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21 août 2020 5 21 /08 /août /2020 13:03

Misha Green d'après le roman de Matt Ruff – 2020 – HBO

Noir et blanc : Des soldats courent dans une tranchée,

l'homme de tête s'arrête, regarde autour de lui, emprunte une échelle vers la surface, et découvre un champ de bataille où s'affrontent humains, extra-terrestres et créatures étranges.

D'une soucoupe descend une jeune femme, rouge, qui le

prend dans ses bras alors que derrière lui une créature tentaculaire, à l'image de Cthulhu, s'approche avec, visiblement, de mauvaises intentions. Heureusement un coup de batte de base-ball lui explore la tête, avant qu'elle ne se reforme et...

À la faveur d'un cahot le jeune homme se réveille et retrouve le livre dans lequel son esprit s'était aventuré.

Ouf. Si l'on peut dire !

Atticus, surnommé ''Ati'' revient de Corée où il combattit après s'être engagé, il retrouve son univers habituel, à une exception, notable près, son père a disparu en laissant une lettre étrange adressée à son fils dans laquelle il évoque un leg que doit recevoir Ati, ce qui surprend beaucoup celui-ci, en outre il est question de la ville d'Arkham d'où seraient originaire les parents de sa mère.

En prêtant au texte plus d'attention oncle George découvre qu'il s'agit d'Ardham, une lettre qui change tout, la première cité appartient au monde de Lovecraft, elle est imaginaire(?), la seconde est réelle bien qu'il soit difficile d'en trouver la localisation et encore plus une carte permettant d'y accéder.

Ce n'est pas une raison pour que Atticus ne veuille pas partir à la recherche de son géniteur, s'il faut pour cela trouver cette ville il y est près. Pas question de partir seul à l'aventure, il va être accompagner de son oncle, et de Letitia ''Leti'' Dandridge, une cousine.

Bien que dans ces états-unis des années 50 Internet n'existe pas il ne leur sera pas difficile de trouver, approximativement où se trouve le comté de Devon qui abrite Ardham. Reste à s'y rendre.

Rien de plus simple penserez-vous, sauf dans l'Amérique des années 50 règne la ségrégation et des lois régissant la séparation entre les blancs et les noirs. Georges le sait bien puisqu'il édite un guide spécial destiné aux noirs pour faciliter leurs déplacements en leur indiquant les routes les plus sûres.

À cette époque les agressions racistes sont nombreuses et rarement sanctionnées pénalement.

Notre trio part donc pour Ardham et l'héritage de Atticus, le chemin ne sera pas long mais semé d'embûches, et de policiers aimant faire des cartons sur les noirs mais aussi de créatures étranges, et agressives, droit sorties des récits de Lovecraft, les seconds sont terrifiants mais les plus dangereux ce sont les premiers, et c'est l'argument de la série de montrer que le véritable ennemi n'est pas celui que l'on pense.

Lovecraft grandit dans un environnement où le racisme était ''normal'' et certains de ses contes peuvent être lus comme la mise en scène de cette idéologie, ce qui est possible, certains passages de sa correspondance sont sans ambiguïté à cet égard, il y dénonce clairement les minorités menaçant son art de vivre, son héritage culturel et prenant une place qu'il estimait mériter. Décédé en 1937 il n'aura pas connu la guerre ni les camps et encore moins les années 50, quelle aurait été son évolution...

Pour lui les Grands Anciens n'étaient pas vraiment des ennemis, les humains étant pour eux ce que sont les fourmis sont pour nous. Les verrons-nous dans cette série, faute d'avoir jamais eu un film digne de ce nom pour nous présenter la cosmogonie lovecraftienne ?

N'ayant vu, hier, histoire de commémorer les 130 ans de la naissance d'Howard, que le premier épisode, je ne peux que livrer une impression partielle, et partiale forcément, elle est on ne peut plus favorable avec l'association d'un univers que je connais bien avec celui, plus réel, de la ségrégation étasunienne. 

Qui est réellement Atticus et cette blonde qui intervient alors

que des policiers leur tire dessus ?

D'un côté l'horreur classique, de l'autre l'horreur sociale, les 9 épisodes à venir diront si elles font bon ménage, ça ne m'étonnerait pas.

Maintenant que nous connaissons la route...

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23 août 2019 5 23 /08 /août /2019 08:00

Anthologie établie par Stéphane Bourgoin – Éditions Clancier-Guénaud – 1983 – traduction de François

Truchaud, Gérard de Chergé, Jean-Paul Gratias

En Juillet 1934 Robert Bloch vendit sa première nouvelle au magazine Weird Tales. À 17 ans, après avoir terminé ses études secondaire et alors que la Grande Crise minait le pays, c'était une belle réussite. Le secret de la tombe n'était pourtant pas un chef d’œuvre mais l'éditeur, Farnsworth Wright, avait du flair et devinait sans doute un talent qui ne demandait qu'à

éclore.

Ainsi encouragé le jeune Robert écrivit une nouvelle histoire, The Feast in the Abbey, elle aussi fut acceptée. La chance restait là et le destin de Bloch prit une direction nouvelle, et intéressante.

Celui-ci fut malgré tout ironique puisque cette deuxième histoire fut la première à paraître en novembre 1934 dans un numéro daté de janvier de l'année suivante.

L'auteur reconnaît que The Feast était meilleure. Suivirent le Secret de Sebek, L'expérience de James Allington, Le démon noir, La grimace de la goule, Le Dieu sans visage... autant de récits exploitant des thèmes éculés signes des tâtonnements d'un auteur cherchant son style et s'inspirant du Mythe de Cthulhu preuve de l'influence du maître de Providence.

Est-ce pour se débarrasser d'une tutelle que Bloch décida de rédiger un texte dans lequel il assassinait M. Lovecraft, non sans lui en avoir préalablement demandé la permission. RB put donc rédiger Le visiteur venu des étoiles, en réponse HPL écrivit L'habitué des ténèbres où son jeune correspondant était tué dans des circonstances atroces. L'histoire ne s'arrête pas là, une nouvelle vient conclure le triptyque L'ombre du clocher.

