plus rien, par l’intérieur va se révéler leur espoir, ils savent ce que signifie sacrifice : Devenir sacré.

La chaleur caresse les corps, lèche le sel sur la peau, les dents se montrent, grande est la faim de goûter à l’offrande magnifique.

Qui se sent prêt(e) le sait et montre l’exemple, chacun suivra.

Le chant se fait plus profond, venant d’un monde de mystères et de terreur, de souffrances et d’indicible. Les visages expriment la sérénité, si les yeux brillent c’est qu’il contemplent l’évidence, une lumière naissante qu’eux seuls discerneront.

Un jeune homme se détache, nimbé de joie, l’amour l’entoure, le soutient, un soupir de satisfaction grandit quand, extasié, il plante ses dents au plus profond de son avant-bras droit.

Qu'offrir de mieux que sa vie ?

                                        * * *

Les clochards cherchent le sommeil, entre couvertures et cartons ils cherchent la position permettant le sommeil. Ils ont envie de quitter cette réalité, de se payer un rêve, ils ont ce qu’il faut. Pourtant ils devraient être à l’abri, un hangar désaffecté, en attente de démolition depuis des années, ils seront morts que les murs seront encore debout. Sur ce point ils ont raison.

Quelques mots circulent, un sabir par eux seuls compréhensible. Il est question de ce temps bizarre, d'une rumeur annonçant un danger imprécis, comme si l'angoisse était le héraut annonçant sa venue.

Ils décident de bouger, leurs protections sont insuffisantes, marcher sera… Mais ils ne peuvent pas, de seconde en seconde le thermomètre descend, implacable. Leurs muscles ne répondent plus, leur peau se fendille, leurs poumons gèlent, mourir de froid n’est pas douloureux dit-on, ils pourraient en témoigner.

Ce rire ? Sans doute le vent s’amusant comme il peut.

Des enfants jouent sur le toit de leur immeuble, endroit magnifique d'où ils contemplent le quartier, les lumières. Un poste d’observation idéal. Le froid ne les effraie pas, ils ne savent ce que c’est que pour en avoir entendu parler, pour avoir vu des images à la télévision sur ce qui se passait ailleurs. Rien de dramatique, des voitures qui dérapent, des personnes qui glissent, un copain.

Le plus grand, et le plus con, frime sur le muret de protection, large, sans danger pour qui n’a pas le vertige. Il écarte les bras, se penche, fait l’avion, feint de tomber, il domine et les autres se sentent bien bêtes de refuser le défi.

Éviter les moqueries à venir, s’assurer une place dans sa propre estime. Tous montent sur la balustrade, rient du vent faisant danser leurs cheveux. Ils crient pour se faire entendre, le jeu est fantastique, et puis le vent se fait plus violent, le froid plus vif. Le vantard veut se retenir, l’angoisse est plus forte que l’image qu’il veut imposer, son corps est tétanisé, une rafale le fait basculer, sa bouche gelée ne laisse échapper aucun son, ses copains ont juste le temps de le voir s'écraser avant qu'un hurlement les emporte tous.



Dans le salon un jeune couple regarde la télé quand les émissions cessent brusquement, puis c’est au tour de l’électricité, leur moyen de chauffage, à l’abri ils s'attendent à un bref refroidissement, bien vite ils déchantent, leur position en hauteur n’est pas un avantage et quand la baie vitrée explose ils doivent en convenir.

Le froid s’impose dans les rues, pénètre les maisons, les corps, les records sibériens sont dépassés. Un cyclone glacé qui ne laisse rien au hasard, qui choisit, frappe, tue et détruit à loisir. Un gros porteurs, système électronique bloqué, s’écrase sur un bloc d'immeubles surpeuplés, les ordinateurs s’éteignent, les groupes électrogènes des hôpitaux rendent l'âme, essence gelée. La catastrophe qui s’abat sur (HEL)L. A. et sa région n’était pas annoncée, ni même prévisible, un cataclysme météorologique inconnu à ce jour. Une incroyable conjonction de facteurs sera invoquée pour expliquer ce qui s’est passé, un expert dira ceci, un autre démontrera le contraire. Les explications ne manquent jamais, mis à part la vraie, bien sûr.

Les cadavres gênent la circulation, voulant appeler au secours des personnages âgées ouvrent leurs fenêtres, et sont saisies sur-le-champ. Les voitures s’encastrent les unes dans les autres, la ville sombre dans l’obscurité et la folie. Pas de pillage, pour cela il faudrait sortir, or le danger est dehors, mais il sait entrer, en frappant.

