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22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 06:12
... Ou rêve ? - 14 
 

                                                 15


Elle n’ouvre pas les yeux, pas tout de suite, sachant qu’autour d’elle n’existe plus que la mer.

Elle pourrait avancer en marchant sur l'eau, inutile, elle sait que cette fois ce ne sera pas un cheval qui l'emmènera vers sa destination mais un animal venant du lointain. Le temps ne compte plus, l’impatience n’a pas sa place ici. Au cœur de l’océan existe une île, ultime émergence d’un monde recouvert d’un linceul aquatique.

Un souvenir, rêve d’avant. La vision du présent, le coin de l’avenir soulevé par ses pensées indiscrètes. Caprice délirant auraient dit les adultes, pantins dont son esprit manipulait les fils pour se distraire.

La réalité, bientôt, très bientôt.

L’eau est douce, elle est bien, confiante, avec une amie qui l’observe, caresse ses jambes, crée pour l’amuser une tempête autour d’elle.

Pourquoi rester les yeux clos ?

L’immensité ne l'effraie pas, la vague immense qui la soulève pour la faire glisser sur son dos comme sur un toboggan pas davantage ni le tourbillon qui l’entraîne sous la surface. Son rire vole sur les flots, résonne dans l’univers et le temps.

Rien sur l’horizon, la courbure de la terre est trop forte, ses yeux trop faibles, qu'importe. Elle peut se croire dans le ciel tant il a rejoint l’océan, le soleil seul permet de s’y retrouver. S’y ou se retrouver ?

Sans la voir elle sait qu’une présence vient vers elle. Qu’elle est là, forme oblongue qu’elle distingue dans l’eau limpide. Un dauphin ! Reconnu, l’animal se dresse hors de l’eau en secouant la tête et l’appelant de sa voix aiguë puis retombe dans une gerbe d’eau qui l’éclabousse avant de revenir contre ses jambes, douceur d’une peau tiède et amicale. Elle le caresse, il se met sur le côté pour sortir une nageoire et l’agiter hors de l’eau. Elle la lui serre en signe d’amitié, lui caresse le ventre, il apprécie, s’éloigne, prend son élan avant de bondir par-dessus l’enfant. Il recommence alors qu’au passage elle lève les bras pour qu’il passe entre eux. Il la bouscule, passe sous elle pour la sortir de l’eau et la laisse retomber pour recommencer. Ils jouent ainsi un long moment sous l’œil attendri de la mer.

Le jeu est fini, il s'approche tranquillement, changement de monture, celle-ci est idéale pour l’univers marin, un requin aurait pu convenir mais peut-être son instinct eut-il été plus difficile à contrôler. Elle s’accroche à l’aileron sachant que rien ne la désarçonnera.

Le cétacé accélère lentement, fait quelque tour afin qu’elle dise adieu à ce monde à la surface duquel elle vécut si peu de temps.

Surface lisse, vide, miroir renvoyant le sourire du néant. Il s’enfonce. Elle a de l’eau jusqu’à la poitrine, au menton, quand elle en a jusqu’à la bouche une petite angoisse l’envahit malgré elle qui disparaît quand la surface se referme au-dessus de sa tête. Elle agite la main pour dire adieu au soleil, le dauphin descend encore.

L'eau ne la gêne pas malgré la vitesse, respirant normalement. Elle découvre un univers extraordinaire aux habitants aussi nombreux et différents que ceux qu’elle connut en haut, aussi curieux de cette forme rose qu’ils découvrent assise sur un animal qu’ils considèrent comme un ami. La plupart regardent les yeux de l’enfant comme une mer si pure qu’elle leur est inaccessible. Ils la regardent et peut-être prennent-ils le temps de rêver eux aussi. Elle voit toutes sortes de formes, minuscules ou colossales. D’immenses passent près d’elle, chantant dans sa tête par le souvenir qu’elle garde de ce son étrange qu’elle appréciait d’écouter, en un autre temps, sur un autre monde.

Les requins ? Formes fuselées, prédateurs parfois de dauphins. Regards fixes, étonnés, gueules immenses garnies de dents acérées, cette fois l’instinct se met de côté, seule persiste un trouble qu’ils admettent sans besoin de la comprendre. Ils tournent autour d’elle répondant à un ordre qu’ils n’entendent pas mais qui est bien dans leurs esprits. Mélange de couleurs, de formes, certaines bien bizarres, étonnantes mais toujours agréables à regarder. Elle ne tend pas la main pour les toucher de peur de les effrayer, la tentation est là pourtant, pour la beauté du geste, pour leur montrer qu’elle ne les craint pas, que la violence peut être mise de côté.

Par analogie elle a un regret, au cours de son périple elle n’a pas croisé de loup, elle aurait aimé en prendre un dans ses bras, sentir son pelage, sa chaleur, son odeur ; hurler avec eux à la lune. Un beau loup noir aux yeux de braises, dormir contre lui, vivre avec lui dans sa tanière, chasser, se nourrir, retrouver l’animalité.

Ayant le choix aurait-elle été prédateur ou gibier ? Par le cœur le second l’attire, par l’esprit c’est le premier. Être agissant, attaquant, celui qui cherche, pas celui qui fuit.

Tuer pour perpétuer la vie non la détruire comme ces singes sans poil dont elle se souvient difficilement.

La surface est loin, la pression devrait être fantastique mais elle se sent comme à l’air libre, sereine, contemplant un monde où pourtant la lumière ne pénètre pas. Celle de son regard suffit.

Elle se baisse, passe les bras autour du corps du dauphin qui accélère bien plus qu’il le pourrait… La réalité ? Mais qu’est-ce que c’est ?

Une ombre devant elle, forme gigantesque ressemblant un peu à une araignée aux pattes démesurées, un préjugé favorable donc en sa faveur pour cet habitant des profondeurs, elle adore les araignées, n’allait-elle pas jusqu’à en laisser courir sur elle ?

Ça chatouille !

Avec cette créature, pas question, elle ne tiendrait pas dans sa main. Une pieuvre géante, le kraken des légendes. Elle se souvient de gravures anciennes montrant des bateaux mis en pièces par des tentacules immenses sortant de l’eau, des témoignages de marins ayant eu à subir ce monstre, parvenant à lui échapper, découpant même à coup de hache une partie d’un de ces bras formidables. Non, elle ne le craint pas plus que les squales, pas plus que n’importe quelle invention de la nature. Elle regarde les yeux ronds l’observant, le bec de perroquet, la curiosité de ce cerveau qu’elle sait supérieur parmi les habitants des océans. Le céphalopode s’interroge, il connait le dauphin, l'animal sur son dos ne lui dit rien, curieuse créature. Au moins n’a-t-il pas d’idée préconçue sur ce qui peut exister ou non. Il accepte ce qu’il voit, intègre la forme de l’enfant dans sa mémoire, si profondément que ses descendants la conserveront et seront tentés de chercher à la surface une ressemblance avec ces créatures qui y voyagent sur de bizarres constructions.

Il est le pendant marin du saurien géant qu’elle croisa sur terre, du reptile volant qui l’agressa. Elle sourit, tend la main, serre l’extrémité d’un tentacule, mais le dauphin veut continuer son voyage et aucun autre habitant des fonds océaniques ne peut le suivre.

Le fond approche, les traces de vie se raréfient, difficiles à qualifier tant elles combinent le végétal et le minéral.

Il change, se creuse, sa surface est à l’image de la terre, vallonné, montagneuse. L’équipage suit une chaîne immense dans l’éclat bleuté d’un lumière dont l’origine est l'eau elle-même.

Le cétacé survole un canyon, évite un pic, traverse une vallée, arrive sur un plateau parsemé de formes curieuses. Une forêt de pierre.

Des colonnes immenses à demi écroulées, des restes de murs, blocs éparpillées, ne tient encore debout qu’un mur comme pour donner l’échelle de ce défi que les hommes lancèrent au temps. Ruines, squelette du vain désir humain (?) de surpasser la mort.

Elle survole ces restes qu’aucune vie n’approcha depuis des temps immémoriaux.. L’eau s’assombrit, les ruines changent, ne sont plus celles de constructions de pierres mais d’édifices de verre et d’acier dont les restes dureront moins que les premiers.

Les décors se succèdent, défis inutiles que le temps ronge les uns après les autres, laissant un océan de poussière dans le sablier de l’éternité. Quelle espèce folle érigea-t-elle cela, voulant faire plus fort, plus haut, n'érigeant que des tombes condamnées à s’effriter pour la rejoindre dans l’absence. Quels désirs délirants de vouloir dominer la nature, atteindre le ciel, posséder l’univers ?

De cette façon !

A se confronter à une force supérieure à soi on ne trouve que la défaite alors qu’un autre moyen existe, s’accorder au monde, s’unir à la vie, alors la porte s’ouvre, le temps s’écarte. Elle le sait mais il est trop tard pour partager son secret avec quiconque.

Et pourtant…

Elle baisse les paupières, un nouvel édifice apparaît, rêve fou qui jamais ne fut réalisé. Une porte sur l’univers, restée close. Un instant elle partage le délire de celui qui imagina un édifice qui pour exister aurait eu besoin de tous. Il ne fut donc jamais qu’une illusion.

Elle approche ce désir, ressent ce besoin de rêver. N’est-elle pas un songe s’apprêtant à surgir dans sa réalité ? Elle abandonne ces visions, elle doit tout effacer pour achever son voyage sauf ses propres envies et atteindre leur réalisation, une île qui est le sommet de la montagne qu’elle remonte rapidement comme sachant qu’à nouveau il fallait en finir vite. Il est temps qu’elle surgisse dans son présent et rejoigne celui qui l’attend. Son cœur bat plus vite de son désir d’arriver, de son anxiété qu’elle ne combat pas, à quoi bon, c’est un plaisir de se sentir proche de ce qu’on attendit toute sa vie. Elle veut profiter de chaque sensation, de chaque seconde d’émotion douce ou violente la préparant à l’éternité qui l’attend.