Robert s'essaya aux nouvelles Égyptologiques ou Égyptillogiques et avoue qu'il lui fallut 10 ans avant d'écrire de façon convenable.

S'il est un point commun à toutes les nouvelles rassemblées ici c'est qu'elles sont liées au monde lovecraftien dont l'initiateur se plut longtemps à encourager et motiver un Bloch débutant et cherchant sa voie.

Bloch la découvrit mais jamais ne désavoua ce qu'il devait à Lovecraft bien qu'il eut peut-être existé sans lui. Les amateurs de Cthulhu aiment toujours à découvrir des à-côtés du Mythe fondateur, des agrégats venant le nourrir et l'approfondir.

Pour aller plus loin il est indispensable de lire Retour à Arkham. Si vous ne le faites pas méfiez-vous que Cthulhu ne vienne vous chercher.

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20 août 2019 2 20 /08 /août /2019 08:00

S.T. Joshi – Éditions ActuSF – 2019

Sous la direction de Christophe Thill

Traduit par Thomas Bauduret, Erwan Devos, Florence Dolisi, Pierre-Paul Durastanti, Jacques Fuentealba, Hermine Hémon, Annaïg Houesnard, Maxime Le Daim, Arnaud Mousnier-Lompré & Alex Nikolavitch

Nul n'est censé ignorer, sous peine d'être offert en pâture au Grand Cthulhu, que Lovecraft figure au sommet de mon panthéon personnel, aussi est-ce avec plaisir que je fais, enfin, état de la sortie en mars de cette année de l'imposante biographie consacrée à cet auteur par S.T. Joshi. Celle-ci fut rédigée entre 1993 et 1995 mais était inédite en français. Et heureusement, à l'époque la version éditée était réduite et que, depuis, de nombreux documents sur HPL ont été découverts et pris en compte par l'auteur qui décida donc de publier la version intégrale de son ouvrage. L'ensemble fait près de 1400 pages. Il fallait ça pour présenter un auteur dont la valeur et l'œuvre sont reconnue, se dégageant du monde du fantastique, ou de la science-fiction, pour prendre sa place dans l'histoire de la littérature. Le cinéma aurait son importance pour cela mais l'univers lovecraftien est difficile à rendre sur grand écran alors que les illustrations de qualité sont nombreuses. Nul doute que ceci sera facilité lorsque paraîtra une nouvelle traduction des textes de Lovecraft. Dans les années 50 le respect du travail original était moins strict qu'il l'est de nos jours où le traducteur doit connaître l'auteur autant que son environnement, imprégné du premier, comprenant le second il peut livrer une traduction aussi proche que possible de ce que voulait le rédacteur original.

''À l'Américaine'' cette bio suit son sujet au plus près, donnant noms et dates, soulignant chaque détail et citant ses sources à chaque fois pour ne rien, ou presque, laisser dans l'ombre. L'avenir pourrait apporter d'autres précisions par la découverte de textes encore inconnus ou de correspondances ignorées. Impossible de ne pas regretter que Sonia Green, épouse de HPL pendant deux ans, ait jugé bon de livrer les missives de son (alors futur) époux aux flammes.

Joshi recherche les origines de Howard en éliminant les inventions, ou croyances sincères, que celui-ci avait sur ses ancêtres, cherchant dans le passé des aïeux nobles ou important, mais anglais, lui qui longtemps se rêvait fidèle serviteur de sa majesté, portant perruque poudrée et costume. Nous voyons Lovecraft enfant dans une grande maison qui était un univers pour lui et un cadre prompt à lui offrir ce qu'il demandait, ainsi put-il laisser libre cours à sa curiosité scientifique et à son imaginaire mais en gardant des distances qui furent difficiles à réduire avec les autres. Encore qu'il soit préférable d'éviter les fréquentations trop vulgaires !

Le biographe évoque le décès du père pour une ''paralysie générale'' d'origine syphilitique, le comportement distant de la mère qui put se laisser aller à le déclarer ''hideux'', ses ''dépressions'' qui lui interdirent une scolarité ''normale''. Le lien est logique entre la vie et l’œuvre, changer la première serait altérer la seconde. Se demander ce qui serait arriver si... est un jeu mental, distrayant mais vain.

Contrairement à l'image que Jacques Bergier voulu dessiner de HPL celui-ci n'avait rien d'un reclus et aimait voyager autant que rencontrer ses amis et les recevoir chez lui, du reste il est probable que la correspondance dont le français se vantait ne fut qu'une invention de sa part. Une de plus, mais la question n'est pas là.

Impossible de laisser de côté les opinions raciales, racistes souvent, et sociales, presque socialistes sur la fin, de Lovecraft. Les remettre dans leur contexte historique et familiale n'est qu'une explication, pas une excuse. Pour autant cela n'empêcha pas Howard d'épouser une femme de confession juive. Mariage improbable mais qui eut lieu néanmoins, Lovecraft n'avait jamais semblé intéressé par le sexe, il est probable que ses expériences furent rares. Ces activités ne représentaient rien de passionnant pour lui en regard de l'art, de la science ou de l'esthétique.

Inutile, d'en rapporter davantage ici, la vie du natif de Providence se lit comme un roman, c'est un plaisir de le suivre à travers le temps, de connaître ses découvertes et influences, de partager sa curiosité, d'apprécier, ou non, ses lectures mais aussi ses difficultés. Si son jeune âge fut aisé il n'en fut rien par la suite et il connut des moments de vraie pauvreté tant il lui était difficile de vendre ses textes et lui peu désireux de faire des efforts pour y parvenir, aussi bien pour suivre les goûts du moment que pour présenter son travail de la manière requise.