Dans le bureau de Wool les hommes se protègent comme ils peuvent, Diatek est celui qui paraît le plus à l'aise, habitude d'enfance. Faire circuler le sang, lutter contre l’engourdissement et un étrange sentiment de panique puisque rien n’est visible, pas d’agresseur armé, de fou utilisant une tronçonneuse, le froid est invisible mais s’insinue jusque dans les pensées. Une impression de fin du monde. L’obscurité, un silence grandissant et un ciel se moquant de ces êtres évolués mais sans défense contre un phénomène naturel.

Pas de télévision ni de radio, le mutisme d’une société apprenant la mort. Les mémoires électroniques s’effacent, le froid est purificateur autant que le feu, en plus sournois.

Trois ou quatre heures, pas davantage. Des milliers de victimes et trois hommes que le changement de température effraie.

Wool le premier arrive à murmurer quand revient le soleil.

- Diatek, il y a quelque chose que je voudrais ne pas te demander.

- Je ne voudrais pas te faire la réponse que tu ne veux pas entendre.

- C’est mieux, nous avons du travail, allons voir.

Dont acte.

Vision sidérante, débris, carcasses de voitures, morts éparpillés, les vivants circulant sans paraître savoir où ils sont. Sur les marches ils découvrent un décor de film catastrophe auquel le soleil donne un air irréel, une aube nouvelle sur un monde constatant sa fragilité.

Diatek et Morton échangent un regard, Wool fait mine de ne pas le remarquer. Les deux premiers savent quel le pire est à venir, le troisième feint de l'ignorer. Ce froid prouve que la Porte de l’Enfer s'entrouvre. Bientôt la vie reprendra, chacun trouvera une raison, les prophètes arpenteront rues et télévisions pour expliquer qu’il s’agit d’un message divin dont il n’existe qu’un moyen de comprendre la signification. Obéir, s’agenouiller devant le très-haut et ne pas oublier le chèque au nom du prédicateur, pour ses œuvres.

- À ton avis, la suite ?

- Si je le savais ! Je n’attendais pas un tel déchaînement.

Morton opina, sa curiosité de scientifique s’aiguisait tout en sachant ses connaissances inutiles.

- Ne cherche pas à comprendre pour le moment, il y a autour de nous des mystères que la science préfère éviter.

- Tu veux dire les scientifiques ?

- Oui.

- Tu penses à un ensemble de phénomènes naturels ?

- Que savons-nous du possible ? En tant que français nous rejetons le mot impossible, à titre personnel aussi.

- Tu pourrais m’en dire davantage. C’est intrigant, passionnant, que donnerais-je pour en savoir plus.

- Il se pourrait que tu n’aies rien à donner mais que tout te soit pris. L'imagination nous maintiens en terrain connu, le savoir, lui...

- Le nôtre est vaste.

- Infime en réalité, question de comparaison.

- Crois-tu que Wool comprendra ?

- Il ne le souhaite pas, il nous aidera en espérant que les choses passent vite, qu’il n’ait pas trop de blancs dans son rapport, il l’apprendra et ce sera la vérité. Pour quelque temps du moins.

- Tu crains autre chose ?

- Craindre ? Non, j'attends. Nous vivons dans un monde gorgée de technologie mais où la science est rare, la première suffit à l'usage, la seconde permettrait de comprendre. La communication est une idole rémunératrice basée sur la résurgence de l'instinct grégaire causée par l'angoisse du monde qui s'approche, comme la religion finalement, ce qui arrive est une force primaire que nous pressentons par les bases physiques plus que physiologiques de nos êtres. L’heure n’est pas à ce genre de discussion, notre ami américain revient.

- C’est le bordel, plus de communication, il faudra des jours pour tout remettre en place, il y a des cadavres partout, heureusement, si j’ose dire, le froid les conserve. Incroyable qu'un refroidissement, même violent, nous mette à genoux. Enfin, tout ça n’est pas de mon ressort, je ne suis qu’un policier parmi d’autres.

- Tu dis cela pour te faire du mal.

Les policiers échangèrent un regard, le grand américain frémit, il voyait dans l’œil du français une lueur étrange qu’il hésitait à qualifier d’inquiétante.

A tort !


