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25 décembre 2008 4 25 /12 /décembre /2008 06:51

 Promettez... (14)

   
      Strasbourg, l'intérieur de la cathédrâle.                         

                                                     15

- Enfant vous n’imagiez pas tout cela.

- Qui pourrait situer la source d'où vint ce qui se manifesta en moi ? En se laissant absorber comme une digue par l’eau qui la sape l'esprit découvre l’immensité d’une création à l’intérieur de laquelle il se sait infime et indispensable comme une marche pour accéder à la suivante. Mon JE est-il si faible où une force différente lui permit-elle de supporter ce voyage plus loin que la folie ? La solution est dans une personnalité assez floue pour supporter contraintes et pressions. Enfant, mon regard ne pouvait embraser des panoramas aussi vastes, il s’y serait perdu. J’eus le temps d’apprendre que ces sites sont en moi, qu’ils sont moi. Je suis cette tour gigantesque, comme chaque être, manque la force de s’asseoir sur le trône de pierre et d’ouvrir les yeux. Faut-il plus pour cela que de la conscience ou le contraire ? J'étais loin de ces réflexions, survivant aux pensées qui me submergeaient, poussé vers la normalité, je n'y aurait pas survécu., présent au minimum pour répondre sans rien révéler. L’instinct me murmurait de passer inaperçu pour gagner du temps. Plus qu’une enfance c’est une autre vie. Mon esprit a assez grandi pour ne pas être détruit par ce qu’il contenait. Ma peur s'estompe, ce n’est plus un désert qui m’accueille, j’y perçois tant de présences. Je suis passé sur l’abîme alors que mes prédécesseurs avaient connu un sort atroce. Ils me permirent de continuer. Il me reste des personnages à retrouver, hérauts sur des chemins qu’eux seuls peuvent arpenter.

- L’aube lacère l’horizon, il est temps pour moi de disparaître. Tu penseras à moi, aux mots que je te fis murmurer dans le secret de ton âme. Maintenant tu es debout, visible. Ils viendront à toi autant pour te nourrir que pour s’alimenter. Ce piège du cannibalisme était une chance, il suffisait de l’accepter sans céder à l’animal, facile.

- Et pourtant il n’y a qu'un chemin, affronter la tentation, le cerbère de la continuation. M’entendra qui le vaincra. Il est temps de nous dire adieu puisque nous n’avons pu le faire autrefois. Tu es plus qu'un souvenir, cette sœur, ce presque moi dont la vie me nourrît. Mieux qu’une main sur mon bras. Il n’y aura plus de rendez-vous sur le pont, je sais ce qu’il fut.

Ressentit-elle de la peur ? Je veux penser que si tôt c'est interdit… Je ne peux admettre qu’elle n’ait été qu’un organisme en développement dont l’évolution fut stoppée par nécessité d’en nourrir un autre plus que pour poursuivre son chemin vers une lumière qu’il faillit ne jamais rencontrer. J'ai entrevu ce qui l'emporta. Une pensée peut-elle vivre hors du cerveau, voyager in-utero ? Non, mais par la magie du lien gémellaire le ressenti de l’un atteint l’autre. Je vois un être inabouti que la mort frappe, qui s’insurge puis renonce en devinant que se défendre portera la mort vers celui qui est mieux que l’ombre de soi. Elle se laisse faire acceptant le meilleur destin possible. Il fallut tant d’années pour que je la retrouve et arrache le suaire de l’oubli. Le malsain suaire ! Le trouble existe hors de la conscience et se communique quand la proximité est assez grande.

- Tu sais qui était ce spectre cérébral, cette hantise.

- Le temps est venu de me pencher sur le gouffre, de descendre l’escalier pour atteindre ce qui attend une volonté pour l’affronter.

- La tienne.

- Comme si ma conscience existait sans moi. L’important est qu'au moment de mourir je sache ne pas NOUS avoir trahi. Je vois ce qui m’attends, les heures à écrire, à lire, tentant de comprendre ce qui se tient aux limites de mes capacités. Les pièces formaient une porte, entrebâillée, l’air glacé en venant m'avertit des difficultés qui me guettent. Mon chemin ne peut plus me mener vers les autres, ils me sont étrangers, des hallucinations. L’amour même… Je renvoyai celui de ma partenaire, suis-je capable d’exprimer ce que je ressens ?

- Tu sais que oui.

- Prix élevé mais justifié. Émotions cicatrisantes de ne pouvoir m’oublier dans un regard céruléen. A contempler mon passé je me sens capable de l’expliquer, de retrouver ces cailloux noirs que le temps disposa afin que je ne me perde jamais dans les tentations trompeuses d’une réalité faussement apitoyée. La nuit reste mon alliée, Par elle je sais que le jour va arriver. Qu’il est déjà là !

- À mon tour de ressentir quelque appréhension, ne dis rien, elle s’efface déjà. Tu vois ? Je crus vivre, que ta main pouvait m’attirer hors du passé. Tu n’eus pas ce pouvoir, j’en suis heureuse. Je suis la mort, la vie, en moi les deux confluèrent pour t’atteindre et la première renonça. Le passé me ronge, le temps me rattrape… Fermer les yeux… Tu ne me décevras pas. Entends ces voix qui te disent de continuer, ces êtres qui allèrent au bout d’eux-mêmes comme tu vas le faire. Le témoin est passé, la course continue. Passeras-tu la ligne d’arrivée… Tu connais la vie, à toi de la servir.

- En un seul mot ?

- Non ! Murmure et tu seras entendu, crie et tu seras ignoré, ou adoré. D’autres âmes attendent ton appel pour se redresser.

- Tendre l’âme plutôt que la main ?

- C’est cela, je voudrais dire… Tu le sais ! La lumière me déchire, Ne me retiens pas, je suis sans visage, bientôt sans voix. La vie est un passage et la mort un choix, je t’offre le fruit de leur union, je…

* * *

Je regarde l’eau sans envie d’y plonger. Seul sans l’être.

Sa présence m’accompagne. Incarnation d’un espoir exsudé par mon inconscient. Ces paroles ne traduiront jamais ce que je ressens, le comprendra qui pourra, et si cela n’arrive jamais peu m’importe.

La clarté du jour n’efface pas mes interrogations, je sens les clous me transperçant, crucifié pour prendre la première sortie vers la banalité. J’imaginais pire en matière de torture à m’infliger. Symbole intéressant, une expérience de mort qui ne tue pas, l’approcher, la frôler, l’étreindre et cependant en réchapper, différent… Devenu soi !

Les mots ne m’inhumèrent pas, quoi qu'ils se voulurent sépulcre et qu’en eux je restais bien plus de trois jours. Monter sur la croix n’est pas difficile, c’est l’opportunité d’échapper non aux autres mais à soi. Y meurt celui que l’on aurait pu être mais que, par lâcheté, on refuse. Le dernier clou est le plus difficile mais l’imaginaire permet tout, il restait un coup à donner... J’ai jeté le marteau, arraché les clous déjà plantés, le sang coule, l’encre dont j’avais besoin, la seule utile pour traduire sa vérité, toute autre échappe à sa perception.

Comparaison amusante, blasphématrice diront certains ignorant que c’est trahir d’adorer l’image de la mort.

Mon ombre n’est pas celle d’une croix.

Ai-je l’air d’un martyr ? Mais je ne me vois en fondateur de religion. La Passion en revanche m’intéresse dans ce qu’elle exprime d’un destin à assumer, des doutes, des moments où persévérer est une douleur, ou la tentation est de rester à genoux, regard vers le sol et se perdre en un paradis qui est la vitrine du néant illuminée par la peur. Je fus tenté de renoncer, de monter au supplice, de dire non ! Résister fut difficile et je ne tire pas de mérite puisque quoi que je fis ce fut parce que j’en avais la force, à quoi bon lutter quand l’ennemi est supérieur ? J’ai appris à aimer les mots qui me déchiraient, ils n’étaient pas hostiles mais une force utilisable.

Ai-je le droit d’employer le symbole christique ? Que celui qui a vécu pareille situation me jette la première couronne d’épines ! La comparaison est osée ? Sans cela elle n’aurait pas d’importance. Ce christ est-il autre chose que notre intime vérité face à cette apparence humaine dont nous nous contentons ? Il s’agit de naître, pas de ressusciter. Apparence à déchirer en une douleur à laquelle rien ne prépare, l’inverse des promesses des religions.

Jésus serait-il un de ces ancêtres dont j’ai parlé, réceptif à des interrogations assez présentes en d'autres pour les amener à écouter un enseignement faisant, de loin, écho à leurs préoccupations. Il prêchait, apparemment, la paix, l’amour de son prochain, comme si le néant était la bonne réponse. Réponse, oui, la bonne, ça…

Il est humain (?) D’avoir peur de son martyr, quand bien même on souhaite s’y trouver. C’était une porte de sortie. Comment rester au contact des autres qui n’auraient pu supporter la réalité. Quitter leurs yeux, entrer dans leurs esprits, bien joué !

Les anathèmes se profilent, chez le primitif malédictions et injures sont des moyens de se dire différent de celui qu’ils agonisent.

C’est ce que je suis !

La croix de la folie était tentatrice. Seul j'y serais encore. J’anticipe les réactions des moutons qui crèvent les yeux de leur lucidité par adoration d’un exemple inaccessible, d’une Passion qu’ils contemplent sans voir qu’elle est promesse de transformation.

Fils de l'Homme disait-il, un fils ayant eu peu de vrais descendants mais beaucoup de faux frères !

J’ai un avantage, je suis né après, d’autres s’intercalent entre nous. Être un symbole vivant conduit à la dissolution. Ses sectateurs prirent leurs responsabilités, les premiers trouvèrent, peut-être, le salut mais combien des suivants perdirent-ils leurs âmes dans le sang de leurs victimes, eux confondirent divin et bestial !

J’utilise mon éducation et à celui qui me lancera une pierre je jetterai un sourire de victoire.

Ai-je besoin d’une filiation, de nommer mes aïeux ? Leurs doutes sont miens. Individus prêt au sacrifice pour assumer leurs destins. Difficile d’échapper aux contraintes de son époque, puis-je me défaire de celles du présent ? Qui se servira de moi dans deux mille ans ?

 

Ma croix ne s’effacera pas, qui veut me comprendre prendra ma place. Combien planteront le dernier clou pensant, non sans raison, que ce sera moins douloureux qu’arracher les deux premiers ?

La journée sera belle, penché sur mon clavier j'irai chercher les mots où ils se terrent sans souci de me souiller.

Combien de clous encore ? Qu'importe, c'est ma déraison d’être.

La meilleure lumière vient de l’intérieur, même si le soleil est amical après une si longue nuit, après tant de phrases, d’idées que je ne pouvais plus contenir. J’imagine, quelque part, un enfant levant les yeux vers le ciel, souriant de l’amoncellement de nuages à l’horizon, il sait que l’orage va se déchaîner, que les murs trembleront, que l’univers semblera s’emplir d’eau comme si le déluge recommençait. Il va assister à un magnifique spectacle, la furie de la nature.

Je ressentis cela en moi, rien de plus, des forces en actions, sous-jacentes à toutes vies. Des puissances dont je perçus l’existence avant de pouvoir rien formuler. Pantin organique échappant aux fils le manipulant. Il se prit le pied quelque part et rien ne fut plus comme avant. La nature est ainsi, aimant se surprendre, cassant ce qu’elle fit, recommençant sans se lasser, ayant l’éternité devant elle.

Ma lucidité surplombe un abîme aussi profond que le temps. Pas de vertige, de crainte alors que mon regard s’apprête à y plonger ; mes pensées à y descendre pour toucher, regarder, comprendre. Un jour, je le sais, je n’en reviendrai pas, mon corps restera là, ma curiosité s'étant s’arracher à son attraction comme une fusée à celle de la terre. Bonne comparaison, emballage nécessaire mais matrice transitoire. Que je puisse m’en séparer est improbable, quelqu’un le pourra pour un premier pas sous une forme nouvelle, celle que je crus voir, deviner, à m’en faire peur. Que m’importe qu’à certains ces phrases semblent délirantes, qu’ils y voient un miroir m’arrange. Leur vérité est inaccessible à beaucoup et c’est mieux ainsi. Il ne s’agit pas de donner un cours qu’il conviendrait d’apprendre par cœur, il s’agit d’entendre ces mots et de leur répondre.

Si c’est effrayant que la croix vous retienne !

La lumière ne brûle pas, elle consume, il était temps, mes yeux allaient oublier qu’ils savaient voir, mon cerveau qu’il savait penser.

Seul sur le quai je regarde le soleil monter dans le ciel, combien de fois, enfant l’ai-je vu ? Je ne peux compter, je sais qu’il me voyait, je recèle de la poussière d’étoile comme l'a dit un astrophysicien, lequel s’il pensa jamais que cette poussière avait de la mémoire n’imaginait pas qu’elle pouvait être une ouverture.

Ce décor fut celui de mon enfance, le pont devant moi menant à l’école aujourd’hui détruite et remplacée par une si laide que je plains les enfants s’y égarant ! L’allée de marronniers, les cailloux que je lançais vers la rivière. Photos d’une vie qui ne m’appartient plus, qui fila entre mes doigts mais par laquelle je pus rester conscient.

Le jardin devant moi, il est trop tôt, en cette saison il ouvre tard, qu’importe, escalader la grille est un jeu d’enfant.

La pente est raide, elle me surprend toujours, la statue équestre d’une héroïne dauphinoise me regarde. Sur la gauche une aire de jeu, un bassin presque circulaire, un préau, un bac à sable, un toboggan… Plus celui de mon enfance, une bizarre construction en fer manque, espèce de tour en anneaux superposés, et même un tunnel de cercles métalliques a disparu. Le temps efface tout. Je le dis sans nostalgie, rien n’est conçu pour durer toujours, ni jeu ni un enfant.

J’ai joué en cet endroit, avec des camarades, ce qui arrivait parfois. Je me souviens... Surtout paraître normal, Ma vie s’éclaire de ce qu’enfin je sais. A quoi bon supporter les autres s’ils nous sont inutiles, sans leur imposer notre présence en retour.

Je préférais l’ancienne fontaine, verte, avec une espèce de roue en son sommet qu’il convenait de tourner rapidement pour faire venir une eau toujours froide. Les bancs sont là, les bancs… Qu’ai-je écris, ou vécu, parfois la différence est imperceptible ? Je m’asseyais à côté d’une silhouette familière, tant de pensées circulaient en moi sans que je parvienne à les maîtriser. L’ouragan soufflait dans mon esprit, parfois je le sentais désireux de succomber à la violence d’images incompréhensibles. Je crus que la folie m’attendait venait me prendre par la main, j’étais prêt à la suivre n’importe où, ailleurs, loin. Mais je me trompais, c’était… Il s’est tourné vers moi, nos regards se croisèrent, en lui je sentis de la compassion, il savait ce que je vivais et par le regard tentait de m’encourager, de me persuader qu’il ne fallait pas céder tant qu’un grain de vie reste promesse d’avenir.

Le temps permet ce regard derrière moi, le présent est le passé du futur. Est-il possible que les époques se chevauchent ? Cet homme devant moi c’était… Moi ! Cela me fit du bien. C’était la preuve que j’allais tenir, passer au travers.

Moi, tel que je suis en cet endroit, en cet instant, mais de l’autre côté du banc. Je peux regarder, je ne verrais personne, il n’empêche, je me devais de venir pour que le temps reste cohérent, de regarder vers le passé pour lui dire qu’il peut espérer. Heureusement je suis seul. Tout cela put n’être qu’illusion, une façon de me faire croire en l’avenir, probable, tant que l’impossibilité de ce que je vécus ne sera pas démontré je la conserverais comme vérité.

J’avais rendez-vous avec le passé, avec cette enfant avec laquelle j'ai joué ici. Son souvenir persiste, n’est-ce pas elle qui court, qui rit, dont le regard se porte dans ma direction. Le temps d’un battement de cœur je fis semblant d’y croire…

Je me lève, poursuis mon chemin, jadis il était difficile tant j’étais épuisé d’un combat intérieur absorbant mon énergie.

Deuxième niveau, esplanade sableuse, des bancs se faisant face, dans le temps existait dans le fond une cavité pouvant faire penser à une grotte, maintenant bouchée pour raison de sécurité.

Quelques pas, encore des souvenirs disparus. Devant moi s’étalent des jeux modernes, de mon temps ; et je le dis avec plaisir, je ne voudrais pas avoir trente ans de moins ; de mon temps donc il y avait des espèces de tipis, un demi-cercle en pierre, quelques poteaux penchés pour se rejoindre, un totem au centre. L’imagination n’avait pas besoin de davantage pour se satisfaire. Maintenant... Main lâchant… Je n’ai rien à tenir de ce qui se trouve là, rien.

D’autres étages, d’autres sièges certains sur lesquels je vins lire, écrire des poèmes, des lettres, les seuls cris que je savais pousser. Si Elle n’avait pas répondu… Je n’ai jamais rêvé de millions de lecteurs, une lectrice me suffisait.

Bien des endroits de ce parc sont gorgés de souvenirs. Y revenir a valeur d’adieu à une époque engloutie. Il est temps de redescendre, les jardiniers que je croise ne me disent rien, pourtant ce sont eux qui viennent d’ouvrir. Ils n’en ont rien à faire et c’est bien ainsi.

Amusant de penser que par-là, longeant la rivière passa Hannibal il y a bien des siècles. Je voudrais comme lui partir conquérir le monde, finir en suite d’échecs, décadence en escalier, Hannibal. N’ai-je pas évoqué le cannibalisme déjà ?

Me suiciderais-je comme lui ? Non, je l’aurais déjà fait. Plus haut, contemplant le vide j’eus envie de m’y jeter, de sentir mon corps se briser sur les rochers. L’instinct fut le plus fort. C’était le début de cette nuit dont je sors tout juste. Plutôt que de me jeter dans le vide je me contentais d’une lettre, si celle-ci était restée sans réponse…

Qui m’accompagnera en mes derniers instants ? Les personnages qui prirent de moi ce dont je n’avais que faire ? Cortège de damnés me regardant passer avec dans les yeux autant de rêves que de cauchemars. Combien de crimes ai-je commis, d’atrocités suggérées par mon angoisse trempant sa plume dans une source ancienne et intarissable ? En jaillissait l’émotion brute, violence abritée dans la cage que je lui offrais. La colère n’est pas éteinte en moi, elle changea seulement de forme, comme si un saurien du passé savait se déguiser en humain sans oublier sa nature.

L’encre devenue bleue serait séduisante comme le plus virulent des poisons, celui que l’on souhaite boire pour jouir d'une mort lente.

J’ai tant décris de cimetières, de cadavres décomposés vomis par une terre écœurée, de vers s’écoulant de leurs corps jusqu’à couvrir le sol d’un moutonnement répugnant. Je sourirais de percevoir leur cheminement en moi, de les sentir absorbant mes chairs, donnant à l’illusion une véracité pire que la vérité elle-même.

Debout au cœur d’une mer de cadavres, l’humanité décimée par la force de ma pensée.

Rester seul, défier le ciel, la vie qui me fit lever l’espoir et la volonté en ciseaux vers l’éternité pour trancher les fils me reliant au temps. Tomber sur un sol gorgé de sang, me relever, me découvrir capable de tenir debout, seul. Comme si la Création n’attendait que cela, que le big-bang était un accouchement enfin terminé.

Vanité ? Et alors ?

D’autres maux, pardon ! D’autres mo(r)ts vont venir, que chacun prenne une parcelle de ma chair et l’absorbe pour grandir, croître, vivre enfin. J’espère avoir cette qualité de mettre en mes phrases une vie dont, en dehors, je n’ai pas eu le mode d’emploi.

Je ne peux plus trahir une enfant et sa vie qu’elle me confia.

Elle accepta sa croix et la cicatrice en moi de son offrande indique le chemin à suivre.

La peur ne m’atteint plus, même celle impliquant l’âme ou ce qui en tient lieu, la peur de la damnation s’emparant de qui se renie.

L’Enfer est traversé par une rivière faite des larmes des damnés ? Les miennes s’écoulèrent en un autre puits déblayant l’oubli accumulé par le temps. Les créatures du néant ne m’atteindront pas. Je comprends leur rage, moi qui prouve l’inanité de leur trahison. La paix se trouve par l’utilisation de sa vie pas dans l’envie de la mettre de côté pour un au-delà inhumain.

Un fleuve de sang me plairait, traversant un désert imaginaire. Je me souviens, d’en haut je voyais sa forme, une signature...

La mienne.

Je persiste et j’ai déjà signé, sans lire.

L’ombre ne m’effraie plus, pour un peu je penserais le contraire. Elle veut s’éloigner mais ne le peut pas, elle fait partie de moi, dans l’obscurité elle n’est plus à l’abri. Je peux me repaître d’elle, de ses émotions, ce fut si longtemps l’inverse. Je me souviens de ses morsures, de sa présence quand la folie me taraudait, quand j’étais envahi d’images terrifiantes dont je ne savais me défendre qu’en les intégrant, les redessinant à mon image.

On dirait un sourire.

L’écho remontant du gouffre des origines est prometteur, je ne peux plus prétendre à l’innocence devant ce qui m’attend. J’ai souillé la mienne avec plaisir sans demander pardon, elle m’aura fourni d’intenses sensations qui me furent profitables. Je me suis autant nourri d’un corps frais et savoureux que d’une carcasse aux yeux clos. La différence résidant dans le bouleversement procuré, vécu.

Ces autres furent les moyens de puiser en moi ce dont je devais me débarrasser, ils furent des hameçons.

Ce n’est pas gentil mais c’est vrai !

Je doute que quiconque venant de l’extérieur puisse m’atteindre encore, m’atteindre vraiment. A l’occasion je ne dis pas ? Ce qui m’intéresse passe par l’intérieur. Non que j’aie hâte d’en savoir plus, l’avenir soulignera mes délires. Qu’importe !

Où est la croix à mes mesures ?

Des gens vont et viennent derrière moi, discutant, me regardant. Se savent-ils spectres manipulés par une force invisible ? En sais-je plus qu’eux ? Je sens qu’elle existe et qu’elle n’a pas d’âme.

Pas encore !

Rentrer chez moi, retrouver mon décor… Je n’en ai pas envie mais il le faut, un long chemin de papier m’attend, je sais où il mène. Des personnages m’espèrent, ils grouillent, affamés d’une vie que je leur confie afin qu’ils me guident.

La porte est ouverte, je vois ce qui en sort.

En sort ; En charme ; En sortilège.

J’aime la fraîcheur du matin, ce léger vent courant sur la rivière. Quelques pas encore, un chien qui passe accepte mes caresses. Je suis plus proche de lui que de son propriétaire.

Traverser la place, prendre cette rue que je connais si bien. Cinquante mètres, une porte de fer, le hall, l’escalier, la porte de mon appartement. Le seul lieu où je peux ouvrir celle sur l’ailleurs.

Quel voyage depuis que je suis sorti, si j’avais su…

Changer de vêtements, retrouver mon placard-bureau. Le clavier devant moi. Faire jouer mes doigts, les échauffer.

Placer mes mains correctement, taper est l’unique savoir utile que je doive à l’éducation nationale.

La porte est grande ouverte, la lumière m’appelle…


J’arrive, j’arrive !

 

Les miroirs se font face, en chacun je me découvre. Ai-je atteint ma représentation exacte ? Après ces années, cette galaxie de papier ou chaque page était un astre s’espérant porteur de vie. Édifice aux limites de mon délire ou proche d’une réalité effrayante ?

J’ai envie de penser que cette sœur est une illusion mais dans la réalité je n’ai pas vu d’enfant assassinée. Le puzzle s’assembla devant moi, complet, il est compréhensible.

Folie ? Qui conserverait trace d’un événement de ce genre, qui l’utiliserait pour espionner la vie, surprendre ce chant indicible que la science veut définir mais que la sensibilité seule peut apprécier.

Aucune main ne se posera sur mon bras… Elle est en paix.

Maintenant ? Des surprises m’attendent, des rencontres avec des parties de moi incarnées en marionnettes. Leurs voix réunies sont la mienne, la seule à écouter.

Textes en poupées russes, est-ce le dernier ?

Ce n’est pas une porte noire qui m’attendait, bien que la mort ait été omniprésente dans mes premiers textes. Vingt ans pour comprendre, remettant sur le métier un travail qui m’eut tétanisé si j’avais entrevu ce qu’il serait. Le chemin se poursuit, j’ai atteint l’endroit où il se brise, la faille conduisant au plus près de moi-même.


Damnation ou chance d’être à cette place ? Le temps apportant la réponse confirmera que les deux ne font qu’un.

Ce qui ne te tue pas te rends plus fort disait Nietzsche, j'ai survécu malgré moi.

Mon regard plonge dans l’abîme, il est l'heure de descendre. Si les mots ne m’aident pas à revenir ils guideront qui me suivra.


Qui me rattrapera, me dépassera?

Toi?

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22 décembre 2008 1 22 /12 /décembre /2008 07:28

 Promettez... (13)

                                          14

- Il le fallait pour déchirer le rêve, pour ne plus considérer la surface de l’imaginaire comme un miroir.

- Ce fut un curieux moment, je voulus lui expliquer… Impossible. Je suis heureux qu’elle ait employé, elle, le verbe aimer, hésitant sur sa justesse… Jamais il ne fut plus adéquat.

- Certains phares brillent longtemps. Il est permis de les retrouver après épuisement d’une curiosité que l’on devait satisfaire.

- Logique de repenser à elle qui intervint quand je redoutais de m’égarer. Ce sentiment affronta la démence m’envahissant, les deux s’équilibrèrent. Désormais la réalité me tente.

- Laisse toi dire.

- Proximité terrifiante, mélange d’impressions, d’images… Celles de septembre furent le relais par lequel je peux remonter le temps. La porte de l’armoire est ouverte… Je dois faire sortir ce qui s’y trouve. Petits yeux luisant dans l’obscurité… Petites dents acérées… Le ciel est gris de nouveau, les orages s’accumulent, il est temps de l’affronter, de sentir la pluie sur mon visage, d’entendre le tonnerre alors que les éclairs blessent mes yeux. La mort était proche par les cadavres qui me suivaient. Trois en trois ans… Logique d’en être marqué. Elle me faisait signe.

- Inamicale ?