Tout commença le 20 août 1890 à 9 h du matin. Pour certains artistes l'immortalité, fut-elle relative, n'est pas qu'un vain mot. Que penserait-il de ce qu'il est devenu ? Je pense qu'il en apprécierait certains aspects mais que le monde lui déplairait, la quantité est plus valorisé que la qualité, l'avoir se substitue à l'être et la machine est en passe de devenir intelligente, elle ! Qui sait s'il n'aurait pas un regard ironique se disant que la fin est proche pour cette espèce médiocre, et si elle arrive en même temps que la mort de la Terre alors ce n'est pas grave en regard de l'immensité de l'Univers.

J'aurais à dire sur ma ''relation'' avec Howard, cette édition étant en deux partie j'aurais le temps d'y revenir en mars prochain. Sauf si Cthulhu me rappelle en Sa demeure avant.

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20 août 2017 7 20 /08 /août /2017 07:20

- Howard, est-ce un succès pour vous de faire partie de l'actualité 8 décennies après votre décès ?

- Succès ? Surprise peut-être, écrire n'était pour moi qu'un divertissement. Être connu, populaire comme disent certains, ne fut jamais mon ambition. Posture peuvent-ils penser. Mais non, quelle importance, quelle utilité, peut avoir la célébrité, sinon des contraintes à supporter, des compromissions à accepter, bref, tout ce que j'ai toujours détesté, pour ne pas dire méprisé. Je viens d'un autre temps, d'un autre siècle, d'un lieu hanté, non de figures fantastiques mais de notions que beaucoup taxeraient, à raison probablement, d'archaïques. J'étais déjà vieux de mon vivant, alors maintenant...

- Néanmoins votre œuvre a survécu.

- Combien d'auteurs qui le voulurent n'y parvinrent jamais, alors moi qui n'y pensais pas, faute de temps peut-être, en profite, c'est l'ironie, si j'ose dire, de la chose, et la démonstration qu'il est impossible de planifier un avenir sur lequel nous n'avons pas de prise.

- Votre œuvre est disséquée par des ''spécialistes'', des hommes, depuis Derleth et Wandrei, ont fait le maximum pour lui donner la place qu'ils estimaient, et je les rejoins, lui revenir de par sa qualité.

- En regard de celles de beaucoup je veux bien le croire.

- On dirait que ça vous amuse ?

- Nous en revenons à cette notion de succès, à mon époque les vedettes littéraires de mon domaine trustaient les illustrations et les couvertures. Qui s'en souvient aujourd'hui. C'est la relativité de l'ambition.

- La vôtre fut seulement de produire des textes de qualité.

- Ce qu'ils ne sont pas tous, je le reconnais. Mes débuts sont pleins des exemples que j'aie suivi, j'espère que les suivants, quelques-uns au moins, ont une touche personnelle.

- Dommage que vous n'ayez pu continuer votre travail.

- Les regrets ne servent à rien et peut-être cela se serait-il retourné contre moi.

- J'en reviens à ces commentateurs qui analysent chacun de vos mots dans vos textes et lettres, qui étudient vos faits et gestes, vos déplacement, votre régime alimentaire, votre famille, votre éducation et ses conséquences sur vos récits, votre mariage, vos pensées...

- Cela fait partie du ''jeu''. Mes textes me reflètent mais des réflexions esquissent les portraits de ceux qui les font. Comme ces mots sont plus vôtres que miens.

- J'essaie au moins de vous trahir un minimum, et en vous animant ainsi de mieux vous comprendre pour vous approchez.

- Vous êtes meilleur juge que moi. Se voir, honnêtement, est difficile ; pour ne pas dire impossible.

- Quelle représentation pourrait avoir Cthulhu aujourd'hui, dans notre monde moderne et connecté ?

- Votre monde est justement le Sien, Ses tentacules qui s'étendent partout, des millions d'êtres qui se tournent vers Lui chaque jour... Qu'importe la représentation physique, celle que j'ai pu donner était fonction de mes références, de l'époque, et de celles de mes contemporains. Ceux qui L'ont cherché ne pouvaient Le trouver, Il transcende les dimensions. Nos mots, sens et capacités sont trop faibles et doivent se contenter d'approximations lointaines. Lesquelles sont déjà dangereuses. Il est des créatures, des formes de vies qui nous dépassent comme nous dépassons les bactéries, et que nous ne savons pas remarquer. Sauf rares exceptions qui voient s'ouvrir une porte par l'entrebâillement de laquelle ils distinguent des formes qu'ils n'oublieront jamais, la plupart deviennent fou, quelques-uns finissent artistes, mais ils appartiennent à la première catégorie.

- Être à la mode vous convient ? Et votre anniversaire aujourd'hui ?

- Où je suis cela ne m'importune pas le moins du monde. J'ai, comme vous je pense, oublié ces rituels obsolètes et fabriqués. Le hasard, le destin, ou pire encore, pourtant fit bien les choses si je ne me trompe.

- Et où êtes vous Howard.

- Approchez-vous, je vais vous le dire à l'oreille...

     

    À suivre. Peut-être !

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    18 août 2017 5 18 /08 /août /2017 08:00

    Le Double lovecraftien – William SchnabelLa Clef d'Argent

    2002

     

    Les qualificatifs associés à Lovecraft sont nombreux, solitaire, asexué, pathologique, raciste, fasciste, névrosé, étrange... certains évoquèrent son homosexualité latente. Ceux qui le connaissaient le décrivent comme un ''gentleman'', un ''ami fascinant'', non pas bizarre mais ''différent''. Ambiguïté pimentant la lecture de Lovecraft et invitant le lecteur à éclaircir certains aspects de ses récits.

    Impossible d'évoquer Lovecraft sans parler de sa ville natale ''Je suis Providence'' aimait-il à répéter. Sa famille eut une grosse influence sur lui, son père d'abord, mort des suites de la syphilis dans l'hôpital psychiatrique où il résidait depuis plusieurs années. Une source de honte pour la famille Phillips, de vieille souche du Rhode Island dont certains membres semblent s'être mariés entre eux. Évoquant ses recherches généalogiques Howard parle souvent de pureté raciale. Un motif qui reviendra dans ses contes, associé à celui de la dégénérescence héréditaire et de l'inceste.