La sortie est proche, cette ouverture que tant cherchèrent, leurs espoirs se noyant. Aucun, jamais, ne sut, ne put, vaincre sa peur d’émerger pour comprendre sa vie, il n’aurait découvert que le vide. Le désir d’exister de ceux qui tentèrent le voyage était faible et eux incapables de maîtriser leur chaos intérieur. Ils n’étaient pas attirés par l’unique force permettant d’émerger mais seulement poussés par une ambition qu’ils ne purent dominer. Tous disparurent dans les profondeurs de leur propre enfer.

Des brouillons !

Son cœur la guide, il sait où aller, comment surmonter les obstacles, la pression des autres voulant lui interdire de battre trop vite de peur du mauvais exemple qu’il donnerait. Ceux qui essayèrent implosèrent dans des poitrines trop étroites, retenus par des esprits craintifs ne voulant pas d’un périple où ils se perdraient. Il est des portes qu’une seule âme peut ouvrir et laisser se refermer à jamais derrière elle.

Un univers entier voulu pour abriter deux âmes s’unissant pour en devenir l’esprit, le cœur et la volonté. Une réalisation de la vie pour, en gagnant une âme, défier l’éternité.

Elle n’a pas peur malgré l’immensité. Attentive, aucune présence immonde ne s’est installée en elle pour la faire douter, qu’elle recule au dernier moment.

La peur est faite de ténèbres où déambulent des formes qui seraient insensibles à sa beauté, qui se jetteraient sur elle pour la dévorer. Elle a vaincu celles qui l’attaquèrent, qui se nourrissent de la terreur qu’elles inspirent pour grandir. Étant plus virulentes l’effroi qu’elles suscitent est plus grand et ainsi de suite, jusqu’à la mort, et encore après ! Elle sut fermer ses oreilles à leurs mensonges, leurs aspects divers, parfois tentateurs n’atteignirent pas ses yeux. Elle sut ne voir qu’en son cœur ce qu’elle cherchait, ce qu’elle voulait, reconnaître son but et n’en plus changer une fois l’expédition commencée.

Le but est proche, elle voit les étoiles, yeux brillants dans un visage de nuit. Sa monture frémit, elle l’embrasse encore une fois avant que leurs chemins ne se séparent.

                                        * * *

Elle émerge dans l’espace, marche dans l’infini. Ses yeux se ferment, l’image grandit, sort d’elle pour s’inscrire sur la toile de l’infini. Une île vers laquelle elle se dirige suivant un chemin de dalles d’argent.

Les arbres sont des reflets, les animaux des souvenirs, elle suit sa voie sans s’occuper de ce qui s’agite près d’elle, s’effaçant après son passage comme la lumière dissous les ténèbres.

Son chemin gravit le sommet de la montagne, un volcan dont la bouche est muette depuis bien longtemps. Elle monte sans regarder autour d’elle ! Que lui importe ces milliards de cyclopes qui la contemple, leurs yeux sont froids, aucune émotion n’est venue les troubler depuis longtemps.

Sa destination est plus importante, le reste est trop vague. Pas un bruit, tout est silence, tranquillité, paix.

Le métal est tiède sous ses pieds nus, s’il devenait incandescent elle supporterait la douleur, sa destination est si proche.

                                        * * *

Un jardin, des millions de fleurs qui se tournant vers elle murmurent son nom "Rêve…Rêve…" Elle sourit ! Tout cela est beau comme la perfection d’un créateur ayant beaucoup cherché, erré, souffert avant de concevoir un décor simple mais sans égal. Elle descend un escalier lui aussi d’argent, les fleurs la suivent, lumineuses, baignant ce jardin de milliers de couleurs, la peuplant de parfums se posant sur elle. Un domine, puissant, la faisant trembler alors qu’elle foule une herbe tendre comme la réalisation d’un espoir longtemps chéri en secret.

Une construction étrange au cœur de ce jardin, elle ne parvient pas à définir sa forme exacte, allongée, cubique, aux murs lisses ou compliqués comme une incertitude.

Les fleurs longeant ce sentier sont de plus en plus rouge comme si cette couleur les gagnait une à une, un rouge vif, violent. L’odeur entêtante se fait plus présente aussi.

Elle s’arrête brusquement, se retourne, on l’a appelée ?

Non ! Elle est seule dans un jardin immense aux fleurs écarlates. Toutes ! Cette teinte a tout envahie. Elle repart, si proche enfin. Cette bâtisse dont elle ne voit plus que la porte. Bizarre en vérité, à l’éclat plus froid que l’argent. Un côté se courbant vers l’autre pour le rejoindre en un angle aigu comme une pointe. La poignée perpendiculaire à la porte. Alors qu’elle s’en saisit un malaise l’envahit, brutal, les voix reprennent derrière elle, plus question de se retourner, de perdre encore du temps…

Elle pousse violemment !

Une vive douleur manque la faire hurler, elle se domine, entre dans un couloir sans lumière et claque la porte derrière elle.

Étouffé il lui semble entendre un NON ! crié par des milliers de voix.

Un vertige, elle avance pourtant… Ne vient-elle pas d’entendre les échos d’un objet métallique heurtant une surface dure se répercutant comme s’ils fuyaient dans son dos ?

Elle est proche du but maintenant, si proche, si… Elle persiste.

Il est là, il l’attend !

Dernier regard sur son passé. Des ombres derrière une porte, entendre des cris, on la héle, on la supplie… Il est trop tard, son chemin est à sens unique, unique. Elle avance, le reste ne doit plus, ne peut plus compter.

Là-bas, une clarté ! Quelques pas encore, ils sont faciles maintenant.

Une pièce circulaire, nue à l’exception en son centre d’un catafalque.

Un corps y est étendu, vêtu de blanc, les cheveux rabattus sur le visage comme un voile, les mains posées l’une sur l’autre sur la poitrine, légèrement sur la gauche.

Cette silhouette lui rappelle quelqu’un, c’est si loin, ailleurs, nulle part peut-être sinon en cauchemar.

Face à ce corps elle s’arrête…

Aucun cri ne sort de sa bouche, les cheveux s’écartent de part et d’autre du visage. Le rideau se lève, la mort entre en scène.


Elle recule devant cette face décharnée, ces orbites vides, cette bouche sans lèvres qui rit, elle frissonne, il fait froid subitement, si froid. Elle se détourne, ferme les yeux, avance bras tendus prête à hurler d’un cri qui la détruira si elle doit rester seule longtemps.

Quel silence… Son cœur est-il si faible désormais, si loin, si…

Brusquement il accélère, elle gémit, il est là.

Il l’attendait, incapable de venir vers elle, l’appelant de toutes ses forces. Se peut-il qu’elle ait cessé de l’entendre. Elle l’a cru, le temps d’un souffle. Il est là. Elle se jette dans ses bras, s'y blottit.


Que rajouter, ses larmes expriment tout, qu’il ne desserre jamais ses bras et continu à embrasser son visage en lui disant qu’il l’aime, qu’elle est tout pour lui. Les mots dans sa bouche, sont magiques, vivants, ils coulent en elle, la réchauffent. Elle n’a plus froid, l’illusion est vaincue. Il l’emmène, loin, par delà l’éternité !


La vie et le temps sourient en les voyants, la mort même s’oublie.

Elle se serre fort contre lui. Il la tient d’un bras autour d’elle pour passer une main sur son front, un doigt sur ses joues, ses lèvres, caresses humides du bonheur d’être près de lui.

Elle approche sa bouche de son oreille, elle a un mot à murmurer, un seul. Elle parlera plus tard, sans s’arrêter, plus tard.

                                        * * *

Il est des murmures que chacun peut entendre et ne plus jamais oublier s’il n’a pas de peur en lui. Elle a atteint ce qu’elle voulait depuis toujours et ne le quittera plus désormais.


Terme d’un chemin, conclusion d’un rêve commencé dans un cri s’achevant dans un murmure qui est le début d’un autre. La clé de l’éternité en un murmure dans la bouche d’une enfant : "Amour…

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18 avril 2009 6 18 /04 /avril /2009 06:17

 

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Deux hommes descendent d’une voiture, l’adresse est bonne, façade anodine, allée banale, nom sur une boite aux lettres. Au troisième. Ils montent, s’arrêtent devant la porte ornée d’une carte de visite. Un doigt hésitant se pose sur la sonnette.

- Elle est sortie.

- Pour aller où si elle n’est pas à l’école ?

Certains voyages, aller simple, se font sans bouger. Ils reprennent l’ascenseur, soulagés de s’éloigner tant ils étaient mal à l’aise.

Les élèves mal surveillés s’en donnent à cœur joie, énervés sans savoir pourquoi, ils se calment au retour des deux hommes.

Un mot inspire les enfants et relance leur activité : Police ! Ils ont besoin de se soulager d’une trop forte tension, tous, sauf une.


Trois policiers refont un trajet les menant devant une porte toujours fermée malgré leurs coups de sonnettes.

Pas question de repartir comme ça, c’est leur métier d’en savoir plus. La serrure d'un modèle banal ne leur résiste pas longtemps.

L'odeur qui les accueille les renseigne sitôt entrés.


Les enfants se précipitent quand la voiture des flics stoppe devant l’école ? Ils savent que quelque chose est arrivé à la directrice, c’est évident comme s’ils regardaient un téléfilm.

Et qu’en pensent les membres du corps enseignant ?

Quand pensent les membres du corps enseignangnant ?

Les rumeurs courent, simple de mélanger les nouvelles, n’y eut-il pas un triple crime il y a peu ? Personne ne sait rien mais cela n’empêche pas de parler, au contraire.

Avertir les parents pouvant venir chercher leurs enfants, surveiller les autres. Les enchaîner dit un instituteur.

N’y a-t-il pas une autre solution, plus efficace ?

Elle sourit en imaginant les gamins dans le décor d’un roman lu il y a peu, livrés à eux-mêmes, de quoi seraient-ils capables pour survivre ?

- J’habite tout près, le pont à traverser, je peux rentrer seule, merci.

Les personnages de ses rêves auront disparus à son réveil, un seul sera présent pour lui tendre les bras.

Le rêve chemine par l’après-midi, l’enquête sera un changement dans l’enchaînement des situations bornant le quotidien. Gentil songe. Pour son ultime vision il la gâte. Seule sa vérité importe, celle de son esprit. Ainsi les souhaits se réalisent-ils par l’imaginaire.