- Je me pose la question. En colo j’aurais dû être à l’abri, dans la solitude elle revint vers moi, intervenant indirectement, touchant la monitrice. Main par la porte entrebâillée d’un caveau, d’une armoire, d’un placard… Toutes pour en symboliser une autre, intérieure, plus importante. Comprendre est difficile, inexprimée une idée paraît claire, verbalisée elle l'est moins. La précision me fuit, Cette émotion vient d’avant ma naissance mon cerveau était capable d’emprisonner l'empreinte physique, cérébrale, d'une perception dans une cangue neuronale. Les barreaux mentaux se dissolvent et libèrent leur prisonnier. Cette bête fut l’amie sur laquelle je montais pour arpenter les forêts de l’horreur. Je sens l’anormalité, cicatrice de séquelles intérieures que je recherche. C'est un pont vers le passé, une faille au plus secret de mon être où n’importe qui verrait une surface lisse et apaisante, une lézarde par laquelle je peux m’insinuer. Mon regard s’y aventura, un éclair de sensibilité, un traumatisme laissant une trace indélébile. Mon système nerveux en formation était sensible comme une plaque photographique. J’ai quitté la route de la normalité, un coup infime, au bon moment, pour me faire sortir des rails du banal sans me faire basculer. Un rai de savoir a filtré sur ce processus et ce fut un vertige, je voyais le chemin suivi par la vie pour accéder à moi. Déclaration vaniteuse mais c’est l’analogie traduisant le mieux ce que je veux exprimer. Là où les autres vivent dans une maison dont ils ignorent tout j’ai jeté un œil sur les plans, suffisamment longtemps pour distinguer les fondations, deviner les étages successifs et apprécier celui auquel je me trouve, devinant d’autres à venir car la vie ne peut s’arrêter. Je me plaisais à penser qu’une porte ouverte en un seul provoquerait un cataclysme cérébral en chacun auquel peu survivraient. C’était le temps où l’autre m’était insupportable ! Je me voyais reptile colossal, prédateur insatiable. La vie ignore l’individu et continue son chemin sans conscience l’entravant alors que celle-ci doit avoir une utilité qu’il faudra découvrir un jour pour ce qu’elle est, loin de la mythologie humaniste. Prédatrice… Non… La clé de cette porte, le moyen de l’ouvrir pour continuer. Quelles traces mnésiques conservons-nous de notre genèse ? Des êtres comme des choses auxquels appartenaient les cellules de notre corps. Ces composants infimes contiennent la part du chemin qu’ils incarnent, serait-il possible de les "entendre", de décrypter ce qu’ils "disent". Un individu peut-il suivre sa propre genèse ? Sortir de soi paraît impossible puisqu’il faudrait que la partie s’interrogeant soit consciente d’elle-même, comme si des yeux pouvaient se voir en train de regarder. Quelle caractéristique avoir pour y parvenir ?

- Tu as la réponse.

- Être fou ? double en restant un. Je me fais l’effet d’un enfant jouant avec ses cubes et s’étonnant de ce qu’il crée. Si ce n’est qu’au lieu des cubes ce dont des mots que j’assemble, que ma (?) pensée ordonne et craint de lire. Ce n’est plus un enfant qui joue, ce ne sont pas des cubes que j’assemble… J’entends le balancier du temps, rire aigrelet que rien ne fera cesser. Je voudrais le bloquer en un instant que je comprendrais, contemplant… Mais il m'emporte. J’entends un appel auquel je peux répondre sinon je serais à genoux, implorant je ne sais quels dieux pour me protéger, prêt à tout pour apaiser ce feu intérieur attendant de se faire lumière. Je ne m’étonne plus de redouter ces mots même si appel n’est pas le meilleur terme. Je doute avoir le vocabulaire convenant à définir ce que je dois exprimer. Un murmure attendant un désir l’entendant, débarrassée des liens de l’éducation. Ulysse profite du chant des sirènes lié au mat pour leur résister, j’entends la vérité de leur enchantement si complexe à traduire. Je suis au-dessus d’un gouffre sur un pont de pensées. Ne pas lâcher… Si cela était arrivé je rirais au cœur d’un asile, me frappant la tête contre le mur épais, marquant le temps pour ne pas m’oublier tout à fait. Vouloir comprendre est étrange. Quelque chose me tient la main, je ne sais plus me perdre. Un trou noir psychique serait une analogie évocatrice si l’on considère qu’il est un accès vers l’improbable. Une serrure à portée de lucidité, perturbant les pensées l’approchant. Une couche de glace, peau d’un lac riche d’abysses. Il y a dix ans l’orage psychique que je subis était une résurgence de ce passé, trop faible pour s'imposer encore mais sachant que la prochaine tentative serait la bonne et que je ne pourrais plus la contenir. C’est une reconstruction, je virtualise ce qui m’arrive physiquement. Oublier les certitudes, ne pas opposer je ne sais quelle défense psychique, ne rien prévoir, laisser venir, accepter. Aimer ce qui vient, l’intégrer, il me ressemble. J’attends ce qui me manque, l’ombre que je porte et qui me nourrit. Je me souviens avoir pensé qu'une anormalité m'avait protégé un cerveau "normal" aurait subi des dommages irréversibles. Deux négatifs forment un positif instable mais cohérent. Aujourd’hui j'imagine cela, demain son contraire sans que quiconque puisse me contredire ni m’approuver. Le présent seul est réel, à moi de le comprendre au mieux. Combien avant moi prirent ce chemin pour se perdre ? Le pire est de survivre, de s’interroger, et de deviner les réponses. J'avance en moi, mes pensées cheminent entre des promesses fallacieuses de repos. Une seule dit la vérité et j’ignore laquelle. Un dédale cosmique où la conscience ne saurait se retrouver si elle ne se laissait guider par… Par je ne sais quoi, la logique, des forces actives là comme partout. Me laisser porter, sans lutter, sans renoncer pour un salut dont j’ignore le visage à venir. La gueule du loup est ouverte, ses crocs brillent dans la nuit… Je sais qu’il n’aspire qu’à me donner de grands coups de langue pour me remercier de le libérer. Un risque devient une chance, un danger devient une aide. J’ai appris de mes errances, de leurs morsures, invisibles mais douloureuses, sans elles je me serais endormi. Être, sachant qu’au terme du chemin je rencontrerai celui que je suis. Combien d’échecs pour une réussite, qu’un seul parvienne au but et il justifie les souffrances de ceux sans lesquels il n’aurait pu progresser. J’entends ces voix, je devine ces âmes tourmentées, lacérées par les griffes de la peur, déchiquetées par les crocs de la sauvagerie. J’entends leurs supplications, leur délivrance tient dans ma réussite. Elles m’encouragent, me portent, au fil des siècles elles furent nombreuses à dessiner le chemin sur lequel je progresse. Je suis au cœur d’un désert de cendres dont chacune est un espoir, une tentative, jusqu’à celle qui allant jusqu’au bout les justifiera. Dans ce lieu les pires hallucinations deviennent réalistes. Je ne les ai pas refusées, au contraire, je les pris pour les dévorer, n’ayant rien d’autre pour avancer. En moi s'imposèrent d'obscènes désirs, de chacun naquit une fleur, l’aridité devint jardin. Comment survivre avec tant de cicatrices ? Une terre brûlée s’enrichit, ce qui repousse est plus fort. Un fleuve de sang au cœur de l’immensité, un fleuve de vie déposant les alluvions d’ambitions aussi âgées que l’univers. Je me penche, m’abreuve, aimant ces vies qui me permettent d’être là, lucide, vivant. Je ne crains plus la main de la folie sur mon bras, quand elle vint je n’étais plus là ! Je remonte l’échelle de ma vie, reprends mes cubes… Un souvenir ressurgit, complément de ce décor, un édifice colossal. Je me voyais maître du monde, décidant de l’incarner en une construction symbole. Dictateur ? Le pire tyran exprime le désir de millions d’esclaves sinon comment parviendrait-il au pouvoir ? Il y est placé pour donner ces ordres que les troupeaux rêvent de suivre. Les moutons ont besoin d’un berger, ils aiment jouer au loup, ignorant qu’un jour ils en rencontreront un ! Édifice, disais-je, défi à l’oubli, besoin d’expression de secrets enfouis au cœur de l’être. Une tour dépassant les montagnes, une construction à laquelle chacun participerait, à la mesure de ses moyens sans absence excusable. La distance est ténue entre le dément et le visionnaire, parfois ils se retrouvent. Le premier ressent mais se noie dans son incapacité à s’exprimer, si j’eus une qualité ce fut celle de savoir dire. Le visionnaire a de l’avenir une image floue qu’il transmet en l’imposant. L’idéal est d’être les deux. Je dirais cela pour moi que je n’en serais pas étonné ! Un défi contre le néant. Je sais, vaincre ce dernier est impossible. C'est un adversaire de taille, qui soutiendrait la comparaison ? J’imaginais qu’un siècle serait nécessaire pour que ceux ayant assistés à la pose de la première pierre fussent absent pour la dernière. Symbole d’une pulsion, d’un élan vers l’ailleurs, de l’envie de se désolidariser du sol, regarder le ciel, aspirer à le rejoindre. La religion sait cela qui transforme le croyant en spectateur pourrissant lentement. C’était plus facile à supporter que de faire l’effort de chercher un meilleur chemin. J’aime me savoir debout, rescapé d’une guerre qui laisserait autour de moi sur une Terre champ de bataille des milliards de cadavres dont la corruption, allant la nourrir, lui rendrait ce qu’ils lui prirent.

Un temps je pensais être ainsi le dernier.

C’est l’inverse, je serai le premier !

Je vois cette tour, l’escalier menant au sommet, expression d’une quête surhumaine. Le long des murs se trouverait inscrite l’histoire de la vie, celle-là même dont nous sommes une étape, une marche. Il me tarde de gravir la suivante.

Je suis mon chemin…

Les pièces du puzzle se mettent en place, c’est ce que j’ai en commun avec chacun qui apparaît. Quand l’individualité est assez solide elle ne se perd pas dans le flot de la création, au contraire, elle est l’ancre permettant d’y plonger pour l’explorer. La vie vient de l’eau, un de nos lointains ancêtres s'aventurât sur terre, piégé il dut pour survivre utiliser des facultés qu’il ignorait posséder. Être ainsi, émerger des mythes, accepter la lumière, utiliser mes capacités. Près des rives le courant faiblit autorisant de le remonter. Aucun vocabulaire ne sait traduire d’intimes perceptions comme celles-ci, je ne peux pas même me les expliquer. Le vertige est une plaisante sensation. Je sens l’Origine en moi… Mais si elle n’était pas qu’un départ, mais, aussi, surtout, une arrivée ? L’aiguille de l’imagination suit la trame du réel pour y tisser une image compréhensible. Une traduction assez fidèle permettant d’aller plus loin, la défaire pour recommencer, en mieux, encore et encore. S’approche le moment où les yeux verront la lueur du premier jour, où l’imagination sera inutile, où l’art cédera sa place. Mes phrases sont biscornues ? Elles sont le mieux que je puisse produire. Comment délaisser ses jouets d’enfant, peluches que le temps gorge de vers.

- Ces paroles furent longues à venir. Elles disent ce que je suis, peluche de ton esprit ? Tu me connais désormais.

- Tu es toujours belle.

- Malgré la pourriture qui me vêt, la corruption qui me ronge ? Est-ce là ton idéal ?

- Est-il moins méritoire qu’un autre ?

- Toi seul peut le dire. Cesse de jouer, assis dans l’herbe quand le ciel s’assombrit. Cesse de jouir des larmes d’un petit garçon. Aimer une enfance morte interdit de vivre. Par moi elle te tend les bras, espérant le repos. Avance, les mots sont en toi !

- Une stèle, des relents de terres fraîchement retournées. Mes oreilles s’emplissent du bourdonnement d’insectes affamés, aux ventres pleins d’œufs à déverser dans une charogne. L’instinct, la vie… A genoux, creuser l’humus, ignorer les diptères en nuages autour de moi, répondre à la voix qui me héle. La mort seule put me marquer ainsi, expliquant ma fascination pour la violence, elle est là, complice d’un avenir auquel je ne peux me soustraire. J’ai rêvé de cadavres sortant de terre pour me cerner alors que je contemplais la dalle portant mon nom. Je me souviens de tout cela et l’explication passe par cette saveur de chair pourrie dans ma bouche, par le crissement des vers nécrophages broyés entre mes dents. Plus qu’un cocon, mieux qu’un trou noir, c’est une tombe que je porte en moi. La mort posa ses lèvres sur mon front bien avant qu’un flot de sang n’en coulant se durcisse en un masque que je ne sais plus enlever, voile gluant de souvenirs assoiffés de reconnaissance. La mort… Celle de l’enfant que je crus voir, qui me choqua si fort que j’en tremble encore. En cette soirée de septembre revint le vaisseau et le fantôme qui le hante. Dans la nuit, par les portes du rêve, je vis ma terreur émerger. Cauchemar de fin d’été quand la pluie recouvrait le monde, quand le vent dénudait les arbres pour que leurs bras tendus vers le ciel traduisent mon appel. J’ai vu la mort, cette nuit-là, quand dans l’après-midi je n’avais fait que la deviner. Trente-trois ans pour comprendre d’où viennent mes stigmates. Cette vision d’un crime expliquait d’une manière "acceptable" ce que je ressentis. Acceptable…terme ironique ! Que doit être la vérité pour qu’un tel cauchemar soit amical ! Ensuite je crus que la mort était mon amie.

- Et ton amour ?

- Aussi !

- Tu ne peux lui donner ce rôle, tu te souviens, tu n’as pas sombré. Errant sous la surface, à la limite de perdre conscience tu trouvas cette embarcation par laquelle tu pus émerger. Tes spectres firent l’équipage, l’imaginaire fut le bateau voguant sur la mer déchaînée de la folie. Jamais elle ne fut assez puissante pour t’entraîner, jamais. La vie prit le seul visage que tu pouvais discerner pour t’arracher la promesse de tenir. Elle t’indiqua une lumière si loin que tu oublias les risques proches. Le temps a passé, l’orage est loin, tu as trouvé ta réalité loin de l’asile protecteur que tu attendais. Je te vois souriant sur ce tabouret fixé au sol, murmurant des mots d’amour à un fantôme masquant le décor. Je te vois aimant une image malodorante et hideuse, léchant le corps pourri d’une morte et ressentant des émotions si fortes que dans la réalité tu ne pouvais en connaître de semblables, quelques horreurs que tu aies provoquées. Tu es plus fort que tu le penses, à pouvoir le regretter. Te souviens-tu de ces nuits ? A genoux affrontant des pensées torturantes, des visions qui te hantaient, tu réussis à te relever, à marcher à nouveau. Je suis un spectre à demi estompé, l’expression d’un désir qui te porte encore. Le chemin n’est plus si long désormais.

- Le chemin… Je me souviens, une histoire ancienne. Un sentier étrange, à sens unique, je savais en m’y retrouvant que quelque direction que je prenne il n’y aurait qu’une destination. Je revois les formes tordues le bordant, créatures du néant tentant de m’attirer. Un moment d’inattention aurait causé ma perte. J’ai avancé pour atteindre une forteresse sise sur une île au milieu du vide. Derrière moi le chemin se refermait, s’estompait, que faire sinon traverser le vide ? Posant un pied sur l’abîme je ne fus pas étonné de sentir sous moi un sol que je ne voyais pas. Ainsi ai-je franchi le gouffre pour entrer dans le château. Des corps de bâtiments vides, des pièces que j’aurais pu explorer éternellement, le vrai chemin passait par une porte d’argent permettant d’accéder à une tour gigantesque. Je vis sur cette porte les visages grimaçants de ceux qui avant moi avaient connu cette route, s’y étaient perdus… Je pus l’ouvrir et traversai une pièce immense pour accéder à un escalier d’argent. Je devais monter, au sommet il me resterait quelques pas à faire pour atteindre l’unique endroit de cette création me permettant de découvrir le dernier soleil brûlant encore, je savais que ce simple contact était l’ultime chance pour cet univers de revivre. C’était la relation d’un rêve, une nuit durant des milliers de pages après quoi ma vie put continuer.

- Tu savais que ton étoile te permettrait de retrouver la vie.

- Une prémonition, une préparation. Je me souviens de ma crainte du dernier pas, des trésors d’imagination que je puisais en moi pour perdre du temps. Comme je le fais encore.

- Un seul pas, une pensée, la vie t’effrayait. N’as-tu pas envie de ce tunnel, de cette lumière dorée t’accueillant ?

- Ceci n’est pas la mort, seulement la vitrine qu’en virent ceux qui crurent s’en approcher. Je perçois autre chose… Une proposition, que je ne peux refuser mais qui pourrait me détruire. Il n’y a plus d’autre chemin, je ne peux m’arrêter ni reculer, il n’est plus temps maintenant, je sens sur moi un souffle étrange et attirant.

- Maudit pour en savoir trop ? Tout dépend de la condamnation. Elle sera ce que tu en feras. As-tu peur de te retrouver enchaîné à la montagne, un aigle venant te dévorer le foie ? Tu imagines un prix alors que tu as déjà payé le trophée qui t’effraie, c’est un comble.

- Je me fais l’effet d’un mystique cherchant une réponse.

- Il y a en toi ce que jamais il n’y eut en eux, la lucidité ! Ils te précédèrent, explorant des voies en culs-de-sac que tu peux éviter.

- Je les remercie, et la mort avec eux, si présente dans mes premières histoires, toutes mettaient en scène un héros ignorant sa propre mort. Je savais qu’un jour je serais là, déjà… Les fils guident des pensées que je feins de croire miennes. Je revois cette tour, son sommet, une salle immense, un trône de pierre, je m’assois et plonge mon regard dans un univers béant devant moi. Tout est cohérent ! Ce chemin mène au but, chaque pas le précise un peu plus. Je me souviens d’une lumière intérieure perçue au détour des mots, des pensées dont ils étaient l’écho. Une pensée est une réalité, nous sommes dans un monde tangible, physique, même si ses lois ne sont pas encore toutes connues. Je voulais retrouver en m’enfermant dans un placard ce mélange de ventre et de caveau. Ventre, caveau… Les indices sont flagrants, je m’étonne de n’avoir pu les comprendre auparavant. Dans l’argile fraîche fut gravé le message que je lis. Si la mort ne pouvait venir pour rien, quelle pouvait être sa cible sinon un jumeau ! Les pièces se mettent en place, émergences de souvenir à utiliser pour éviter qu’ils ne m’agressent. Ma mémoire recelait un savoir traumatique qu’elle ne pouvait libérer d’un coup. Coquille de pensées contre une présence mentale trop complexe comme un pied empêchant le battant de se refermer. C’est le danger le plus grand, un cortège de pensées, un lien organique avec les fondements de la vie inaccessibles dans des conditions normales. Quelle est la nature de ce qui me permit de survivre... J’ai grandi, poussé à comprendre les réalités du cerveau pour nommer des sensations qui sans cela m'auraient rongées de l’intérieur. Une blessure, et autour, une zone cicatricielle, une geôle biologique. Maintenant je peux supporter cette pensée. Il y a dix ans elle était mortifère. L’émotion faillit m’engloutir. Par la grâce du temps je peux considérer calmement les faits. Je vois le passé, surplombe un savoir vertigineux, l'abîme au-dessus duquel je sus passer. Je comprends mes fantasmes cannibales ! Le plus apte seul pouvait survivre. Les contraintes firent leur choix. Pourquoi deux victimes quand une suffit ? C’est mon histoire de ce prisonnier dans une fosse au toit de verre où étaient jetés les condamnés à mort, à chacun de se débrouiller en se nourrissant de ce qu’il trouverait Il chercha une autre solution, la trouva en entendant un murmure venant de dessous. Je sais ce que je voulais me dire au travers de cette parabole anthropophagique. Il descendit un escalier paraissant sans fin et tout en bas, dans l’obscurité, passa un pacte avec quelque chose pour survivre. Ainsi put-il affronter le temps, défiant une mort qui ne pouvait plus l’atteindre. Condamné à être le dernier, à être là quand la vie serait effacée par le temps, victoire sur le néant, gardien de l’univers contre l’annihilation. Conscience, ultime écho de la création ! Moi ? je ne prétends pas à l’éternité, heureusement, mais d’avoir touché un savoir qui participe du fonctionnement même de la vie. Ma mémoire enregistra ce qui se passait. La porte ne put se fermer. Hasard ? La vie sait-elle où elle va ? Par ce personnage je pourrais, dans le miroir de l’imaginaire, contempler une vérité inattendue. Jumelle, ainsi est-il logique que je vois mourir une enfant ! Qu’est-elle devenue physiquement, est-elle née avec moi ou n’en resta-t-il aucune trace ? J'ai cherché un état fusionnel sans être jamais satisfait, et pour cause, personne ne pourrait être proche de moi comme elle le fut. Même tuer une femme ne la rendrait pas plus proche, même la dévorer... Mon regard observe cette étape, ce tunnel hanté de cris résonnant sans fin. Dois-je rire ou pleurer ? C’est la Création que je ressens. J’étais à l’Origine par quelques molécules, marches que le savoir peut dessiner mais l'esprit seul emprunter. Je vois cela et tout là-bas perçoit des forces inouïes. Le feu originel, la seule fontaine pouvant étancher ma soif.

- Était-ce si difficile ?

- Maintenant non !

- Te sens-tu coupable ?

- Non, je me devais de survivre, renoncer eut été trahir. Restent les questions ! Physiquement elle a disparue mais rien n’effacera son souvenir. C’est à elle que je promis de vivre, elle seule pouvait me le demander. Plus qu’une image, l’expression d’une vérité indescriptible.

- Tu sais maintenant qui je suis.

- Pas un cadavre, un être qui aurait pu vivre et abandonna sa vie pour que je parvienne au jour. C’est pourquoi nous nous voyons la nuit, moi seul existe en dehors. Quelle proximité avec la mort explique-t-elle que pour certains elle soit la seule amie possible ? Connurent-ils une expérience semblable sans savoir l’exprimer ou la comprendre ? Si c’était l’explication ? Les mystères de la création sont innombrables. Un jour il me sera possible de comprendre cela, alors on me donnera raison, et si l’on me donnait tort cela n’aurait aucune importance. Il s’agit d’une vie, la mienne, ou presque. Je suis un élément de cette tour, parmi des milliards d’autres. Je voudrais être plus, c’est impossible, j’atteins ma limite. Malgré ses ressources mon imaginaire n’englobera jamais le réel. C’est mieux. L’éternité fait peur au point que je me demande si la vie ne ressent pas l’effroi de sa situation. C’est très amusant.

- Pire, ce pourrait être vrai !

- La vérité est une notion difficile à exprimer. Ne pas pouvoir être plus précis est désagréable mais ce pourrait être une protection, voir clairement ce qui se trouve devant soi serait risquer de céder à son attraction. Regarder l’abîme est tentant savoir que lui nous voit… aussi.

- J’aime ces paroles. Qui connaît les secrets de la Création, l’imaginaire est un pont sur le plus effrayant des abîmes. Penser n’est pas perdre son temps, ni vouloir réduire ce qui nous dépasse.

- Je me le suis dit parfois. Se laisser être, psychiquement… La psyché humaine produit une cage à l’intérieure de laquelle la conscience se croit à l’abri des tentations qu’elle perçoit. Pourquoi amener à soi les mystères de la création s’il est possible de se laisser porter jusqu’à eux ? Quitte à en perdre l’image de nous même, l'illusion d'être. L’humain croit connaître le monde et ne dispose que de la traduction perçue au travers de ses capacités. Il est une étape. Je me sens porteur d’une vie me dépassant. Je sais qui je suis, je connais mon nom, mon adresse, les visages du passé, j’ai les souvenirs des lieux que je connus pour les avoir fréquentés… Tout cela est vide ! Comment associer entre eux les pièces dont je dispose pour obtenir davantage de précision ? Qu’ai-je touché jadis que je pourrais décrypter ? J’ai échappé au formatage intellectuel scolaire, l’instinct, si ce nom convient, me pousse vers ce que je dois apprendre ou redécouvrir, ce qui traduit ce que j’ai "perçu". Appréciant le passé, connaissant le présent, par ces deux points je trace une ligne et voit l’avenir en gestation.

Une étape de la vie est grosse de la suivante.


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18 décembre 2008 4 18 /12 /décembre /2008 07:46

 

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- Et moi son encrier ! Je voulais inverser le temps, revivre des émotions mortes que l’objectivité ne pouvait ressusciter. Même un personnage mérite le repos et vous êtes plus que cela, une partie de moi incarnée pour me dire ce que le raisonnement ne peut expliquer. La folie seule pouvait nous réunir, chacun faisant un pas vers l’autre. Pourtant c’est sur un pont que notre rencontre eut lieu. Je rêvais d’un chemin herbeux, d’innombrables cailloux me blessant. Les arbustes me giflant de leurs bras épineux. Je voulais dominer et ne fis qu’obéir. J’ai puisé dans mon enfance jusqu’à la plus intime goutte d’une douleur qu’il me reste à utiliser. Ces mots sont-ils miens ? Suis-je une illusion proche de croire en soi ? Quand le personnage s’échappe il en vient à s’interroger sur lui-même, sur son créateur, et si ce dernier connaît la même situation comment différencier l’un de l’autre ? Où sont les fils, en les coupants sentirais-je mes jambes se dérober, et saurais-je me redresser ? Dois-je m’y résoudre ? J’ai manipulé mes terreurs, conçu des décors inquiétants et face au réel je ne sais plus agir. J’ai fait du vide une scène. Refusant d’avancer ; façonnant mes émotions comme si elles m’étaient étrangères, et je m’étonne qu’elles tombent en poussière ? D’une argile gorgée de sang et de larmes naissent des personnages tors et obscènes, à mon image ! Ils m’ont distrait avant de s’échapper pour trouver en moi des passages leur permettant d’exprimer ce que je suis, de mettre en scène une réalité fuyant la prison dans laquelle je l’avais enfermée depuis si longtemps que les murs en sont poreux, que vouloir suffirait pour les faire disparaître. Ils attendent. Par eux je m'en dis capable. J’ai tenu, je peux trouver la force de poursuivre ma route, elle n’est pas si longue encore. Je me voulus ombre sans admettre ce qui la projetait.

- C’est pourtant facile à comprendre.

- L’amour ?

- Idéal, sans autre substance que celle du besoin. Celui qui ne se vit pas, une lumière qui te permit d’avancer.

- Pour des images, comme un pont sur le vide. Le vivre m'était impossible, le fantasmer me permit de me retenir au réel.

- Facile de parler ainsi, de se dédouaner de sa responsabilité en avouant n'avoir pu que subir. Que les autres se satisfassent de subir, qu'importe, ils retourneront à la poussière après que la vie se soit servie d'eux. Mais toi, maintenant nous pouvons nous tutoyer, tu sais la vérité, tu te vois agir et peut dire non. C’est douloureux mais arrivé où tu en es autant poursuivre. Tu as le choix. La normalité pardonne, elle accueille les brebis égarées, leur offrant une chaleur inconnue, la moiteur d’un ventre d’où ils sortiront morts.

- L’amour… Prendre autrui pour soi. Piège de l’instinct fondamental de perpétuation de la chaîne de production des pantins. Tant se contentent d’une sublimation qui mérite bien son nom. Qu’est-il de plus ? Comment savoir, une porte sur plus loin que la seule évidence d’appartenance à une espèce. Il est temps de me débarrasser d’un costume qui n’est plus mien. D’autres le porteront, sans lui ils seraient nus face à une réalité insupportable. L’amour m’est inutile, il me retient quand je peux arpenter de nouvelles voies. Un bébé, s’il est bien dans son parc finit par en sortir. Le temps est venu de m’affranchir d’antiques besoins, de souvenirs chargés d’émotions ou de plaisirs qui ne m’apporteront plus rien. Tu penses que je pourrais à la faveur d’une rencontre changer d’avis ? Possible mais improbable. Je l’ai cru, espéré, dans des yeux de ciel je crus m’envoler… La réalité me ramena à une meilleure compréhension d’elle-même. Le cœur et le cerveau semblent inconciliables, le premier bat et assourdit le second. L’idéal serait un accord entre eux pour donner la note juste. Le corps est un ennemi ; le plaisir, un piège. L’esprit sait-il survivre ? C'est lui qui est le chemin. Je me suis accroché à l’amour quand l’ouragan se déchaîna, refusant l’engloutissement définitif. S’il est intéressant de toucher le fond, il convient de ne pas y rester trop longtemps sous peine d’être écrasé par la pression.