    Lovecraft préférait son grand-père maternel, Whipple Van Buren Phillips. Inutile de résumer ici la biographie de Howard, l'auteur ne peut y renoncer puisque justement c'est cette vie qui l'amène à imaginer le besoin de l'auteur d'avancer masqué, aussi bien dans son œuvre que dans sa vie. Chez un auteur la création s'appuie, plus ou moins, sur sa vie, celle-ci pouvant expliquer ses choix, ses orientations, les chemins suivis. Il est patent que les personnages de Lovecraft sont ses incarnations, ceux qui sont confrontés à une pénible réalité, chez eux ce sont des créatures cosmiques et implacables, chez HPL c'était... autre chose, mais déjà, encore, toujours, une menace. Comment ne pas voir dans ses contes l'expression d'angoisses, de fantasmes, de frustrations, comme chez la plupart, sinon tous, les écrivains. Pour autant ceux-ci ne suffisent pas à expliquer une énergie créatrice si puissante bien que cette dernière s'en nourrît.

    Oscar Wilde, Stevenson, et combien d'autres, exploitèrent ce thème en rédigeant des textes remarquables par le fond comme par la forme. N'est-il pas possible de regarder plus loin que ses géniteurs pour trouver dans un passé plus ancien des visages, des ombres, des formes fascinantes et inquiétantes dont il peut être dangereux de s'approcher mais plus encore de les reconnaître.

    Pourquoi ne pas souligner ce que recherche de lui-même le lecteur de Lovecraft, ce que l'un et l'autre partagent d'expériences communes faisant que le premier se retrouve dans les expressions du second, qu'il cherche également à distinguer une forme dans un miroir ? Mais la première reste flou alors que le second demeure obscur. L'homme-œuvre est un Janus dont il est impossible d'arracher un visage sans le décapiter.

    Si je vous parlais de moi, de ce que je peux comprendre au travers des personnages de Lovecraft... le problème, mais en est-ce vraiment un, étant que je me sens plus proche de Nyarlatothep, et autres, que des pauvres sapiens cherchant à intégrer une réalité qui les dépasse.

    Si je... mais ce n'est pas le sujet. Lisez donc ce livre, qui sait si au travers des pages vous ne distinguerait pas quelqu'un, ou quelque chose, qui vous ressemble.

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    9 août 2017 3 09 /08 /août /2017 08:00

    Fantastique, mythe et modernitéColloque de Cerisy

    Éditions Dervy 2002

    Ce colloque qui a lieu chaque année à Cerisy-la-Salle réunit pendant l'été, artistes, chercheurs (en quoi?) étudiants... dans le but de confronter idées et points de vues sur des sujets culturels et scientifiques. En 1995 Lovecraft était le principal sujet d'intérêt des intervenants avec pour ambition de faire le point sur cet auteur, 30 ans après la parution du Cahier de l'Herne qui lui fut consacré, à la lumière des travaux les plus récents. Étudiant les divers aspects d'une œuvre située à la confluence de traditions diverses, d'époques en mutations, d'idées nouvelles devant s'imposer au début du vingtième siècle.

    HPL se revendiquait l'héritier de divers auteurs, Poe, Machen, Lord Dunsany... s'opposait à la littérature réaliste de son temps et cherchait à retrouver le style du XVIII ème siècle.

    L'intérêt de ce volume est de regrouper des points de vue divers sur Lovecraft, ses relations avec la mythologie comme avec une science ouvrant de nouvelles voies.

    Cinq parties peuvent regrouper les angles d'approches, d'abord le texte, inaugural, de Maurice Lévy, qui ne craint pas d'en évoquer les limites et défauts, d'y trouver dérives et délires, tout en en soulignant l'importance et l'originalité ; Donald Burleson en rappelle les thématiques principales et comment elles peuvent être placées dans la mouvance de Jacques Derrida et de la théorie de la déconstruction (!). Gilles Menegaldo met en lumière la figure tutélaire de Poe sans que Howard en soit l'héritier ou le continuateur.

    Alain Chareyre-Méjan est philosophe et spécialiste d'esthétique, il montre l'importance du son, du cri, dans la fiction de Lovecraft. Roger Bezzoto postule que le monstrueux, non seulement renvoie à l’effroi, mais fonctionne comme discours articulé à une rhétorique. Le montre lovecraftien induit une originalité dans sa prolifération même.

    Denis Mellier remet en cause les reproches d'excès souvent fait au natif de Providence, lesquels ont pour but de provoquer une véritable peur cosmique chez le lecteur. Excès et visibilité étant les signes d'une poétique.

    Max Duperray met ses pas dans ceux de Randolph Carter, héros du cycle de Kadath, observe l'esthétique et le sublime du texte, plaçant en évidence le motif du visage, et du masque, comme but ultime de la quête. Pour Michel Graux la plupart des textes de HPL ne sont que des récits de meurtres déguisés en récits fantastiques. Le ''monstre'' justifiant la mort du narrateur.

    Michel Meurger analyse un corpus de nouvelles et propose un renversement de perspective en regardant non vers le futur mais vers le passé lointain de notre planète. Il repère des motifs récurrents : civilisations anciennes, architecture gigantesque, immensité du savoir, régression et décadence. William Schnabel examine différentes modalité du double en se fondant sur l'analyse de plusieurs textes, ''L'Affaire Charles Dexter Ward'' ou ''L'Abomination de Dunwich'', éclairant la hantise de l'écrivain comme si le double répondait à un besoin inconscient.