Attention pourtant, il est des rêves dont la fin n’est pas le réveil.

Bien au contraire.

L’enquête commence vite compte tenu de l’écho donné à ce décès, sans certitude qu’il s’agisse d’un crime. Un commissaire mène les premières constatations, interroge. D'abord déterminer la nature de l’acte. La porte était fermée de l’intérieur, une fenêtre était ouverte mais laissant une place si étroite qu’un être humain ne pouvait l’utiliser. Aucune trace d’effraction, de pas sur le balcon ni nulle part, les empreintes sur le rasoir en diront plus, surtout s’il n’y en a pas.

Du classique, son métier, ses relations amoureuses s’il y en avait, les voisins répondirent que ça ne semblait pas le cas, aucun homme, elle était chez elle chaque soir, les weekends, rien à révéler. Dommage !

Restait à voir le côté travail. Les collègues de la morte n’eurent rien à redire de leur supérieure qui faisait son métier avec conscience, pour ce qui était des relations avec les élèves et leurs parents aucune ne sortait du lot, sauf…

Oui, une petite fille que madame la directrice appréciait beaucoup. Une belle enfant trop solitaire. Tenez, hier, elles ont eu une grande discussion, elle en était revenue bouleversée, préoccupée. C’était peu pour justifier un homicide, restait qu’elle pouvait cacher une autre vie. Bien vite le policier en apprit davantage sur la victime, de son passé émergea une histoire étrange. Dans une autre ville une enfant s’était suicidée, mais des zones d’ombres stagnaient sur les rapports qu’il lut. Un mélange de religion, de relations trop intimes, des sous-entendus affirmaient que d’autres enfants… Rien n’était explicite. Cela pouvait être une vengeance tardive bien que le dossier précisât que la petite victime était orpheline et choisie pour cette raison. Le policier se fit une idée plus nette de cette femme protégée par sa hiérarchie. Depuis qu’il fréquentait les tréfonds de l’âme humaine il ne s’étonnait plus de rien, et encore moins du reste.

Entendre cette enfant ? Que faire d’autre lui répondirent ses adjoints, quoiqu’il faille découvrir.

Facile de la repérer, quand les autres discutent avec véhémence elle semble contempler un spectacle visible par elle seule.

Une enfant étrange, intelligente sans forcer mais bien distante.

Le policier l’observe, le soleil illumine ses cheveux, elle n’a pas besoin d’être brillante, elle est déjà lumineuse. Un mystère pourtant, lui qui a l’habitude d’observer, de sentir les gens perçoit en elle plus que ce qu’elle semble être. Impossible d’user de termes précis mais cela fait partie de ses qualités que de ressentir ce que les yeux ne montrent pas, ce qui se tient sous la surface de l’apparence.

Partisan d’une attitude franche il s’approche et s’appuie lui aussi contre la rambarde.

Elle ne bronche pas, l’a-t-elle seulement vu ? Il en douterait s’il ne sentait une grande attention présente près de lui. Sans la connaître il est impressionné, instinctivement.

Sa bouche se referme alors qu’il constate qu’il ne sait pas quoi dire.

- Je suppose que tu as ton… pardon, que vous avez votre opinion sur ce qui vient de se passer, et que vous le savez, les nouvelles vont plus vite que nous le voudrions.

Elle lève les yeux, distraite un moment, observe cette silhouette si différente de ce à quoi elle s’attendait.

- Ça n’a pas l’air de vous toucher.

Il s’attend à une réponse convenue, il a tort.

- Pourquoi le serais-je ?

La voix est à l’image de ce regard, franche, claire mais distante.

- Vous aviez avec elle des liens privilégiés.

- Elle en avait avec moi. Quand à la mort, nul n'en est exempté.

- Cela dépend de la façon dont elle se présente.

- La sienne fut anormale ?

Piégé !

- Oui.

- Violente sinon vous ne seriez pas là, si elle s’était faite écraser par un chauffard vous n’auriez pas d’enquête à mener. Votre présence indique qu’il s’agit d’un homicide ou d’un acte le laissant croire.

- Raisonnement imparable, vos professeurs m’avaient dit que vous aviez une intelligence hors du commun.

- Probablement se prennent-ils pour référence.

- Probablement. De quoi parliez vous ?

- De moi, elle me voyait spéciale, voulait me sauver. Comment, de quoi... Je ne me sens pas en danger.

- Avait-elle une arrière-pensée ?

- Je n’y ai pas réfléchi, cela c’est votre boulot, je suis une enfant.

- Hier elle semblait bouleversée.

- Je lui ai dit quelque chose semblant menaçant, la promesse d'un lendemain différent. Des mots venus comme ça, elle m’énervait à me suivre avec ses promesses fallacieuses de m’aider à me réaliser.

- Vous avez eu raison, le demain en question fut différent, pour elle.

- Intuition ? Possible, quand à en déterminer l’origine…

L’enquête intéresse de moins en moins le policier, banale histoire de remords venus un peu tard. Repensant aux mots de l’enfant la directrice fait le point sur sa vie, occasion d’une prise de conscience et puis le rasoir là, un souvenir, comme si elle avait déjà pensé l’utiliser comme clé vers un autre monde, un avenir différent. L’enfant l’intéresse davantage. Cette morte ne sera regrettée par personne, dans quelques jours ses collègues déballeront ce qu’ils pensent et l’odeur de poubelle atteindra son comble. Si quelqu’un s’était chargé de l’éliminer, bien qu’il n’y crut pas, pourquoi le retrouver.

Le rapport avec les crimes du quai ?

Aucun de visible.

- Vous ne voudriez pas en savoir davantage ?

- Non. Pourquoi toujours chercher une explication, la trouver n’est-ce pas s’exposer à de nouvelles interrogations ? Je viens de voir une image monsieur le policier, j’ai vu son corps dans son lit, j’ai vu du sang, une lame brillante, elle en train de crier en manipulant le rasoir.

- Le rasoir ?

- Oui, c’est en parlant que je viens de réaliser ce que c’était, ma bouche fut plus rapide que ma pensée. Intuition ? Médiumnité ?

- Elle s’est suicidée ?

- Je vous dis ce que je ressens, c’est un témoignage, pas une vérité.

Pourquoi ne pas se contenter des apparences ? Un état second, un cauchemar né de la culpabilité, des pulsions s’affrontent et pour s’en libérer elle utilise une lame d’acier.

- Je peux parler directement ?

- C’est le policier, qui pose la question ?

- Étrange ! Il y a en vous quelque chose d’intrigant. Je comprends cette femme. Moi aussi j’aimerais en savoir plus sur vous.

- Vous n’êtes pas censé courir après des criminels ?

- S’il n’y en a pas à saisir autant ne pas perdre mon temps, mais ne le dites pas à mes supérieurs. C’est un secret entre vous et moi.

- Promis.

- C’est à vous que je voudrais m’intéresser.

- Vous perdriez votre temps.

- Non, voyez, j’ai eu du mal à trouver que dire tout à l’heure, je vous sentais distante, les autres vous ennuie ?

- On s’habitue aux barreaux de sa cage, même si on ne les voit pas.

La phrase le touche ! Cette enfant lui procure une sensation proche du vertige, une attirance effrayante.

- C’est rassurant des barreaux, c’est protecteur.

- Sur le moment, ensuite, quand on veut retrouver sa liberté…

- La porte est souvent où on ne la cherche pas et rarement fermée.

- Mais avons-nous envie d’être libre, en avons-nous envie ?

- Vous êtes une intelligence étonnante.

- Je vous change de vos interlocuteurs coutumiers ?

- C’est le moins que l’on puisse dire. Moi aussi il m’arrive de faire preuve d’intuition. Un avantage quand je cherche des assassins. Je n’ai pas envie de vous dire que vous êtes belle, lumineuse, bien que je vienne de le faire, mais autre chose m’intrigue. J’ai opté pour ce métier par goût des interrogations, pour aller chercher derrière les apparences. Or je sens que derrière ce regard calme, ce visage clair se tient une personnalité complexe et solitaire.

- Dans une minute vous allez dire que vous me connaissez, me savez malheureuse et ce qu’il faudrait pour que je ne le sois plus. Je n’ai pas besoin d’ami, d’un confident, d’un guide, quel que soit le terme que vous choisiriez si je vous en laissais l’occasion. J’ai aussi dit à la directrice qu’il était trop tard. Tout cela est un rêve qui veut prendre le visage de la réalité, mais je le connais, je sais où il me guette. Il s’achèvera bientôt, rien ne peut l’empêcher ! Le réel des autres est cruel. Il vous pousse loin, chacun sourit, au dernier moment, tend la main sachant que vous ne pourrez la saisir, et rit encore plus fort. Ma réalité m’attend, je n’y serai plus seule, je ne le serais plus jamais, jamais. Il sera tout pour moi, il l’est déjà, presque. Vous ne pouvez pas comprendre, vous êtes un fantôme, une ombre. Un piège tendu devant moi pour que je me laisse entraîner. Est-ce cela la vie ? Non ! Hallucination ! Le rêve est là, autour de moi, il se resserre pour m’étouffer, pour entrer dans ma tête et me convaincre. Qu’est-ce que l'esprit contre le cœur ? Il ne peut rien, le sait, sinon il ne tenterait rien d’aussi vain. Il s’amuse mais je m’en fiche, son rire finira en hurlements de rage impuissante. Vous êtes une tentative inutile, bien faite pourtant, mais les oiseaux ne sont pas vos amis, les arbres ne se penchent pas sur vous, les animaux du désert ne sortent pas du sable pour vous parler. Le vent ne vous murmure pas ses secrets, le plus beau monstre ne vient pas vers vous quémandant une caresse. Trop tard, eux tous me hélent mais le cheval qui m’emporte est trop rapide pour vous. J’ai tout connu, tout traversé. Le chemin est long et pénible qui mène hors de l’enfer, seule, une enfant ne peut le suivre, mais je ne le suis plus, mon guide prit ma main, ensemble nous atteindrons l’éternité. Il m’attend, je suis si proche de lui maintenant, bientôt dans ses bras, bientôt… Pantin dans un rêve de dément, voilà ce que vous êtes, levez les yeux, vous verrez les fils vous manipulant, vous faisant croire que vous êtes vivant. Vivre, penser, des mots, rien que des mots. Vous avez de la chance d’ignorer leur signification.