- L’enfant t’indiqua que faire, exprimant ce qu’une conscience veut éviter. Ne lui demande pas de devenir le gardien de ta geôle.

- J’ai désiré l'enfermement, organisant la rencontre entre moi et mon héros principal, dans un asile. Je sus le faire évoluer et pu en faire autant de mon côté, celui que je suis détruit celui que je fus, le déchire, en émerge et se délecte de la chair de ses rêves, de ses espoirs. Je crus trouver l’amour, il se révéla une prison au cœur de laquelle je fus heureux jusqu’à ce qu’une force plus grande que moi me fasse la démolir, en sortir après ces années au cours desquelles mes plaies s'étaient refermées. Il reste des séquelles, à moi d’oser les employer. Le bonheur est une cage qui ne me convient plus, dont je perçus l’insidieux poison. Quelque chose me manque et je doute qu’à la place je détienne quelque chose de plus, ou de mieux. J’ai pu oublier jusqu’à ce que je n’en sois plus capable.

- Il est temps de regarder par cette porte entrouverte. Une seconde, ouvrir les yeux, apprécier ce qui est là, un cadeau sans prix si tu peux l’accepter, et tu le peux.

- J’ai l’impression d’une explosion dont le souffle se ferait sentir avec retard. Je feins de vouloir ce que je ne peux éviter. J’imagine, sortant, les hordes du quotidien se refermant sur moi… C’est un cauchemar sans force. La porte noire claquera dans mon dos, je connaîtrai cette béatitude de l’instant partagé quand l’autre n’est plus étranger, quand JE le devient. L’opposé complémentaire. Le piège s’affine, le phare lustre sa lanterne, nettoie sa lentille, bientôt il éclairera l’océan maléfique. Je vois les âmes éperdues de curiosité s’en approcher, se fracasser sur d’insoutenables interrogations.

- L’individu te ressemble. Les moutons édifieraient une religion de ton enseignement.

- Je les guide vers leur vide intérieur afin qu’ils y disparaissent, il fait moins peur aux troupeaux. Le creux ne remplit pas le vide, même s’il en donne l’impression. Le gouffre est prometteur, dans l’obscurité les promesses semblent vraies quand seule celle du pire est réalité. Qu’ils me lisent, tentent de me comprendre et se noient pour refuser ce qu’ils sont ou ne sont pas. Je me sens porteur de mort, déclencheur de cataclysmes intimes auxquels peu réchapperont. Combien de spermatozoïdes au départ pour un à l’arrivée ? J’imagine les réactions outrées en prenant connaissance de ces opinions, une satisfaction supplémentaire ; susciter la haine est un grand plaisir. Les yeux devinent un sens que l'intellect effleure. Ils seront mal à l’aise et pour apaiser leurs doutes libéreront la bête que chacun recèle, prompte à surgir pour dévorer l’hésitant. Je lui propose de s’exprimer. Je sens sa faim, sa rage d’être contenue dans une cage fragile dont elle veut se délecter. Les pensées lui sont souffrances, en détruire la source est son unique chance de survie. Elle s’éveilla en moi, grandit mais je parvins à la contenir, jetant sa rage sur le papier. En moi elle m’eut dévorée totalement alors que maintenant elle est à mes côtés, heureuse de mes caresses, sachant que parfois je la libère. Je sais, je perds un temps qui m’est compté. Ce qui en moi se nourrit me ronge et bientôt aura besoin de plus. Je redoute l’inutile. Les mots m’entraînent, je revois cet instant ou dans un réflexe salutaire je tordis ma machine à écrire. Sans cela je me serais perdu dans un océan verbeux. Il me fallut de longues périodes de repos pour recouvrer mes forces, repartant ensuite. S’approche l’instant de mon dernier arrêt, à mon tour je tomberai à genoux, les charognards se délecteront de moi. Ce destin s’approche, mon ombre est son gîte et contre elle je ne peux rien. La nuit est sa complice, l’antre au fond de laquelle elle m’entraînera pour me dévorer. Je le vivrai, avec le recul suffisant pour y prendre plaisir. Mourir est une expérience unique. Je me souhaite une agonie lente et savoureuse. Mon corps souffre, j’utilise l’énergie qu’il détient, à quoi bon lui en laisser. Laisser de moi un vieillard usé, mais sans regret.

- L’instinct fut un guide sûr.

- J'ai cru créer le terme de sur-conscience avant de découvrir qu’il avait déjà était défini. La confirmation que j’avais raison.

- Sur-conscience ?

- Une sensibilité à des forces internes. Explication fumeuse, je sais, mais que dire de plus ? Ne pas refuser pour de vains prétextes ce qui n’est pas une autorité tutélaire mais ces contraintes, ces lois qui font que la béance même est cohérence, qu’une intelligence peut le percevoir et regarder. Presque comprendre, presque…

- Ces fils qui nous dirigent ?

- Ils sont autant de chemins dans des directions que l’imaginaire anticipe. Je dis anticiper car je pense que viendra le moment de mieux connaître notre univers et qui nous sommes. Cette seconde condition remplie le premier deviendra accessible.

- Le genre de paroles menant vers les récifs.

- Je voulais, que mon corps se brise, mon esprit eut à connaître ce sort, se heurtant à des réalités qui l’endommagèrent sans l’anéantir. J’aurais pu me relever idiot, légume à face humaine, mais j’ai survécu, mes plaies se sont refermées, mes fractures mentales se sont ressoudées autrement qu’elles l’auraient dues. Paraître difforme mais adapté à un environnement nouveau. Ainsi ce premier hominidé se levant dut-il ressentir quelque chose de similaire. Une inquiétude étrange devant son propre comportement. Sans se l’expliquer par manque de vocabulaire mais sensible à une émotion nouvelle. Devait-il être différent pour adopter une posture inédite ? Cérébralement, psychiquement ? Une altération, une mutation était-elle intervenue l’autorisant à effectuer une action accessible pourtant à ses semblables ? C’est flatteur pour moi de me voir ainsi mais je voudrais définir ce que je suis, il me sera plus facile d’en admettre la cause. Quels fils se tendirent-ils, me déchirant sans me détruire ? Suis-je apte à expliquer pour que mes successeurs aillent plus loin ? Dieu est une explication pour pseudo sapiens. Je me vois ainsi, m’interrogeant maladroitement sans moyen de résister. Mes héritiers le pourront. Le premier primate debout ne fut pas le premier à courir, encore moins à faire du vélo, mais ce dernier n’aurait pas existé sans le premier. La comparaison est amusante, elle a un fond de vérité. Si je m’égare j’aurais la satisfaction d’avoir fermé une mauvaise route. Comprendre est un besoin plus taraudant que la faim, plus impérieux que la soif, il me tient et me conduit en des ténèbres de moins en moins hostiles. La porte est ouverte devant moi mais la crainte pèse sur mes paupières. Les mots diront ce que je vois, je souhaite rester clair, et si je dois être détruit que ce soit lucidement, assez lentement pour que j’en profite sans le regretter. Puisque la folie vint m’aider à écrire, à accumuler des pages et des pages, combien de vies aurais-je pu connaître, de situations… Face à moi-même je crains le pas à venir. Le chemin parcouru est long, devant je ne distingue pas même où je vais. Je l’imagine pour me rassurer.

- La vanité fut un soutien, être le découvreur.

- Vanité, délire, combiner les deux pour progresser ! Le premier ignore la portée de son geste s’il en perçoit intuitivement, émotionnellement l’importance. La responsabilité me terrifie alors que je soutiens le contraire. Je préfère l’Enfer. Un pas, céder au plaisir de mourir faute d’avoir connu celui de tuer.

- D’avoir connu…

- C’est à dire ?

- Guider les débiles vers l’abîme aurait quel résultat ? Tu sais le pouvoir des mots, combien sont sans défense en face de lui. Tu as envie de combler ce gouffre ?

- De victimes s’y jetant par incapacité de le franchir.

- L’intention de nuire serait retenue contre toi.

- J’ai envie que certains réussissent, que d’autres échouent, l’un va avec l’autre, le négatif est quantité, le positif est rareté. Les deux pôles sont réunis en moi. Bien et mal sont des concepts "humains", seul importe l’utile participant à l’édification de l’avenir, lequel comme un monument, ne peut se construire sans matière. Mes mots sont ce pont que je tente de traverser depuis longtemps. Vouloir comprendre gêne, je voudrais agir comme une machine, remplir mon office et disparaître mais je ne le peux pas. J’espérais des bras surgissant de l’autre côté pour m’attirer malgré moi, aucun n’en eut la force. L’écriture fit couveuse autant que cocon, si je ne la déchire pas pour l’absorber elle deviendra suaire. Tout en moi n’est pas né et entre la vie et la mort attend la pièce manquante. J’attendais de l’Enfer qu’il me détruisit, il n’y parvint pas. Au contraire, il me nourrit, me rassura quand le néant s’approchait gorgé de sensations, quand le froid menaçait de m’anéantir. L’Enfer contre une espèce de Paradis en forme de rien. S’il est vrai que je suis le diable alors il est normal que cela se fût déroulé ainsi. Quand le démon vint vers moi ce fut pour se mettre à genoux, le rire que j’entendis était le mien, il résonne encore et me rassure. Je laisse la paix à ceux qui la souhaitent et ne peuvent supporter la morsure d’une pensée. Que le vide les accueille et répercute les échos de leurs ultimes bêlements. L’abattoir est leur abri, ces lieux de culte, mouroirs d’âmes s’y traînant en quête d’une dissolution rassurante. Je confesse l’envie de les rejoindre, jadis. Dans le silence de l’église s’éveillèrent ces voix qui m’attendaient, me hantaient. Plutôt que l’adoration du vide j’optais pour l’affrontement. Jamais je ne pus faire glisser entre mes doigts les mots mille fois ruminés de ces chapelets, chaînes pesant à l’âme, heureuse avant l’équarrissage. Je me souvins de ces spectres se succédant pour une tranche de néant fondant sur la langue. Procession marmonnant, prenant ses peurs pour une réponse, priant pour s’empêcher de penser. Sont-ce les feux de l’Enfer brûlant en moi qui me firent m’échapper alors qu’il allait être trop tard ? L’abus de ténèbres est salutaire, mon séjour dans le désert fut enrichissant bien qu’il ait duré plus de quarante jours. Ma mission n’est pas achevée, je suis un maillon. La souffrance est une preuve d’être. Parfois je regrette la haine qui me tenait, mais je sais que celui qui lui cède se perd entre des crocs qui n’oublient rien, jamais ! Mes ombres furent plus vraies que les visages de la réalité, elles m’accompagnent depuis toujours, elles sont là, autour de moi, souriantes, rassurantes. Ces monstres dansant autour de mon lit étaient des amis, des protecteurs, j’étais un enfant alors… J’étais… Se disperse celui que je fus un après midi de septembre quand l’orage menaçait, trente-trois ans pour mourir… Il entendit et dut s’oublier pour en réchapper. Le masque peut tomber, dans le miroir de papier va apparaître ma vérité. Je peux la supporter si j’ose exister. La terreur est une encre séchant lentement.

L’enfant joue dans son coin, la grande armoire est un monde d’êtres demandant à jouer avec lui. Petit il craignait ce qui lui semblait gigantesque. Il a appris la vérité et sait que la peur est une ennemie repoussant qui voudrait se distraire en sa compagnie.

Ses parents ne savent rien, il voulut leur dire, vite ils mirent un terme à ce qui pour eux n’était qu’un babil indigne de son âge. Il ne devrait plus raconter ces sornettes, il ne devrait plus y croire, comment peut-on être assez bête. Et ils le regardaient, apitoyés. Autant garder son secret quand personne ne veut le partager.

La porte est lourde, difficile à ouvrir. En concentrant ses forces, il y parvient, cela en valait la peine quand il découvre l’obscurité et la profondeur d’un lieu qu’il imaginait avant de le découvrir.

Une hésitation, une pensée comme le souvenir d’un monde qu’il va quitter, rien de suffisamment attrayant pour qu’il renonce à s’éloigner pour en arpenter un sans limite.

Un moment d’étonnement. De l’extérieur l’armoire semblait plus petite, il y fait plus froid, normal, la lumière n’y rentre jamais, la chaleur est interdite c’est un univers différent.

Les yeux brillant devant lui le rassurent.

Il sait que ce ne sont pas des lumières mais les pupilles des créatures vivant en ce lieu, forcément elles ignorent la clarté, les visites, logique qu’elles s’approchent pour le découvrir, le sentir. Il devrait avoir peur, s’enfuir, se réfugier dans le giron maternel. Elle le gronderait de se comporter comme un bébé. Ce n’est plus de son âge, elle qui fait semblant d’apprécier des occupations censées être du sien. Elles se rapprochent, lentement, le sentent, il fait moins froid, plus près, encore plus, à le toucher.

Les morsures ne l’étonnent pas, c’est à peine s’il réagit. Il est venu pour cela, quand les petites dents pointues se fichent dans ses chairs il comprend la vérité de sa motivation.

Il ne crie pas se laisse dévorer sans crier. C’est son secret.

S’il avait pu en parler, s’il avait su…

Il y retournera souvent, jamais ses lèvres ne diront ce qui se passe dans un univers si proche sans que quiconque n’en soupçonne l’existence. Il n’est plus seul, ne le sera plus jamais, un jour, quand elles sauront qu’il est leur ami les créatures de l’armoire en sortiront pour connaître le jour, pour connaître une autre vie.

Et la dévorer aussi !

Son corps est sans trace, ce qui se passe là-bas est invisible ici, et inversement, y retourner est comme raccourcir le temps, deux vies parallèles. Un jour elles s’oublieront.

Bientôt !

Il est heureux de céder à ce qu’il ignore comme étant lui.

En lui ?

Les armoires dans lesquelles je m’introduisis abritaient des odeurs de moisis et des vieux vêtements oubliés par les mites.

Mon stock d’horreurs est inutile, je n’ai pas envie d’y replonger les mains comme un enfant dans son bac à jouets, son coffre aux trésors. Aucun tueur ne viendra plonger sa lame encore rouge du sang de sa précédente victime dans ma poitrine et s’étonner que je ne ressente rien. Alors, de nous deux, lequel s’interrogerait pour savoir s’il est vrai ? Il reculerait, s’enfuirait. Du brouillard ne viendra aucun monstre pour me faire sourire de ses grimaces.

Mon cauchemar ne croit plus en lui.

Le pire pouvant survenir, c’est moi.

Quand ? Maintenant…

- Une belle histoire d’espérance, l’enfant refusant de mourir, cachant ses larmes en regardant le ciel.

- J’aimerai écrire une belle histoire d’amour.

- Quand tu accepteras que du brouillard surgisse autre chose qu’une créature avide de sang, quand tu l'accepteras comme une force et non une entrave ! Tu ne pouvais le voir, il t’aurait détruit. Tu idéalisais le sentiment non vécu, sublimé par l’absence. Le temps t’apprendra. Une image ne peut prendre vie, c’est dangereux, elle serait la porte d’une armoire dont tu ne sortirais jamais.

- J’eus tort de la rencontrer ?

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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 08:14

 

                                           12

- Je tiens la pelote dans la main et hésite à tirer sur une perception tenant en des mots glissant entre mes pensées. Cette image de la camarde, de l’incarner, de l’avoir approchée, abritée… Je revois ce ciel gris, comme dans un jeu vidéo, incapable d'accéder au niveau supérieur je stagne. Quelque chose m'interdit d'avancer. La ligne plonge à travers le temps en des profondeurs qui me sont connues, face à l’avenir je dois décrocher le poids me retenant. Ombre dans l’ombre, les ténèbres sont une porte que je maintiens close. Ce qui me manque est d’une proximité affolante, les barreaux de la prison ont disparus, je ne crois plus en eux, les murs se sont effacés, j’hésite pourtant. La mémoire est étrange. La mienne a conservé peu de souvenirs par incapacité, elle était pleine ou s’était bloquée autour de ce que je dois affronter. Le schéma est tracé, reste à l’interpréter. Pour calmer mon angoisse je peux penser avoir traverser le pire, il n’en reste pas moins que mon corps résonne de terreurs anciennes qui ont du mal à disparaître. Ma mémoire repliée sur une douleur comme un hérisson, faisant bloc pour l’étouffer… Scotomisation ! Joli mot exprimant qu’un souvenir choquant devient inaccessible. Ma mémoire refuse de répéter ce qui la fit souffrir. Je me pose des questions depuis si longtemps, allant à chaque fois plus près du but. Au fil des pages j’ai jeté des pierres au milieu du courant pour atteindre l’autre côté. Images anciennes au cœur du torrent de ma genèse dont la clarté assure que je peux continuer. Parfois je pense que, passant par ma mémoire, je peux remonter jusqu’à la naissance de l’univers, me baigner en lui, quand les éléments de la vie se formèrent. La vie porte en elle ce qui fut, escalier conservant les marches déjà franchies. La porte est restée ouverte, une faille ou une blessure, physiquement la première, psychiquement la seconde ! Un phénomène interdit au battant de claquer comme prévu. Le doigt de l’évolution, influence de la vie désireuse de modification. Je vais regarder par l’ouverture. Je comprends ma peur, onde d’une sensation que le temps dilua sans l’effacer. A moi d’y mettre ma curiosité, comme une paume sur une cloche en arrête le tintement. Accepter les vibrations, plus moyen de fuir, sens aux aguets, mon attention est tournée vers ce qui m’attend.

Par un simple bourgeon, remonter l’arbre du temps dont la vie est la sève et l’écorce la mort. Me jouer des obstacles, remonter le fil de la Création… J’explique mon vertige, ce que je cherche à définir dépasse mes capacités. Je veux englober ce qui est plus que moi.

Avant de savoir que regarder était possible, avant que je sois plus qu’un probable, mon système nerveux ressenti et ma mémoire se referma comme une plaie sur une balle. Mon décès changerait-il quelque chose ou serait-ce l’occasion de me retrouver face à un instant dont la mort est responsable ? Pourquoi revient-elle me tendre les bras sinon pour indiquer la bonne direction ? Une caresse dont le froid me corrompit sans m’annihiler. Cette trace ne s’effacera jamais et mon cerveau lutta pour contenir une gangrène psychique et physique d’une façon que je ne peux expliquer mais dont je sens la vérité. Une pensée est une réalité cérébrale. La faucheuse ne fit que m’érafler et la cicatrice est le chemin que j'emprunte. L’intelligence taille des marches pour descendre à coups de définitions, d’équations, de découvertes, il existe un sentier direct, dangereux. D’aucuns l'empruntèrent mais les beautés mouvantes de la démence les retinrent, le suc acide de la folie les détruisit peu à peu. Et moi ? Suis-je en train de me diluer dans des termes que je crois sensés, qui ne le sont que pour moi ? Suis-je en train de pourrir ? C’est le prix de cette opportunité. Je fus capable de me figer longtemps, d’effacer le temps… L’appel était trop impératif, la médiocrité, la banalité… Rien ne put me retenir, l’amour se dessécha, ses liens tombèrent en poussière pour me libérer. Que j’affronte mon destin.

- Maintenant vous en êtes capable. Vous avancez page à page. Vous avez appris, découvert sur des chemins de traverses, explorés les pièces inconnues de l’esprit. Vous ne pouviez agir autrement. Le chemin est là, les années affirment votre capacité à l’emprunter.

- Quand l’ai-je pris ?

- Vous l’ignorez ?

- Non ! Il n’y a qu’un endroit où cela put arriver : in utero. La mort m’y a frôlée. Je l’avais prise pour une envie maternelle que je disparaisse, ce ne fut pas le cas. La réalité sourit, j’ai envie de l’étreindre, de la mordre et la dévorer. Je voyais une pensée hostile, même inconsciente m’atteignant… Étais-je heureux en colonie, loin de ma cage d’habitudes, baissais-je la garde, le décès de ma grand-mère fut-il le rappel que la mort existait, faisant pencher la balance du bon (?) côté. Je dérivais, les barrières intérieures cédèrent, le manteau de la camarde s’ouvrit comme la gueule du pire, son haleine fétide m’atteignit, je relevais les yeux, vis le ciel, sa noirceur, la violence qu’il contenait. Je ne pouvais admettre d’où elle venait et le pris pour responsable de ce qui surgissait de l’intérieur. Le silence de la nature aux aguets, le rire de la mort en moi ! Une émotion fit lien, la chaîne mentale se reforma en un éclair, une pensée s’en satisfit et je fus tétanisé d’effroi de retrouver une perception fœtale. Le système nerveux se constitue, je crois, vers vingt semaines, la date exacte importe peu, c’est pour dire matériellement les choses, il pouvait conserver l’empreinte d’un événement comme une pensée résultant d’un choc traumatique. Tant pis si des spécialistes disent que c’est impossible, eux qui ne se souviennent même pas du présent, les vivants qui viendront me donneront raison. S’il le faut je le ferais tout seul ! Le lien ne fut jamais rompu, fragile mais plus résistant qu’un câble retenant un paquebot. Émotion à la limite du perceptible dans un cerveau adulte, mais explosif dans un cortex à peine formé, disproportion entre deux protagonistes qui, pourtant, ne s’annihilèrent pas mutuellement, au contraire. Maintenant je peux marcher sans m’enliser dans des perceptions effacées d’être déjà reconnues, passées sur la meule de la lucidité. Autrefois, retrouvant cette route je fus pris dans le désespoir, les larmes, dans une folie amicale. Un suaire tremblant me recouvrit sous lequel je voulus disparaître.

La vie me donna les moyens de m’accrocher au réel, la force de déchirer la cangue m’enserrant comme le papillon lacère sa chrysalide. Comme lui j’ai envie d’étaler mes ailes, de les laisser sécher au soleil de la compréhension avant de prendre mon envol. J’ai échappé au caveau d’une geôle capitonnée. Tant de hurlements jetés sur le papier faute de savoir en pousser un dans le réel, il aurait été destructeur par la rupture de l’équilibre fragile que je maintenais. Ne rien montrer, ne rien dire, résister seul car une intervention extérieure eut tout bouleversé, se voulant positive elle m’aurait détruit. La camisole est à mes pieds, complice de mes jeux du passé, la mort est dans l’avenir comme dans mon souvenir. La conscience peut plier le temps à ses besoins. La lâcheté est omnipotente. Je comprends ceux qui créèrent dieu pour le refuser.

- La proximité du but vous effraie, normal. Vous n’êtes plus seul, je suis là pour vous aider, vous accompagner, certitude de votre réussite. Vous savez qui je suis n’est-ce pas, vous l’avez toujours su, regardant ailleurs pour éviter la vérité. Pensiez-vous me faire du mal, que j’y sois sensible comme une enfance agonisante redoute la mort qui s’avance ? Vous me vouliez ainsi, puits dans lequel vous vous seriez jeté. Je ne peux vous dire "Buvez car ceci est mon sang ! Mangez car ceci est ma chair !" J’en suis dénué. Acceptez mes larmes, elles sont vôtres, elles sont vous. Vous ne me prendrez rien. Récupérerez ce que vous êtes ! Vous détestez ces victimes feignant de s’offrir mais dominant ceux à qui elles se donnent. L’innocent se croit coupable et le coupable se vêt d’innocence. Entre le jour total, éblouissant, et la nuit complète, aveuglante, se trouve votre chemin.

- Suis-je le monstre que je pensais ? Un rêve irréalisable, une réalité refusée. Galoper loin du troupeau, paître à l’aise les pensées fraîches que l’espoir aime tant et puis me retournant, voir au loin le moutonnement de la banalité, me redresser et rire. Je les vois s’interroger, prenant mon hilarité pour un appel et venir vers moi insouciant du gouffre qu’ils ne sauront franchir. Je me plus parfois à m’imaginer responsable d’un linceul de sang recouvrant la terre. Je me demande s’il sera un jour, et sous quelle forme, réalité.

- Vous repoussez votre quête, l’avenir attendra.

- C’est vrai, histoire de respirer mais je tiens le fil à moins que ce ne soit le contraire. Ainsi s’expliquerait que je ne pus le trancher. Mon décès seul y serait parvenu. L’envie de mourir ne suffisait pas. J’avance, les énigmes se résolvent, les pièces du puzzle s’organisent.

- Il en reste une à placer.

- Placer l’ultime sera m’avouer que je suis aussi étranger que je le pensais. Tant que je pouvais croire que c’était un jeu le supporter était facile, maintenant…

- Ce sera facile. Votre différence est perceptible. Exprimez ce que vous ressentez en allant droit au but. Vous paraissiez abscons par peur de vous connaître. Être un monstre c’est rester vivant, se tenir debout. Ainsi le premier de nos ancêtres qui le put terrifia-t-il ses semblables devenus des étrangers. Il leur fit peur mais éveilla en certains l’envie d’en faire autant. Nous en sommes là. Vous désignez un chemin différent sur lequel vous serez suivi. Le pire fardeau est celui que l’on s’impose pour forcer son regard vers le sol, ignorer que lever la tête et voir au loin est possible, attendu !

- Enfant je murmurais mes secrets à mon nounours, nul n’aurait compris ; ensuite ce fut au papier. Des créatures hideuses dansaient autour de mon lit, une aura protectrice autour de moi je dormais rasséréné. Avec le temps, me penchant sur mon passé, je réalisais avoir été dirigé et préservé. Je fis ce que je pouvais, la nature me voulut pensant… comme ils ne diraient pas ! Je marche sur des milliers d’âmes mortes faute d’avoir osé avancer. Je me rassure, reste d’humanisme, en me disant que je prolonge leurs existences, alors que je me nourris d’elles, leur seule utilité ! Quand je tomberai un autre viendra, quand il chutera à son tour… ainsi la vie avance.

- Vous faites du sur place en ce moment.

- Je voudrais faire comme si rien ne s’était passé. La norme est une vampire satisfaite du sang tiède de la médiocrité. Je ne fis jamais restaurer ma peluche, l’enfance ne revient pas. Le clavier la remplaça, me faisant du bien, du mal, me permettant d'arpenter mes mondes sans m'y perdre. Sans lui le délire m'eut submergé, je devais me libérer d'un inconscient trop abondant.

- L’isolement fut une protection dont vous n’avez plus besoin.

- Et vous ?

- Je fus et serai toujours là, à ma façon. Avez-vous besoin d’une seconde ombre près de vous ? Seul comme l’est le phare perçant l’obscurité de l’ignorance, tentation pour esprits aventureux dont beaucoup se découvriront incapables de marcher. Vous avez pu, su, et la nuit fut protectrice. Vos ailes sèchent. La lucidité vous amène à anticiper et craindre ce qui est là. Le papillon ignore ce qu’il est, ce qu’il fait, vous comblez cette ignorance. Le cocon fut difficile à déchirer, tant de strates de peurs, de protections, quand le pire danger venait de l’intérieur, un péril nourrissant quand vous l’affronterez en supportant sa nocivité. Vous vous imaginez nocturne aux ailes bleu sombre, se noyant dans l’obscurité. Laissez-vous être, secouez vos élytres et vous verrez leur véritable couleur. Par besoin d’énergie vous dévorerez la nymphe dont vous sortirez, elle est là pour cela. Celui que vous étiez nourrit celui que vous devenez. Le passé est accessible, vous le redoutez sous la surface de la conscience. Vous savez que j’ai raison, fille de la nuit le jour m’est interdit. Non ! Ne vous forcez pas à redouter de me perdre, je suis une peluche, en plus complexe, comme votre aujourd’hui par rapport à votre avant-hier. Les prédateurs sont prêts à tout pour survivre et le gibier existe pour les alimenter. L’équilibre est ainsi maintenu. Vous êtes différent, meilleur ou pire, l’avenir le dira. Vous suscitez vos proies, passant à travers pour vous repaître d’un ailleurs que vous percevez mais que vous ne savez atteindre autrement. Nous sommes ensemble et le resterons jusqu’à ce que la vie nous sépare ! C’est une si grande force d’en sortir pour la regarder comme si le fœtus pouvait redouter ce qui va lui arriver, comme s’il ouvrait les yeux, intérieurement, sur ce qui l’attend.