    La quatrième partie est centré sur le rapport entre ésotérisme et fiction, étudiant d'autres écrivains, tels C. A. Smith ou R. E. Howard prouvant que dans les années 1920 et 1930 un contexte favorisant l'exploitation littéraire d'un savoir ésotérique. De multiples intervenant explorent cette voie, quand à la cinquième et dernière partie elle est consacrée à la relation entre les contes de Lovecraft et le cinéma

    21 spécialistes éclairent d'un nouveau jour les créations du Maître de Providence au fil d'interventions passionnantes réunies dans ce livre dont la couverture est due à Philippe Druillet.

    Rien n'étant parfait, dans le monde de l'édition comme dans tous les autres, il est amusant de noter la faute, grossière, commise sur la tranche.

     

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    28 juillet 2017 5 28 /07 /juillet /2017 08:00

    Le 01 septembre 1978 la revue Métal Hurlant édita un numéro 33 bis Spécial Lovecraft sous la direction de Philippe Manœuvre qui signe un édito triste et un édito gai. Le premier reprenant une improbable rencontre entre Abdul Alhazred et l'éditorialiste qui finit par se sentir minable (qui en doutait?) et n'ose plus signer de son nom un texte auquel il contribua si peu et se contente d'écrire : ABDUL FERNAND ALHAZRED arabe fou ; le second narrant la genèse de ce numéro, né du désir commun de Manœuvre et de Jean-Pierre Dionnet d'éditer des numéros de Métal Hurlant pleins de récits complets axés autour d'un thème central et unique.

    Lovecraft était tout indiqué, l'homme qui marqua de son sceau les normes de l'épouvante en leur donnant une dimension cosmique tout en ramenant l'Homme à sa taille véritable par rapport à elle.

    Suivent donc des récits complets illustrant l'univers du Maître de Providence, des témoignages d'une terreur que les mots ne peuvent décrire, que les images sont incapables, heureusement, de montrer. Sont présentées, comme je le fis précédemment, le recueil des lettres de Lovecraft, une bibliographie, choix de lectures indispensables, mais toutes le sont bien sûr, y compris d'autres auteurs qui déjà s'inspirèrent des contes de HPL. Vous y découvrirez des cartes de la Recherche de Kadath (réalisées sous la direction de François Truchaud par M Perron) et même une biographie illustrée par George Kucher.

    Je n'oublie pas les pages du Nécronomicon retrouvées par Philippe Druillet ainsi que divers articles, tous nécessaires (ou presque).

    Ont participé à ce numéro Souchu, Voss, Truchaud, Martens, Goimard, Breccia, Clerc, Bonux, Mendez, Ceppi, Margerin, Setbon, Vepy, Caro, Chaland, Cornillon, Perron, Kucher, Dank, Druillet, , Claveloux, Nicollet, Moebius, Cornillon, Ninon. Détail amusant, le sommaire présente en page 130 une bibliographie qui se trouve par 40, il s'agit en réalité d'une filmographie !

    La couverture est de H.R. Giger.

    Tout admirateur de Lovecraft se doit de posséder un exemplaire de cette revue, de même que le numéro 12 des Cahiers de l'Herne ou une édition originale des Fungi de Yuggoth. Je peux d'autant plus l'affirmer que c'est mon cas.

    On ne sait jamais...

     

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    19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 08:09

    En 1986 les Nouvelles éditions Oswald inaugurent ''Arkham'', à côté de leurs autres séries. Elle était ambitieuse et présentait sous un format un une impression de haute qualité, des œuvres bilingues. Deux numéros virent le jour, le second permettait de découvrir poèmes et contes de R. E. Howard, le premier, celui qui nous intéresse ici, présente un choix de poèmes de Lovecraft, illustrés, et de quelle manière, par Jean-Michel Nicollet.

    L'ambition était haute, trop sans doute pour le lectorat,  limité, de l'époque puisque dès la parution de ''Chants de Guerre et de Mort'' la pagination s'était réduite.

    Reste un ouvrage extraordinaire, dont j'ai la chance de posséder un exemplaire signé de Nicollet et de François Truchaud, le maître d'œuvre. Manque le paraphe du Maître de Providence, retenu par les sombres tentacules de Cthulhu probablement.

    Il n'y eut jamais de numéro 3, dommage car étaient attendus Clark Ashton Smith, Ambrose Bierce, Walter de la Mare, Abraham Merritt, William Hope Hodgson. Remercions malgré tout les éditons Neo pour leur travail, François Truchaud pour sa traduction, et pour toutes les autres, et Jean-Michel Nicollet pour son travail et son talent, et réciproquement.

    Si vous avez l'opportunité de vous procurer un exemplaire de cette édition, ne vous en privez pas. Peut-être vous sauvera-t-elle quand les Grands Anciens reviendront.

    Mais peut-être pas !
     

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    19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 08:07

    ''La plus ancienne et la plus forte émotion de l'humanité est la peur, et la plus ancienne et la plus forte des peurs est celle de l'inconnu''.

    C'est avec la première phrase de Épouvante et surnaturel en littérature que Robert Bloch entame sa présentation de celui qui fut son mentor et son correspondant pendant les premières années de sa vie littéraire. 

    Faute d'être connu, et reconnu, de son vivant, Lovecraft attira autour de lui un cercle d'auteurs qu'il conseillait et qui utilisèrent et prolongèrent son univers. Tous les critiques ne reconnaissent pas le talent, ou le génie de HPL, ainsi Edmund Wilson dans le New Yorker en 1945 l'accusait de ''mauvais goût et de mauvais art''. Ted White, ancien rédacteur-en-chef de Amazing et Fantastic affirma que son type d'écriture était ''maladif'' et ne pouvait provenir que d'un esprit ''malade'', suggérant que cette affection se prolongeait dans les textes de Howard.

    Allusion probable au style de vie de l'auteur et Bloch s'interroge sur l'utilité de regarder une vie avant de juger une œuvre. Faut-il chasser de nos bibliothèques les livres de drogués, d'alcooliques, d'obsédés sexuels et autres victimes de psychoses ? Auquel cas nous perdrions Poe, Hawthorne, Maupassant, Kafka... la liste des auteurs et de leurs ouvrages condamnés sous prétexte de non respect des bonnes mœurs serait longue.