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17 août 2009 1 17 /08 /août /2009 05:54
La Porte de l'Enfer - 03

                                                 04

Les deux français patientant dans le bureau du capitaine Wool discutent sereinement. Que le plus jeune soit commissaire de police a aidé, que l’autre soit un savant réputé, dit-il, également, une fouille rapide, pas d’arme, le temps de prévenir le susnommé qui devait se trouver quelque part dans la ruche policière.

- Décor de cinéma.

- Le cinéma s’empare de la réalité, la différence s’amoindrit, un décorateur dut s'inspirer de ce bureau, les coupures de presse sur le mur, le classeur, la machine à café, les papiers épars, les photos sur le bureau, madame et les enfants, il n’y a que nous qui tranchions.

- C’est le mot ! Avec nous un scénariste écrirait cent films.

- Interdit aux moins de trente ans, bilan cardiaque obligatoire.

- Qui sait si nous ne sommes pas surveillés et nos dossiers consultés.

- C’est quand l’élection de monsieur paranoïa ?

- Tous les jours.

Ils échangèrent un regard qui en disait long sur leur complicité, une amitié forgée dans la difficulté dure une vie...

- Crois-tu qu’il nous aidera, je veux dire, qu’il acceptera notre aide ?

- Bonne question, je ne me la suis pas posée, ça me paraît évident mais tu as raison, il pourrait trouver notre présence saugrenue.

- Elle l’est. J’entends venir un éléphant, c’est lui.

La porte s’ouvrit brusquement avant de prendre la direction du mur, une âme charitable et prévoyante, Wool probablement, ayant posé une boîte en plastique sur le sol la porte rebondit et se referma seule.

Un petit progrès pas cher.

L’arrivant ne ressemblait pas exactement à un éléphant, d’abord il avait de très petites oreilles, ensuite il restait continuellement sur ses pattes arrières ce qu’un pachyderme ne peut faire, et puis il souriait, chose rare chez les policiers étasuniens.

Le géant marqua un temps d’arrêt, sa mémoire fit un retour rapide en arrière, dossier : France ; Nom : Diatek ; Qualité : Commissaire.

- Tiens donc.

Une déclaration qui n'engageait à rien ! Les mains se serrèrent, le capitaine dosait sa force afin de laisser à ses vis-à-vis l’usage de leurs doigts. Quelques pas, le grand corps se laissa choir dans un fauteuil entraîné à cet exercice depuis longtemps, une merveille de bricolage puisque fait à partir d’un train d’atterrissage de Stuka, un véritable pachyderme aurait pu s’asseoir dessus.

- Deux français dans mon bureau, j’étais sûr que tu en faisais partie.

- Voici le professeur Morton, savant multicarte et curieux.

- Je m’en doute puisque vous êtes là, ce n’est pas le genre de visite que l’on rend fortuitement. Je me souviens de toi.

- C’est un compliment ?

- En partie, je sais que tu aimes prendre les autres pour des cons, les français sont souvent comme ça mais peu y parviennent.

- Je suis exceptionnel.

- Je n’en doute pas. Quelque chose à boire ?

Les français déclinèrent l’offre, pas de risque, merci.

- Tu parles toujours parfaitement le français.

- Ma femme, d’origine française, est chatouilleuse à ce sujet.

- C’est le meilleur moyen de communication, elle nous fédère.

- Pas de mots compliqués, j’ai un petit vocabulaire.

- Un vrai américain.

- Tu n’as pas changé. Tu vois je ne manque pas d’occupation et ça ne fait que croître sans embellir, le mieux serait que tu sois direct.

- Facile, nous étions sur la côte Est, un article attira notre attention.

- Vous avez traversé le pays pour cela ?

- Oui.

- Le pire est que tu semble sincère. Il y a dans ton regard cette étincelle de malice qui énerve les anglo-saxons.

- Mais tu n’en es pas un.

- Juste, aucune irritation donc, et puis j’ai toutes les crèmes possibles et imaginables au cas où. Dans ce milieu les raisons ne manquent pas de prendre sur soi pour sourire quand on voudrait mordre.

- Je comprends. Mieux, je partage. Tu veux en savoir davantage ?

- Tu me sous-estimes. Laisse fonctionner mon cerveau. J’en ai un ! Je ne vois qu’une affaire qui aurait pu t’attirer ici. Un cadavre dans une voiture portant des marques de morsures ayant entraîné la mort. Le genre d’histoire qui te convient.

- Oui.

- Pourquoi ?

- Je pensais bien que tu me poserais cette question.

- Tu voudrais que je la retire ?

- Pour l’instant. Je n’aurais pas fait un si long voyage uniquement pour me pencher sur un cadavre dévoré par ses congénères.