C’est la vie qui rêve, croyez-le, c’est peut-être vrai ! Continuez à le croire ce sera plus facile. Ne cherchez pas à comprendre, la réalité est introuvable. La chance est avec vous.

Vouloir, pouvoir, mots dont le sens vous échappent. Contentez-vous de leurs ombres, vous en êtes une ! Ce que vous voyez du réel est un reflet dans mes yeux. Je suis loin. Une apparence, désormais je ne serais que cela. Le terme du voyage est proche, au cœur d’un océan né de mes larmes attend la seule âme comprenant la mienne. En existât-il jamais d’autres ! La falaise a disparue, les doutes la peur sont vaincus. Il m’attendait sur le banc pour m’indiquer le chemin de ma, de nos vies. J’ai attendu, espéré… Le but est proche, il tient en un mot qui se murmure, qui fait battre mon cœur au rythme du sien. Il m’attend, m’entend. Un sentier sur lequel j’ai abandonné l’inutile. Un chemin qui se fait dans un seul sens. La vie atteinte comment reculer ? Le rêve disparaît, les autres… Quels autres ? Ils n’existent plus, ni leurs regards, ni leurs ombres. Quelques pas encore, j’entre dans l’eau, mes derniers pleurs ont noyé la falaise. Rêve est le nom qu’il m’a donné, Amour, le sien ! Quels noms sont-ils mieux fait pour s’assembler et défier la vie, la mort, le temps ? Deux noms qui ne seront jamais gravés dans la pierre. Il m’attend, ses bras se tendent vers moi, ils me serrent, plus de chagrin, de terreurs, de solitudes, d’attentes vaines. Plus que la vie, la vie, la…

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15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 06:38
... Ou rêve ? - 12 
 

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Ni juge, ni bourreau, seulement l’amie de tous.

Sa monture, agacée par les bestioles qui lui grimpent dessus a du mal à les supporter, pas question pourtant qu’elle fasse preuve de violence. Elle accélère brusquement pour les faire tomber, se décrocher de sa crinière ou des bras de sa cavalière qui se tendent en un réflexe inutile pour s’accrocher au pommeau de sa selle comme elle bondit au-dessus d’un taillis. Un moment elle craint que l'enfant ne lui en veuille mais il ne pouvait faire autrement.

Que quelques animaux soient tombés n’empêche pas les autres d’être attirés par cette enfant, ils évitent seulement cette bête noire qui devient la leur, et bien contente de l’être.

Calme qui… Subitement ses amis s’affolent et s’enfuient vers les plus hautes branches. Elle reste stupéfaite, cette réaction répond à un motif impérieux, la proximité d’un danger assez grand pour que tous l’abandonnent. L’instinct de survie l'emporte sur l’amitié.

Rien n’est contre elle dans cet univers et pourtant qui sait quel aspect le néant peut prendre pour l’entraîner et interrompre son voyage ? Elle ne voit rien mais devine une terrifiante présence proche. Sa monture se secoue, elle sait. Toutes deux se raidissent comme un prodigieux hurlement fait vibrer les arbres aux sommets desquels les fuyards tremblent, comme il se doit lorsque vient le Roi Tyran. Le sol vibre, l’être qui s’approche est immense pour produire cet effet. Une silhouette haute, puissante, écartant les arbres, une forme venant vers elle qui ne la redoute pas, la connaissant déjà.

Son calme se transmet à son coursier. Le reptile géant apparaît entre les arbres, énorme, gueule démesurée aux crocs comme des sabres, deux yeux fureteurs de prédateurs, tendus vers le gibier qui passerait à proximité. Le corps suit, prodigieux, pattes arrières gigantesque, membres antérieurs ridiculement petits, la queue battant l’air pour maintenir son équilibre. Le saurien observe cette créature rosâtre, l’animal noir sur lequel elle se trouve. Bizarre équipage s’introduisant dans son domaine, jamais il n’en vit d’identique, jamais... Il sait qu’à la course il ne les rejoindrait pas et s’étonne qu’ils l’attendent, signe qu’ils ne le craignent pas, cela ne peut signifier qu’une chose, ils disposent d’un moyen de défense inconnu de lui. Il avance lentement, circonspect, observant autour de lui, il se sait le plus puissant des prédateurs mais la nouveauté l’intrigue. L’enfant l'observe, yeux clairs ne cillant pas, emplis d’un sentiment qu’il découvre, d’ordinaire les regards qu’il croise s’emplissent de terreur, pas cette fois, c’est un calme intrigant qu’il découvre. Il penche la tête, renifle, encore une nouveauté, il en oublie l'envie de mordre, son instinct s'efface, lui aussi aspire à une récréation. La petite chose lève une patte, il domine son envie de reculer et la pression de l’extrémité de cette patte l’étonne. Deux êtres que le temps avaient séparés se rejoignent dans l’univers du merveilleux. Il les laisse faire et l’enfant caresse ces écailles rêches, ces naseaux humides, résiste à l’haleine d’une gueule d’ordinaire prompte à dévorer sans se laver les crocs ensuite. Il remue la tête mais ne recule pas, ce contact lui procure une sensation inédite. Il ne s’en lasse pas, elle non plus, mieux, elle colle sa joue contre celle d’un animal pouvant l’engloutir d’une bouchée.

Animalité et enfance se mêlent, la première s'oublie quand la seconde se découvre. Elle dit au reptile qu’il est beau, fort, qu’elle aurait voulu monter sur son dos pour découvrir son monde à lui. Sa monture souffle en remuant la tête pour signifier son désaccord, elle sourit, reprend pour lui dire qu’il est gentil malgré son appétit, qu’elle s'amuserait de le voir dans un autre monde peuplé de créatures qu’il aurait dévoré à plaisir, leur croquant, en connaisseur, la tête. Il manifeste sa satisfaction discrètement, son sourire étant trop riche en dents longues et pointues.

Pourtant la nature ne rester muette longtemps, il a fait connaissance avec la beauté, la douceur, sensations qui le dominant causeraient sa perte. Sa vitalité est plus forte, il doit vivre, et tuer pour cela.

Il recule, se redresse, hurle vers le ciel un défi qu’il comprend mal, regarde l’enfant avec un éclat de fureur renaissante qu’il ne peut diriger vers elle. Il se détourne et s’enfuit, reprenant le cours de son existence. Il accélère, malheur à la première proie qui croisera son chemin, elle finira mal, mais vite. Il fuit comme il le fit déjà une fois, devant le feu, prédateur plus implacable que lui devant lequel tous courent sans être lâche pour autant. La vie se préserve.

Elle le comprend, elle a triomphé du dragon, non d’un coup de lance mais avec douceur, arme atteignant le cœur sans tuer, au contraire !

Les obstacles les plus difficiles à franchir ne sont pas les plus hauts, il en est d’anodins présentant de grandes difficultés. On redoute ceux qui semblent les pires pour se précipiter dans les plus dangereux. Le temps de le comprendre il est trop tard.

Elle se laisse emporter, observant un décor changeant de nouveau. Le sol est différent, spongieux puis marécageux, son cheval ne ralentit pas, il connaît son chemin, sautant parfois pour rester en contact avec lui. L’eau ne présente pas plus de difficulté pour lui que le sol dur. Elle observe les remous causés par les sabots effleurant l’eau, cercles concentriques se perdant derrière eux.

Le marais est plein de vie, sous la surface des milliers d’yeux curieux les regardent passer, spectateurs d’un monde qu’ils n’imaginaient pas et cependant si proche.

Elle sait où elle se trouve, le delta d’un fleuve alors qu’ils ne virent aucun cours d’eau jusque là. Le terme du voyage s’approche. Ne devait-il pas continuer encore et encore ?

La mer lui fait face, le cheval se met au trot pour suivre la plage, le temps se contracte. Elle n’ira pas plus loin sans un véhicule différent. Elle imagine un navire immense, en bois, à la charpente comme un squelette, un corps qu’elle explorerait à loisir. Elle voit les mats, la dunette où elle s’installerait, regardant les marins réalisant les manœuvres, amenant ou hissant les voiles sans jamais se tromper, se livrant parfois à des taches mystérieuses pour elle. Le vent pousserait l’embarcation et ferait de sa chevelure les couleurs du vaisseau. Elle la devine atteignant l’horizon où la mer rejoint le ciel pour y poursuivre sa route et s’éloigner de la Terre, s’enfonçant dans l’univers comme sur un océan inconnu. Étoiles phares, planètes îles, des formes étranges s’approcheraient pour l’admirer elle. Les galaxies ne pourraient-elles abriter des formes de vies nouvelles et cosmiques, de nouvelles amies pour l’enfant lui racontant de nouvelles merveilles elles qui existeraient depuis l’aube des temps.


Que de mystères à solutionner, de prodiges à admirer.

Si elle pouvait…

La mer est déserte, l’horizon reste vide. Il faut qu’elle mette pied à terre pour que des voiles, noires, apparaissent, l’infini l'attend. Elle n’y sera pas seule avec l’équipage. Un capitaine l'attend, avec lui elle embarquera pour un voyage sans fin.

Son cheval avance comme à regret, tête basse, bientôt ils devront se séparer. Fabuleuse monture qui sut l’amener jusqu’ici, quelque pas encore, c’est la fin du voyage.

Lui aussi souhaite que tout se passe rapidement. Séparation difficile mais indispensable. Elle descend, fait quelque pas et se retourne pour le regarder. Pour la première fois ils se font face, chacun lisant dans les yeux de son ami ce qu’il éprouve. Il frotte sa tête contre celle de l’enfant, recule ensuite brusquement, se dresse, agite sa crinière en signe d’adieu et s’en va plus vite qu’elle le vit jamais aller. Une flèche de nuit suivant le trajet qu’ils firent ensemble.

Elle ne l’oubliera jamais, sait qu’il pensera à elle et n’acceptera plus jamais d’autre cavalière, fut-elle aussi belle et solitaire.

Qu’attend-elle ? Qu’un serpent de mer au cou immense émerge, nouvelle monture prodigieuse, qu’un oiseau géant surgisse du ciel. Elle ne voit aucune trace de vie, elle est totalement seule.