    Pour en revenir à Lovecraft, il ne buvait pas, ne fumait pas, ne se droguait pas et sa vie sexuelle se résuma en un bref mariage.

    La beauté est dans l’œil du spectateur, dit-on, la maladie aussi, l'observateur ne comprend pas qu'il a devant lui un prisme d'idées reçues et de convictions réductrices qui l'amènent à condamner ce qui diverge de ses dogmes et certitudes.

    Que faudrait-il penser des mondes d'Alice, du Pays d'Oz, du mondes des Hobbits ? Leurs créateurs devraient-ils être honnis pour les avoir engendrés ? Cela sans évoquer Mary Shelley ou R.L. Stevenson, faut-il souffrir d'une maladie mentale pour imaginer une invasion extraterrestre comme HG Wells ou concevoir un futur aussi sombre que Aldous Huxley ? Encore que pour ce cas il s'agissait plus d'anticipation que d'imagination !

    ''Malade'' ou saine, une activité créatrice est le produit d'une imagination individuelle, colorée par un point de vue unique, une attitude personnelle envers la vie. Et elle semble générée par un intense désir ou un besoin de communication avec les autres. La plupart d'entre nous satisfont ce besoin de manière simple. Ceux qui ont n physique agréable et les gens ''agressivement'' énergies éprouvent rarement le besoin de venir ''créatifs'' pur se procurer les récompenses de notre société.

    Si personne ne répondait au besoin d'un enfant d'attirer l'attention – si personne ne répondait au cri de ''Regardez-moi ! '' – alors peut-être celles-ci devaient-elles être remodelées. ''Regarde mes dessins'', ''écoute ma musique, écoute mon histoire''. Dans ce contexte tous les auteurs peuvent être qualifiés de ''malades'', y compris ceux qui assument le rôle supérieur de critiques. Les artistes créateurs ne sont pas tous dénués de beauté ni de charme mais pour une raison ou une autre la plupart possède ce sentiment d'inadaptation ou d'insécurité, depuis ceux qui décorèrent les murs des cavernes pendant la préhistoire, jouaient sur des instruments primitifs ou s'accroupissaient pour raconter des histoires.

    Printemps Lovecraft

    Lovecraft était un enfant maladif et studieux, un adolescent dont la propre mère lui répéter qu'il était laid, il devint un jeune homme incapable de plonger dans ce monde de féroce compétition économique avec ses pairs. L'écriture résolut son problème de communication en lui permettant de se faire remarquer.

    Longtemps il rédigea pour des journaux locaux des essais scientifiques et littéraires avant d'en venir à sa propre fiction et s'il ne connut pas le succès mérité il put affirmer, jusqu'à y croire, qu'il méprisait la réussite commerciale.

    Les récits de HPL sont pleines de ses goûts et aversion, pour la seconde, le froid, les odeurs de poissons, la musique abstraire, pour les premiers, les chats, particulièrement, et l’Angleterre.

    Son auto représentation en vieil homme peut traduire une interrogation vis-à-vis du vieillissement de la dégénérescence. Son œuvre est pleine de vieilles demeures, d'antiques tombeaux, tous hantés de secrets terrifiants. Si son amour de la science l'amena à rédiger des contes de ''fiction spéculative'' pour être publié dans des revues de science-fiction il le fut davantage dans Weird Tales, dédiée au fantastique alors que nombre d'histoires s'appuient sur la science mais avec une forme de terreur ou d'angoisse. Chez Lovecraft pourtant il est plus question d'ignorance de certaines lois de la physique, de mutations biologiques, que de sorcelleries ou d'invocation diabolique.

    Politiquement Lovecraft peut être qualifié de raciste, un terme qui n'était pas péjoratif à l'époque, encore moins dans son milieu et pour quelqu'un ayant eu son éducation. Il dénonça longtemps l'invasion d'étrangers menaçant un style de vie ''purement'' américain. Pourtant à sortir de chez lui, à avoir des amis, une épouse, il en vint à moduler son point de vue, un décès précoce l'empêcha d'évoluer plus encore et de réagir aux exactions du national-socialisme.

    Son œuvre doit autant à d'autres auteurs, Arthur Machen par exemple, qu'à ses propres rêves mais le Mythe de Cthulhu est une création dépassant toutes les autres, générant une descendance qui se poursuit aujourd'hui.

    L'univers de Lovecraft eut pu disparaître avec lui, mais le ''cercle lovecraftien'' était là, actif. Faute d'être entendus par des éditeurs August Derleth et Donald Wandrei créèrent Arkham House et annoncèrent la publication de The Outsider and Others. Ce ne fut pas un succès immédiat... ce qui n'empêcha pas la parution d'un deuxième volume Beyond the Wall of Sleep, suivi d'autres incluant de nouveaux écrivains.

    Derleth était connu pour ses pastiches de Conan Doyle, il en fit de même pour Lovecraft avec moins de réussite. Il avait les notes, il ne sut pas écrire la musique.
     

                                     HPL en compagnie de Frank Belknap Long - 11 juillet 1931

    La peur est donc l'émotion la plus ancienne et la plus fort. Au début du XXème siècle le monde semblait dominé par le matérialisme et la certitude que la science savait tout expliquer. Les avancées de la physiques et la Première Guerre mondiale prouvèrent qu'il n'en était rien. La peur ne faisait que dormir, tel Cthulhu, n'attendant pour revenir qu'une position favorable des étoiles. Vinrent ensuite la grande crise de 29, puis la Seconde Guerre mondiale. Non, la science n'est pas salvatrice, elle n'est qu'un moyen, tout dépend des esprits qui l'utilisent, et ceux qui en ont la compétence ne sont pas forcément amicaux envers des humains qu'ils ne considèrent pas tous comme des frères.