- L’autre raison m’intrigue. Déformation professionnelle.

- À ta place je ferais de même.

- Mais tu reporterais la question.

- Voilà.

- Et si je le fais ?

- Nous resterons dans un coin, pour suivre l’enquête avec toi, peut-être pourrons-nous t’aider, sans apparaître officiellement.

- Tirer les marrons du feu pour moi ?

- On peut le voir comme ça.

- Tu as une enquête se superposant à la mienne.

- Voilà.

- Officieuse je parie.

- Tu es doué, tu feras carrière dans la police.

- Attention, pas d'enfant dans le dos.

- La question sera dans ton camp, seras-tu curieux ou non ?

- Qu’est-ce qui m’empêcherait ?

- Nous sommes loin du but, une fois celui-ci atteint...

- Je vois... Jouons, que veux-tu savoir ?

- Les circonstances de la découverte.

- Banale, une voiture roule, survient un véhicule de la police, rien de suspect, les policiers doublent, tu sais ce que c’est, le regard fouille partout. Celui qui ne conduit pas observe le conducteur de la voiture dépassée, celui-ci se tourne en ayant l’air terrifié. Il pense les flics là pour lui et accélère. Calme il serait passé inaperçu. Poursuite, nos voitures sont rapides, nos policiers émérites, le fuyard sent qu’il n’ira pas loin, un camion surgit, solution de facilité. Tu vois les dégâts.

- Sans problème.

- Bien, l’avant de la voiture pourchassée n’était plus qu’un souvenir, le conducteur a été retrouvé grâce à un aspirateur, en revanche l’arrière était en bon état, logique de voir dans le coffre. La découverte d’un cadavre ne fut pas une surprise, la curiosité survint en l'observant de plus près. Il ne portait que des traces de morsures, attention, pas de petites marques de dents comme certains amoureux aiment à s’en faire. Non, les dents avaient arraché le morceau. Bref cet homme avait été dévoré, vivant, à en mourir. C’est une première pour moi, Le cannibalisme est fréquent dans certains troubles psychotiques. Mais comme ornement, garniture, si j’ose dire. Là non, il n’y a que ça, c’est l’unique cause du décès.

- Je peux te poser une question qui te surprendra ?

- Venant de toi je m’attends à tout.

- Nous allons voir. Es-tu sûr qu’il s’agisse d’un crime ?

- ???

- Des traces de liens ont-elles été retrouvées, de drogues découvertes dans son sang, son estomac ?

- Je n’avais pas pensé à cela.

- L'impensable est ma spécialité.

- Tu dis que la victime était consentante ?

- Oui. Avez-vous vérifié s’il s'était mordu lui aussi ?

- Non ! Là, j’ai des regrets d’avoir accepté ta proposition.

- Trop tard. Nous allons nous aider mutuellement. Nous sommes solidaires dans cette affaire. Des raisons différentes, un but unique.

- Il a été mordu par une quinzaine de personnes, nous n’avons pas vérifié sa dentition, pas de chair humaine dans son estomac. Il a pu la recracher, montrer l’exemple pour inviter les autres.

- Voilà.

- Une Cène revisitée.

- Oui.

- Nous avons affaire à une bande de dingues, c’était évident bien sûr mais pas à ce point. Ou est la victime dans cette histoire ?

- Certaines circonstances rapprochent victime et coupable.

- Je subodore du pas net, c’est peu de le dire. Tu as compris trop vite.

- L’expérience d'enquêtes qui m’ont prouvé que tout est possible, surtout ce que l’on refuse de prendre pour la vérité, cette histoire a un sens Wool, une raison d’être qui dépasse le cadre d’une bande de fous dont vous avez le secret. Ne me demande rien pour l’instant, scannons les faits, nous verrons ensuite.

- Facile à dire, putain c’est pas vrai ça. Il y a des types prêts à se faire bouffer et tu voudrais que je reste sans rien faire ?

- La loi l’interdit ?

- Non, mais ce n’est pas un comportement normal.

- La norme est affaire d’habitude, un type qui en tue cent a droit à dix lignes maintenant, c’est normal ?

- Non ! Il n’y a qu’un français pour s’interroger comme ça, pour couper les cheveux en quatre, et même les recouper plusieurs fois.

- Flatteur.

- Imagine la presse, les médias, quand cela se saura, car ça arrivera, un type qui se bouffe et se laisse bouffer, de quoi donner des idées.