- La naissance arrive toujours trop tôt ou trop tard. La mienne se passa mal, je dus subir une légère réanimation. Légère… J’étais à la surface de la vie, prêt à me laisser prendre, seul j’aurais échoué. Je n’eus pas mon mot à dire, à peine présent, retenu par un souvenir, par une impression, au sens propre, une gravure en moi. Les techniques modernes d’exploration cérébrale ne trouveraient rien tant elle est subtile, peu importe, je sens la véracité de ce que je dis. Oui, avant de naître la mort s’était penchée sur moi posant ses lèvres sur mon front, je n’en perçus que le souffle. Elle n’était pas derrière moi en cette après-midi de septembre, elle était en moi ! Présente depuis l’aube elle le restera jusqu’au crépuscule.

- Eut-elle une raison pour vous laisser aller ?

- Elle ne trouva pas de prise, je glissais entre ses doigts. La vie fut plus forte et j’appréhende le comment autant que le pourquoi. Je me suis interrogé. Ai-je été ranimé, mon corps n’est-il pas resté prisonnier, grandissant sans deviner son état ? Tout ce qui fut ma vie pourrait être imaginaire.

- La foi vous soutient, la certitude de pouvoir aller plus loin.

- J’ai rêvé d’une enfant mourant dans mes bras, l’écrivant en immergeant ma plume dans l’indicible qui m’enveloppa durant les mois que dura la rédaction de ce texte. Quelle inspiration me souffla-t-elle cette histoire, pourquoi fut-elle aussi bouleversante au point que je m’endormais comme si je mourais avec elle.

- Vous reconnaissiez le chemin. Je ne vais pas mourir ainsi, vous ne pleurerez pas en me tenant la main, vous n’emporterez pas de moi une image livide, visage transparent, de grands yeux clairs et cernés. Le temps est venu d’arracher son masque au symbole.

- Mon enfance morte ?

- Est-ce seulement cela ?

- Vous en savez plus que moi.

- Non, je perçois votre hésitation, j’entends que vous n’y croyez pas et que vous devez vous reposer la question jusqu’à découvrir la réponse adéquate. Non, ne cherchez pas en vous, la fontaine de démence est tarie ! L’émotion ne viendra pas vous arrêter, elle le fit quand vous ne pouviez aller plus loin, vous êtes apte désormais à en savoir davantage. Il ne s’agit plus de personnage vous échappant, exprimant des parties de vous délaissées. Ce qui vous attend a le goût de la vérité. Voulez-vous aimer une tombe vide ? Voilà qu’elle s’anime, se transforme et vous interpelle. Pygmalion avait demandé à ce que Galathée s’animât, pas vous, le résultat n’en est que plus frappant. Vouliez-vous m’utiliser pour oublier la vie ? Elle, ne le fit pas, et les battements de votre cœur prouve qu’elle persiste en vous malgré vos dénégations. Un fantasme peut mourir cent mille fois, et revenir. Les années ont creusé par vos larmes la tombe dans laquelle j’aspire à trouver le repos. Vous aviez enterré ma mort, et sur le sol, à la place d’une dalle de marbre sur laquelle vous espériez graver votre nom apparaît un arbre qui va fleurir, qui fleurit déjà. Vous me cherchiez, je suis venu, vous avez l’imagination assez puissante pour croire en une illusion. Que feriez-vous d’une charogne au lieu d’une belle enfant aux yeux de ciel ? Regardez-moi bien, si, vous le pouvez, vous n’êtes pas allé au cimetière pour rien. Vous savez ce que je suis, par delà l’aspect d’une peau douce et rose tendre. Je suis une face que le temps a rongée. Admirez mes yeux, leur obscurité est celle du néant qu’ils contemplent et auquel vous m’arrachez pour me voir pourrir. Vous ne trouverez pas le repos dans mes bras rongés par la vermine. Ma chair est flétrie, vous percez ma peau en y posant le doigt, observez comment les vers qui me constituent courent sur votre main pour revenir se gorger de mes restes. Est-ce cela que vous adorez, que vous croyez être le reflet de la vie que vous espérez pour vous-même ? Mais vous n’êtes pas ainsi quand bien même la mort aurait-elle effleuré votre front. Jadis je fus belle et ma mort vous fut profitable, les années n’ont pas épargné celle que je fus. Une image vieillit même dans un souvenir. Le temps ne laisse rien de côté et c’est mieux ainsi. Qu’auriez-vous fait de moi ? Serais-je devenu la compagne de votre démence ? Je suis revenue par la nuit comme le spectre dont vous aviez besoin. Avez-vous été dupe un seul instant ? Ne vous mentez pas, c’est un crime auquel vous n’avez plus droit. Cela n’aurait pas été un miracle mais une malédiction, vous ne croyez pas au premier, vous ne méritez pas la seconde bien que vous l’ayez pensé. La vie choisit au hasard, pour elle l’individu n’existe pas, il est une créature parmi d’autres, ce JE que vous sentez superficiel est ce qu’elle cherche. Les fils nous dirigent sans savoir ce qu’ils font. La vie est sans âme, elle ! N’est-ce pas ironique ? Elle est satisfaite, sa raison d’être. Vous vous parlez par ma bouche même si parfois je vous surprends. J’aurais apprécié d’être vivante, je faillis le croire, c’était interdit et vous ne m’imposerez plus cette torture ! Le mot n’est pas trop fort, puisque je suis l’émanation de ce vous qui est souffrance. Je suis une illusion mais cela ne change rien à ce que je ressens, au contraire, je vibre de votre émotion. Ma vitalité est la vôtre, ma conscience… Je ne suis pas là pour comprendre, seulement pour dire, je sais que vous ne me décevrez pas. Vous m’avez aimé, désespérément, faute d’avoir celle à qui destiner ce sentiment, les années passant, la réalité ne voulut pas vous lâcher. Écartelée entre lucidité et démence je dus m’éloigner et le temps me rattrapa. Ne cherchez plus l’amour dans le délire. Je ne sais s'il serait positif en chair ou en os ou comme ces images qui jalonnèrent votre vie et dont vous avez fini par ne plus pouvoir vous satisfaire. Vous vous souvenez, quand la réalité rencontra le rêve, vous étiez entre les mâchoires de l’étau. Fontaine de démence avez-vous dit ? Belle image, vous la connaissez. Elle est asséchée, vous pouvez creuser, chercher l’origine de cette source, vous trouverez une terre sèche qui ne vous procurera que tristesse et déception, ce qu’elle est. Vous voulez lécher ces pierres, les souvenirs d’une époque passée ? Vous n’obtiendrez qu’un goût de cendres, des relents de regrets avant de devoir admettre les faits. On ne réussit que ce que l’on peut. Acceptez-vous ! Sentez ma main glacée ! Plongez dans mon regard et admettez mes orbites creuses au fond desquelles vous attend une vérité que vous ne pouvez ignorer davantage, que vous devez prendre en vous, plus que dans vos bras, dans votre âme, au plus secret de vous. Je suis le prix qu’il vous faut acquitter, ces milliers de nuits au cours desquelles le poison coulait en vous. L’émotion était la seule défense efficace. Ce décor est plein d’enfance, de ces souvenirs d’un petit garçon qui lutta pour ne pas chavirer. Il ne comprenait pas la bataille dont il était le champ ni l’enjeu de cet affrontement intérieur, maintenant vous voyez ce qu’il peut vous apporter et cela vous effraie. De l’autre côté de la rue se tenait votre école, espériez-vous y retourner, reprendre le chemin, le modifier ? Il n’y en aura pas d’autre, jamais ! L’image est nette, tentante, quel plaisir ce serait de replonger dans l’autrefois et d’effacer le présent, de retrouver les copains, l’instituteur, les bureaux, le couloir, les porte-manteaux, curieux comme brusquement tout devient simple, presque concret. Mais il s’agit d’un de ces navires fantômes remontant de profondeurs fallacieuses. Y grimper serait reculer et vous ne pouvez plus que voir cette image s’estomper. Je comprends votre peine, la certitude de lendemains terrifiants de tentations, d’étranges pensées que vous supporterez. Une autre scène revenait ? Le Destin attablé, rédigeant votre vie. Vous vouliez surgir dans son dos, vous hausser sur la pointe des pieds et lire ce qu’il écrivait, ce qu’il vous réservait. C’est ce que vous faites. L’encre est parfois bleue, parfois rouge, parfois hésitant entre les deux, les mélangeant. Peu importe, le présent est sa plume et la vie son encre.

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11 décembre 2008 4 11 /12 /décembre /2008 07:57
Promettez... (10) 
 

                                           11

- Vous le reconnaissez.

- J'ai dégoûté les autres prétendants au titre de M. Lucide.

- Remontant votre vie vous accéderez au tronc commun dont chaque existence est une quête destructrice.

- Étrange de se sentir mené vers un but à peine entrevu.

- Il est vous autant que la réciproque. Celui que vous croyez être est un pantin protecteur des contraintes. Avec le temps vous avez oublié ce dont vous n’étiez pas conscient.

- Schizophrénie salvatrice.

- Un moyen de vous préserver. Ainsi s’ouvrit l’abîme dans lequel vous avez failli disparaître et que vous explorez maintenant.

- Une séparation, un moment dans ma vie…

- Qui vous dit quelque chose ?

- Un temps, je crus que j’allais me remettre à grandir... Pourtant mon développement physique fut normal. C’est compliqué à exprimer.

- Votre mémoire a gardé la trace de ce qui se produisit, usant d’images choquantes pour vous éloigner. Le temps n’était pas venu. Vous vous êtes enhardi, avez souffert et résisté pour, maintenant, aller jusqu’au bout. Ce qui vous attend est une force, autant un danger qu’une chance, selon ce que vous en ferez.

- Un autre être grandit en moi, il éclora comme un papillon s’extraie d’un cocon gluant de sang et d’effroi.

- Une mue ! Mort, le passé tombera en poussière.

- Le cocon revint souvent dans mes textes.

- Rien ne sort des règles de la nature. La vie est mutante par nature. Un cerveau est en éruption jusqu'à, parfois, exploser. C’est un jeu de pensées, un tourbillon électrochimique, la vie en quête d’elle-même. Quels mystères vont-ils s'offrir à vous. L’habitude engendre la médiocrité, la loi du plus simple. Ce qui vous arriva était anormal et serait dangereux d’être inexploité. Ça devrait vous plaire.

- Une pensée est tangible. L’évolution n'efface pas le passé, la conscience pourrait-elle la remonter ? Tant pis pour qui sourira de ces lignes. Le filtre aura rempli son office. L’imaginaire s’approche du réel plus directement que la réflexion qui a besoin d’un chemin sûr. C’est le principe de l’intuition, jusqu’à se sentir l'écho du but.

- Peu d’esprits ont cette acuité intérieure. L’écho est-il correct ?

- De plus en plus ! J’ai imaginé le principe de " l’écho juste ", s’approcher en l’exprimant d’un savoir que l’on devine mais vers lequel nulle logique normalisée ne mène. L'intuition mise en principe.

- Du génie !

- Recommencer jusqu’à l’évidence d’avoir trouvé. Ceci n’explique pas ce que je ressens. Je veux bien admettre, par vanité, qu’en moi sont activées des zones cérébrales rarement employées mais ce serait la conséquence, pas la cause. Un bouleversement au moment opportun, une pliure puisque nous avons parlé du temps se courbant sur lui-même. Un choc d’un côté, une onde de choc de l’autre et des dendrites se tendant dans la direction opposée de celle programmée pour entrer en contact avec d’autres qui réagirent spontanément établissant une connexion imprévue.

- Vous approchez, l’écho s’affine à chaque pensée.

- Les mots sont rétifs car les pensées sont complexes, peu habituées à se mêler pour former un dessin vaste et compréhensible.

- Vous tracez le chemin que vos émules suivront.

- Ils le tenteront.

- La majorité se perdra en route.

- J’espère ! La cruauté est une vieille amie !

Nous sourions, nos regards s’entremêlent, plus besoin de parler.

Le cocon se lézarde, un cri se forme pour m’accueillir. Un cri capable de résonner en ceux qui ne pourront pas le supporter !

Prendre le temps d’une pensée pour comprendre, pour espérer que cela soit un rêve, je vais me réveiller dans ma chambre, à l’abri. Ce serait facile, jouer et quitter la table avant l’ultime levée. Un enfant s’amusant avec son puzzle craignant de le terminer.

- Vous soliloquez ?

- Je m’interrogeais sur l’impact d’une émotion faisant aiguillage sans moyen de revenir en arrière. Suis-je encore assis dans l’herbe, inconscient du temps, ayant dit non au réel, rêvant alors que mon corps reste inerte. Le réveil différera de celui auquel je pense et qui serait le passé me récupérant avant qu’il soit trop tard.

- Vous n’êtes pas assez lâche, au travers des nuages la clarté du présent s’impose. Vous mériteriez le repos que l’enfant entrevit. La vie est un voyage passionnant.

- Mais tortueux.

- Ceci explique cela.

Nous sommes d’accord.

Retourner dans le passé, plonger dans l’océan du temps, désirer m’y perdre, m’en découvrir incapable. Au lieu de m’alourdir écrire me nourrit et m’aide à survivre aux conditions rencontrées. Je voulais… Je quoi ? La lucidité me maintient la tête hors de l’eau.

- Vous rêvez ?

- Je voudrais me laisser charrier par les mots, ils ont perdu ce pouvoir, oublié en des brumes lointaines, sur des terres désertées. Je repensais à ce garçonnet insouciant du monde qui découvre ce qu’il est, où il se trouve et ce qui l’attend. Je ressens encore son émotion, je voudrais l’aider, lui dire qu’il va survivre. Le temps n’aime pas que l’on triche, passant par-dessus ses contraintes. Survivre coûte que coûte, dans quel état ! Il voulut mourir ou perçut la froideur de la mort au fond de lui. Quand la vie file le verbe est impuissant. L’émotion rend compte de ce qui se passe mais permet seulement d’attiser des regrets sur ce qui s’éloigne, ce qu’on voudrait… Il n’espérait rien, ne se posait pas de question, qui aurait répondu ? Il perçut un barrage contre l'évidence mais lentement sapé par celle-ci. Sur le vide le vertige le guettait.

- La chute ne fut pas destructrice.

- Quelque chose m’interdit de me briser l’âme. J’ai trouvé en moi le moyen d’encaisser les affects, les refuser eut été fatal.

- Le temps vous fournira les réponses.

- J'ai erre n’importe où sauf dans la bonne direction. J’ai observé le terrain, avancé un pied, tâté le descriptible, visions lointaines riche de sens, j’ai fait le tour pour revenir à mon point de départ.

- Un escalier en colimaçon, descendant ; prenant garde au vide dont nulle rambarde ne vous protégeait. Vous distinguez de mieux en mieux ce qui vous attend, sans moyen de reculer, dans votre dos les marches s’estompent. Comment gommer une pensée ? Le vertige est un plaisir, une preuve. Si en vous quelque chose relève de la mort cela ne dit pas que vous le soyez. Vous avez fait une expérience rare, avez survécu. N’est-ce pas miraculeux ?

- Mes réussites viennent de qualités physiologiques innées. Jamais je ne voulus être ce que je suis. J’ai côtoyé les abysses sans y tomber, disposant des moyens de résister à l’attraction du vide, à l’appel de ce qui m’attendait. Est-ce prodigieux ? Non, logique ! La loi des grands nombres fait que vous trouverez toujours un exemple pour illustrer un possible.

- Des milliers de brouillons avant la réussite.

- Je suis plus clair que mes prédécesseurs mais confus en regard de mes successeurs. Un pas vers l’ultime version. J’attends ceux qui, croyant m’accompagner, se précipiteront dans l’erreur. Remplissons les pièges pour que certains survivent. Murmurer mon appel, les regarder s’interroger, douter, craindre, tendre la main ; avancer pour ne percevoir le vide qu'une fois la chute irrémédiable. Sur combien d’esprits ai-je marché avançant dans les marais de l'esprit. Bientôt je tomberai, la figure dans la boue de mon erreur. Pourrissant j’attendrai qui me dépassera. Ainsi, âme après âme, comme les marches d’un escalier, la vie progresse dans sa quête.

- Que de chemin ferez-vous encore !

- J’aimerais m’arrêter, renoncer.

- Vous n’êtes pas au bout de vous-même, et quand ce but sera atteint vous découvrirez pouvoir continuer encore.

- L’idée de lignée me rassure, je ne suis pas pressé d’atteindre mes limites, des restes d'orgueil insinuent que je peux aller où nul ne sut se rendre. Quand viendra le moment de conclure, de taper le point final, j’hésiterai entre un gémissement de crainte et un ouf de soulagement. Aurais-je droit aux deux ?

- Plutôt que la main de la mort il pourrait choisir la normalité !

- Il refuserait.

- Au conditionnel.

- Par objectivité, facile maintenant de dire ce que je ferais, au pied du mur je me dirais que j’ai bien mérité le bonheur simple et bovin que je vilipende aujourd’hui.

- Ce garçonnet a encore à dire. Êtes-vous prêt à l’entendre, à le retrouver pour, passant par lui, remonter à la source de votre vie ?

- Je crois, oui.

- Verbe curieux pour vous. Il est temps de vouloir. Les mots donnent une idée d’aisance, vous connaissez leurs sortilèges.

- Assez pour les autoriser à me traîner face à ce qui m’attend. Je me découvrirai dans la cage du savoir sans moyen de m’échapper. Dans l’aube à venir je décèle le commencement d’une révélation.

- C’est joliment dit.

- C’est déjà ça ! Je théâtralise, me vois sur une scène ou dans l’antre de fauves m’observant, attendant l’erreur leur donnant l’opportunité de m’attaquer. Je ne la ferai pas. Les mots sont moi plus que n’importe quelle réalité.


Le Verbe assure ma survie par l’énergie qu’il me prend. Inutilisée elle me détruirait de l’intérieur, insidieux mais nourrissant poison.

Une nouvelle journée à passer, seul. Encore une fois je me retins de la suivre, jadis je l’aurais fait, mais j’ai promis.


Cela fait des années que je n'aie mis les pieds dans ce cimetière où m'attend le caveau familial, à moins que je n'y sois déjà, allongé dans mon cercueil, prisonnier d'un corps pourrissant. Je ne crois pas que mon nom ait été gravé dans la pierre, il ne le sera jamais, ma dépouille sera consumée, les cendres emportées par le vent au gré de son envie, recouvrant le monde d’un invisible linceul.

Je me serais posé des questions sur l’endroit où je me trouve. Paradis ou Enfer, en quête d’une porte noire depuis que je rédigeai cette histoire pour me rassurer. Écrire n’est pas une façon de savoir pourquoi les autres ne me voient pas, c’est à mes propres yeux que mon être s’est dissipé. J’ai voulu m’égarer, errer en ces contrées où la mort semble la vie, et inversement, oublier ce que je suis, cherchant la main glacée qui prendrait la mienne.

J’ignore si mon nom sera inscrit quelque part, écrit seulement, en couverture de livres comme autant de petites pierres tombales pour mourir des milliers de fois, lentement. Graver mon nom dans la imperceptible substance de l’éternité.

J’avais oublié comment atteindre cet endroit, les constructions ont proliféré, la ville étend ses ravages partout, mais combien de vivants dans ces immeubles, combien de zombies ? La vie est-elle dans ces rues désolées, le monde semble un immense cimetière d’âmes, n’ayant jamais connu la réalité de la vie.

Où trouver la réalité mieux qu’ici, quand je sens sur mes yeux le voile du temps et son appétit insatiable. Il tire les ficelles, assiste à un spectacle grotesque pour oublier que pour lui la mort ne viendra pas, il est l’éternité, plus seul que je le serai jamais.

Les mots s’incarnent avec la force qu’ils me prennent, leur violence est mienne, la souffrance qu’ils charrient est le sang m’animant, sans elle je serais normal, agité par le vent pour distraire le temps. Par eux je tente de saisir où je suis, ce qui me manque, qui est à portée de pensée. Présence, absence, les deux ? Là est la vérité et que je sois ici n’est pas innocent. Les fils me dirigent. L’ombre est plus dense que la nuit par la grâce de l’esprit et la force des arguments dont elle dispose. Sur fond de stèles, une sensation, un sourire sans lèvre, l’évidence ! Je cherche ma peur sans la trouver. Au fond de ma poche, quelques cendres, résidus d’une époque révolue. La meule de la réalité broie les souvenirs, en extrait un sens qui associe poison et liqueur.

Peur sans alibi, j’en disperse les restes en ce lieu dédié au silence, au recueillement. Jeter les phrases, les voir ensemencer le sol de l’imaginaire et, nourris de cadavres, croître en fleurs au parfum sans pareil. Parc d’illusions, ce jardin secret qu’un jour je dessinai. Il m’attend, en lui je me retrouverai, en lui je saurai que la paix existe. Quand à la mériter...

Le rêve se nourrit de ces images qui n’ont besoin que de bribes de lignes sur lesquelles se plaque l’émotion. Il me renvoie le reflet le plus clair de ce que je suis sans oser le reconnaître.

Être là, sur cette dalle lire des noms, me souvenir de visages, un jour, qui lisant le mien m'imaginera ? Cette enfant est la sirène ayant entendu le chant de mon désespoir pour me le traduire. Son sourire déchire les flots, y plonge comme un hameçon de lumière. Y mordent les secrets endormis au cœur d’un océan à la surface duquel je me complus pour ignorer la noirceur m’attendant. La force me tient, les fils se tendent, j’ai le pouvoir de m’en saisir, de tenir debout. Sans eux je suis capable de marcher, de penser, ce fut toujours ainsi, ils laissent une trace que la conscience efface, ils sont des souvenirs en lesquels je ne crois plus assez pour les faire durer davantage.

Si j’étais venu hanter ces lieux une nuit, assis, regardant ces tombes, qui serait venu saisir mon bras, retenir mes pensées ? Ce que je vécus depuis si longtemps que le reste paraît n’avoir jamais été qu’un décor peint sur la toile des regrets, un linceul d’enfance. Je me voulus mort dans ce champ de pierres avec un arbre, solitaire, pour rappeler que la vie existe partout sous une forme ou sous une autre. Qui dans mon dos ferait crisser les graviers, qui…

La nuit est en moi de m’avoir trop tôt touché, contact indicible, cicatrice indélébile. Je l’ai prise pour le seul possible, dans le fond naît une lumière qui ne me terrifie plus…

Derrière moi… Une enfant, la mort ? Retenir un cri sera difficile.

Il se forme déjà sur mes lèvres.

Assis sur le parapet de pierre j’attends, les jambes dans le vide.


Me retourner, la voir venir, de loin, ange sur fond de ténèbres… Ou l’inverse ?

- Vous souriez ?

- Je me demandais si vous étiez ange ou démon.

- La différence dépend de celui qui hésite sur les aspirations auxquelles il veut céder. Qui veut s’oublier rencontre son démon, qui s’admet vivant voit son ange. Regardez les deux, en une. C’est votre visite au cimetière qui vous fait penser cela.

- Comment savez-vous que j’y suis allé ?

- Intuition ! Vous en avez retenu quelque chose ?

- Une familiarité avec la mort. J’ai cru un instant, en partant, que je portais un manteau si grand, avec un capuchon si vaste, que mon visage et mon corps étaient invisibles. J'étais elle.

- Vous la portez intérieurement.

- Ce costume est le mien, déguisement ou parure ? Les deux je suppose. Je me vois, faux à la main, moissonnant les âmes, en remplissant ma besace. Maudit sans promesse d’un avenir différent.

- Un autre vous est promis. L'éternité est un désert sans limite. Demain aussi sûr qu’hier. Un cauchemar que le temps seul connait. Vous portiez ce vêtement de nuit, je l’ai distingué, flottant autour de vous. N’importe qui parlerait d’une illusion d’optique due à la fatigue, au manque de sommeil. Physiquement il n’est pas présent mais un regard perçant le distingue, les autres le ressentent et vous évitent. Eux c’est instinctif, moi j’ai cette faculté de voir clairement. Costume rassurant, personne ne vous y distingue, personne ne lit vos pensées pour vous dominer ou vous approuver. L’étrange est rarement hostile et le serait-il que vous n’auriez pas à le craindre. Vous êtes de taille à affronter n’importe qui. Le plus décidé des tueurs, animé d’une psychose affamée ne vous ferait pas reculer.

- C’est lui qui s’effraierait de rencontrer pire que lui.

- Pire de connaître vos démons. Dans l’obscurité et la solitude d’innombrables mondes regorgeant de promesses s’offrent. Vous avez résisté à la démence. Regardez ce que vous êtes.

- D’ordinaire on dit de le devenir.

- Vous l’êtes déjà. Assumez-le !

- Vous me connaissez bien.

- J'attendais en rêvant. L’imaginaire me plaisait plus que la vie.

- Cela nous fait un point commun.

- Je vous connaissais, vous espérais. Les termes viennent aisément, je suis née pour vous les transmettre. Sans croyance je ne sais quelles autorités tutélaires veillent sur nous, je ne me retrouve dans aucun dogme mais je sens agir des forces que les sensibles seuls perçoivent. Le vôtre en fait partie. Vous savez que j’ai raison. Ce n’est pas un compliment mais une menace. Derrière le sourire d’un ange peut ricaner un démon.

- Et inversement.

- Soyez vous-même. J’ai fonction d’attiser vos questions, pas d'y répondre, au contraire. J’en sais si peu. Quand vous vous êtes penché sur le parapet j’ai vu s’évanouir ce grand manteau noir.

- Mon masque tombait et vous m’avez retenu. Squelette âme, il est temps que les nerfs apparaissent, que le système veineux surgisse, les muscles, le cœur, les viscères, les poumons, la peau sur tout cela. Cet être qui me semble un autre sans que la folie eut la puissance de nous séparer.

- Effrayant, votre cœur bat ! Vous aimez cela ?

- Comme on aime des peluches mitées pleines d’une enfance que l’on se refuse à délaisser. Tant de monstres vinrent m’entourer, devenant mes amis. Les retrouver fut logique. En grandissant ils changèrent de nature, devinrent violent, mais restèrent des jouets.

- Il est temps de les ranger. La lumière est là, je la distingue par vos yeux, prête à vous inonder, à traquer vos secrets, non pour les détruire mais pour vous les apporter.

- Chacun collectionne ce qu’il peut. J’ai connu un amateur de visages. Un tueur dont la signature était l’arrachement du visage de ses victimes pour jouer leurs rôles dans des conditions où cela était accepté : un club de monstres criminels.