    Les écrivains d'horreur le font, en général, pour exorciser leurs peurs. Dans l'enfance ils sont souvent dotés d'une imagination hyper-active et traduisent leurs effrois enfantins sous forme de fiction écrite, souvent de manière superlative. Lovecraft n'échappa pas à ce tropisme et ses premiers textes se veulent descriptifs par l'usage exagéré d'adjectifs au lieu d'être suggestif. Heureusement son style changea pour gagner en simplicité, et en efficacité. Ses histoires montrent souvent un homme disposant d'un savoir qu'il veut partager, sachant celui-ci mortel pour lui mais qu'il est trop tard pour modifier son destin. Le rédacteur d'abord doute de ce qu'il raconte, de ce qu'il a vu, vécu, et puis, la narration avançant il doit accepter que son expérience est réelle.

    Écrire c'est souvent s'inspirer de ce qu'on lut dans ses enfance et jeunesse, c'est reproduire des situations violentes, primaires, riches en sérial-killer sanguinaires mais intelligents.(?) Nourri de littérature classique Lovecraft put produire une œuvre se dégageant des habitudes de son temps, du goût d'un lectorat nourri de brutalité et de simplicité. Ainsi, incompris de celui-ci put-il s'inscrire dans le temps pour en trouver un autre, plus réceptif.

    Au moment où Lovecraft l'a créé, le Mythe de Cthulhu et sa menace des Anciens Dieux revenant conquérir la Terre pouvait aisément être considéré comme une fable paranoïaque sur l'avenir. Aujourd'hui une suspicion grandissante mène à croire que cet avenir deviendra peut-être notre présent.

    Si tel est le cas HPL nous a vraiment légué un héritage d'horreur. 

    Ce n'est là qu'une brève (si,si!) présentation du préambule rédigé par Robert Bloch en 1986 au livre de Frank Belknap Long. Il est court et passionnant mais je dois m'arrêter pour vous laisser le plaisir de le découvrir.

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    16 juin 2017 5 16 /06 /juin /2017 07:46

    Sonia Greene fut l'unique épouse, au moins au sens légal du mot, de Howard Phillips Lovecraft avec qui elle vécu quelques temps à New York. Elle était donc en mesure de donner son opinion sur le maître de Providence, du moins sa vision de l'homme tel qu'elle le connût. En quelques lignes elle présente les ancêtres de son époux tel que celui-ci les lui présenta, insistant sur son hérédité maternelle composée de juges, ministres, philanthropes ou enseignants. Il aurait même eu un officier de marine pendant la Guerre d'Indépendance, Abraham Whipple, et un autre parmi les signataires de la Déclaration d'Indépendance : Stephen Hopkins, gouverneur du Rhode Island.   Lee Moyer Design

    De l'ancienne fortune de la famille Phillips ne restait que vingt mille dollars, partagés entre les trois membres restants de la famille. Le foyer familial avait dû être vendu et pour le petit Howard c'était un tel déchirement qu'il y retournait souvent pour s'asseoir sur l'escalier du porche. Dans cette maison, la nuit de Noël, les domestiques venaient dans le salon et entonnaient des chants avec la famille. Le jeune Lovecraft fut bien forcé de s'habituer à sa nouvelle demeure d'Angell Street.

    Howard ressemblait à sa mère, tous les membres de la famille avaient cette mâchoire large et proéminente, plus petite chez les femmes qui, elles aussi, présentaient une lèvre supérieur fine. Il n'alla pas à l'école, sa mère se chargeant de lui apprendre à lire et à écrire. Fragile il ne participait pas aux jeux des autres enfants, et dut quitter l'école pour profiter d'un précepteur, circonstance qui favorisa son repli sur soi. D'autant qu'il fit montre d'une intelligence précoce et d'un goût pour la rêverie. Sa solitude l'amena à se tourner vers les livres, la maison n'en manquait pas.

    À ce détail près voilà une enfance qui m'en rappelle une autre.

    Il entra néanmoins au lycée mais ne put fréquenter l'université bien que ses connaissances dépassassent celles de la majorité des étudiants. Les chiens n'avaient pas sa faveur, il leur préférait les chats, pour tout dire la gent féline avait sa préférence face à l'humanité. (là nous divergeons sur notre espèce préférée !)

    Abstraitement, selon Sonia, HPL haïssait l'humanité. Il avait déclaré une fois ''il est plus important de savoir ce que l'on hait que de savoir ce que l'on aime'', il vaut mieux être mort que vivant, l'idéal étant de n'être pas né du tout. Qu'il est bon d'être dans cet heureux état d'inconscience qui précède la naissance. 

    Leur vie commune à New York fut possible grâce au travail de Sonia. Considérant qu'il était un génie et qu'elle avait la chance de le décharger de toute responsabilité. Son travail rapportait peu à Lovecraft, pourtant quand il vendit un bon prix son travail pour Houdini il insista pour que cet argent fut consacré à l'achat de l'alliance de sa future femme. Celle-ci fit le maximum pour le mettre à l'aise, qu'il se sente le ''maître de maison''. Elle souligne combien il avait fini par détester New York et ses hordes d'étrangers.

    Lors de leur union Howard était maigre et Sonia fit le maximum pour qu'il se remplume, ce fut facile tant il appréciait le sucre, et le citron, ne buvant du thé que pour eux. Par la suite il est probable qu'il en revint à ses privations habituelles, et pas toujours pour raison financière.

    Sonia évoque sa vie, son origine russe, blanc, son arrivée aux états-unis en passant par l'Angleterre, puis son mariage avec monsieur Greene, lequel mourut en 1916, la laissant donc veuve, jusqu'à sa rencontre avec HPL.

    Leur rencontre avait eu lieu en 1921 à Boston lors d'une réunion de journalistes amateurs, bien vite elle fut attiré par Howard et constata rapidement quels complexes entravaient celui-ci. Elle décida donc de tenter de les réduire tout en lui permettant d'affirmer son talent littéraire. C'est elle qui fit le premier pas, s'ouvrant de ses sentiments, par lettre interposée. Howard lui répondit favorablement et leur relation prit un nouveau tour. Ils en vinrent à envisager de vivre ensemble, même de se marier, et plusieurs de leurs amis voyaient leur relation d'un bon œil. En 1924 Lovecraft vint s'installer à New York et ils se marièrent, civilement puis religieusement à l'église Saint Paul.