- Pourquoi ne pas rester discret ? C’est plus facile qu’on le pense, certes ici la télévision a tous les droits, les journalistes sont des héros mais cette fois c’est différent, il ne m’étonnerait pas que même les plus pourris, je veux dire les plus aguerris, préfèrent regarder ailleurs. Les sujets d’intérêt ne manqueront pas dans l’avenir. Tout va aller vite désormais. Comment le sais-je ? Intuition

- Admettons. Que cherches-tu qui soit pire ?

- Pire ? Je l’ai découvert avant de comprendre que c’était un masque.

- Tu veux regarder dessous ?

- Sans envie, aussi sûr que deux et deux font quatre. Me préparer à ce qui m’attend est plus intelligent, et efficace, que de geindre en disant que je ne veux pas.

- Je saisis une phrase sur deux, c’est encore trop. Tu as raison, cette affaire conclue je ne te demanderai rien du tout.

- Sinon de repartir ?

- J’ai le sens de l’hospitalité mais oui. La folie est donc notre avenir ?

- Le jeu consiste à le savoir, à la comprendre. Lutter sera perdre, l’utiliser sera… Est, un masque protecteur dans notre monde délirant. Combien en sortiront vivant, debout… Peut-être aucun. Refuser la réalité lui rend service.

- D’accord ! j’étais tranquille, tout est gâché.

- Tu oublieras.

- Stop ! Je m’écrase mais j’attends d’être mis devant le fait accompli.

- Il y a une logique là-dessous, une réalité affleurant ici et là, bientôt elle sera cohérente et l’effet dépassera nos imaginations.

- Même la tienne ?

Diatek ne répondit pas, les trois hommes étaient d’accord.

 

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14 août 2009 5 14 /08 /août /2009 06:32
La Porte de l'Enfer - 02

                                                  03

Le petit garçon regarde la télé, pour ne pas gêner il porte un casque, mais le son reste audible à plusieurs mètres. Les images bougent, les couleurs chavirent ; Merveille que cette fenêtre toujours ouverte sur un monde maîtrisable. Il est bien, assis sur la moquette, des jouets à portée de main, un paquet de biscuits à moitié vide, une bouteille de soda encore pleine, la télécommande facile à saisir est une clé magique pour voyager entre des univers peu différents, les publicités, elles, sont identiques, et efficaces. C'est leur raison d'être.

Fluidité dans l’enchaînement des séquences, rythme rapide, haché, produire moins cher, plus vite, l’important est dans la suggestion, l’efficacité des couleurs et de la musique, ainsi l’effet choc arrive-t-il… après une page de pub si bien inscrite dans l’histoire qu’il est parfois difficile de noter la différence.

Parfois il zappe sur un canal d’information, des images "vraies", les morts sont flous, le sang déjà sec, un dessin animé ne dissimule rien, le beau liquide rouge que perd le héros est inépuisable, qu’importe les coups les blessures, il revient de chaque piège, de tous les voyages. Sauf de la réalité, le moins attirant des mondes.

Parfois l’un influe sur l’autre, un enfant veut jouer, son père possède un beau revolver brillant, des balles aussi grandes qu’un doigt, facile à soulever, à pointer, pour s’amuser. Le doigt glisse sur la détente, appuie, juste un peu, le mécanisme sensible prend cette caresse pour une invite, la gâchette actionne le percuteur, l’effet est assourdissant, l’enfant qui tenait l’arme sent le choc dans son bras, son épaule, son corps entier, à la télé c’est pas ça, tout se passe facilement, l’enfant tient un flingue énorme et ne reçoit pas de contrecoup, et puis la victime se relève, reprend son rôle, sauf si elle est méchante, mais là non, c’est un copain qui est par terre avec un trou dans le crâne par lequel fuit un mélange de sang et de cervelle, à la télévision il n’y a pas cette odeur de poudre et de mort, tout est propre, parfait.

Tout est faux.

Faux… Un sifflement, un courant d’air glacé…

Le garçonnet connaît, c’est vieux, sur la moquette il est tranquille, dans sa maison rien ne peut lui arriver, il n’est pas seul, papa travaille dans son bureau, le casque, c’est pour ne pas le déranger. Il travaille tout le temps ! Pas pour le plaisir, c’est pour la maison, pour un tas de chose nécessaire à la vie de famille, maman le lui dit, comme le joli manteau qu’elle vient de s’offrir, mais c’est un exemple au hasard.