Pourquoi pas une île flottante ?

Ou un éclair au chocolat ?

La mer va-t-elle geler pour lui permettre de marcher sur elle. A pied elle n’irait pas loin.

Plutôt que de rester à attendre elle avance, s’imaginant accéder à un port vide, cherchant un navire prêt d'appareiller, allant jusqu’au bout de la jetée la plus longue, s'assoyant pour attendre.

Elle marche, seule, une sensation venant de loin, d’une autre vie, d’un autre temps, futur ou passé, dont elle serait l’unique souvenir. Va-t-elle continuer sans arriver quelque part ? Elle sait que non et pourtant le doute a des serres acérées égratignant son âme.

L’océan est-il né de ses larmes ? Doit-elle plonger au cœur de ses souffrances ?

Tout a un sens dans ce monde mais elle doit comprendre seule. Point de draps sous lesquels se dissimuler en étouffant ses sanglots.

Cette mer est celle de ses espoirs, cette terre celle de ses regrets, elle a plus pleuré pour les premiers attendant qu’ils se réalisent que sur les seconds qu’elle voulut oublier. La suite, oublier ses peines, traverser les flots de ses envies pour atteindre le lieu où en-fin...

Une destination : l’immensité ! Quitter le monde concret, croire si fort en ses rêves, qu’ils se réaliseront. Sa seule chance. La falaise devant elle est sa peur de continuer. Elle en a fait la première partie, quelque part en elle rôde le désir de reculer. Cette muraille est en elle, là-bas ses désirs l’attendent, la réalité ne compte plus, elle en a atteint l’extrémité après avoir tout vu, tout connu. Sa route continue ailleurs.

Elle baisse les paupières, rideau sur ses souvenirs. Aucun regard dans son dos pour la retenir ou la pousser, elle seule décide !

Difficile ! Ses yeux la brûlent, trop de déceptions connues dans une vie si courte. Elle pleure pour chasser ses ultimes peurs d’être déçue une fois de trop, exsuder ses dernières douleurs par les yeux.

Ses larmes roulent sur son visage, tombent sur le sol pour rejoindre les vagues. Le vide est tout près. La mer vient à sa rencontre. Elle va pénétrer dans l’eau de ses rêves pour continuer son voyage.

Quelques pas encore, elle a atteint le vide sans chuter, elle a réussi.

Si elle pleure encore c’est de savoir que nulle force au monde ne peut plus l’empêcher de rejoindre celui qu’elle attend.

                                        * * *

Le brouillard est toujours présent. Elle reconnaît mal ce rêve étrange à l’allure de réel mais c’est le moyen d’atteindre son univers. Elle reconnaît sa chambre, sa salle de bain, agit sans y prêter attention. La cuisine, la fenêtre derrière laquelle l’attend un minuscule être couvert de plume qui s’envole comme s’il ne la reconnaissait pas.

Elle sourit, agréable de réaliser que le rêve se modifie ! Elle dépose les miettes, referme la fenêtre et sait en s’éloignant qu’il hésite mais viendra, l’appétit est le plus fort.

Elle suit son rêve, le connaît par cœur comme s’il était la réalité.


Elle est comme d’habitude !

Certaines sensations sont trop fortes pour être exprimées clairement et usent de moyens détournés pour se faire comprendre à ceux qui préfèrent regarder ailleurs. L’apparence est respectée, le reste…

L’agitation s’est installée à l’école, ses semblables parlent comme si un fait nouveau s’était produit. Le rêve va-t-il encore se modifier ?

La directrice n’est pas là. Ceci a-t-il un lien avec cela ? Un garçon s'approche. Elle le regarde, il s’arrête, ne comprend pas ce vertige, ces yeux immenses, l’abîme au fond duquel une force moqueuse l’invite. Ce regard devant lui brille de cruauté comme sa peur augmente. Il voulait se moquer, affirmait ne pas la craindre… le vide qu’il distingue est celui de sa stupidité au fond duquel luit la peur qu’il refusait d’afficher comme les débiles se prenant pour des héros s’ils n’ont peur de peur et ne sont émus par rien.

Rien le parfait synonyme de normalité !

Tant pis pour le pari, il n’embrassera pas cette enfant trop belle. Il y en a d’autres, moins jolies mais accessibles. Il est bon d’apprendre tôt à se contenter de ce que l’on mérite.

Elle sait ce qu’il voulait, personne ne la touchera, fusse dans un rêve, un seul être la prendra dans ses bras, l’embrassera comme on doit le faire à une enfant. Elle acceptera ces gestes, ces mots que personne ne lui prodigua. Tant pis pour eux, tous.

Rêver distrait, continuer, que le réveil soit sur l’univers qui l’attend.

La classe, sa place, dehors les grandes personnes discutent, elle devine ce qu’elles se disent, c’est la première fois que la directrice est absente, elle n’a pas téléphoné pour prévenir, pas son genre, pas du tout. Les gosses sont intenables, sauf elle, pressentant une mauvaise nouvelle comme les animaux anticipent le séisme à venir.

Pas de réponse au téléphone, que faire ? Elle habite tout près, pourquoi ne pas aller voir, il a pu lui arriver quelque chose. S’ils pouvaient ne rien faire ils seraient ravis mais les circonstances rendent cela difficile.

Les enfants n’entendent pas, ils refuseraient de leur ressembler !

Si peu grandissent, la plupart vieillissent ou pourrissent directement histoire de gagner du temps.

Vieillir ? Elle sourit de ce mot, se voit âgée, parler à ses cheveux gris ayant déjà l’odeur de la mort, leur racontant l’histoire de son enfance, recommençant encore et encore, s’arrêtant pour vérifier si on l’écoute et répéter. Depuis quand parle-t-elle ainsi, est-ce cela l’éternité ? Boucle sans fin, manège… L’image disparaît, que vint-elle faire, les rêves se mélangent !

À quoi pensait-elle ? Une ombre, un visage ridé, c’est si loin.

Les adultes observent les enfants, une en particulier. La directrice s'inquiétait pour elle. On verra plus tard, attendons. On parle d’elle, ça l’amuse, son calme étonne, comportement habituel, effacé ; de son intelligence, on papote pour attendre des nouvelles...

... Ou rêve ? - 14

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11 avril 2009 6 11 /04 /avril /2009 05:39
... Ou rêve ? - 11 
 

                                                 12


Les voitures défilent sous son regard, la nuit est moqueuse. Il est tôt mais les fenêtres allumées sont nombreuses, derrière les rideaux elle distingue le ballet des ombres, elle est seule.

Presque. Ses souvenirs rodent dans chaque pièce de son esprit, se lovent dans les fauteuils, s'étirent, sourient.

Elle hoche la tête, s’appuie sur son balcon, pas de rambarde de fer, seulement du béton, son regard erre sur un décor triste, la nuit ne l’embellit pas ou est-ce elle dont le regard le veut ainsi, à son image ?

Plus de regard, paupières baissées.

Le passé menace… L’abîme, là… Une chute ne se terminant jamais…

Demi-tour, dos contre la pierre, le vide est comme une main sur ses épaules cherchant à peser, peser… Elle bondit dans sa chambre pour échapper à un danger inexistant, à l’extérieur. Elle le sait mais ne put contrôler ce réflexe. Elle est fatiguée à tel point que le sommeil la fuit. C’est souvent ainsi.

Allons, s’encourage-t-elle, ce n’est qu’une nuit, elle va finir, et avec le matin reprendront les habitudes, la vie. Les habitudes…

La vie ? Ces enfants ne comptent-ils pas pour elle ? En particulier une petite créature qu’elle doit aider. Forme diabolique lui ayant promis les cauchemars qui arrivent en rangs serrés.

Retour dans le lit, elle s’installe confortablement, la tête sur l’oreiller moelleux et ne sourit pas en réalisant qu’elle pourrait ainsi s'allonger dans son cercueil. La mort est une façon de dormir longtemps mais ce sommeil là est-il, sera-t-il, dénué de frayeurs ?

Elle se détend, cesse de tapoter sur la couverture, plus un geste, plus une pensée. Yeux clos, respiration profonde, elle attend.

Quoi ?

Ce choc ?

Son imagination est gorgée de sons, de cris. Son cœur s’accélère.

Elle a du mal à chasser une angoisse qui a trouvé son terrain de jeux préféré. Pas question de se dresser sur le lit en hurlant, d'ouvrir la porte à la terreur. Elle n’a rien entendu, son cœur va se calmer, ses muscles se détendre, le sommeil va l’emporter où la réalité n’existe plus. C’est cette gosse ! Sa beauté nocive repousse ceux, purs, qui devinent sa nature de sorcière mais elle sera plus forte que cette image floue comme si elle laissait la place à un autre visage… Non ! Tout est tranquille, elle va dormir. Elle se fait peur, c’est ridicule, quelques mots, un regard ne peuvent l'influencer ainsi.

Elle sourit, facile, il suffit de savoir ce que l’on veut, d’être prêt à l’effort nécessaire pour l’obtenir. Elle soupire, le sommeil est proche, elle le devine. Au réveil elle rira de ces terreurs imaginaires.

Nouveau bruit ! La baie ! Quelqu’un cherche à entrer. Elle va faire semblant de dormir, si on veut voler elle ne bougera pas. Elle régularise sa respiration comme un dormeur ne peut le faire.

La fenêtre grince à peine, elle qui la connaît voit un trop faible écartement pour que quelqu’un passe, elle a rêvé, c’était le vent !

Une ombre…

Elle éclate de rire, un chat, un petit chat noir. Elle avait mal fermé, il a suivi une corniche, poussé par la curiosité ou la faim. Fut-elle idiote de s’effrayer pour si peu !

L’animal s’est arrêté il l’observe calmement, c’est tout juste s’il ne se paie pas sa tête d’humaine qu’il faillit faire mourir de peur.

Elle l’appelle, fait des grimaces, cherche les petits noms qu’elle connaît, le félin ne bouge pas, lui qui observe une souris des heures pour lancer une patte aux griffes tendues au seul moment possible semble la guetter. Mais elle n’est pas une souris et ce chat n’est pas un matou, un jeune découvrant un nouveau décor et attendant que quelque chose se passe. Pourtant ce regard la trouble, trop clair, posé sur elle avec insistance, montrant qu’il la regarde, qu’il la connaît.