    Finalement Howard dut quitter Brooklyn qu'il ne supportait plus et retourner à Providence, leur relation se distendit et quand Sonia souligna qu'un mariage impliquait une certaine proximité physique il voulut la convaincre du contraire, la correspondance pouvait maintenir le lien selon son point de vue.

    Que son épouse ne partageât pas. 

    Finalement le divorce survint en 1929, mais leur correspondance se poursuivit, bien que se raréfiant. Ils se retrouvèrent quelques temps plus tard quand elle l'invita à le rejoindre dans la splendide cité de Farmington, dans le Connecticut, où elle était en convalescence. La Nouvelle Angleterre plaisait beaucoup à Lovecraft et ils passèrent d'excellents moments à visiter les nombreux monuments de la région. Le soir Howard refusa de l'embrasser...

    Pour se présenter à la jeune femme il lui avait suggéré de lire les Private Papers of Henry Ryecroft, de George Robert Gissing. Ryecroft s'y présente ainsi : ''Je ne suis pas un ami du peuple'', ''En tant que force qui donne le ton de notre époque, il m'inspire de l'inquiétude et de la peur ; en tant que multitude, il provoque en moi un mouvement de recul , et finit même par m'être odieux […] que ce soit bien ou mal c'est ainsi que je le ressens.'' Il poursuit : ''Mentalement et physiquement je me sens plus vieux que mon âge'', ''Le mieux est peut-être de lire sans arrêt afin que notre futile personnalité finisse par se fondre dans l'activité d'autres esprits''. Quelques citations convenant à HPL.

    Howard, sans qu'il eut un esprit religieux, possédait un code moral élevé, sauf en ce qui concernait ses semblables bien que dans une lettre à sa future épouse il expliquait les raisons pour lesquelles il fallait se montrer bienveillant, humain, juste et charitable.

    Malheureusement SG brûla une malle pleine des lettres que son mari lui avait écrit au fil des années, que de renseignements se sont irrémédiablement partis en fumée qui nous eussent renseignés utilement sur lui, ses états d'esprits et opinions.

    Les opinions xénophobes et/ou antisémites, les juifs avaient substitué une religion insipide à la belle civilisation païenne, sont aussi rapportés par Sonia qui rappelait à son futur mari qu'elle même était juive, comme quelques-uns de ses amis qu'il appréciait beaucoup et aidait autant qu'il pouvait, que ce soit Samuel Loveman ou Robert Bloch. Sans doute est-ce de ne pouvoir supporter les ''autres'' qui convainquit Howard de rentrer chez lui, de retrouver le cocon protecteur de son monde, et qui mit fin à son mariage, alors qu'il e le souhaitait pas et aurait préféré que Sonia vint s'installer dans sa ville.

    Elle conclut ainsi le portrait de son mari : Je ne pense pas exagérer en disant que Howard possédait les capacités et la personnalité d'un génie bien supérieur à celui qu'il a effectivement laissé se manifester au cours de sa vie. 

                                         Florence Greene

    Maintenant que les ans ont passé, je suis persuadée qu'il va devenir, pour de nouvelles générations de lecteurs, une figure légendaire et mystérieuse. L'ironie du sort a voulu que Lovecraft ne puise pas de son vivant profiter des fruits de son travail , pas plus sur le plan financier que sur celui de la célébrité littéraire.

    Je fus à l'origine de cette image de ''Socrate et Xanthippe'' que l'on nous accola car, au fur et à mesure que notre correspondance devenait de plus en plus intime, je trouvais en Howard un certain génie et une sagesse socratique, alors  que je me reconnaissais plutôt dans le côté badin de Xanthippe.

    C'est cela que j'avais senti en lui et j'espérais alors développer davantage ses qualités humaines en le poussant sur le chemin du véritable amour. J'ai peur d'avoir été trop optimiste et trop sûr de moi, comme lui, d'ailleurs. J'ai toujours admiré les capacités intellectuelles plus que n'importe quoi d'autre (peut- être parce que j'en manque moi-même) et j'espérais aussi sortir Howard des profondeurs abyssales faites de solitude et de complexes au fond desquelles il était plongé. Malgré le grand nombre de ses correspondants et des personnes qu'il rencontrait, c'était quelqu'un d'extrêmement solitaire. J'avais espéré, peut être trop présomptueusement, que mon affection ferait de non non seulement un grand génie, mais aussi un amant et un mari. Alors que son génie se développa et sortit de sa chrysalide, l'amant et le mari restèrent toujours à l'arrière plan et leur image s'estompa petit à petit pour finir par disparaître.

    Bien que je ne sois pas sa veuve, c'est avec tristesse et respect que je déplore la mort prématurée d'un grand génie et d'un esprit remarquable.

    Puisse Dieu, auquel il croyait si peu, lui accorder le repos de son âme. 

    Pour ajouter une précision que Sonia ignorait, c'est qu'elle fut bien la veuve de Lovecraft, leur mariage ne fut jamais dissous, Howard n'ayant pas signé les papiers nécessaires. Il n'en reste pas moins que son témoignage est indispensable à tout lecteur du Maître de Providence. Si vous n'en avez pas eu la possibilité j'ai tenté ici de le condenser. Une trentaine de pages résumées en moins de quatre, il y a donc des pertes mais j'ai essayé de conserver le plus important. Pour répondre à Sonia, c'est vrai qu'elle voulut, un tropisme féminin dirais-je, changer son époux, et n'y parvint pas, auquel cas il n'est pas dit non plus que leur union eut put être pérenne. Le succès aurait-il aidé Lovecraft à se faire à sa nouvelle vie dans un nouvel endroit ? La question restera sans réponse.

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