C’est pratique un ordinateur, les doigts courent sur les touches, le monde est accessible, comme la télévision, bientôt ce sera mieux, un véritable autre monde, l’ordinateur connaît son destin, il sourit dans son cœur de silicium, l’électronique engloutit un homo sapiens qui fait tout pour cela. Que demander de plus ?

Le paquet de biscuit est vide maintenant, il aurait dû en prendre trois, il faut se lever, c’est pénible, il était si bien, et son corps est si lourd, ses jambes épaisses, son ventre volumineux, son visage bouffi dans lequel brillent deux yeux qui seront bientôt rectangulaires.

En marchant il ne regarde pas les livres de sa mère, comment peut-elle rester assise en regardant des formes noires sur papier blanc. La télévision c’est tellement mieux, ça bouge, ça crie, c’est un appel qu’il entend, qu’il aime. Un vampire rigolard mais lassé de son rôle.

Des tableaux aux murs, formes étranges, abstraites, il paraît que ça vaut de l’argent, comment peut-on payer cher pour de la peinture jetée n’importe comment sur une toile ? Quel gâchis !

Une statue de la liberté trône sur un meuble, il la connaît mais n’a jamais remarqué qu’elle fait face aux arrivants pour leur montrer son derrière quand il sont là. Seul un Français pouvait avoir une idée aussi vicieuse. Heureusement il ignore la perversité, il sait si peu de chose, quand à la France il connaît, une île dans le nord, mais ça ne l’intéresse pas, il s’en bat l’œil et le flanc droit, au travers de sa protection naturelle il ne risque rien.

Le placard, sans lumière sa main se repère, habitude, merveille du dressage basé sur le principe de plaisir, encore que la pulsion de mort ne soit pas loin. Quel imbécile soutint qu'ils étaient antagonistes ?

Manger est une façon de mourir en valant d’autres. Celle-là évite le petit écran, les dessins animés, seulement dans une matérialité à laquelle il doute appartenir.

Aucun bruit, prodige d’un casque sans fil permettant d’entendre son programme chéri n’importe où, même aux toilettes, ainsi échappe-t-il à ce qu’il fait, le progrès est partout.

Hait partout !

Il revient à sa place, le son c’est bien mais l’image c’est mieux, vivement le casque à porter sur les yeux, ce sera le fin du fin.

La fin, plus simplement.

Oui, vivement !

Passant dans le hall il n’entend pas le bruit derrière la porte, ne la voit pas s’ouvrir, ne distingue pas une ombre se glissant dans la maison. Elle connaît les lieux et les habitudes de chacun, même s’il s’en fallut de peu qu’elle n'entre devant l’enfant. Aurait-il tiqué ?

Le bureau paternel, la silhouette marque un temps d’arrêt, bloque sa respiration, ses doigts se referment autour de quelque chose. Main sur la poignée, coordination parfaite, ouvrir, faire un pas en tendant un bras en arrière à demi plié avant de le projeter vers l’avant. La bille d’acier frappe l’homme en plein front.

Il aurait pu crier, son fils n’aurait rien entendu, bientôt il n’entendra plus rien, bientôt il n’y aura plus rien à entendre.

La porte du bureau refermée, l’ombre sourit de satisfaction vaniteuse.

Du sang coule sur le visage le blessé se redresse, au milieu du front il porte une marque qui le désespérerait s’il devait vivre avec.

Le poignard sourit de nouveau, ravi de retrouver l’air libre, avide d’une nouvelle vie à dévorer. L’ombre arrache les vêtements dissimulant le ventre, derrière le voile la bouche murmure quelque mots, évoque des souvenirs, le blessé voudrait parler, s’expliquer, il doit s’agir d’une méprise, ce n’est pas lui. Si ? Alors ce n’était pas de sa faute, il fut contraint il faut le croire, il en a tant besoin.

Tss tss tss ! La lame caresse le ventre avant de s’enfoncer où il faut afin que le sang se perde à l’intérieur. Quelques secondes d’attente, ouvrir l’abdomen, regards indifférents sur les viscères exposés, arrachés à leur nid douillet, dispersés, la victime cherche à hurler alors que sur son visage se lisent l’étonnement et la douleur, l’effarement devant sa lucidité alors qu’elle devrait être morte. A moins que sa vie n’ait jamais été qu’une illusion.

L’ombre laisse un profond silence derrière elle, retraversant le hall elle observe l’enfant, hausse les épaules, et l’enfant se retourne.

Les regards se croisent, l’enfant sourit, c’est un jeu.