Le plus simple est de se lever pour le mettre dehors, il retrouvera sa maison, elle fermera la fenêtre en veillant à ce qu’un animal ne puisse la pousser de nouveau et s’introduire chez elle.

Elle tend les mains, il saute de côté, s’enfuit sous la table avant de continuer à mesure qu’elle tente de le saisir.

Les images se mélangent dans son esprit, le passé, le présent. Un chat noir est le compagnon des sorcières, il est là pour l’effrayer, c’est la démone qui l’a envoyé, elle le sait bien. Le grand rasoir pour vérifier si du sang coule dans les veines de ce chaton.

Trop fatigant, ce serait faire son jeu, pas question. L’indifférence est la meilleure solution, se recoucher, remonter les couvertures sur son visage, tant pis pour cette bestiole !

Difficile de dormir en guettant le moindre bruit, à chaque seconde elle s’attend à ce qu’un objet tombe et éclate sur le sol.

Mais non, ce qu’elle entend la surprend, le plancher craque !

Elle repousse les draps, il faut qu’elle regarde.

Une silhouette humaine est devant elle, quelque chose brille dans sa main, une lame…

Hurler est impossible, aucun son n’émane de sa bouche béante, ses bras se tendent, protection dérisoire, la lame s’abat plusieurs fois, le sang coule, inondant les draps, sa gorge, sa gorge…

Ses derniers mots se perdent en gargouillements alors que le rasoir tinte en heurtant le sol. Son cri résonne dans sa tête, hurlement démentiel, retenu trop longtemps, dont les échos se perdent dans un univers enfin vide.

* * *

Le cheval l’emporte de plus en plus vite. Elle retrouve la plaine comme si un instant, yeux clos, elle s'était crue ailleurs.

Mais où ?

Le réel ?

Elle ne sait plus ce que c’est. L’immensité est sa vérité, le vent, sa monture prodigieuse, les arbres au loin, chaque être qu’elle croise, les montagnes déchirant l’horizon, cela seul a une signification pour elle, cela seul !

Ces géants l’attirent, là haut peut-être pourrait-elle atteindre le ciel. Ils l’attendent, la désirent, sont nés pour elle comme la forêt ou la plaine. La nature est son amie, elles sont une.

Elle découvre une chaîne paraissant ceinturer la planète, observe ses formes complexes et magnifiques, cimes pointues que le vent ne put encore limer. Sa monture ne ralentit pas comme elle gravit les premiers contreforts de cet escarpement.

Ce sont de vraies falaises qui lui font face, ainsi l’obstacle paraît-il infranchissable.

Elle ressent la puissance des muscles de son cheval lequel ralentit à peine et trouve, comme s’il le connaissait, l’unique passage.

Quelle est la forme naturelle donnant l’impression d’exister depuis et pour toujours sinon la montagne ? Elle seule promet d’être témoin de la fin des temps.

Alors qu’elle plisse les yeux elle aperçoit une fente minuscule dans laquelle ils s’engouffrent. Les parois se dressent si haut que le ciel est une ligne claire à peine visible tout là haut.

Le minéral lui raconte des histoires différentes de celles qu’elle entendit auparavant. Ses souvenirs remontent à l’époque où l’univers était imprécis. La vie et le temps façonnèrent les étoiles, plaçant autour d’elle des planètes dont l’une devint la Terre, boule de gaz se refroidissant pour se solidifier et faire place au monde présent, à la nature et son inventivité illimitée.

Elle voit la naissance puis la genèse de son monde, la vie grouillante, dont elle incarne l’aboutissement. Le cercle se refermera, étape première le minéral sera l'ultime proie du néant.

Elle voit le Chaos d’Origine, le retrouve à la Fin.

Tout recommencera encore et encore, éternel manège !

La fin du défilé est proche, ensuite ?

Ses rencontres, plaines forêt, montagne, furent toutes féminines, quoique nées de l’univers.

Plus que des amies ce sont des semblables.

Quelque chose de masculin doit traîner quelque part, son aspect sera moins beau mais il sera aussi son ami. Rien dans l’univers ne peut lui faire de mal.

Mal ! Un mot masculin.

Le trait de lumière barrant verticalement l’horizon se fait plus lumineux, s’élargit jusqu’à l’engloutir. Devant elle s'offre un désert gigantesque. Étendue de sable et de roches nues semblant sans vie.

Pour sa monture le décor importe peu et son allure ne faiblit pas.

C’est l’occasion de s’interroger sur l’animal qu’elle chevauche. D’où vient-il, de quel monde fantastique ? Elle sait qui put, par magie, le crée afin qu’il soit le complice de son périple extraordinaire. Elle l’imagine dans son écurie, voit des êtres désireux de le dompter qui finissent rapidement au sol. Une seule main pouvait l’apaiser, un unique être avait depuis sa naissance le droit de s’installer sur son dos, celle-là même qui caresse ses flancs chauds et palpitants au rythme de sa respiration. Elle se penche pour admirer le mouvement des jambes, les sabots brillants comme autant de soleil explosant sur le sol. Sur son dos elle se sent déesse allant à un rendez-vous avec l’unique dieu qu’elle adorera jamais. L’image la fait sourire alors que sa monture hennit pour manifester son accord. Elle est cela, plus encore, elle représente ce que la vie est de bon, de beau, justifie son existence ; son ultime réalisation, celle sur laquelle elle se penche pour la regarder oubliant les brouillons infâmes que le néant dévore. La pensée de celui qui l’attend ne la quitte pas. Ils ne tarderont plus à êtres physiquement réunis. La vie le désire, cette union sera la perfection au-delà de laquelle plus rien ne sera possible.

Elle soupire, ferme les yeux alors que le vent fait danser sa chevelure qui, accrochant le soleil tisse autour d’elle un nimbe éclatant.

Le vent dessine des créatures de sable dont les mimiques la font rire, pantins gigotant d’être dissous, reprenant plus loin un nouvel aspect à la vie éphémère. L’imagination d'Eole est sans limite puisqu'elle distrait l’enfant dont le rire court avec lui sur ces étendues désolées.

Une forteresse de silice devant elle, portes immenses s’ouvrant, murailles prenant la forme de silhouettes de petites cavalières sur d’immenses chevaux. Copies l’escortant un moment mais le vent ne court pas assez vite et ne peut insuffler davantage de vie à ces créatures d’illusions.

Elle songe qu’il serait dommage de traverser ce monde sans le fouler au moins une fois. Sa pensée suffit, le cheval ralentit, s’arrête. Elle hésite puis saute sur le sol et fait quelques pas. Soudain la peau craquelée s’anime, des créatures de toutes formes sortent de l’ombre et s'approchent.

Beaucoup lui sont inconnues mais toutes sont ses amies. Elle se baisse, les caresse, certains sont venimeux mais l’oublient. Tous s’exprimant ensemble racontent la plus belle histoire possible. Elle les entend, graves ou souriantes, comprends ces cris, frottements et autres modes d’expressions de ces nouvelles rencontres. La vie est partout, elle fit ce désert, pourquoi le laisser sans habitant ? Il est vivant lui aussi.

Elle est l’amie de tout ce qui l’entoure, aucune exception ! Certaines bestioles s’enhardissent et grimpent sur elle, s’agrippent dans sa chevelure pour la faire rire encore. Elle joue ainsi un moment avec elles, les bousculent, se fait mordiller ou pincer. Les mâles courent autour d’elle pour montrer leur vélocité, leurs forces ou talents. De vrais humains, en moins bêtes, et plus naturels ! Elle s’émerveille de la façon dont chacune sut s’adapter en étant différente des autres, destinées pourtant à partager le même univers. Toutes l’admirent, sans besoin de comprendre, certaines d’être utiles. L’existence de chaque créature se justifie.

Les humains aussi ?

Plus maintenant.

Les meilleurs choses ont une fin, le temps s’est ralenti il ne peut se figer, un hennissement la rappelle. Elle se détourne, grimpe sur le dos de sa monture qui repart veillant à n’écraser personne. L’enfant est un peu triste, elle agite le bras pour dire au revoir avant de regarder à nouveau droit devant, vers l’avenir. Elle est heureuse, le soleil et le vent s’adoucissent pour sécher moins vite ses larmes. Elle entoure l’encolure, caresse le poitrail, sent la puissance d’un cœur battant plus vite que le sien ne le pourrait jamais. Elle n’est que cavalière, chacun tient le rôle lui convenant. Elle parle, frotte son visage contre la crinière, son corps vibrant du galop l’entraînant.

Qu’y a-t-il après ce désert ? Elle n’anticipe pas la fin du voyage, pourquoi imaginer ce qu’elle vivra ? La vie est aussi un voyage mais celui-ci ne débouchera pas sur le néant, au contraire, il transcendera la mort par la seule force qui en soit capable. Il l’attend. Hormis lui et ce monde rien n’existe pour elle, le néant est repu.

* * *

La vie est un décor à prendre comme il est. L'enfance, curieuse, voudrait savoir mais l'éducation lui montre l'inanité de ce souhait, dès lors elle accède au rang de grande personne, rejoint le troupeau de ceux qui avancent sans regarder autour d’eux afin d’oublier qu’ils ne sont pas vivants. Elle l’est ! Elle sait voir, sentir la vie qui la protège, la soutient et l’encourage à avancer. Elle l'imaginait désert mais se trompait, elle a vaincu la peur et peut persévérer.

La vie aime qu’on l’aime. Quand on sait voir derrière l'apparence abrupte se dévoilent ses secrets, dévoile les merveilles qu’elle préserve pour qui méritent de les contempler. une enfant par exemple, regard pur pouvant supporter la lumière.

La vie aime qu’on l’aime.

Elle aussi ! Mais surtout attendait qui l’aimerait ! Maintenant il est proche, occupe son cœur et son âme. Sa voix murmure : je t’aime en écho à chaque battement de cœur.