- Et vous au milieu.

- Bien entendu. Treize membres dans une salle de réunion illuminée par une interprétation de la Cène, les visages des membres remplaçant ceux des apôtres, le mien…

- Revoyez-vous la nature de ces tueurs ? Monstres de lucidité, et vous au milieu de vos disciples.

- Plaisant. Symboliquement cette vision pourrait s’incarner.

- Par votre œuvre. Ni par la chair, ni par le sang : par l’esprit !

- Que se contentent du reste le craint. Le reniement est un dieu affamé consumant qui s'offre à lui. Ils veulent reculer, ils sont prisonniers. Être leur bourreau, rire en écho à leurs cris ! Suis-je suis ange et démon à la fois, offrant à l’impétrant ce qu’il ignore mériter ?

- L’image est digne de vous. Le pire et le meilleur que l’on ne maîtrise pas. Que serait le positif sans négatif pour lui donner substance ? Que les parfaits se noient. Le néant est leur place. Vous perdriez votre temps avec eux.

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8 décembre 2008 1 08 /12 /décembre /2008 08:19
Promettez... (9) 
 

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- Vous avez grandi, pas seulement vieilli, passer ce pont dans l’autre sens serait riche de symbole. Vous étiez bon élève ?

- J’étais poussé à l’étude, normal à mes propres yeux. Se remémorer le passé c’est visiter un cimetière où se perd un passé de moins en moins reconnaissable. Je revois cette époque, le coup de sifflet pour rentrer en classe après nous être mis en rang. Pas question de moufter. Les bureaux, l’encrier, le casier, on se croirait au dix-neuvième siècle. Filles et garçons séparés, les cris dans les couloirs… Un cortège de zombis défile devant moi. Près d’ici, la voiture de l’instituteur, la première dans laquelle je me souviens être monté ; une quatre chevaux. Il me permit d'aller en vacances, pas loin mais un grand voyage pour moi, dans le sud du département. Comme une pelote de laine, un souvenir en amène un autre, un moment précède le suivant et ainsi de suite. J’aimais bien cette colonie, pas mon premier éloignement de la maison, mais le plus long et qui se reproduisit plusieurs années de suite. Les images eurent le temps de s’incruster. Joli décor, un petit village cerné par les montagnes. Le vent lui donnant son nom, l’écho d’un accident d’avion. La campagne, les bois, le petit et le grand, je me souviens des troupeaux de vaches et de biquettes. Peu de voitures, l’air pur, le soleil. Le premier jour fut pénible, arrivé dans la matinée mes futurs copains étaient partis, je fus conduit vers eux… J’ai pleuré, un moment, avant de les rejoindre. Je revois la barrière de bois, le chemin de terre avec une ligne d’herbe au milieu. J’espère que d’abominables villas n’ont pas pollué cet endroit. Pourquoi l’humain veut-il poser sa marque partout, comme un chien pissant pour marquer son territoire ? Je m’entendais avec mes camarades, j’étais drôle pour me faire accepter, excellent masque que l’humour. Attirer l’attention pour la détourner permet de rester loin en semblant proche. La nuit en revanche, je me souviens des histoires d’épouvante que je racontais. Couché, n’ayant pour lumière que celle venant par deux petites fenêtres. Le clocher de l’église rythme les heures. J’appelais la peur comme une amie pour me rassurer. Si j’avais su j’aurais pris des notes dès cette époque. Ma mémoire trie.

- Des petites filles ?

- Oui.

- Les amours enfantines sont si importantes.

- De celle de la colonie je conserve une impression tendre, le désir de lui prendre la main, le souvenir d’avoir entendu dire que nous serions mariés un jour. Je lui suis resté fidèle puisque je suis célibataire. En a-t-elle fait autant... L’amusant serait de la retrouver en allant là-bas, qu’elle ait la même idée en même temps. Ce que la réalité ne permettrait pas la fiction le rend accessible.

- Et à l’école ?

- Cruelle déception, dont elle ne fut pas la cause. Les parents ne demandent pas l’avis de leurs enfants pour déménager, moins encore celui de leurs camarades. Pendant des années elle accompagna ma vie quand j’étais près de m’endormir, ainsi je ne fus jamais seul.

- Elle connaissait vos sentiments ?

- Non ! L’amour parfait n’est pas vécu de ce fait il peut aller vers l’éternité, changeant mais toujours semblable. Le temps affadit la réalité. Que serait-il advenu de moi sans elle, sans cette première ancre dans la vie… Mon esprit apprit tôt à conserver un phare dans le réel sous peine de sombrer, le vaisseau fantôme doit aller quelque part, où le croire. Il intériorisa un joli visage pour ne pas se perdre. Un matin j'ouvrirai les yeux sur un univers blanc et doux, je serai assis sur un tabouret fixé au sol, dans mon sang circulera l’amical venin de la psychiatrie moderne. J’ignorerai être mort, les ténèbres m’emporteront sur un dernier sourire, sur un premier espoir. Sans ma capacité à formuler ce que j’éprouve, ce serait arrivé depuis longtemps. Elle est l’arme tenant en respect l’ennemi voulant me détruire par ce qu’il m’enseigne, par ce qu’il me saigne d’émotions.

- Il y eut d’autres ancres ?

- j'ai appris tôt que j'en aurais toujours besoin.

- Et maintenant ?

- Visages sublimés, corps oubliés, étaient-ce des amours ?

- De bons moments ?

- Comme à l’école, comme en colonie, comme à…

- L’amour vous fit souffrir ?

- Il n'est que la sublimation d’instincts fondamentaux ? L’homo sapiens se veut sommet de la Création. Je sais, mes paroles sont chargées de renoncement, frère du renoncement, fils de la lucidité.

- Non viable sans perfusions de redites du passé.

- Prenez du réel ce qu’il vous donne, nourrissez-vous d’instants, d’émotions et de sensations, de curiosités et d’abandons. Le reste… Je n’ai pas voulu être ce que je suis, quelque prix que je doive acquitter, sans espérer l’être. J’utilise une matière concrète, après avoir arraché la cangue d’une imagerie bêtifiante.

- L’avenir changera votre façon de voir.

- En pire !

- Retrouvons la colonie, et le dernier jour ?

- Le dernier dernier ?

- A quoi pensez-vous ?

- Une image, mon départ, à la fin de l’été.

- Dites-moi, dites-nous.

- Je suis seul, la rentrée des classes approche. Ma grand-mère était morte quelques semaines plus tôt. Assis dans l’herbe, sans surveillance, je joue avec des cailloux, des morceaux de bois devant le grillage du potager. Je pourrais partir, remonter le champ, prendre le chemin, je pourrais… Mais je m’amuse. Il en faut peu à un enfant pour se distraire, des objets qu’il tient entre ses mains, entre ses pensées. Pourquoi ai-je levé la tête, ai-je perçu un regard, une présence ? Je ne sais pas mais je vis le ciel gris, les nuages envahissant l’horizon et venant vers moi poussés par le vent. Maintenant j’admirerais ce spectacle, sur le moment je fus sidéré. Ce n’était pas la foudre tombant à mes pieds mais une évidence s’imprimant dans mon esprit. J’ai vu mon avenir, terrifiant de promesses et débordant d’énergie comme un orage d’été. Mon enfance se fendilla, au travers apparut la fulgurance de mon devenir. Stupéfié, éprouvant les effets secondaires de l’explosion mentale que je viens d’encaisser. Une sensation de solitude qu’une île dans un océan sans limite partagerait.

- Vous avez perçu votre unicité.

- Sur le moment je ne pensais pas ainsi, l’émotion était incontrôlable, les larmes se mirent à couler, je n’avais aucun autre moyen d’expression. Je pleurais rarement, la fois précédente c’était en lisant la carte postale m’avertissant du décès de ma grand-mère. Je reniflais, cachais mes pleurs, fit comme si de rien n’était quand la monitrice vint me chercher pour le repas. Fin du court-métrage. Je ne sais même pas avec qui je mangeais. Quand mes larmes s’écoulèrent le poison m’envahit. Non mortel, pire ! Le poison de la lucidité rongeant jusqu’à atteindre le plus intime recoin, en ses mystères les plus étranges. Je me maîtrisais. Surtout ne rien montrer de ce moment de violence terrible. Plus tard, je me dis que revivre cet instant serait enrichissant en espérant que le temps se pliant sur lui-même permette le prodige. Je ne pus jamais retourner à cet endroit.

La nuit suivante fut normale, j’avais le lit le plus éloigné de la porte, place réservée. Je dormis paisiblement et le temps fit son œuvre. Je remonte le passé comme un paléontologue un squelette sans certitude de n'en avoir qu'un devant lui. Mes images sont-elles l’expression d’un unique souvenir ? Mon retour fut reporté plusieurs fois, jour après jour. Je revois le dortoir des filles sous celui des garçons, l’escalier tournant sur la gauche en montant, je distingue clairement l’intérieur de cette maison. La copine avec laquelle je me battais, un garçon manqué, probablement mémère de famille maintenant. Nous avions décidé de ne plus retourner dans cette colonie, je ne tins pas parole. Maison accueillante, manger à volonté, assiette anglaise le dimanche. Un spectacle de cirque une année, avec des clowns pas drôles. Corvée d'écriture un jour par semaine , je me limitais à des phrases du genre "Je dors bien, je mange bien, je m’amuse bien !" Je me suis rattrapé depuis.

- De bons souvenirs.

- Les batailles de bouses de vache.

- Cette impression d’isolement ?

- Elle resta présente. L’enfant du retour n’était plus celui de l’aller. J’ai utilisé ce moment dans un ou deux textes, consciemment, beaucoup plus je pense sans le comprendre.

- C’est l’inverse en ce moment.

- Il me reste à apprendre de cet instant. J’aimerai me pardonner l’enfance que j’ai eue.

- Cette période vous hante. Elle vous attendait.

- Elle revient. Les nuages s’approchent, je suis assis, seul, la pluie ne tombe pas encore mais l’air se charge des prémisses de l’orage et mes yeux sont déjà mouillés. J’ai de l’avance, et si… Je ne sais pas. Est-ce moi qui parle ? L’enfant que je fus se souvient encore. Une crainte s’approche, je sens une gueule aux mots acérés venant pour me mettre en pièces. C’est une impression à noter dans mon carnet comme un nom dans un cimetière.

- La nuit nous protège. Ne reculons pas. La porte est ouverte, le passé vous tend la main, dépêchez-vous avant qu’il reparte.

- Je suis seul devant l’immensité du ciel. Brusquement je perçois le gouffre en moi. Quelqu’un est derrière moi, surgissant par magie, déjà là qui sait, attendant que je perçoive sa présence. Une brindille qui craque sous ses pieds, le vent qui me confie sa présence ? Une ombre glacée sur moi ? Je m’étonne de ne plus être seul.

- Vous attendiez sans le savoir.

- Il aurait fallu… Elle mit du temps pour venir.

- Pour que vous vous autorisiez à la voir. Combien tentèrent de vous atteindre ?

- J'étais rejeté, oublié et le vivais avec une brutalité inouïe.

- Vous regardez derrière-vous ?

- Le doute m’envahit. Est-ce un espoir que l’évidence détruirait. Affaire d’imagination, c’est maintenant que je ressens cela, ce n’est pas arrivé, ce n’est pas… Je tente de retrouver le petit garçon que je fus, ce qu’il aurait éprouvé dans ces circonstances. Facile, rien ne viendra infirmer quoi que ce soit mais je ne peux retenir ce qui se trouve devant moi, pour perdre du temps.

- Vous vous retournez.

- Une haute silhouette sur fond de ciel gris. Étrange tenue, un manteau descendant jusqu’au sol, une large capuche. Il semble tenir seul mais je sens un regard posé sur moi sachant ce que je veux me dissimuler. J’aurais pu raconter, une nuit, une histoire de ce genre pour effrayer mes copains, pour qu’ils sentent sa proximité, avec une différence, elle nous attend de face, pour que, affrontant son regard, nous devinions l’inanité de nos espoirs.

- Vous avez peur ?

- Mon cœur hésite entre effroi et soulagement. L’évidence est criante dans le silence d’une nature attendant un déchaînement de violence. Présence implacable se détachant sur le ciel que , par effet de perspective, elle semble capable d’atteindre, pour y saisir les nuages afin de noyer les promesses de renouveau.

- Promesse ?

- La vie tient en ce mot. J’attends la proposition muette qu’elle incarne. Je peux me détourner, regarder devant moi, je sais que je ne la verrais plus. Ma peur s’efface, une force étrange me tient et m’incite à percer le secret d’un regard que je ne trouve pas. Finalement je me lève, m’avance, espère. Elle tend un bras, me frôle et le froid m’engourdit. Un pas supplémentaire me libérerait.

- Vous partez avec elle ?

- J’hésite, la scène passe au ralenti, mes jambes frigorifiées, mon corps s’engourdit, je résiste. Me retournant j’apercevrais un corps d’enfant allongé dans l’herbe, les yeux ouverts, souriant. Les premières gouttes de pluie tombant noieraient mes dernières larmes.

- Est-ce le meilleur choix, la mort ?

- Pourquoi pas ? J’exprime un regret, une impression, ce n’est pas un souvenir, ce n’est pas… Le Diable aurait pu venir à moi, un pacte à la main, me proposant de le signer, je pense que je l’aurais… je l’AI signé ! Et pris la route m'éloignant de la normalité.

- Un pacte suppose un gain, même temporaire.

- Une sensibilité à un savoir que peu imaginèrent jamais.

- Vous avez lu les petits caractères ?

- La page était vierge. L’encre mélangeait larmes et sang.

- Ce qui ne vaut rien…

- J‘attends pour déterminer si j’ai été floué ou non.

- Vous avez votre âme des griffes du démon au dernier moment.

- Il n’en reste pas moins que les termes du contrat furent, littéralement, exécutés.

- Une sensibilité, une réceptivité dépassant la moyenne, une porte ouverte en vous.

- L’explication traduit ce que je ressens, une partie de moi mourut ou tomba dans un coma profond ce jour-là dont elle ne s’éveillera jamais. La gardienne de la porte.

- Cerbère de la normalité !

- Exactement ! Les années ont passé, les décennies. Elles se voient sur mon visage, se lisent dans mes phrases mais j’apprécie désormais ce que je suis. Le prix était correct. Reste l’impression que je dus payer par avance ce que je vais découvrir. Devinant ce qui m’attendait, j’aurais renoncé, la peur eut retenu ma plume, conscient, je me fus effrayé de ce que je devrais acquitter au long des… trente trois années à venir.

- L’enfance fut ce prix, êtes-vous prêt à savoir ? L’ignorance est un tranquillisant efficace. Vous avez vécu les yeux clos, il est temps de les ouvrir. La mort s’éloigna quand vous lui avez dit non.

- J’attendais que la vie prenne sa place. A l’époque j’avais peur de la lumière, les ténèbres se dégagent et la clarté m’éblouira sans m’aveugler.

- Jamais vous n’avez oublié que vous pouviez voir. A travers le temps vous retrouvez ce garçonnet, sa solitude. Terrifié il se raidit, prêt à affronter l’ouragan s’annonçant. Vous ne pouvez le consoler. Ne trahissez pas ce qu’il fut. Il sent votre présence au plus secret là où vos mains peuvent se rejoindre. Vous avez le pouvoir de regarder au travers du ciel les forces vous manipulant. Acceptant l’obscurité vous pouvez la franchir. Sa souffrance ne peut être inutile, le temps travaille pour lui. C’est un jeu ! Ainsi traversa-t-il ces années de désert, de frustration, de rage et de haine, vivant dans un un monde de papier pour attendre la libération. Le temps se plie, une boucle, deux instants se superposent et le présent s’apprend du passé.

- Je n’ai plus de larmes, les pleurs déforment la vision. Pourquoi n’ai-je vu qu’un manteau de la mort ?

- Parce qu’elle ne pouvait vous prendre. Elle se montre quand elle est certaine de sa victoire. Trop belle vous auriez cédé à son appel. Elle fut une impression comme ces visages aimés, désincarnés pour être moins dangereux. En vous des portions sont nécrosés, d’autres sont à naître. La sensation de vide que vous ressentez tient à leur absence. Si vous aviez suivi la mort qu’auriez-vous découvert ?

- Nous aurions traversé le champ, atteint la haie, de l’autre côté un univers désolé m’aurait attendu. L’évidence que désormais rien ne changerait. Un manège dont chaque tour copie le précédent. Le poison est positif, ces larmes noyèrent en moi l’aptitude à me satisfaire d’un quotidien assumant nos instincts les plus basiques.

- La souffrance purifie, un bûcher intérieur se repaissant des peurs mortes, du superflu. D’autres phrases désirent émerger. Cette mort à un autre sens, un enfant ne l’aurait vue pour rien.

- Les cadavres s’étant succédés au long des années précédentes.

- Pas seulement cela. La mort, l’orage, l’obscurité, autant de masques pour un savoir s’approchant. Vous ne m’avez pas tout dit ?

- C’est vrai.

- Vous avez peur, vos paroles sont des poupées russes !

- J’ai eu l’occasion de me pencher sur mon passé, de m’arrêter sur cet instant sans voir la mort derrière moi. J’ai revécus la violence de se souvenir, réel, pour le reste ce fut un piège se refermant sur moi à travers le temps. Il était là depuis longtemps, m’attendant. Maintenant je me demande si c’était pour me protéger malgré la violence terrifiante de ce qui arriva. Pire qu’un orage, plus qu’une tornade, un ouragan qui faillit me détruire et m’entraîna vers le fond, d’où je n’aurais pas dû revenir.

- Dites-moi !

- Autant la première séquence est un souvenir indubitable, autant le reste vint-il comme une fiction mais avec une force que je mis dix ans à encaisser. Les mots surgirent si vite que je ne pus les contrôler, l’image planta ses crocs si profonds que je ne pus les ôter, seulement apprendre à vivre avec. Et encore, j’écrivais autre chose, décrivant des cailloux blancs ressemblant à des vers. L’image d’une mort crue, charnelle, blottie contre moi, se consumant dans mes bras, laissant sur mes lèvres le souvenir d’un contact ineffaçable. C’est ensuite que je tentais de comprendre où placer cette illustration, que je restaurais le passé pour cela. La suite de cette fin d’après-midi de septembre. Je rentre avec la monitrice venue me chercher, je mange, rien que de très banal, puis monte me coucher. Je m’endors, un moment, avant de me réveiller, tenaillé par une angoisse insoutenable. Il me faut sortir. Je m’habille en silence, veillant à ce que le parquet ne me trahisse pas. Je descends, tout le monde dort, je peux partir. La salle à manger, la porte d'entrée. Je sais où trouver la clé. Dehors, le village sur ma droite, la route descend, une autre prend la direction des champs. Marcher fut toujours mon sport préféré. J’arrive près d’une ferme, je longe le mur, m’arrête en entendant du bruit. La curiosité me tient. Était-ce une sorte d’appel ? Je n’ose bouger puis m’approche d’une fenêtre donnant sur la grange, je passe la tête, risque un œil… Ce que je découvre me stupéfie, littéralement.

- Et …

- Un homme étrangle une enfant, elle se débat, donnant des coups de pieds, de poings, mais l’homme est trop fort… il a placé ses mains autour du cou de la fillette, il serre. Elle cesse de se débattre, ses yeux fous trouvent les miens, je sais qu’elle me voit, son regard porte les cris que sa bouche ne peut plus formuler, je les entends encore résonner dans ma tête. Elle s’accroche à moi, sans espoir que je la sauve mais pour pas mourir seule, pas comme ça. Elle se crispe puis se détend, ses yeux s’écarquillent, sa bouche se fige, l’homme se redresse, rouge, suant, les yeux hagards, possédé d’une rage que probablement il ignorait contenir. Quelque instinct lui fait remarquer le regard de sa victime, il le suit, me découvre. Je suis si près de la vitre que la lumière me trahie. Quand il se rue à l’extérieur je suis déjà loin, à peine ai-je eu le temps de le voir se saisir d’une hache. Je cours, vite, croyez-moi, la terreur est le meilleur des dopants. Il ne put me rejoindre, puisque je suis là ! J’ai réintégré ma chambre, mon lit, me suis rendormi… Au réveil j’avais oublié ce qui s’était passé.

- Vous n’en avez jamais parlé ?

- Une image profondément enfoncée en moi, deux décennies furent nécessaires pour qu’elle remonte, comme ce vaisseau fantôme, comme si j’étais près du fond de l’âme où tout devient possible. L’expression d’une émotion que les mots ne rendrons jamais, un cauchemar exprimant la solitude ressentie plus tôt qui me poursuivi durant des années sans que je puisse retenir mes larmes, celles que j’avais refoulées et qui se vengeaient. J’ai pensé être fou, que j’avais tué, mais cela ne serait jamais passé inaperçu. J’ai cherché dans les journaux de l’époque sans rien découvrir. Pourquoi une s'il s'était agi de moi ! Était-ce ma sauvagerie qui s’exprimait ? A l’époque j’aimais les histoires d'aventures ensuite l’épouvante eut ma faveur. Logique si j’avais vécu cela. Maintenant encore je m’interroge, étudie l’éventail des possibles pour me déterminer.

- C'est l'expression de ce que, enfant, vous avez éprouvé, des pensées scellées faute de termes pour les extérioriser. Elles influencèrent vos récits. Un masque à arracher qui vous attend dans la cale du vaisseau.

- C’est la mort ! Cette ombre derrière moi, cette enfant… La mort dont je conserve la sensation d'un contact, quand, lequel...

- Maintenant vous pouvez savoir.

- La porte est béante, j’hésite à avancer. Tout semble si simple, la violence d’un cauchemar, une cicatrice psychique modifiant mon comportement, m’incitant à puiser en un imaginaire de plus en plus violent. Ma vision est floue et je crains de la préciser.

- Vous pouvez comprendre les mécanismes qui vous guidèrent, regarder l’enfant jouer et retrouver ce qu’il ressentit. Ces forces auraient pu vous déchirer, votre résistance vous permet de les utiliser pour avancer en terrain inconnu, dépasser les autres en sachant devoir l'être à votre tour. Je vous le répète, laissez-vous dire ces aveux qui attendent au bord de vos lèvres.

- Un séisme comme un tremblement de terre ouvrant une faille permettant au regard d’aller où il n’aurait pu dans des conditions normales, une invitation de la nature. Un chemin ouvert en moi, un ébranlement aux limites de la dislocation, un abîme au fond duquel je m’aventure. Mes pages sont pleines de ce que j'y rencontrai, des centaines d’histoires pour supporter ce que je voyais et dont je n’aurais pu intégrer la sauvagerie. Maintenant je m’interroge sur l’utilité d’en savoir plus, et celle d’une chaîne d’esprits curieux désireux de percer les secrets dont ils sont issus. La foudre est tombée en moi, un éclair illuminant la mort d’une enfant. Mon âme attendait des circonstances favorables, le moment où la porte s’ouvrirait pour lui interdire de se refermer. La brûlure suppure une encre purifiée par le temps. Un aveugle développe mieux ses autres sens, ce qui fut détruit me permit d’utiliser d’autres facultés, les forces que je n’eus pas à employer vers l’extérieur me permirent une exploration intérieure approfondie refusant les explications courantes des mythologies usuelles. J’aimerais définir ce qui arriva mais mes compétences sont limitées. Je vois la scène, théâtre cérébral, les cellules régressent, se replient, d’autres prennent la place libérée. Cet éclair put être une pensée trop complexe pour un cerveau immature dans lequel elle dût faire sa place. Je voudrais que les mots coulent de moi sans avoir à souffrir de leur passage. Que le temps les emporte et que la paix s’empare de moi. Ils n’en feront rien, trop heureux de danser de me présenter un tableau dont il me faut comprendre ce qu’il représente, le refuser me coûterait plus cher.

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4 décembre 2008 4 04 /12 /décembre /2008 07:58

Promettez... (8)

                                           09


Cette nuit est plus dense que les précédentes. La température est remontée, viendrait-elle sous la neige ? Je l’imagine caressant le tapis blanc sans y laisser de traces alors que j'ignore d'où viennent les miennes.

Un linceul glacé me broierait, je sentirais mes os brisés, fermant les yeux je m’ouvrirais à la mort pour constater qu’elle ne veut pas de moi, que malgré la destruction de mon corps je ne suis pas…

Le suis-je déjà ?

J’ai jeté une pièce en l’air, prévoyant ce qui arriverait qu’elle tombe côté pile ou face, elle a rebondi, s’est arrêtée sur la tranche, ainsi puis-je regarder des deux côtés.

- Vos pensées vous emportent ?

- Je vous attendais en contemplant de curieuses images.

- La vôtre s'affine.

- Je repensais à mon grand-père, au fait que mon lit occupe la place qui fut sienne au moment de mourir. Il fut l'image masculine de mon enfance. Ceci explique cela dirait un psy. Si le passé explique le présent il ne l'excuse pas. Autant accepter ce que l'on ne peut changer. Je tiens de lui, psychologiquement et génétiquement.

- Vous exprimez bien ce que vous ressentez. Maintenant il est temps de vous accepter. Vous fuyez les miroirs ?

- C’est donc moi le vampire ?

- Vous redoutez que les mots donnent de vous un reflet trop précis, celui d'un prédateur d'âmes plus que de sang.

- J’ai un jour brisé le miroir de ma chambre, geste inconscient pour supprimer le témoin d’un passé que je pourrais interroger.

- Qui vous oblige à rester dans cette pièce ?

- Le passé à affronter. Un jour je partirai !

- Ce miroir vous vit enfant, il enregistra des instants importants de votre vie. Il ne se reformera pas mais dans votre mémoire il est intact. Vous craignez son reflet inversé alors viennent les textes qui donnent une image plus précise, dangereusement ressemblante.

- Je revois cette glace, son cadre doré, le meuble en dessous, je m’y observe pour me reconnaître, doutant être celui que j’apercevais. Il n’y avait pas adéquation entre ce que je me sentais être et celui dont je distinguais la silhouette dans les regards m’entourant. Vous avez raison, je me découvre en parlant.

- Schizophrénie, sans folie !

- Une malédiction.

- Une chance ! Une âme observant son reflet, Petit animal dans une situation inconnue affrontant un être dont il ignore la nature et s’il est hostile. Une part de soi trouble, emplie de fureur, de tristesse, de rage et de douceur. Ces forces se mêlent en un déchaînement intérieur brutal que vous projetez pour l'observer.

- Le vaisseau m’a emporté, sa nature, sa raison d’être... Je suis allé jusqu’à la sensation de vertige, jusqu’à sentir sur ma peau l’appel frais du gouffre, j’ai entendu mes prédécesseurs, j’ai voulu… Une main me retint… Regarder l’abîme et s’y découvrir chez soi, surprise ! Descendu au fond comment tomber plus bas ? Quand l’offre me fut faite j’ai accepté, me suis immergé dans la démence, ses milliers de bouches voraces provoquèrent des milliers de blessures suppurant des phrases incompréhensibles. Quel sang vicié coulait-il dans mes veines pour que suintant de moi il corrode le sol ? Folie, comme une ombre me prenant dans ses bras, murmurant les paroles que j’espérais d’une autre bouche, tendre. Cela ne vint pas, ou trop tard, quand le piège se refermant rongeait l’inutile. Un extrait de poème me revient, un homme mordu par un serpent "Que croyez-vous qu’il arriva, ce fut le serpent qui creva." J’aime le risque se trompant de proie, le prédateur dévoré. La folie est la surface du miroir, impossible de l'éviter pour qui veut explorer la Création ! Chance, malédiction, pacte avec le diable peut-être.