Un claquement de porte, le garçon contemple, dépité, son paquet de biscuits vide.

Interrogé il aura gardé un parfait souvenir de la télé, le reste…

Le quoi?

Sa mère crie moins bien que les personnages de ses jeux.


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10 août 2009 1 10 /08 /août /2009 06:18
La Porte de l'Enfer - 01

                                                  02

Deux hommes dans la ville, ils marchent sans se presser, le temps est pour eux, circulent dans ce corps de béton, d’acier et de verre pour en écouter le souffle, en deviner l’esprit et deviner ce qui les attend, là, quelque part, dans le silence ou dans un cri ; ils sont invités, le hasard n’est pour rien dans leur présence.

Ils regardent à peine les passants, exemplaires multiples d’individus se voulant uniques mais désireux de se prouver une ressemblance, un collectionneur n’y retrouverait pas ses petits. Un amateur d’ordures peut-être, ce qu’ils viennent chercher n’en est pas si loin.

Des regards étonnés ou envieux, des appels et des murmures à leur passage, tout et son contraire, une menace et une invite, une promesse et un désir. Ils nagent dans une mer dont ils savent les secrets, les pièges et les mystères, sauf un, le pire : Leur hôte !

La circulation est incessante. Flot de voitures charriant du vide, des formes faisant semblant d’en avoir une. Pour se déplacer dans une ville de cent kilomètres de long, entre océan et désert la possession d’un véhicule est nécessaire.

Des tas de pauvres par endroits, une créature improbable qui se révèle être la réunion de détresses diverses, d’un plaisir aussi, celui de se montrer, celui de la plaie se sachant le signe d’une gangrène irréversible et qui aime l'idée d'être le reflet d’une mort annoncée, évidente mais refusée.

Curieux temps, sur la côte Est c’est le printemps au cœur de l’hiver reprenant son souffle pour se glisser sous les protections les plus épaisses, derrière les murs les plus solides, comme s’il savait ce qu’il avait à faire, lui aussi.

La pollution envahit les poumons, agrémentée d’odeurs diverses et indescriptibles. Le toucher est difficile, ces formes qui s’approchent, frôlent, caressent, ces regards sombres et quémandeurs, ces malédictions pour une vie différente. Cela glisse sur eux, sur ce qu’ils attendent, sur le masque qu’ils portent et dont la chute sera une nouvelle souffrance.

Le risque est partout présent, un camion fou quittant la route, un tueur sortant de sous son manteau un fusil à répétition, un drogué en manque imaginant que les poches de ce type regorgent de billets. Mais le regard d’un de ces hommes suffit à dissuader l’imprudent, celui qui voudrait… Et qui, croisant ces yeux, ressent son intérêt à choisir une victime moins rétive. Attaquer un tank avec une lime à ongle serait moins risqué. Rien de sensé mais dans une ville que la raison déserte c’est logique. Une scène parfaite pour le show qui commence. Montée en puissance des rôles, magie de l’organisation des décors sur lesquels passent le temps pour en arracher les couleurs, pour en montrer la trame, celle de la vie même.

Des filles sourient, adolescentes usées comme pour étouffer les espoirs censés être le corollaire de cette jeunesse. Les illusions mort-nées laissent au fond des yeux un voile de cendres que rien, jamais, ne fait disparaître.

Des cris, des altercations, des moqueries, une sirène quelque part, des ordres glapis par un homme mort de peur se rassurant de s’entendre comme le bébé hurlant pour savoir qu’il est bien là.

Les rues sont larges, le ciel tout là haut est d’un bleu menaçant, les immeubles gardent une immobilité de façade, ils attendent le Big-One pour prendre un repos bien gagné.

Seuls les morts sont heureux ! crie une voie lointaine, ils sourient, sachant que c’est, souvent, faux. Distributeurs de journaux, titres en gras, articles qui le sont aussi, autrement, romans suçant une réalité exsangue pour se vendre en satisfaisant l’appétit macabre de cadavres refusant de le reconnaître. Suffit-il de marcher dans les rues, de se gaver de hamburgers en regardant la télévision pour être vivant ?

Les fils d’encre glissent sur la réalité pour en présenter une autre, excitante, savoureuse et ultime, voile noir qui en retombant fermera à jamais une vérité en laquelle peu osèrent croire.

S’ils savaient ce qui s’agite sous la croûte du spectaculaire, ce qui rôde certaines nuits en souriant d'une faim inextinguible.