Le désert cesse, le sable disparaît, nouveau décor à mi-chemin entre la plaine et la forêt qu’elle connut, les arbres sont plus petits, les taillis nombreux, les bosquets profonds, pièges épineux suivis de clairière et tout recommence, se mélangent. Sa monture ralentit, aucune ligne droite n’est possible assez longtemps pour qu’elle galope comme elle le fit dans le désert. Elle slalome entre les obstacles, le jeu est passionnant et dans ses yeux brille une joie qu’elle n’aurait jamais connue ailleurs.

De nouveaux compagnons surgissent, certains sautent sur ses épaules, des singes qui la dévisagent, se disant que cette tête leur dit quelque chose. Elle en vit en cage quelque fois, rien de plus beau que la liberté pour admirer la vie dans son intégrité.

Elle s’amuse, se laisse tirer les cheveux, oublie la théorie de l’évolution sur le cousinage des primates, pourquoi tout compliquer quand admirer, ressentir, sont les seuls comportements justifiés.

Le ciel est traversé d’oiseaux, des milliers de regards glissent sur elle, des créatures fantastiques l’observent qu'elle ne peut identifier. Ainsi celui au visage de gargouille dont le temps gomma sans doute les restes, et d’autres, combien d’autres…

Chacun, malgré un aspect hideux est capable de ressentir la beauté et d’oublier son appétit pour se découvrir une part de sensibilité, faible - sous peine en annihilant leurs instincts naturels de causer leur perte - mais présente. Cette créature qui s'éloigne dans le ciel va retrouver sa faim mais jamais elle n'oubliera la lumière d’un regard qui l'accompagnera jusqu'à la mort.

Elle n’a pas peur des aspects étranges de la vie, des masques rebutants qu’elle porte pour varier les plaisirs. Derrière le regard fiévreux de rage destructrice, de folie meurtrière la douceur existe qui ne demande qu’à grandir, grandir !

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8 avril 2009 3 08 /04 /avril /2009 06:16
... Ou rêve ? - 10 
 

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Cette fois pas de regret de ces paroles. Une poupée, l’enfant parfait, pas de mots, de comportements déplaisants, pour cela un jouet est l’idéal. L’enfant, même bien dressé peut s’écarter du souhait de ses créateurs. Un jouet ne présente pas ce risque ou alors c’est que ses parents l’auront voulu pour exercer leur pouvoir. On frappe sur plus faible que soi, logique, une des règles de la vie en société. Ce jeu dont les instruments ont la taille d'adultes s’amusant avec des pions plus petits. De vrais enfants crient, pleurent, quelle jouissance de les effrayer pour les rassurer ensuite. Les serrer, fort, qu’ils ne voient pas le sourire déformant la face de leurs géniteurs.

Jeter le gadget qui déplaît est permis, un marmot, la société l’interdit, chacun peut lui servir. La reprogrammation est possible et ceux qui y échappent servent la société en incarnant le mauvais exemple.

Elle aurait voulu dire cela. Elle reste muette, à quoi bon ? Elle connaît ses pensées. Dans quelle poubelle jeter un jouet taille adulte ?

Elle sourit de ses cogitations, se souvient qu'elle n'utilisa jamais les poupées qu’on lui offrit, à quoi bon animer un objet, ça ressemble à ceux qui bougent comme l’automate sur une boite à musique, en moins joli, eux sont DANS la boite.

- Je comprends, t’exprimer te fait du bien. Ce qui en soi est complexe se simplifie d’être verbalisé. Les mots forment une pelote, trouve les premiers, tire dessus, les suivants arrivent et ce qui semblait embrouillé se démêle aisément. Tu as commencé par une courte phrase, la seconde sera plus longue et ainsi de suite. Je te demande seulement de parler et lentement, sûrement, tu te surprendras. C’est toujours ainsi, on cache le plus douloureux, le plus important sous l’apparence. Je te parle sans te considérer comme un jouet ou un bibelot pouvant parler et bouger seul dont on s’occupe pour qu’il brille à l’extérieur mais vide. Ils ne virent pas ce qui s’accumulait en toi qui ne montrais rien. Tant d’émotions à libérer, d’envies à t’avouer sans te briser. Je te souhaite vivante sans en vouloir à des gens incapable de te comprendre. L’exception effraie mais a le pouvoir de pardonner à ceux ignorant ce qu’ils font.

Blablabla… A quoi bon parler pour l’atteindre, elle se sait inaccessible.

- Tu t’es efforcée de ressembler à l’image que l’on voyait de toi mais tu as grandi et cette apparence t’enferme. Tu peux la détruire sans disparaître. Du temps sera nécessaire, une aide sera indispensable, la mienne ou celle de n’importe qui de compétent. Des mots pour des maux, formule connue mais souvent vraie. L’enfance en toi cohabite avec une adulte, le conflit se fait toujours plus âpre. Le temps a beaucoup à t’apporter, il estompera les difficultés du passé.

Ces mots l’atteignent, forent un chemin pour la troubler. Elle ne veut plus entendre, plus d’espionne lisant en elle, même, surtout ! pour découvrir la vérité. Elle ne veut plus de regard, se veut gadget insensible à la curiosité passant sur elle.

Elle sera vide en apparence !

Qu’a-t-elle dit cette grande personne ? Des mots qui l’effleurèrent sans égratigner la surface de diamant de son masque, dur, brillant, mais qui peut se briser s'il est frappé au bon endroit. Personne ne le pourra. Elle ne le veut pas et dissimule l’endroit en question qu’elle connaît bien, tenant en un nom. Elle l'abandonnera, les charognards le déchiquetteront mais le vide qu'ils découvriront les engloutira.

- Tu réfléchis, je te laisse tranquille. Mes paroles feront leur chemin. Tes yeux se dessilleront. Le temps joue pour nous et le résultat sera favorable. Il est temps d’entrer en classe, décor familier auquel tu prêteras peu d’attention. Nous nous retrouverons pendant la récré, fais-moi confiance et tout changera !

Bien entendu, pense l’enfant, mais d’une façon plus personnelle. Si elles avaient le temps… Mais il est trop tard maintenant. Elle va s’enfuir, c’est le meilleur moyen. Elle voudrait ne plus penser, difficile, sauf pour ceux chez qui c’est un talent naturel. Eux ne sont pas des débiles profonds, non, ce sont des débiles creux. Leurs esprits traquent la plus infime trace de réflexion. Un travail à plein temps, histoire qu’il y ait quelque chose de plein chez eux.

Seule, elle sourit, s’ils savaient… Ils l’ont échappé moche.

Elle ne lit pas en eux ce qu’ils pensent d’elle, curieuse, étrange, pas seulement, inquiétante. Voilà le mot sur lequel sans se concerter ils se sont accordés, esprits réunis pour en produire un du niveau d’un pois sauteur. Le sachant elle se dirait qu’ils n’ont pas tort. Son sourire, son expression, son regard sont parfois illuminés d’une lueur venue d’ailleurs, d’un monde où rares sont les invités sont rares.

Différent rime avec inquiétant.

Dans son univers la compréhension est tacite, tout y est possible.

Jamais la classe ne fut plus studieuse qu’en cet après-midi comme si tous désiraient s’accrocher à du concret qui chasse de leurs pensées la perception du gouffre qui faillit les aspirer. Tous, sauf une dont les pensées plongent dans l’abysse en un maelström multicolore qui l’amuse, la fascine, l’entraînant de plus en plus loin.

Il y a longtemps qu’elle sait que tout doit s’achever. L’angoisse du temps disparaît, son être se délite, elle est entraînée où la nature est chamboulée, où les lois se déforment, s’inversent, où rien n’est plus compréhensible parce qu'instable. Son esprit observe ce spectacle, en absorbe les émotions, chaque seconde amène une perception différente, bouleversante. Il n’est pas assez présent pour se laisser entraîner, il a réussi à surpasser le chaos des images pour en saisir une et ne plus voir qu’elle emportée loin, vite, vers le centre de son univers où il est attendu. Vers une lueur que lui seul peut supporter, pour les autres, elle est une bougie dans l’immensité, pour lui, la plus puissante étoile qui soit, et il court, galope vers elle, galope !

Rare sont les âmes en quête de cette lueur, moins encore réussissent à la déceler pour chercher à l’approcher. En fut-il une seulement qui le réussit ? La majorité préfère une fausse lueur apaisante à une espérance inassouvie. Ils ont raison de choisir ce qu’ils peuvent supporter, le néant attire le vide.

Mais, pour qui veux chercher, souvent malgré soi, sans pouvoir reculer quand il comprend ce qui l’attend, le chemin est difficile, voyage sans retour à la destination introuvable. La mort le saisit avant qu’il approche une lumière qui l'anéantirait, alors…

Continuons puisque nous ne pouvons faire autrement, rêvons, cela nous aidera, attendons ce que nous savons mériter.

Récréation, son corps se déplace tel un cheval habitué au trajet. La rambarde à la peinture écaillée, son regarde errant au travers d’un décor qu’il ne perçoit plus. On lui parle, elle n’entend pas, on la secoue, elle ne réagit pas. Elle n’est plus présente que physiquement.

La directrice l'observe, cherche à deviner si elle peut simuler un tel regard non pas vide mais contemplant un spectacle que lui seul peut supporter. Un regard transperçant l’extérieur, contemplant un infini tentateur. Un regard qui l’effraie.

Se serait-elle trompée, renonçant à fuir physiquement cette enfant aurait choisi l'unique voie restant : Effacer le réel.

Ses paroles ont-elles provoquées cela ? L’esprit de l’enfant plutôt que revenir préféra-t-il l’illusion ? Elle la regarde cherchant dans le regard de ciel l’éclat auquel s’accrocher. Étrange et prodigieux spectacle que ce paysage immense où tout n’est que beauté, douceur, dans lequel une enfant chevauche en sachant où et vers qui elle va.

Cœur affolé elle baisse les paupières, l’attrait fut si puissant qu’elle craignit un instant de s'y laisser prendre comme un poisson au leurre dissimulant l’hameçon. Elle se raidit, s’accroche à la barrière, produit un effort pour paraître normale, qu’on ne se doute pas de la violence qu’elle se fit pour revenir à la réalité. Quelle attraction saisit-elle son esprit pour qu’elle ait cette sensation de chute ? Ce regard confirme ses craintes. Elle ne veut plus courir de risque, l’horreur se pare de douceur et se révèle au dernier moment pour être plus destructrice. Elle veut sauver cette âme qu’elle pressent attirée par une puissance nocturne. Seule peut-elle réussir, n’est-il pas nécessaire de chercher d’autres moyens que les mots en espérant qu’il ne soit pas trop tard ?