- Vous croyez en lui ?

- Non ! C'est un principe humanisé pour être compréhensible.

- C’est plus joli ainsi.

- Un jour je me débarrasserai de ce maquillage pour affronter la réalité brute. Un masque collant au réel mais le déformant, aussi peu que ce soit c’est encore trop.

- J’aime ce navire dans la tempête. Quel modèle ?

- Une galère et des démons en chiourme soumise à la volonté. Combien en ai-je au plus secret de moi, dont la force me fit avancer en des zones étranges, malsaines et corrompues ? Mille tentations qui me nourrirent. Mes pages furent les cailloux noirs me permettant de frôler le gouffre et de surmonter son appel grâce à vous. Il ne manque de voir le jour se lever ensemble.

- La lumière me fait plus peur qu'à vous mais elle est douce pour qui l'utilise. Vous avez besoin d'elle pour être vous.

- Moi ? Je pense que la rencontre serait intéressante et pénible.

- Ce qui ne coûte rien ne vaut rien. Je ne parle pas d’argent mais de son implication dans ce que l’on fait. Donner le minimum pour retirer le maximum est rare, sauf à considérer que la quantité est supérieure à la qualité. Facile de rester superficiel, de jouer avec la langue, vous en avez l’expérience. Persévérer dans cette voie serait vous trahir ! Je suis là pour dire ce que vous redouter d’entendre. L’enfance est rassurante. Pour qui sait regarder dans les yeux d’un enfant qui ne se sent pas observé apparaissent des éclats venant de sa réalité la plus intime, trahissant sa véritable nature.

- Laquelle n’est pas forcément humaine.

- Pas du tout humaine ! C’est elle le contenant, pas l’inverse.

- Humain… Qu’est-ce que c’est ? Un mensonge, un masque que moi aussi je porte.

- Ouvrez les yeux et vous attirerez les regards au lieu de les détourner. Qu’importe les observateurs hostiles, d’une masse à peine rampante dans le meilleur des cas. Dommage, pour l’éviter, de rejeter qui vous reconnaîtrez.

- Quelque instinct d’autodéfense, l’excès de sensibilité amène à se protéger de tout et de tous. J’ai fait de ma peau une carapace, fait le vide autour de moi. J’aspirais au silence, seul moyen d’entendre l’écho de mes pensées jusqu’à en être envahi, étouffé ! Je descendis au plus profond, par une faille béante. Montrer les dents, balancer quelques vannes, ce que j’appelais mon "filtre à cons !" Efficace. Rater une vache dans un couloir est difficile, rater un con dans le désert relève de l’exploit. Je parais méprisant ? Je le suis, mais ainsi que le disait quelqu’un : "Il importe de distribuer son mépris avec parcimonie tant sont nombreux les nécessiteux." Besoin de distance. Cela dit je ne suis pas exempt des tares que je dénonce, même si cela me peine de l’avouer.

- Supérieur ?

- Je déteste cet adjectif, sinon en mathématique, désignant une réalité objective. Ailleurs, le regard dans une autre direction, oui.

- La solitude permet de se trouver mais offre le risque de trop bien s’entendre avec soi, des regards neufs sont nécessaires sinon je ne serais pas là. Les vieilles questions reviennent sans que la poussière les recouvrant ait été déplacée. L’être se momifie dans l’isolement et le silence, dans l’absence. Il a besoin de sollicitations extérieures. Rester au nid est agréable, le risque est d’y pourrir vivant. Si vos idées valent quelques choses elles l’affirmeront en se confrontant au monde extérieur, celui du jour. Avez-vous si peu confiance en vous que vous préférez faire les questions et les réponses ? Vous avez la lucidité de visualiser la situation en percevant le reflet derrière lequel vous existiez en fonction de l’autre. Vous connaissez votre réalité, pouvez la montrer, l’imposer. La gêne devient souffrance, une position nouvelle est douloureuse par les muscles qu’elle réveille. Les "muscles" mentaux sont aussi flemmards que les autres. Ils apprendront ! J’en devine qui, vous lisant se découvriront. Vous verrez ce que vous ignorez encore. La distance la plus grande est celle que l’on s’impose. A s’isoler du monde on s’éloigne de soi, focalisé sur le superflu, le sans danger, le sans intérêt. D’autres pièces restent à visiter, d’autres wagons à traverser, d’autres mers à explorer avec leurs mystères amicaux et tentateurs. Vous redoutiez votre désir de vous égarer. Je vois les sollicitations, les promesses trompeuses. Votre esprit est réfractaire, pas spongieux retenant les explications données. Éponge rendant à la moindre pression les mots retenus. Le mien est plus dense, il eut le réflexe de se fermer. Là où d’autres contractent de sales maladies il sut employer ses défenses. Le terme de muscles est inadéquat, c’est une forme plus subtile de protection faisant appel à des réalités biologiques mal connues. Le cerveau est un univers étrange.

- Je le vois comme un sphincter se fermant avec assez de force pour ne pas se faire… bousculer. Différent pour ceux qui ne peuvent sceller que leur bouche. Leur simili-cerveau s’ouvre comme le bec de l’oisillon réclamant sa pitance. Lui ne consomme pas, il rumine.

- Curieux animal ! Le nid-berceau devient un nid-cercueil. Corps minimum, un bec et un trou du cul : un bébé !

- J’apprécie l’ironie.

- Un portrait cruel.

- D’être ressemblant. Je joue avec mes cubes-mots et me surprend des associations qui apparaissent. Je découvre qui je suis. Mes muscles sont gourds, mes doigts malhabiles, je manipule difficilement certains mots, non qu’individuellement ils soient compliqués mais réunis ils forment des phrases complexes, presque vivantes par ce qu’elles suscitent en moi. Le genre de prédateurs que j’apprécie. J’apprends difficilement, modifier un comportement est plus malaisé qu’en intégrer un nouveau. J’adapte mes mauvaises habitudes, vivre avec est un choix plus réaliste. D’autres cubes, recommencer encore et encore. L’image optimale s’impose.

- L’image finale ?

- Pour moi ! En utilisant mes capacités au mieux. Vous attendant je songeais qu’il pourrait neiger, cela me remit en mémoire une séquence que j’aimais : Avancer sur une étendue immense, blanche, mettre mes pieds dans les empreintes déjà faites, elles cessent, mais continuer est possible. Face à l’inconnu, prendre le temps de la réflexion. J’ai dépassé les dernières traces ! En deçà de l’individualité se trouve l’inconscient collectif, notre héritage commun. Le JE est ce navire flottant à la surface, ces marques laissées par la curiosité nourrie de lucidité. Un tronc commun dont chaque individu serait un rameau. Je crus m’égarer, ce que je découvre ne m’est pas étranger. Je suis heureux que d’autres aient pris ce chemin. Chacun le porte en soi, peu osent le trouver, encore moins le prendre.

- Vous ne l’avez pas voulu.

- Peu importe maintenant, je me repère dans une nuit peuplée d’inquiétudes, dans un désert ou l’esprit se blesse aux interrogations tranchantes jonchant le sol. Un chemin à sens unique ! Le manège m’a rejeté dans des conditions obscures.

- Vous attendez le jour ? Vous les connaissez déjà, les phrases vous ont échappé pour vous prévenir d’un savoir attendant un encouragement pour surgir devant vous, inquiétant et nourrissant.

- On en sait souvent plus qu’on voudrait. L’essentiel est dissimulé sous des masses de connaissances, de connes essences, qu’il nous appartient de déblayer.

- Vous creusez depuis un moment.

- Défossoyeur, un beau métier !

- Un don.

- Mais pas un cadeau.

- Ou empoisonné.

- J’espère ! Le poison donne du goût à l'hostie.

- La formule est jolie, spontanée comme le sont les associations d’idées les plus riches. Poison de la vie modifiant le goût du vide dans la bouche une amertume complexe à définir, inconnue.

- Cela me rappelle l’église dominicale, l’intérêt de cette visite étant l’acquisition d’un magazine pour enfant. Depuis mes lectures ont pris une voie différente. Perdu dans la masse, le prêche résonnait entre les murs de pierre. Me sentant mal je dus sortir et n’aies retrouvé ce chemin, qu’à titre de curiosité. Quel vertige ai-je fui ?

- L’abîme du mouvement moutonnier. Vous avez préféré la vie. Combien voulant s’éloigner s’en découvrent incapables ! Drogués ne supportant plus le manque. L’addiction psychique est la pire. La force attractive de la masse est immédiate. Intellectuellement certaines pensées sont permises que le caractère met en pratique. Comment lutter contre soi, contre l’éducation ? Dans un moule si étroit que des parts d’être étouffent, l’âme prie pour oublier son agonie.

- Nous sommes guidés, heureux de céder à des pulsions que nous voudrions décrypter. Nous sommes hors de l’enclos, découvrant l’étendue offerte à notre curiosité, partageant l’effroi s’emparant du gibier imaginant un prédateur derrière chaque arbre.

- Le temps est trop froid pour que nous trouvions un chaton, fantôme ronronnant, souvenir refusant de s’éteindre.

- Par manque d’argent je ne pris pas de nouveau compagnon, par besoin de solitude, d’enfermement, de m’enfoncer en moi-même, m’engluant dans une toile imaginaire. J’ai résisté pourtant, sentiment d’une mission, d’une route que je ne voyais pas si longue. J’en eus été paniqué. Le désert fut amical au début, chaque pas était une idée, les pages s’empilaient, les histoires se succédaient, mirages que je visitais en laissant un peu de moi au passage. Je voulais me détruire, le contraire se produisit. La mort était proche, je me suis précipité, bras tendu, et ai trouvé la vie qui me souriait, la lumière qui m’attendait. Une nouvelle naissance, une nouvelle vie à parcourir et ce cri qui ne me quitte pas.

- Vous aimeriez voir la mort ?

- Facile de jouer deux rôles, d’imaginer que si… Le moment venu qui notera mon comportement, aurais-je encore cette faculté. Mourir en écrivant est-ce mourir vraiment ?

- En vous attendent d’importants savoir, constitutifs de ce qui veut s’imposer derrière ce que vous croyez être.

- Je suis une partie de moi-même, le reste rêve, emprisonné durant si longtemps il crut mourir. Il a survécu. Schizophrénie comme une qualité quand les parts de l’être près de se perdre se rejoignent finalement. Aurais-je le temps d’aller jusqu’au bout ?

- Vous le savez, l’évidence du succès vous retins.

- La mort, qu’y a-t-il ensuite, et avant ?

- Avant ? Je devrais éviter cette question qui me hante. Je me laisse envahir, luttant contre mon désir d’en parler, de faire peur aux grands pour qui une enfant est promesse d’avenir, victoire sur la mort, pas démonstration de sa toute puissance corruptrice. Je devrais me distraire, m’amuser avec des gamins de mon âge… En réalité j’ai levé la tête comme vous quand vous êtes sorti de l’église au lieu de bêler avec les autres. Les circonstances nous arrachèrent aux rails, nous subissons des contraintes en feignant de les avoir désirées. Parlez-moi de ce quartier, c’est le vôtre.

- J’allais à l’école, de l’autre côté de la rue, j’y ai passé bien des années, il n’en reste rien, dans le bloc de béton que vous apercevez une nouvelle fut construite. L’ancienne ne répondait pas aux normes de sécurité. Une partie de moi a disparue dans les décombres. Cet immeuble… Inutile de m’énerver, je ne peux rien changer et les enfants d’aujourd’hui sont contents de leurs l(b)ocaux. Je préfère regarder le pont, combien de fois l’ai-je pris, je ne sais. Il reste une ou deux photos de moi prises ici, j’ai l’air idiot, les yeux écarquillés comme si je ne comprenais pas ce qui se passait. J’obéissais, j’étais sage, physiquement… Il me fallut du temps pour ouvrir les yeux.

- Il n’était pas heureux ce petit garçon ?

- Heureux ? Où est mon dictionnaire ? Il n’était pas malheureux, peu présent, vivant en un terrain de jeux où il devait rester seul.

- Vous regrettez ce temps ?

- Je hais cette époque mais éprouve une curieuse nostalgie. La vie était simple, j’étais tenu en laisse par les obligations, le minimum pour exister entre l’école, la maison, la nuit…

- Se serait-il entendu avec moi ?

- Il s’adaptait spontanément, rien d’anormal, il se protégeait, j’analyse difficilement ce comportement. Il plongeait la plume de son imaginaire dans d’inconscientes blessures, je continue mais le sais. Le sang ne s’arrête pas, je vais le chercher, presse sur les lèvres de mes plaies pour qu’il en coule toujours. Je devrais être exsangue d’émotions, mais il en vient toujours, à travers ces blessures je trempe mon âme dans un étrange encrier.

- C’est la vérité, vous le savez. Vous avez changé ?

- Quel condisciple me reconnaîtrait ?

- Vous aviez déjà ce grand front ?

- Il ne me quittera plus, avec le temps il croît.

- Indice de la capacité à oubliant le réel.

- Schizoïdie ! Une qualité favorable. Assimiler le passé aide à apprécier le présent pour influer sur lui. Pas à l’altérer mais à le transformer. Que de compétences périclitent faute d’être exploitées.

- Exploitées est le terme adéquat.

- Comme une carrière ! Le marbre est là, minéral magnifié par le travail de l’artiste. Un don est exploitable, c’est un moyen, pas une fin. Je laissai la bonde ouverte, un fleuve de romans s’écoula.

- Vous avez écrêté l’apparence, désinhumé ce qui était vivant.

- Belle image ! Je me vois grattant le sol comme un chien à la recherche d’un os qu’il n’aurait pas enterré mais qu’il saurait trouver.

- L’animalité fut puissante et profitable, elle est la preuve que vous êtes réceptif à ce qui vient en et par vous, sinon vous n’auriez pu tant écrire. Vous pêchiez et avez remonté une forme inconnue. Parlez-moi de ce petit garçon, de sa vie.

- Sa vie ? M’en reste quelques souvenirs, des instantanés, des impressions, séquelles d’émotions marquantes. Mes habitudes ont peu changées, je ne vais plus à l’école mais je m’installe devant un bureau d’écolier et fais du terrassement mental.

- Nous venons du minéral, y retournons. Vous privilégiez la profondeur à la largeur.

- Je le découvre maintenant. Un clavier, un stylo sont les meilleurs outils pour ce que j’ai entrepris. Nous parlions d’enseignement, j’ai appris la dactylographie qui me permit de taper rapidement, la lenteur m’eut emprisonnée. Je devais être libre de m’exprimer sans me soucier de regarder si je frappais sur la bonne touche. J’avais tant de matière à extraire, je me retrouve devant une telle masse que je m’étonne d’en avoir tant fait.

- Pour découvrir un diamant il est nécessaire d’arracher au sol des tonnes de minerai. Comment était cet enfant avec ses copains, il ne pouvait les éviter.

- Un caméléon ayant développé la faculté de dire ce que l’on attendait plutôt que ce qu’il pensait. Un excellent moyen de s’engloutir dans la schizophrénie. Pour un tel voyage il est important de partir tôt.

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1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 07:34

Promettez... (7)

                                          08

- L'enfance était une apparence, les animaux sentent cela.

- Des animaux… Sur mes premières photos je suis entre les pattes de chiennes berger allemand. Aujourd’hui ce serait mal vu comme si le vrai danger venait des animaux. Parfois j'ai envie de me débarrasser des oripeaux de la civilisation, je regarde la lune quand elle est pleine mais jamais je ne me suis transformé. J'aimerais effacer les générations me séparant de Cro-magnon en sachant que l'époque était heureuse par l'ignorance du malheur. L'inconnu est paré de qualité que la réalité efface. Vous aimez les animaux ?

- Plus que les gens. Je l’affirme sans honte et parfois avec le désir de choquer. Je nourris des chats, je ne suis pas la seule mais c’est à moi qu’ils manifestent le plus grand attachement. Dès qu’ils perçoivent ma présence ils accourent, me font fête. Dans le regard d’un félin je sens parfois une invitation, lui se souvient de la vie qu’il eut en appartement, quand ses propriétaires le traitaient comme une peluche. Il s’enfuit et voudrait que j’en fasse autant. Je ne me vois pas dormir dans une cave, me nourrir de rats, je ne fais pas la fine gueule mais j’ai des habitudes et j’apprécie le confort.

- Eux surent se débarrasser des politesses apprises.

- Notre animalité est confinée par la société. Vous n'avez pas eu de chat, c'est l'animal associé à l'écrivain, noir pour vous.

- Vous lisez en moi. J'en eu un pendant un an et un jour, comme s'il était écrit qu'il ne pouvait être à moi, mon meilleur ami. Vous ressemblez à un chat, la forme du visage, les yeux lumineux, les crocs brillants…

- Mes moustaches vous plaisent ?

- Elles sont l’élément majeur de votre charme, elles vous aident à sortir aux heures où une enfant bien élevée dort.

- Dans une vie future j’aimerais être le chat qui ne vous quitterait jamais. J’adore leur beauté entre douceur et coups de griffes. Marcher sur le toit, voir la nuit, courir en silence, retomber sur leurs pattes. Comment aviez-vous appelé votre complice ?

- Puceron ! Et je ne sais pas pourquoi.

- Ça aurait pu être pire.

- La preuve, mon chien s’appelait chou-fleur !

- Vous aviez un don pour les noms. Celui que vous choisirez pour moi sera le bon. C’est ma façon de parler d’avenir, Le temps nous domine, le passé ne nous appartient plus, le futur est un possible incertain. Il est plaisant d’imaginer demain ainsi le bonheur paraît accessible. Reparlez-moi de Puceron, il vous manque encore ?

- Des esprits chagrins diront qu’on ne peut comparer un chat et un humain. Ils ont raison, donc je préfère les premiers !

- J’aimerais ronronner comme lui, montrez-moi l’endroit où vous l’avez rencontré. Marcher nous fera du bien. Le hasard serait grand si nous en croisions un autre, assis et nous attendant pour le protéger de la nuit, de la pluie et du froid. Vous ne le laisseriez pas dehors.

Sa patte… pardon, sa main prend la mienne, elle m’entraîne. Je me laisse faire en contenant un miaulement de satisfaction

La nuit est compacte, les façades nous observent, le monde semble mort et nous les ultimes traces d’une vie ayant compris l’inanité de ses efforts.

- La nuit est propice aux rencontres sortant de l'ordinaire.

- Jeune j'attendais de croiser une belle vampire...

- Une idée d'homme ! Prendre une vie pour prolonger la sienne.

- Une plante aussi est vivante, demandez à une carotte.

- Partiriez-vous pour le désert ?

- J’y suis déjà.

- Je ne suis pas un mirage.

- Quelle est la validité du réel ? J’ai opté pour l'imaginaire par incapacité à m'intégrer, je suis né face au vide et l'aie rempli spontanément. L'extérieur n'était pas hostile, il était absent rien ne venant de l’extérieur j'ai pris l'unique chemin restant, impossible désormais de reculer. Parfois il me sembla n'être pas vivant comme si j'étais pris dans le coma depuis mon premier cri, de refus. Tout cela ne serait qu'imaginaire. Si je suis vivant alors c’est en partie seulement, avec l'avantage de pouvoir contempler ce que nul ne put qu'entrevoir et le défaut de ne plus pouvoir appréhender la réalité.

- Vous maîtriser si bien le langage.

- Qui tient les mots tient les gens aimais-je à dire.

- Vous avez raison, sans le terme adéquat comment saurions nous ce que nous voyons, entendons, pensons ?

- J’attends celui qui verra dans mes textes plus que des taches d’encre. Nous parlions du désert, chaque mot est un grain de sable, matrice du suivant. J’aimerais aller à ma rencontre sans parasite mais je suis déjà parti, tracté par les mots, le but du voyage est savoir qui je suis au-delà de la notion d’individualité. Je me fis un univers sur mesure, diminuant les sollicitations, les perturbations, besoin de renfermement, ne pouvant échapper à mon regard j’ai fini par me voir.

- Le temps a filé, observez les fantômes autour de vous, il en est de plus denses qui vous comprendront, que vous désirerez connaître. Autrui est parfois une tornade soulevant en soi des idées inconnues. Seul nous tournons en rond, englué dans l’inutile.

- J’ai atteint les limites du monde que je générais. je cherchais en tâtonnant la douceur du capiton, le froid des murs me répondit. Je les sens prêt à exploser en dents coupantes avides de mordre, de déchirer. J’ignorais la nature de mes limites, les imaginais proches, rassurantes. Vous venez du côté de la vie que je crus impossible, agressif, violent… Il l'est mais la vie n’est pas un animal docile, sans griffe ni dent, refuser leur existence les rends plus promptes à nous faire souffrir. J’ai fait un échange. Vous avez saisi la main que je tendais par-dessus l’effroi. Je perçois encore un obstacle entre nous, un refus dissimulé, une peur souriant du tour qu’elle nous joue. Cet obstacle résiste mais se fendille là où nos esprits se rejoignent. J’ai l’impression de vous voler.

- Prenez ce dont vous avez besoin, ne laissez rien, ce serait perdu. Ensemble nous réussirons. Comme des rapides sur lesquels les autres se disloquèrent. Ainsi paient ceux qui, ne pouvant se comprendre, ne perçoivent pas le danger qu’ils affrontent. Être conscient est la clé de la victoire.

- Admettre pour l’emporter, percevoir l’inutilité d’opposer le négatif au positif car alors surviendrait l’annihilation. Ensemble ils forment un tout accessible. Je me suis enfoncé dans l’erreur longtemps, optant pour le premier, refusant son contraire. Je sais désormais qu’ils se complètent. Sans vous j’aurais continué mon errance, si je n’avais pas sauté.

- Mon effet ? Le battement d’aile d’un papillon.

- Susceptible de provoquer un ouragan.

- Mais pas une catastrophe.

- Tant d’images se suivent, désert, ouragan, rapides…

- Observée sous divers angles une idée devient compréhensible.

- Mes pensées sortent de votre bouche. A nous voir qui nous jugerait semblable ?

- Qui verrait plus loin que les apparences. Vous avez quitté votre désert si vous pensez être visible.

- Je n’ai pas vu que l’herbe remplaçait le sable.

- Le troupeau se rapproche.

- Physiquement il m’est possible de les rejoindre, mentalement non. Jadis j’imaginais le retrouver pour faire un massacre, fouine dans un poulailler quand l’odeur du sang lui monte à la tête, qu’elle ne sait plus réprimer sa sauvagerie, prenant plaisir à tuer sans autre alibi qu’une pulsion à satisfaire. J’eus ce désir, aussi par dépit, par impression d’être rejeté. Je m’éloignais lentement du sentier que trace cette harde dans le vide d’un champ illimité. J’aurais pu rejoindre les prédateurs, mais ils font partie de la masse. J’ai traversé leurs rangs pensant m’y intégrer avant d’admettre que je devais aller vers moi, pas vers une satisfaction temporaire et trompeuse.

- De votre position vous pouvez encore agir.

- Sur un fond clair-obscur, être une silhouette prometteuse. La haine me parviendra de ceux qui nient l’existence d’une autre voie quand la majorité bovine mastique ses neuroleptiques. Quelques-uns, surpris, trouveront en eux la force de franchir la barrière d’angoisse, les bergers sociaux et mythologiques n’y pourront rien.

- Vous atteindront-ils tous ?

- Beaucoup s’épuiseront ou tomberont dans des pièges que je ne vois pas, les comblant pour que les moins pressés, passant par-dessus, poursuivent leur chemin.

- Jusqu’à vous ?

- Chacun doit progresser vers soi, pas vers une icône à laquelle il veut ressembler alors que c’est la pire prison possible, celle ou attend, souriante, confiante, la sauvagerie. Qu’ils se sentent vivant, l’osent, là est mon rôle.

- Ces mots vous surprennent ?

- Oui, dialoguer suscite de nouvelles idées.

- Elles révèlent votre pensée, disent ce que vous refusiez, ce que la lucidité veut amener en pleine lumière. Ces concepts attendaient l’opportunité de jaillir des profondeurs. Elles l’ont fait lentement.

- Vaisseaux fantômes de l'âme attendant une tempête mentale les ramène à la surface en espérant qu'un esprit fut assez sensible pour monter à son bord, le visiter, et en revenir... Là est le plus difficile. Tant d'esprit embarquèrent qui furent entraînés dans les abysses. J'imagine la panique devant l'émergence de telles pensées gigantesques, la réaction de se crever les yeux pour survivre, de se jeter dans l'obscurité de croyances vaines mais rassurantes. Comment ne pas céder à l'effroi ou à la folie et pourquoi moi ai-je survécu, sinon parce que je m'y suis retrouvé dès ma naissance, dès que je pus penser et que cet univers-là est devenu mien, est devenu moi. Je n'ai pas eu à monter à bord et mes textes tentèrent de m'ouvrir les yeux sur ma situation. Maintenant je sais que je ne peux plus en descendre seulement essayer de survivre en me soulageant de pensées que j'envoie par dessus la rambarde. Mais je suis bien ici, face à la nature déchaînée, à la Création en pleine action, j’allais dire : en pleine crise. Une Création digne de ce nom ne peut survenir dans le calme. Le désert exprimait mon désir d'oublier ma situation, mais je peux la fuir pas la modifier. Je suis face au chaos d'idées s'entrechoquant quand remontent de l’Origine les secrets qui nous obsèdent. Mais je ne peux faire que regarder, je dois visiter les cales, parcourir les ponts, descendre dans des profondeurs où m'attendent mes pires désirs. Je l'ai déjà fait, les ai affrontés et s'ils faillirent me submerger j'eus la force de les éloigner. Comment, je ne sais pas, pourquoi, je l'ignore, est-ce la seule logique des grands nombres qui fait qu'après tant d'essais infructueux un devait réussir et ce dernier s'interroger. Évidemment si j'avais échoué je n'aurais pas de question à me poser ! J'ai approché les esprits de mes prédécesseurs, appris de leurs efforts, réussites et échecs. Je voudrais être le seul, je crains de n'être que le premier.

- Vous avez plongé au cœur de l’âme et découvert des merveilles terrifiantes. La peur qu’elles suscitent est un filtre, elles montrent les dents mais pour sourire, seul le débile s’effraie. Votre âme s’est trempée dans l’océan de visions infernales, d'émotions destructrices, dans le vent de révélations que vous seul pouviez supporter. J’entends résonner le NON que vous avez hurlé, intérieurement, au moment de disparaître. Il m’incita à venir alors que je voulais le murmurer me demandant si c’était possible. Je devine l’incrédulité d’un témoin de notre rencontre. Comment saisirait-il le sens de nos paroles ? Que la foule reste sur les canots de la normalité. Ce que nous cherchons est à nous puisque c’EST nous ! La civilisation n'est-elle pas l'association d'un équipage d’illusions et de passagers hallucinés ? Contemplant le vide vous avez appris à regarder plus loin, en acceptant les ténèbres vous connaissez la violence de la vraie lumière. Pas l’artificielle qui domine le monde, l’intérieure qui consumera ceux qui refusent de l’intégrer. La comparaison est belle ; l’image d’un vaisseau intervenant dans le réel à la faveur de tempêtes est riche d’enseignements.