Ils connaissent cela pour l’avoir vu, pour s’y être plongé si longtemps, si profond qu’ils n’en sont pas sortis intacts. Ainsi certains contacts, répugnants au début sont excitants ensuite sans que le dégoût disparaisse, au contraire.

Le plaisir est plus grand pour celui qui peut le regretter, il sait quel prix il acquittera pour cela.

Partout l’odeur du sang, de l’envie, de la jalousie, partout les grimaces de l’échec et du refus.

La nuit tombe vite, les deux hommes remontent leurs cols, bien des vies seront fauchées dans les heures qui viennent. Ils s’en foutent.

Un esprit poétique verrait dans la lune le reflet d’une faux immense attendant de faucher la ville. Qui sait si dans les regards se posant sur elle il ne s’en trouve pas un pour penser cela, pour en être satisfait, pour s’avancer au-devant d’un salut espéré depuis si longtemps qu’il paraît n’être plus qu’un rêve...

Le plus âgé se penche vers son compagnon.

- On se croirait au cinéma.

L’autre sourit, approuve.

- C’est que nous sommes dans un décor d’autant plus factice qu’il se veut solide, crois-tu que ce soit un hasard si cette ville est proche de la faille de San Andrea ? La peur s’explique par un mensonge, alibi hâtivement collé sur la réalité. Tu n’avais jamais songé à cela n’est-ce pas ? Moi non plus, en parlant je prends conscience de ce que je pense. Ici c’est le bout du monde, l’ouest de l’Ouest, au-delà c’est l’océan, le néant, même si la Terre est ronde.

- Combien comprendraient ce que tu dis ?

- Moi-même… - Il sourit - Je délire, abus d’imagination. Quoi qu’il en soit nous ne pouvons rien pour eux, la plupart sont morts depuis longtemps. Ils s’agitent pour faire semblant, déjà ils sont à genoux, une chiquenaude et ils s’effondreront pour de bon. Port du masque obligatoire, afin d’éviter de regarder dessous.

Ils frissonnèrent, la température venait de chuter, la faux sifflait.

- C’est le début ?

- Oui, cette nuit va marquer les mémoires et les corps, demain la ville se réveillera brisée mais pas comme elle le pensait, les assauts les plus efficaces sont ceux auxquels on ne s’attend pas, à croire qu’ils le font exprès. C’est parfois vrai.

- Ça ne paraît pas t’ennuyer.

- Quelle importance si je l'étais ? Ces gens ne m’intéressent pas. Regarde le Nil, une crue catastrophique laisse le limon fertilisant le sol jusqu’à la crue suivante. Ainsi en sera-t-il de ce qui vient. La mort nourrit la vie, et réciproquement. Deux faces d’une seule pièce.

- Et si elle retombe sur la tranche ?

- Alors nous aviserons. Nous arrivons, regarde cette construction, nous n’avons pas de tels commissariats chez nous.

- Ni les mêmes criminels.

- Touche du bois.

- Il faudrait en trouver.

- Un cercueil, ça te va ?

- Merci, parlons un peu de l’homme que tu viens voir.

- Capitaine Wool ! je l’ai connu alors qu’il venait faire un stage en France. Je me suis occupé de lui, nous avons sympathisé, étasunien mais pas con pour autant, plus intelligent qu’il le faudrait dans son métier, dans son pays. Il le sait et ça le gène dans ses petites habitudes. Cela fait six ans que nous ne nous sommes vus, je pense qu’il n’aura pas oublié les soirées que nous avons passées ensemble, de celles qui tissent de solides amitiés.

- Copains comme cochons.

- Si tu veux, avec du whisky pour lui, de la vodka pour moi.

- Boisson d’hypocrite, se cache dans une bouteille d’eau minérale.

- Me traites-tu d’alcoolique ? Seul je préfère un jus d’orange.

- Amélioré.

- Par hygiène, c’est tout.

Les deux hommes échangèrent un sourire, ils n’auraient plus l’occasion de le faire avant un temps indéterminé.

Ils gravirent les imposantes marches du perron, pénétrèrent dans un hall grouillant, des uniformes dans tous les coins, des cris… La rue se prolonge partout, le domaine du policier, celui qu’il arpente en croyant le connaître, celui qui fait d’un sourire un danger, d’une menace une promesse, celui qui fait que la peur a autant de noms et de masques que nécessaire, sans jamais qu’un homme se révèle capable de la nommer, de la regarder.

Les deux visiteurs étaient là pour cela.

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