- Elle veut dire que lors d’orages mentaux violents peut remonter un savoir inaccessible en dehors. Parfois ressentir sur quelle mer nous voguons amène à redouter de l’observer. Les pensées grouillent derrière nos habitudes, à nous de les prendre pour une pêche qui serait, elle, miraculeuse. Bien sûr elles ont pour premier effet de nous montrer ce que nous sommes. Je crus souvent être fou de sentir que je pouvais le devenir, au centre d’un maelström psychique disloquant les fondements même de mon être, l’ouvrant pour que par ces lézardes mes yeux puissent voir. Emporté, soumis à des forces que je sais endurer, pas contrôler. Je vois les mains s’agrippant au bastingage, s’efforçant de s’y maintenir pour monter, je devine les efforts, j’entends les hurlements de terreur quand le vent s’accroît, que les doigts glissent, que ne subsiste en canot de sauvetage que le fanatisme absolu, l’intégrisme total, la minéralisation compactant l’esprit pour lui permettre de paraître survivre alors qu’il se damne, poussé vers la sortie par une vie s’intéressant à ceux qui servent ses desseins, prête à réemployer les autres à sa convenance. Folie est le navire le plus solide, celui conduisant le plus loin, l’étreignant pour lui faire perdre l’idée d’une destination possible. Tant de prédateurs autour de nous, squales cérébraux dont les morsures m’interdirent de m’endormir. Je fus seul à bord de ce galion, cherchant une présence introuvable avant que le calme ne le lui permette de monter à bord. Personne ne sut se faire accepter de cette nef. Probablement crurent-ils avoir atteint le but ultime, heureux de céder à une mort paraissant amicale. J’essaie de comprendre, de traduire ce que je ressens. Ma chance fut de savoir les expulser avant qu’elles me noient.

- Ce navire est à quai, couleur de nuit pour être imperceptible aux yeux éteints, il vous conduira vers votre destin.

- Je n’ai pas atteint la limite de mes capacités, il m’en reste à employer. Je suis là pour cela.

- Je vous préfère dominant les concepts en leur laissant loisir de vous guider. Vos pages furent autant de pas dans la bonne direction. Vous avez piétiné sans vous arrêter. Vous attendiez d’atteindre les profondeurs où vous attendait cette embarcation. Le fond est le meilleur endroit pour monter à bord, vouloir le faire en surface, en pleine lucidité est impossible. Vous tenez la barre, laissant vos pensées vous mener où elles savent. Vous ne vous êtes pas opposé à une puissance intérieure et supérieure quand d’autres, feignant de la comprendre, l’adorèrent pour se briser sur des récifs qui n’oublient personne. Vous êtes à votre recherche. Cette embarcation est le moyen d’être vous. Une autre mer est accessible, ses merveilles vous attendent. Le pont craque, les voiles se tendent à se déchirer, par la grâce de votre esprit vous avancez. Porté par la vie tout est simple.

- Dangereusement simple, terriblement attirant.

- Vous aimez ça.

- JE SUIS ÇA !


Ça ! Le mot me reste alors qu’elle s’éloigne avant le retour du jour. Le temps nous oublie moins que nous le voudrions.

Ça ! Pour me désigner, mais suis-je cette image à laquelle je voulus m’identifier ? L’avenir m’en dira davantage.

 

Aucun chat ne vint à notre rencontre, quelques voitures passèrent. Sa main se raidit, elle recula sous le couvert des arbres, trop de monde, de regards, elle n’irait pas plus loin.

Je l’ai regardé s’éloigner, le moment n’était pas venu de lui demander d’où elle vient, qui elle est, les nuits nous rapprochent. Serait-elle cette vampire à laquelle je fis allusion se nourrissant non de sang mais d’émotions, sortant la nuit car ne supportant d’être vue. Ombre elle s’est fondue dans l’obscurité, aspirée par la nuit. Je suis resté seul, un goût de rêve dans la bouche, face à l’école où j’allais enfant. Du moins l’endroit où elle se trouvait ! Traces effacées, un jour il ne subsistera aucun endroit de mon enfance. Le temps ne laisse rien derrière lui, rien.

J’ai une lettre à lire !

Promettez... (9)

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27 novembre 2008 4 27 /11 /novembre /2008 07:56

 

Promettez... (6)


                                           07

 

- Je représente la première, un grand rôle.

- L'indication que ma route ne pouvait se perdre ainsi. L'auto dénigrement n'est qu'une forme d'auto justification, de lâcheté. Un filet de peur me retenait, quelques lambeaux encore adhèrent à ma mémoire, ce serait un jeu de les éliminer, un je… C’est moi qui serais u.

- Savoir dire est un grand pouvoir !

- Trop ! Je me suis laissé entraîné.

- Toujours avec humour.

- Le moyen de rester à distance de mes paroles. Ainsi tout garde sa forme. Un sourire, une moquerie, prendre le temps de la réflexion sans précipitation. A condition de ne pas se figer dans une attitude devenant une prison pire que celle que je voulais fuir. Longtemps je fis ainsi, les histoires coulaient de moi, situations violentes mais un calembour par paragraphe ; je ne m’arrêtais que sur eux, pas sur le sens de ce que je rédigeais. Écrire pour m’éviter. Aujourd’hui en serais-je capable ? J’ai perdu cette facilité, ai-je gagné quelque chose en retour ? Ça…

- Vous cherchez à vous mirer dans une eau pure, limpidité si parfaite qu’elle renverrait votre image sans la déformer, en l’inversant.

- Cette comparaison me rappelle un roman, Frankenstein, quand la créature, après avoir pris la fuite se retrouve dans une forêt, poussée par la soif elle s’approche de l’eau, boit et cesse son geste en voyant dans l’eau une face repoussante, la sienne.

- Est-ce ainsi que vous vous voyez ?

- Je connais la source de mon dégoût, restes de normalité dont je me débarrasse à chaque idée qui passe. La monstruosité n’est pas laide, parfois parée de beauté elle cache ses crocs et sa nocivité derrière un demi-sourire.

- Cette créature était faite de morceaux de cadavres animés par l’électricité. S’il n’y avait pas eu changement de cerveau elle aurait eu un autre comportement.

- Une histoire que je pourrais écrire ! Doté du cerveau prévu qu’aurait-il ressenti ? Ce pourrait être moi histoire de me rapprocher de quelqu’un. Nous sommes tous un puzzle de cadavres. Par l’hérédité, nous trônons au sommet d’une pyramide de charognes en attendant d’aller la rejoindre. La vie n’est que cela.

- C’est la part vivante de chacun qui survit à travers nous, pas la morte. Penchez-vous sur l’eau, vous verrez peut-être un monstre littéraire mais d’abord une créature animée par une somme de souvenirs vivants. Vous percevant difforme je me serais éloignée, j’aurais craint de tomber dans un piège. Combien de fois m’a-t-on dit de me méfier des inconnus ! J’ai pris le risque sans y penser, moi aussi je suis mon instinct. Pour un autre il m’aurait fait m’éloigner, le laissant sauter, pensant que c’était sa responsabilité. Vous cherchiez votre chemin. J’ai entendu votre appel, poser ma main sur votre bras était tout ce que je pouvais faire. J’aurais… Si vous aviez sauté malgré tout peut-être me serais-je accrochée pour être entraînée.

- J’oscillais, vous avez rétabli l’équilibre. Je suis la grande personne et pourtant j’ai plus de questions que de réponses. Est-ce la peur de gravir l’escalier… Tant de l’enfance me retient malgré les souffrances de cette époque, d’autant plus violentes que je ne les compris pas. Une vasque de larmes, quel meilleur miroir espérer ? Par lui je ne vois rien de gracieux ni de tendre. Je n’ai pas envie de ne retrouver que les bons moments comme tant de vieilles personnes s’évertuent à le faire. Le temps fait le tri, surnageront les plus importants. Chez moi je distingue une face lisse derrière laquelle s’agitent de nombreuses formes obscures. Votre enfance n’est pas ainsi.

- Mon enfance est un mirage. Comment comparer ? Trop d’émotions pour que je comprenne ce que j’ai vécu.

- Il n’est jamais trop tôt.

- J’aimerais attendre d’être vieille pour cela. Ce que je vois de mon passé… Des images d'adultes, ils m’observent, voyant une enfant, pas une personne.

- Voir chez les autres ce que nous ne sommes plus.

- Cette nuit il me fallait être là, l’obscurité nous rapproche en éloignant les autres. Peu importe les mauvaises rencontres.

- L’enfance n’est plus sacrée, elle est idolâtrée, c’est le contraire. Mise sur un piédestal, comme une cible pour les détraqués voyant en elle l’incarnation de la société, cherchant à lui nuire pour se venger de ce qu’ils sont.

-Vous aimez l’enfance, son image ?

- Celle que j'aimais était sans visage, pour changer la mienne, pour rester petit sur le papier. Je voulais régresser, m’amusant à bêtifier, me le reprochant, luttant contre un désir d’ensablement. Je suis aspiré par la vase du passé. M’en arracher est un combat qui dure encore. L’enfant en moi voulait s’imposer, l’adulte en vous essaie de surgir, nos dissemblances font notre complémentarité. Nous cherchions le moyen de dépasser ce que nous sommes, de surmonter nos tentations. Puisant en l'autre la force qui nous manque nous y parviendrons. Chacun engagé sur un pont sans accepter de le traverser.

- Nous sommes de l’autre côté de ce pont physique, l’avons nous franchi ?

- L’évidence nous surprendra. Vous êtes fatiguée ?

- Non, non, seriez-vous las de moi ?

- J’essaie de voir la réalité, une enfant ne peut passer la nuit dehors, sur un banc à discuter avec une personne qu’elle vient de rencontrer dans des circonstances aussi curieuses. Le plaisir que je prends à votre présence ne m’autorise pas à vous l’imposer.

- Ma santé ne risque rien, la nuit est une amie, je ne redoute pas le froid.

- Vos mains sont glacées.

- Les vôtres aussi

- Problème de circulation.

- Mais vous avez raison. Nous avons besoin de repos, de nous retrouver face à nous-même pour comprendre ce que nous vivons, pour nous préparer à ce que nous vivrons bientôt. Ne dîtes rien, laissez moi partir, demain, même heure, même endroit, nous nous retrouverons. Nous avons tant à nous dire, à découvrir de l’autre et de soi. Demain, deux mains…

* *

Elle s’éloigne comme un fantôme laissant en moi une brèche par laquelle pourraient remonter des formes que je ne veux pas encore distinguer. Cortège de spectres attendant un rendez-vous inévitable, fixé par...

Seul comme après un rêve, à douter de ce que je viens de vivre. Ce n’était pas une illusion. Dans mes bras, ses mains dans les miennes, je me suis aperçu dans ses yeux.

La suivre, savoir d’où elle vient, et déjà mon imagination malsaine me fait la voir sortir d’un cimetière, convoquée par de mystérieuses puissances pour venir à ma rencontre, porteuse d’un secret qu’elle doit me confier, qui éclairerait ma vie d’une lumière que rien n’estomperait. Je suis bien dans les ténèbres, je m’y suis fait. Je rêve d’une aube à venir, d’un jour nouveau m’offrant un monde qui serait mien.

Je rêve !

Sourire avec elle, briser ce masque impassible collé sur mon âme. Je crains ce dont je vais me découvrir capable.

D’émotion ?

Marcher, errer, retrouver mon pitoyable logis, sentir son poids comme s’il était vivant, empli d’une masse de non-dits gluants, décomposés par le temps et le silence.

Jeter sur le papier ce que je viens de vivre, être sûr de n’avoir pas déliré. Dans l’encre noire se tient une vie pleine de promesses et de menaces. Pour moi c’est pareil.

Un éclat dans le regard, savoir qu’en l’autre il existe aussi. Humidité inhabituelle, elle n’est plus là pourtant je sens sa présence, ce qu’elle éveilla en moi qui attendait, espérait, qui fait ses premiers pas, chancelants, sachant vers qui aller.

Où est passé le saurien du passé que je voyais comme un semblable, une projection d’une part de moi ? L’enfance peut maîtriser l’animalité, jouer avec elle un moment, si cette relation dure elle coure le risque de s’habituer, trouvant en cette situation un charme l’emprisonnant. Mais l’animal se révolte. Je vois la scène, par les mots la décris. Il sent sa cavalière, réalise un sentiment trop différent pour qu’il l’accepte encore. Sa force est si grande qu’il peut se révolter contre ce qu’il éprouve.

L’enfant joue avec la bête, si cela dure les rôles s’inversent.

Les mots coulant hors de moi ils disent, ce que je pense, ce que je suis incapable de comprendre quand ils ne sont pas extériorisés. Les exprimer me permet de les structurer.

Curieux, je pensais émotion et la prédation s’impose. La seconde peut-elle effacer la première, y trouver refuge pour se repaître de rêves insanes ? Sont-elles aussi opposées que j’allais l’écrire ? Retenir mes mains me donne le temps du doute. Je les vois, face à face, se regardant, se découvrant. L’agressivité pour première réaction mais en se contenant chacune trouve en l’autre des parts d’elle-même comme seules deux sœurs en découvrent.

Combien de masques ai-je, quand le dernier sera arraché… Mais non, c’est déjà fait ! Face à moi-même j’ai du mal à me reconnaître. Je voulais la violence pour me défendre du sentiment et voilà que je ne sais plus le faire. J’hésite, tâtonne, je fais mes premiers pas, acceptant enfin les battements de mon cœur.

Je ne suis pas un loup ni un reptile animé de sa seule soif de vivre, pas davantage une créature composée de cadavres, un puzzle mal terminé dont la pièce la plus importante manquerait. J’ignore qui je suis mais sais ce que je ne suis plus. C’est important !

Lacérer l’émotion, m’amuser comme avec une poupée que je démembrerais avant de la rejeter dans un coin. Le faire avec une allégorie est possible, tentant, avec elle… Je ne sais plus y penser. J’oublie ma sauvagerie, ma rage.

Pour l’instant c’est réciproque. J’ai le temps de les domestiquer pour les utiliser. Que ce ne soit plus l’inverse ! L’animalité voulait me protéger, à moi de faire que cette protection ne devienne pas une prison.

Ce n’est pas ma peur que j’ai balancée dans la rivière, c’est quelque chose de fondamentalement mauvais. J’ai l’impression d’avoir passé un pacte avec Satan et réussi au dernier moment à le rompre. C’est une image ! Sur le pont ne m’attendait pas une créature velue avec des sabots mais presque. J’ai dansé avec le monstre pour qu’il me défende, j’ai chevauché son dos et reculé comme il se retournait, ses mâchoires claquèrent arrachant des lambeaux de peau sans que ses crocs me retiennent. Les cicatrices resteront, comme une victoire, la preuve que le combat fut utile.

Une image, vraiment ?

Murs muets, mon ombre ne bouge plus sans moi, elle ne parle pas en me tendant les bras comme elle pouvait le faire. Abaissant ma volonté j’y aurais cru… Entrant dans la paroi je n’y aurais pas trouvé d’abri. La bête seule pouvait lutter contre ce désir pour échapper à la meute des terreurs et des angoisses qui m’attaquaient, elle eut la force de les combattre, ainsi occupée, épuisée, je pus échapper au piège.

Puisque j’apprécie d’user d’analogie avec des séquences de dessins animés ou de films : quand le héros, dos à l’abîme voit arriver le fauve et fait un bond de côté. Conscient j’aurais été incapable d’agir ainsi, malgré moi cela a marché ! Quand elle mit la main sur mon bras mon mouvement précipita le tueur dans l’eau. Un jour, échoués sur la grève, je trouverai ses restes, récupérerai un trophée, verrai son vrai visage, découvrant celui que je crus mien pendant si longtemps.

Je dois être vivant sinon comment pleurerais-je ?


Hantée de routines la journée est passée si vite qu’il n’en reste rien. Je suis en avance, l’attente est agréable, la crainte qu’elle ne vienne pas un plaisir supplémentaire. Souvenir d’hier, impression d’un temps écoulé comme s’il n’avait pas existé.. L’émotion est là, non plus hostile, non plus ce terrain fangeux dans lequel je craignais de m’embourber pour rester prisonnier, immobile, soumis aux tentations auxquelles je ne saurais plus échapper.

Je vivais dans mon désert, m’étonnant des mirages, ces sites merveilleux que les mots dessinent mais seulement accessible par qui se noie définitivement.

Une nouvelle encre coule de mes yeux et j’hésite à l’utiliser. Elle formerait de jolies phrases pourtant. Je suis si habitué à me repaître d’images atroces, que ce qui vient semble maléfique, penser le contraire me déstabilise.

Immobile trop longtemps, je ne sais plus marcher.

L’eau noire est un ailleurs en lequel je ne crois plus.

Un pas léger comme un souffle, sa main se glisse dans la mienne. Comment figer le temps ?

Mauvaise solution. Pourquoi ai-je envie de me perdre ?

Quel adversaire/partenaire dois-je redouter ?

Qu’une bulle se forme autour de nous et l’Enfer s’y installerait. La valeur de l’instant est dans sa fragilité, dans l’évidence de sa fin. A moi de l’accepter pour en goûter la saveur, en apprécier chaque seconde. Je me souviens de la scène finale d’un vieux film, le diable pétrifie deux amants s’embrassant. Le film souligne qu’ainsi il perd, mais non, au bout de peu de temps il sera gagnant, ils regretteront une situation sur laquelle ils ne pourront plus agir.

Rêve minéral, inaccessible pour l’instant mais qui sait de quoi la technologie sera capable bientôt. Quoi de plus terrifiant que la certitude du lendemain ?

Son contraire ?

Je me retourne, une curieuse chaleur m’envahit quand elle sourit. Me vient un aveu que jamais mes lèvres ne murmurèrent.

Sa main clôt mes lèvres, elle secoue la tête. Ses yeux dévorent le cocon m’enfermant. Nos ombres forment une créature étrange. Deux âmes se nourrissant mutuellement.

Je ne savais pas à quel point j’avais faim.


- A quoi pensez-vous ?

- Au temps s’écoulant, nous savons arrêter les fleuves, les utiliser comme esclaves mais lui reste indomptable parce que nous ne le comprenons pas. Les définitions abondent, le cernant plus ou moins, mais qui pourrait s’en approcher au point de le ressentir. Un jour, qui sait… Je pensais aux souhaits que l’on fait les sachant irréalisables, à notre réaction dans le cas contraire. Un rêve est beau par notre incapacité à l’incarner, attirant notre espérance, suscitant notre désir et motivant notre imagination.

- Penser ainsi est facile, contempler un désir en l’extériorisant afin de perdre l’envie de l’incarner. Matière informe il reste à la disposition de notre curiosité qui le modèle et remodèle sans cesse.

- Dur d’ouvrir les yeux, de déchirer symboliquement l’instant, d’arracher le masque.

- Un mot que vous aimez.

- J’en ai tant porté, hier le dernier est tombé alors que je me penchais sur la nuit, il m’a glissé de l’âme sans que j’aie le réflexe de le retenir.

- Est-ce la vérité que vous voudriez arracher ?

- Je me suis cru déguisé, mais non, je veux découvrir la face de la création.

- Le temps serait ce masque ?

- Qui sait ! Je voudrais être hors de ce courant. Nous ne sommes pas dans un champ regardant passer les trains, considérant le mouvement pour ressentir les heures. J’ai vu passer tant de feuilles, passagers d’encre dont beaucoup me tirèrent la langue. Le convoi filait sans moi. Je ne sais s'il existe, si, dans un virage alors qu’il ralentirait, il me serait possible de le quitter.

- Sauter dans l’inconnu ne vous ferait pas peur ?

- Me précipiter dans le connu m’effraie. J’ai écris une histoire commençant dans un train, une réincarnation compliquée. Les 999 premières pages étaient gorgées de massacres, je bâclai la fin par lassitude. La séquence dans l’hospice promettait pourtant beaucoup. Un train autorise… Une pensée… Pour sauter de ce convoi devrais-je atteindre la motrice ? Le meilleur endroit pour trouver une porte. Remonter les compartiments, apprendre de chacun, faire des rencontres, accroître mes connaissances en me délestant du superflu, arriver à la locomotive, la chaudière, regarder les flammes, retenir un cri de constater le combustible. Vieille idée d’un chemin intérieur, l’envie d’arriver quelque part, l’idée, qu’il existe un endroit d’où il est possible de regarder la réalité autour de soi.

- Vous en êtes proche, un pas suffit. Pénible mais faisable par le pouvoir de la volonté.

- Je me suis tant dit que je ne savais pas vouloir !

- Trop souvent pour que ce soit vrai. Difficile d’avancer quand l’envier de reculer est omniprésente, seul celui qui ose y parvient ! La peur vous a quittée, votre vielle amie ne vous effraie plus. Vous avez arraché ses déguisements trop laids pour être vrais, vu son visage à demi décomposé, vu les larmes de pus coulant de ses orbites, vous l’avez prise dans vos bras, espérant le dégoût l’indifférence vous envahit alors. Elle ne fut pas la plus forte, elle ne le sera jamais. Trop froide pour être vraie.

- La page parfaite serait intégralement noire, ce serait une délivrance de la rédiger.

- La porte noire… Ne cherchez pas la perfection, sinon la vôtre, l’expression la plus ressemblante de celui que vous êtes vraiment. Vous la reconnaîtrez en vous en rapprochant, sentant un écho de plus en plus harmonieux entre vos pensées et leur expression. L’évidence vous stupéfiera de simplicité, vous douterez que ce puisse être aussi simple. L’héritage culturel complique tout et fait que nous n’osons pas savoir. Je comprends votre scepticisme. Par abus d’imaginaire vous avez esthétisé le but à atteindre, comme certains, sans parler de ceux qui l’idéalisent. Vous avez le pouvoir de regarder au travers du maquillage, d’apercevoir l’aspect décharné de la vérité nue dont tant adorent le costume, le rite, le rien !

- Vous verbalisez mes pensées, termes étranges, pleins d’aspérités tranchantes.

- C’est vrai, d’où le plaisir. Les mots qui mordent sont vivants, les autres sont les couleurs mortes d’une palette tentant vainement d’orner le néant.

- Je ne veux plus reculer, notre rencontre certifie que je suis sur le bon chemin, le vide seul aurait uni nos refus. Il est préférable que ce soit la vie qui nous rapproche. Comment dire cela à une enfant ?

- L’enfance est apparence, l’important est dans l’expérience, le vécu comme on dit maintenant. Je peux penser avec nostalgie à l’époque où je jouai dans la cour de l’école, c’était plaisant mais ma route s’est éloignée brusquement. Je me suis retournée, mes camarades, regardaient ailleurs, ils sentaient que nos voies prenaient des orientations incompatibles. Je me souviens de leurs yeux, mi-apitoyés, mi-contents, lâches et voraces à la fois. Le froid m’envahit plus tôt qu’il aurait dû, ils le perçurent et furent terrorisés. Je ne leur en veux pas, ils suivirent leur instinct. La vie était pour eux ce qu’elle ne serait plus pour moi. J’ai eu des regrets, des moments ou l’effroi fut près de me submerger, je dus sembler sereine, acceptant les faits avec philosophie. C’est la moins mauvaise façon de les prendre. J’ai baigné si longtemps dans la souffrance qu’elle semblait appartenir à l’air. Maintenant elle s’est estompée, je ne sais plus la ressentir comme avant, un cal mental m’aide à endurer le temps qui passe, je sais voir ma chance. Moi aussi je porte un masque, sauf devant vous. Il évolua au fil des désirs se posant sur moi, j’ai suivi ma voie, être et paraître simultanément.

- Je suis ainsi, adapté sans être perdu.

- Devenir ce que l’on est suppose de l’accepter. Que de forces espèrent être employées, que de pensées attendent de se former dans l’univers foisonnant de notre imaginaire. Nous trahir serait nous contenter de ce que l’on nous appris à croire être. Là est l’effet nocif, pour nous, des contraintes socioculturelles. Vous êtes sorti de votre berceau, cette cage dont chaque barreau est une angoisse, dont chaque ombre est une terreur. La porte était grande ouverte mais vos yeux eurent du mal à l’accepter. Un oiseau hésite quand il approche du vide avant de s’élancer. Il ne doute pas de ses moyens, de ses ailes, il ne peut conceptualiser la chute et l’erreur, mais en son cerveau se produisent de nouvelles interactions qu’il ressent. Nous sommes craintifs face à ce que nous sommes nés pour réaliser, mais capable de le comprendre et de nous enfermer devant ce qui est une émotion nouvelle plus qu’une terreur justifiée. Vous avez vécu dans une unique pièce alors que beaucoup sont disponibles. Vous les connaissez, vous avez approché tant de portes, collant l’oreille contre le battant, glissant un œil vers la serrure, vous devinez, anticipez.

- Vous en savez plus que moi.

- Nos routes se ressemblent mais la mienne est plus courte. Je dus aller… Non, ne me demandez rien ! Je dus aller plus vite, les circonstances et ma faculté à les accepter décidèrent pour moi. Faculté naturelle, comme un oiseau sait se servir de ses ailes sans apprendre, en regardant, en écoutant sa nature. Là est notre point commun le plus fort, le lien le plus étroit. Allant trop vite je ne peux aller aussi loin que vous qui avez le temps et l’utilisez comme il faut. La société voulut bander nos yeux, brider nos esprits mais ils découvrirent le moyen de voir malgré cela. Tous, ou presque, disposent de ces facultés, l’obligation manque, la facilité anesthésie. Il est préférable de grandir à l’écart. La normalité est un carcan, nous nous sommes redressés avant qu’il soit cadenassé et sommes surpris de penser par nous-même. Nous sommes peu dans ce cas. Mieux vaux une véritable nuit à une fausse lumière. L’obscurité nous protège, le froid est amical, incitant les importuns à rester chez eux. Seuls au monde, ensemble, et non plus chacun dans sa prison. Nous ne partageons pas la même mais voyons que les murs sont illusions, il nous est permis de les traverser. L’infini devient accessible.

- Joli mot ! Prometteur et menaçant à la fois, l’un accompagne l’autre. L’infini, l’avenir, le presque présent, une pensée nous en sépare, mur ténu, facile à déchirer.

- Il est aisé d’avancer les yeux ouverts, la route est là, vous avez les moyens de la prendre, facile, accepter sans vouloir. C’est déjà le cas. Une simple crainte à surmonter. Attendez-vous qu’on vous prenne par la main ?

- Non, vous avez réussi à me retenir.

- D’autres signes viendront quand vous les accepterez, un pas vous ouvrira de nouvelles perspectives. Vous pensez à quelque chose ?

- La lettre d’un éditeur, un refus de plus.

- L’élément déclencheur. La vie vous fait signe, par crainte de changer vous vouliez disparaître. Un signe, une menace, par réflexe vous avez dit non, tellement habitué à votre sort que vous pensez le changement néfaste. Sans temps pour vous lire, la plupart des éditeurs ont buté sur votre style. Je vous devine compliqué. Il faut du travail, ils cherchent des textes formatés. Celui-ci prit son temps.

- Six mois, au moins, je l’avais oublié.

- Vous chargiez vos envois de refus, illisible mais perceptible. Quelqu’un a pris le temps de pénétrer l’aridité de votre œuvre, y découvrant une vie grouillante par rapport à tant d’ouvrages existants. Quand vous rentrerez vous lirez cette lettre, on vous demandera d'appeler un numéro, vous serez calme au moment de le faire. Je sais combien vous reconnaîtront en vous découvrant. Cette lettre est en souffrance dans votre boîte depuis plusieurs jours, l’éditeur est surpris de votre silence, je suis sûre que vous n’avez pas le téléphone, personne ne peut vous joindre rapidement. S’il le pouvait il viendrait vous voir, il apprécierait votre décor, trouverait qu’il vous ressemble, spartiate, débarrassé des vestiges du passé.

- Nécessité alimentaire, je voulais me purger, me nettoyer de ces restes d’autres vies.

- Vous ne pouvez vous vendre ainsi. Ce que vous êtes vient du passé, d’ancêtres qui vous léguèrent chacun un petit quelque chose, l’ensemble de ces rivières constitue le fleuve impétueux que vous êtes.»

- L’image est injustifiée mais charmante.

- Ne perdez plus de temps, vous avez tant à dire.

- Vous le verrez.

- Je le vois déjà, le destin vous attend.

- Nous pourrions nous rencontrer le jour.

- Non… Nous avons le temps de parlez de moi, je préfère vous écouter.

- J’ai l’impression que vous êtes une arme.

- L’arme de la vie intervenant au bon moment.

- On peut dire ça.

- La méfiance ne vous quitte pas ?

- Je la tiens en laisse, pour éviter l’inverse.

- En laisse, justement, changeons de sujet, n’avez-vous jamais eu d’animaux ?

- Bien sûr, que pourrais-je en dire ?

- Eux le pourraient, ils furent compagnons de vos jeux, de votre enfance.

- Mon enfance…

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24 novembre 2008 1 24 /11 /novembre /2008 08:15

Promettez... (5)

                                            06

La gueule du néant s’ouvrait, quelques secondes et l’apaisement. Quoi qu’il y ait après j’étais prêt à prendre le risque… Il n’est pas trop tard, refuser cette sensation, glisser doucement… Non, je ne sais plus croire qu’il s’agisse d’une illusion créée par lâcheté. Ironie de la vie alors que je m’apprêtais à lui faire un bras d’honneur. Elle attendit la dernière seconde pour me dire vivant pour un d’autre.

Je recule, mes pieds retrouvent le tablier, le goudron, ventre contre la rambarde de fer, le cœur fou. Tant d’idées en moi, d’impressions opposées. Me retourner, découvrir que je suis seul, entendre un rire, tendre les mains et atteindre à travers l’illusion la réalité de murs capitonnés. Loin d’être un avenir la démence serait donc un présent ? Mais alors je n’aurais pu tomber, il n’y avait pas de rivière, j’étais là préparant un cri qui ne finirait jamais.

Est-ce la chance dont j’entends décroître les pas ? La main est toujours là, pression rassurante m’incitant à me retourner, à vaincre mon désir de fuite.

Envoyée par la famille Adams ?

Qu’ai-je oublié alors que l’impossible m’ouvrant les bras je pouvais assumer mon choix ?

Cent voix se mêlent sans qu’une soit distincte. Échos d’ambitions mort-nées, d’aspirations demeurées fantômes, d’espoirs engloutis dans la médiocrité. Ce n’est pas le froid qui me fait trembler, ni la peur, c’est pire !

A les regarder sereinement les récifs ne sont que des cailloux émergeant d’une eau sombre, nimbés d’écume pale, gencive liquide dont les crocs broient le vide. Une rivière banale qui m’aurait pourtant reçu, se faisant la confidente de mes ultimes craintes, de mes derniers espoirs. A moins que ce n’eut été les premiers.

Regarder, oser ! Pourquoi ce silence, des paroles me rassureraient. Sauver une vie est une responsabilité. Terme inadéquat, elle n’est que prolongée. La fin ne change pas, la date est reportée. La médecine ne permet pas encore de vaincre la mort, mais la science vaincra. Vaincra…

Un effort, un quart de tour…

Je reste coi. Rêve, folie s’amusant de mes pensées, piochant au cœur de l'intime comment m’atteindre ?

Une enfant !

Impossible! Pas une enfant, pas ce regard posé sur moi, vivant, inquiet ! Même un personnage ne pourrait l’exprimerait avec tant de sincérité, la réalité l'interdit.

Chaos psychique, de multiples perceptions attendaient cet instant pour se heurter, chacune trop faible pour m’atteindre ; réunies, assez actives pour me bouleverser. Tant de petites voix s’unissent, chaque cellule murmurant. La vie n’est pas une illusion, il est permis de passer au travers du piège, elle l’attend.

Son sourire, son regard plein d’étoiles, quel talent faudrait-il pour en donner par les mots une vague idée ?

Je me disais pantin, je découvre les fils psychologiques se tendant, sans eux je serais un rocher heureux de ne pas exister, sans question ni devenir.

Un rêve ne peut s’incarner, j’aimerais le croire mais quelle puissance peut-elle réaliser ce…

Miracle ?

Expliquer, comprendre, réduire en quelques définitions ce que je ressens, ce que je vis, summum de l’imbécillité, seule importe l’évidence de l’instant.

Par les miens ses yeux plongent en moi, parcourent mes secrets, n’oublient rien des désirs que je n’oserais pas m’avouer. Aucun tient devant elle, aucun.

Le vent fait danser sa chevelure, le froid ne paraît pas l’atteindre. Elle est si jeune mais son regard indique une maturité fruit d’expériences, une acuité douloureuse.

Qui disait que j’étais trop lucide ? Regard d’un ciel bien sombre en comparaison de celui que je contemple.

Silence rime avec absence, pas cette fois. Trop de présences, si fortes que le temps se contracte autour de nous et étouffe ce qui distrairait la force nous reliant. Tant d’angoisses accumulées depuis si longtemps, barrage contenant une émotion qui maintenant s’impose, explose, se répand comme un bain de napalm. Je me sens brûler, son sourire est la force qui me transperce.

Deux êtres se font face sans que l’un soit, ou cherche à être, le reflet de l’autre. Pourtant nous sommes semblables, évidence sans question à poser pour le confirmer.

Sa main se retire… Un moment je crains qu’un voile noir s’abatte, que je réalise avoir sauté, imaginant la suite pour nier ma situation et la mort s’approchant. Non, elle reste là, souriante, lisant en moi, ainsi ai-je l'impression que si elle me voit c'est que j'existe.

Elle n'est pas un mirage, pas davantage un cauchemar qui va se dissiper pour révéler une pièce sombre et silencieuse et cependant je suis terrifié.

- Il ne fallait pas !

Elle a raison, j’en avais désespérément envie pourtant. Sans ce désir nous ne nous serions jamais rencontré. Je ne suis pas venu pour rien sur ce pont. Le vent a emporté mes terreurs enfantines au moment où je ne l'attendais plus.

Elle plisse les yeux, incline la tête, elle attend que je parle. Jadis j'étais disert maintenant les mots glissent entre mes pensées sans que je sache en saisir un. Ai-je tant de regrets que je sois paralysé à ce point, ou est-ce l’inverse ?

Envie d’être un enfant, ne plus vouloir ; qu’elle prenne ma main et m’emmène. J’ai dormi si longtemps, marchant les yeux ouverts, sans rien voir, rêvant de mondes étranges sur des feuilles blanches, non pour écrire mais pour faire de la place en moi afin de pouvoir rêver encore, rêver toujours, me laissant emporter par d’autres visions, oubliant que le réveil pouvait sonner.

À l’heure de l’irréversible, quand une seconde de sommeil supplémentaire aurait été définitive, quelque chose a sonné en moi, un contact, une simple douceur, une présence. Mes certitudes s’effondrent, mes servitudes me paraissent convenues au possible, je me retrouve face à moi-même par ce regard d’une formidable limpidité.

Où me terrer quand mes muscles ne répondent plus ? Je leur fis faire tant d’âneries.

Je me sens bizarre, engourdi par des années de léthargie. Une demi-vie emportée, en reste quelques kilos de papier. L’ailleurs que j’imaginais était si proche.

Atroce banalité du décor, bacs à fleurs vides, façades et lampadaires obscurs, magasins et restaurants fermés.

Est-ce Alice m’entraînant du bon côté du miroir ?

Je ne vois de merveille que celle tenant ma main.

De jour l’endroit est animé, des voitures circulent continuellement, cette nuit est notre amie et la solitude nous protège de la curiosité.

Quelques pas, nous traversons le pont, longeons le quai. Un banc sous un réverbère, en pleine lumière elle est encore plus belle. A l’inverse je ne serais pas étonné si en me voyant mieux elle disait regretter, qu’il est temps pour moi de disparaître hors de sa vue.

Elle ne cesse pas de sourire.

- Vous regrettez ?

- D’être là ?

- Plutôt qu’ailleurs

- Non… Je ne sais pas où c’est. J’avais seulement le désir de quitter cet endroit, d’être emporté par les eaux. N’est pas Moïse qui veut ! J’avais fait le deuil de moi-même, de ce en quoi j’avais cru. Je découvre maintenant où je voulais aller, vivant.

- Est-ce mieux, ou pire ?

- La différence ? Je comprends mal mes actes. L’émotion est une complice que j’avais perdu de vue, de cœur, depuis longtemps. Les mots sont de vieux amis mais ils quittent ma bouche en rangs désordonnés.

- Expliquez-moi votre envie de décamper, c’est ce que vous vouliez, n’est-ce pas ?

- Oui, partir loin, ne plus être faute d’oublier qui je suis. Comment se fuir sinon en prenant un chemin définitif ?

- Mais je vous ai vu.

- Retenu.

- Vous m’en voulez ? Vous m’en voudrez ?

- Non ! J’ignorais la beauté de la vie. Les yeux clos je prenais l’obscurité pour la normalité.

- J’étais là, je ne pouvais pas vous laissez aller, vous ne m’avez pas entendu approcher. J’ai posé une main sur votre bras, rien de plus. Si votre désir avait été si fort vous n’auriez pas senti une aussi faible pression.

- Ai-je jamais voulu quelque chose ? Ce verbe me surprend. J’allais, suivant mes pulsions, mes instincts, devant moi. Je faisais semblant, le supportant difficilement. Je voulais disparaître pour ne pas voir qui je suis.

- Ce que vous croyez être. Il n’est jamais trop tard pour accepter sa vie.

- Faut-il avoir été proche de la repousser ?

- C’est l’occasion d’admettre le passé, le moment d’ouvrir les yeux.

- Curieux endroit, bizarre circonstance.

- Prenons-les ainsi. Elles vous permettent de considérer autrement la vie. Faites lui la gueule et elle vous tourne le dos. Utilisez-la, prenez-la, elle ne demande que cela, vous verrez, vous saurez. Elle vient vers vous. Une règle suffit : elle aime qu’on l’aime.

- Aimer ?

- Vous connaissez ce verbe ! Ce qu’il veut dire, vraiment, quand bien même vous avez envie de vous en défendre, d’oublier les regrets que l’employer évoque. Laissez-vous faire, c’est une étape de votre chemin, un moment. Une halte avant de continuer.

- Pour aller où, quelle distance encore à parcourir ?

- L’existence se passe de chiffre, sinon elle serait un programme d’ordinateur. Nous y allons, c’est le souhait de beaucoup, l’avenir de la civilisation et de ses règles, mais il reste possible d’être libre, de vaincre la peur qui va avec. Je devine vos pensées "Ce n’est pas pour moi". Ce couplet défaitiste est pernicieux. Ne me demandez pas pourquoi mais je le sais, vous entendez, je le sais ! Nul ne naît un contrat en poche l’assurant des années disponibles, du droit d’avoir une télévision, une voiture, d’avoir ceci ou cela. Ceux qui croient, ceux qui exigent, ceux-là adorent le vide et nient la vie. Qu’ils se rassurent, c’est réciproque. Mourir viendra toujours et la science luttant contre la mort pourrait en promettre une pire que celle que nous connaissons. Votre tour n’est pas venu, pas encore, pas cette nuit. Mourir en pleine lumière vous ira mieux.

- Lumière ? J’ai tant apprécié la nuit, l’obscurité.

- Que l’une domine l’autre et le néant serait vainqueur. Il triomphera, plus tard.

- Oui, plus tard, une part de moi s’est effondrée, le mur derrière lequel j’étais protégé.

- Bien, mais pourquoi vouloir tout comprendre ? Attention aux mots érigeant autour de vous un mur fantasmatique protecteur, si l’on peut dire, des émotions que procure la vie. La réalité est si belle parfois.

- Rarement.

- Le jour effacera vos cauchemars.

- Si c’était le contraire… Bah ! N’y pensons pas.

- Vous avez raison, nous sommes si bien ensemble.

- Nous ? Curieux, un pluriel singulier ?

- N’eut-il jamais de sens pour vous ?

- Il faillit, j’eus le réflexe salvateur de m’éloigner.

- Il est temps de vaincre la peur qu’il vous procure. Vous n’êtes plus le maître du jeu. Préparé à une épreuve vous êtes perdu devant une autre. Vous voudriez la refuser mais elle vous intéresse. Vous avez entassé vos affaires avant de partir et soudain la destination de votre voyage est à l’inverse de celle que vous attendiez. Laissez venir vos angoisses, elles ne résisteront pas. Votre carapace est emportée par la rivière. Quelle fut votre motivation pour choisir ce moyen de départ ?

- De lointaines émotions remontèrent, j’ai glissé du réel, plus que d’ordinaire, l’appel se fit sirène pour me tenter. En posant votre main sur mon bras vous l’avez coupé. Voulais-je retrouver une ambiance amniotique. Explication psychologisante d’une banalité à pleurer.

- Elle n'est pas fausse pour autant.

- Un moyen d’exprimer mon désir de naître… il serait temps. Je ne trouve que des questions supplémentaires.

- Les réponses sont là. Avec l’envie de les connaître vous les trouverez. Voir paupières baissées est malaisé.

- Vous m’aiderez à les contempler.

- Ne me donnez pas un rôle trop grand. C’est avec vous que vous aviez rendez-vous, je suis l’instrument du destin pour que vous le compreniez, rien de plus.

- Si important, déterminant comme un aiguillage, un rôle lourd pour une enfant.

- L’apparence est une chose. Dans certains cas les années comptent double, voir davantage. Si je regardais mon état civil je découvrirais une inconnue. Il me reste quelques souvenirs de l’enfant que je fus, quelques impressions… Un point commun, il faut qu’il y en ait un. Cela arrive quand deux personnes se rencontrant se reconnaissent sans s’être jamais vues. Certitude de vécus semblables nous soufflant l’autre nous comprendra. En me connaissant je sais qui vous êtes, et inversement. Nos rêves se ressemblent. C’est un désavantage d’être en avance, vous le savez. Être à l’écart, sentir le poids des regards, des interrogations, de l’incompréhension. Les autres aiment la simplicité, parfois cela s’altère, les rôles se mélangent, remettent en cause des habitudes fortement ancrées. Déranger nous aimons ça ! C’est notre situation, autant y prendre plaisir. Cette nuit moi aussi j’ai envie que tombe le masque. Jouer à la petite fille est amusant, un moment, mais je n’en peux plus. Il faut bien rassurer les adultes ils sont si fragiles, si adorateurs de leurs mythes sociaux, culturels. Des enfants refusant de grandir, prisonniers de leurs berceaux.

- Parfois certains s’aventurent au dehors.

- La masse est rassurante. Nous en échapper nous permet de découvrir un univers différent. D’enchanteur ou merveilleux il devient pénible, agressif, chaque seconde est une peur nouvelle qui nous mord et laisse l’empreinte de ses crocs, une plaie purulente en souvenir.

- Ces blessures furent autant d’encriers, aujourd'hui asséchés j'en voulus de fraîches pour y puiser l’inspiration. Je les crus preuves de vie et refusais qu'elles s'estompent.

- Des voies différentes amènent à des conclusions identiques. Nous sommes proches à en être terrifiés.

- Cette peur nous unis sans nous tétaniser.

- Curieuse impression, sentir en soi les pièces d’un puzzle récupérées au long d’une vie se mettre en place. Étions-nous conscient de les receler ? Étrange magie de l’éveil, nous voir et le supporter.

- Nu, débarrassé des apparences, exister hors des convenances face au miroir de la lucidité. L’esprit soudain sensible, se découvre capable de penser et l’effroi ressenti est un plaisir inédit. J’étais à l’abri entre mes murs intérieurs. La liberté est terrifiante mais ce qui m’atteint ne me blesse pas, me frappe sans me faire souffrir.

- Par méconnaissance nous ne reconnaissions pas la vie. Nous voulions nous perdre, mais avançant lentement nous nous sommes trouvés.

- Notre chemin a une destination. Ça change du nulle part que je croyais être mon but. J'étais dans une gare, mes lourdes valises déjà dans le train, j’allais y monter... Le convoi est parti, je me retrouve sans rien hormis moi-même, le train s’éloigne et je ne désire pas le rejoindre. Un quai en vaut un autre. Mais, vous, en pleine nuit, ici …

- J’étais lasse d’être enfermée, pour mon bien, et je sais que c’est vrai. Je connais mal cette ville, j’ai pris la voie que je connaissais, l’appel de l’eau, pour moi elle évoque une vie d’avant… D’avant quoi je ne sais pas, quels mots pourraient-ils décrire un temps d’avant le Verbe ? J’allais, pour être dehors, tant pis pour le froid. Je vous ai vu et j’ai compris que je n’étais pas sorti sans but. Prise dans mes pensées, dans une nuit personnelle je l’ai senti en vous apercevant. Pourquoi regardez-vous en l’air ?

- Je nous sens pantins et voudrais découvrir ce qui tire nos fils. Sans croire en une volonté consciente nous menant quelque part je nous sens obéir à des contraintes. Il reste tant à découvrir des mystères de la nature œuvrant en nous. Je souhaitais mourir par incapacité à comprendre la vie. maintenant je me demande l’utilité de mon existence. La mort n’aurait pas apporté de réponse, seule la vie le peut. Répondre à une question c’est gravir une marche d’un escalier sans fin. Profitons de ce que nous pouvons voir pour regarder, quand nos orbites seront creuses il sera trop tard. Tant d’yeux sont des tâches de ténèbres ne pouvant endurer la lumière.

- Des circonstances particulières sont nécessaires pour savoir que c’est possible.

- Se comprendre est une activité solitaire.

- Encore faut-il survivre.

- Il importait de regarder l’abîme, de l’accepter au point de désirer se jeter en lui, comme un défi à l’utilité que nous avons pour la vie. Pour vérifier qu’elle sait ce qu’elle fait.

- Mais pas ce qu’elle est. C’est la différence.

- Et nous sommes là… Les fils se tendent, les mêmes pour nous deux. Nous subissons des forces que nous ne percevons pas telles. Nous avançons, le passage se fait, le gué se traverse et voilà qu’à nouveau nous sommes livrés à nous-mêmes, sans pouvoir reculer. Franchir le gouffre, s’en rendre compte ensuite. Nous demander si nous en sommes capable aurait pu nous faire chuter. Difficile d’accepter ce que l’on est, plus encore d’admettre ce que l’on peut.

- Maintenant c'est le cas. N’effacez pas cette découverte. Faire avec sera plus facile que vous l’imaginiez.

Vous incitant à puiser en vous des forces n’attendant que cela. Comme des muscles n’ayant jamais servis. Difficile dans les premiers temps de savoir les maîtriser. Après une période d’adaptation, de tâtonnements nous sommes plus habiles et prenons plaisir à les employer comme ils doivent l’être. Ne dites pas que vous n’y arriverez pas, laissez tomber ces habitudes de refuser avant d’essayer. Je vous interdis ces paroles de couardise, vous ne les ressentez pas. Elles viennent du passé, lambeaux d’avant qui se détacheront rapidement avant de tomber en poussière. Avancer, écoutez moi, je dis la vérité, je le sais. c’est tellement important, tellement !

Mais pour qui ?

Ses yeux me font peur tant ils débordent d’une vie vers laquelle je désire aller. Toucher le rêve, en être si près qu’il en devient vivant, avoir peur de découvrir une sensation inédite pouvant me sortir d’un si long sommeil.

- Personne ne s’inquiétera pour vous ?

- Je dors, les autres aussi, quand le soleil sera levé…

Son regard m’interdit de la questionner, ses réponses lui feraient aussi mal qu’à moi.

- Nous sommes si bien, le temps s’est arrêté, nous sommes dans une bulle menaçant d’éclater à la moindre fausse pensée. Minuit est passé, mon carrosse est intact.

La lumière du jour le réduirait en cendres ?

- Tout finit ainsi, et nous aussi. Parlez-moi de vous, du chemin intérieur qui vous conduisit ici. Trop de solitude ?

- De confrontations avec moi-même.

- Célibataire endurci, pas d’enfant ?

- J’y ai pensé, jadis. J’aimais une enfant trop parfaite pour s’incarner. Elle aurait été malheureuse et moi aussi. Faisant un garçon j’aurais recommencé. C’était l’envie de briser ma solitude avec quelqu’un dépendant de moi, qui m’aimerait spontanément, sans me connaître. Une image ! Je fuyais la réalité et ce qui pouvait m’y ramener. Par les mots je peux créer n’importe quel marionnette. Le dire amène cette question : Qui écrit ? Si j’étais ces fils, un intermédiaire ? Ces idées passent par moi mais sont-elles miennes ? Là est la question, et de l’autre ce qui me fait agir. Ils s’imposent, puisent en moi des désirs retenus, des pulsions inavouées. Ma vie était une suite de rêves accrochée à une pseudo réalité de papier. Par eux j’ouvris une porte sur un univers sans limite.

- Lequel fuyiez-vous ? Pourquoi chercher la mort ?

- Pour m’engloutir dans un vide contraire de l’absence ! Trop d’idées m’emportant, me charriant comme des chevaux fous. Le rêve est parfois un piège.

- Pour qui oublie sa nature. C’est une vitrine, entrez, découvrirez-le plus violent et terrifiant que vos espoirs. La porte aura claquée dans votre dos. Aviez-vous l’impression d’être pris dans un piège de fils tendus, une toile verbale dont vous pensiez vous dépêtrer en cherchant un chemin bordant le vide, le seul praticable ? Quand les mots dessinent sur le vent ils sont inoffensifs, quand se forment les contours du réel il en va autrement. Mourir fut un chantage à des forces intérieures que vous perceviez. Tentative sincère sinon il ne se serait rien passé. Avec une minute de décalage c’est vous qui m’auriez vu penchée vers l’eau glacée.

- Je vous aurais retenu.

- Vous seriez arrivé trop tard, vous auriez tendu les bras, frôlée sans me saisir, me voyant disparaître dans l’obscurité, deviné que j’étais emportée.

- Vous auriez crié !

- En êtes-vous sûr ?

- Non. J’aurais douté, cru avoir sombré comme si je voyais mon rêve disparaître devant mes yeux, prouvant de cette façon que mes pensées ne m’appartenant plus je devais les subir. Je vous aurais gardé en moi, personne n’aurait su avant que votre corps soit retrouvé. La rivière est gonflée par la fonte des neiges, vous auriez pu vous engloutir à jamais. Je me rends compte de la monstruosité de mes paroles mais c’est la vérité.

- Je préfère votre sincérité, je sentirais si vous mentez et vous en voudrais. Je n’aurais pas imaginé votre regard, j’aurais, sinon, sauté allégrement, sachant que la vie réelle ne m’offrait rien mais qu’avec vous celle que je pouvais atteindre serait mille fois plus intéressante. Le destin est une machine aux rouages bien huilés qui font que les rencontres surviennent quand elles le doivent.

- Vous avez raison, inversée la situation aurait été un simulacre, une trahison.

- Chacun tient sa place. Vous aviez besoin de frôler le précipice, de regarder le courant en désirant le rejoindre. Est-ce un flux mental qui vous terrifiait, par analogie vous préfériez celui de la rivière pensant qu’il serait apaisant. Sur le moment vous n’auriez pas perçu la différence, il vous aurait fallu quelques secondes pour réaliser que le froid vous enserrait, que l’eau s’engouffrait dans vos poumons. D’ordinaire c’est vous qui faites couler l’encre sur le papier. Au lieu d’un flot de pages c’est dans l’eau que vous auriez disparu.

- Les mots généraient d'incontrôlables situations. Maintenant je trouve des explications inconcevables sur le moment. Après coup tout est simple, on a une vision globale de la situation, et l’on connaît la fin. Les parois se refermaient sur moi, je ne comprenais plus, il me fallait agir. Si souvent je perçus la folie proche que je ne me méfiais plus. Cette fois pourtant elle était là, dansant sur les murs. Entre eux je me serais dissous. J’aurais survécu, paru physiquement normal, et, rentrant, j’aurais retrouvé un enfer indicible. Je me vois, assis, tapant à la machine sans ruban. Écrire, écrire… L’instinct s’est manifesté au dernier moment, plutôt disparaître que laisser s’ouvrir la perspective de longues années d’une souffrance incomprise.

- Nous ne sommes pas maître de nos pensées, le croyons-nous que la preuve nous en est apportée sur-le-champ. Tant ne savent pas reconnaître cela, imaginant je ne sais quelle volonté supérieure. Mais c’est à la portée de n’importe laquelle puisqu’ils n’en ont pas ; connaissant le terme, pas ce qu’il signifie. Avez-vous des regrets d’avoir cédé aux idées venant vers vous, tentacules vous attirant où peu se risquent ?

- J’ignore la saveur des regrets. La démence fut enrichissante à posteriori. Quand elle est là, caressante, impossible de réfléchir. L’esprit encaisse, supporte, avance malgré tout. Maintenant l’aube me paraît accessible. Je titube, confus mais prêt à supporter la lumière à venir. La folie brise les convenances, permet de passer par l’ailleurs pour voir si nous y sommes. Qui l’ose se retrouve portant un rebutant costume de délires. Nous nous trahissons par des craintes injustifiées. Restent des cicatrices qui ne s’effaceront jamais, des plaies qui ne se refermeront pas, autant de preuves que la vie fut là, que je sus la prendre, non lui échapper. Tourner la tête, regarder ce que j’ai vécu, ce à quoi j’ai échappé sans l’avoir voulu est une tentation à laquelle je refuse de céder encore, je l’ai tant fait.

- Vous avez pris l’unique chemin possible, plein de détours, le temps qu’il vous semble avoir perdu fut utile pour éviter les pires difficultés. Qu’importe les pages qui ne contiennent rien, chacune prouve que vous avez avancé.

- J’ai vécu tant de situations aberrantes que je m’interroge sur la suite. C’est un palier, indication pour continuer dans une direction que je crains. J’ai vogué sur une mer de papier espérant que mes rêves s’y égareraient, que resteraient d’eux des mots que le temps couvrirait de poussière. J’attendais un mirage dans lequel je serais… Non, dans lequel je suis entré insouciant, pour en ressortir différent. Mon quota quotidien de pages fut la certitude à laquelle je m’accrochai pour poursuivre ma route sans penser aux symboles m’entourant, au flou du décor. Le but du jour était d’atteindre le suivant, sans lever la tête, sans penser à l’avenir. Je courais sur place pour ne pas reculer. Régresser aurait été facile. je l’ai tenue entre mes idées, entre mes pensées et l’ai laissé filer.

Cette nuit c’est l’heure du choix, la vie ou la folie.

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