Mais l’espère-t-elle vraiment ? La mort serait une solution.

Le démon aime la pureté, c’est son masque préféré. Mais quel est le visage de la vérité ? Des influences contradictoires fluctuent en elle, pénètrent son âme pour y semer les germes du doute.

Fuir, l’enfant le fit comme pour lui indiquer la marche à suivre. Mais non, d’autres enfants ont besoin d’elle pour les guider. Qu’une soit offerte en sacrifice, pourquoi pas si nombre sont sauvés ?

Son bureau, l’abri d’une fragile porte de bois, à plat dos elle cherche des pensées rassurantes. Elle va se ressaisir, être forte, se redresser et… Par hasard elle croise son reflet, s’arrête tétanisée, ce visage est le sien mais ce regard… c’est celui de…

Dans la cour l’enfant est immobile au centre de l’attention générale. Son regard parcourt le décor sans exprimer la violence de ses pensées. Les mots qui faillirent l’atteindre, l’oubli qu’elle voulut mais se révéla un piège. Elle y eut oublié ces paroles mais aussi ce qu’elle voulait, le voyage à terminer. Le néant tendit ses filets, en vain !

Curieusement les paroles de la directrice furent une aide, l’image d’un couloir, d’hommes en blancs, de poisons pénétrant son cerveau pour violer son âme la firent trouver la force de réagir. Ces produits en la ramenant dans la réalité l’aurait empêchés d’achever un voyage dont elle sait l’aboutissement proche.

Dans son bureau elle se calme, arrange ses vêtements en se regardant dans le miroir. Le regard qu'elle croise, froid et décidé, lui affirme qu’elle fut ridicule, la faute à cette gamine trop joueuse. Elle sera plus explicite si la petite ne veut pas collaborer. Quand une âme veut se perdre il existe des lieux pour les... aider ! Elle qui sait quel effet cela fait de voir sa propre âme les connaît bien.

C’est pour SON bien après tout !

Sortie des classes, l’enfant ne se soucie pas d’être suivie mais l’adulte reste derrière par peur d’un regard miroir, ignorant qu’un reflet peut s’imposer par d’autres biais.

N’est-ce pas ?

- Ne pas répondre est risqué. Me suis-je trompé ? Cultiver le bizarre te donne une impression fausse de personnalité, est-ce l’unique moyen pour te différencier. Es-tu même vivante ?

- Vivre serait vous ressembler ? Je souhaite que mon existence soit ce que je veux malgré les difficultés et l’adversité plutôt qu’un cumul de conventions. Votre civilisation m'indiffère, vos intérêts sont des instincts masqués sous une vanité étouffante. Je ne veux pas être comme ceux, et celles, qui disent Ma femme, mon mari, mes chaussettes, mon fils… oubliant le plus important : Ma tombe ! L’endroit où ils passeront le plus de temps, le seul dont ils pourraient dire qu’il est à eux. La vie est une suite de concessions mais seule la dernière est à perpétuité. Ils n’y pensent pas, ils pensent le moins possible, ils pourraient comprendre ce qui les attend. Eux qui ne sont pas vivants craignent la mort. Vous avez oublié ce que je vous ai dit ? Trop tard. Vous voulez que je parle, maintenant c’est vous qui êtes muette. Ce n’est pas ainsi que l’on discute, c’est pourtant ainsi qu’ils se parlent, les autres, chacun son tour, bien dans ce qu’il dit, feignant d’écouter son interlocuteur en échange de l’inverse. Regardez la rivière, elle suit son cours sans directrice sur le dos, je n’ai pris ce chemin que pour vous dire cela, amusant, non ? Moi je trouve. Elle est tranquille, les activités humaines ne l’intéressent pas.

- Elle ne vit pas, ne pense pas.

- Qu’en savez-vous ? Elle fait partie d’un tout vivant comme une veine fait partie du corps. Oser le comprendre est difficile. Vous devriez rentrer chez vous, une douche et dodo. Demain sera différent, surtout pour vous ! Encore un mot, faites attention aux cauchemars, certains débordent sur la réalité jusqu’à l’emporter.

La directrice s’arrête, ébahie une fois de plus. Le décor à changé, le ciel est couvert, la nuit est là. L’angoisse ressentie le matin revient et la fait frissonner. Ces arbres l’observent, leurs branches s’abaissent pour la pousser dans l'eau.

Délire ! Courir, rattraper l’enfant qui s’éloigne l’ayant déjà oublié. Ses jambes sont de plomb, le piège se referme sur elle, un effort, partir, vite, laisser tranquille cette enfant et rentrer, vite, vite…

Courir… Et ce rire, ce rire !

Elle est épuisée, la petite avait raison, elle a besoin d’une douche, de sommeil et… Non ! Les cauchemars sont interdits, elle n’en veut plus ! Comment cette enfant pouvait-elle savoir ?

Pas peur, non, pas peur ! elle sera la plus forte, elle se le dit, se le répète, de là à en faire, (Enfer ?) une certitude…

Elle va dormir profondément après la douche et un repas léger. Sa nuit sera longue, demain… Attention, il est des nuits semblant sans fin, des cauchemars empêchant d’en sortir, poussant dans un autre sommeil, celui que l’on poursuit dans sa seule véritable possession.

Le premier est, dit-on, le plus réparateur.

Et le dernier donc !

                                        * * *

De sa chambre elle observe le monde et le découvre pris dans un brouillard encore diffus mais dont elle sait qu’il va s’épaissir, sortant de terre pour le recouvrir d’un linceul impalpable. Déjà elle distingue à peine les feux des voitures passant dans la rue, bientôt elle ne verra plus rien. Elle ferme les yeux, ce brouillard existe-t-il où est-il le fruit de son imagination pour effacer une réalité dont elle s’éloigne à chaque seconde un peu plus. Elle voit passer le cortège de ses souvenirs, spectres heureux de leur libération, agglutinés pour se rassurer dans l’immensité ouverte devant eux. À l'inverse des humains, qu’un seul tente de sortir du lot et mille esprits se ligueront contre lui. Pour être accueilli à nouveau il devra supplier, se traîner à genoux, commettre les pires bassesses jusqu’à ce que ses semblables l’acceptent à nouveau. Il faut pour se sentir bien parmi le troupeau renoncer à la pensée, à la curiosité, à la volonté d’être plus qu’une somme d’habitude, ainsi devient-on un rouage parfait pour l’horloge humaine dont le cadran est sans aiguille et le balancier figé, incapable de choisir entre la vie et la mort.

La brume s’épaissit. Le front contre la vitre la fraîcheur passe en elle. Calme, elle attend qu’il recouvre un monde qu’elle aura fuit à temps.

Elle ne s’étonnerait pas que le verre fonde, larmes opalines coulant sur son visage, tombant sur le sol sans y laisser de trace.

Un reflet dans le verre, visage terne aux yeux de ténèbres qu’elle regarde sans vertige.

Pourquoi bouger ?

Plus de question inutile, elle sait comment s’achèvera la nuit, comment elle quittera cet univers. Son cœur s’accélérera au rythme d’un cheval au galop, sombre comme la nuit, sabots de lumière ne touchant pas le sol. Pas de traces surtout ! Elle seule l'entendra.

Les mains du temps glissent sur elle, doigts façonnant les montagnes, allumant les étoiles avant de les éteindre et laissant leurs empreintes sur les visages.

Soupir, le visage dans la vitre n’est pas le sien mais celui d’un homme s’approchant, il la regarde, sourit et embrasse son front brûlant. Elle regarde les pupilles brillante qui ne voient qu’elle. Une main prend les siennes, L’autre caresse son visage, il est là.

Ce regard l’enveloppe de douceur, ce murmure à son oreille lui dit les mots dont elle ne se lassera jamais.

Il sourit, l’appelle : "Rêve…" ils frémissent ensemble.

                                        * * *

L’eau coule violemment sur elle, frappe sa peau et la fait frissonner, froide comme celle imposée à certains malades. Comme si la folie se dominait ainsi ! Elle est repoussée, enfermée dans un dédale dont il existe toujours une sortie. Elle cherche, cherche… Une fente suffira, une lézarde, minuscule comme une pensée ou un souvenir.

Elle se voit de l’extérieur, silhouette derrière un rideau de douche qu’elle écarte subitement sous le coup d’une angoisse non fondée, souvenir d’un film peut être. Sa peur l’amuse, l’eau gicle sur le carrelage, elle s’en fout. Elle le sait mais en elle une ombre de terreur subsiste. Que risque-t-elle, seule, la porte est close, elle le vérifie dix fois plutôt qu’une, personne ne peut l’atteindre, elle en est sûre. Que fait ce rasoir sur la tablette surplombant le lavabo ? Long, comme il ne s’en fait plus. Souvenir d’un temps, récent, où elle ne pouvait rester seule. Fini maintenant. Elle n’est pas du genre sous le coup de la solitude ou se jeter par la fenêtre pour s’écraser sur le trottoir.

L’image la fait frissonner plus que l’eau froide, elle la chasse, vite.

Souvenir ?

Sa fourchette plane au-dessus de l’assiette, indécise, elle avait faim pourtant en rentrant. Finie, envolée… Par la fenêtre ?

Serait-elle en train de se manger qu’elle aurait davantage d’appétit. Rien à faire, inutile de se forcer, la poubelle va se régaler. Elle observe curieusement cette chose, les ordures qu’elle contient, se demandant si elle y aurait sa place puis sourit. Elle pourrait aussi se réincarner en poubelle, ce serait plus drôle.

Réincarnation ou continuation de sa vie présente ? Il y a si peu de différence entre un sapiens et une poubelle qu’on peut les confondre, surtout l’intérieur de l’esprit.

Elle se secoue, se traite de quelques noms d’oiseaux comme on dit alors qu’ils ne désignent pas de volatiles et va déposer son assiette dans l’évier attendant une bonne volonté nettoyante.

Décor quelconque, quelques livres, pas celui auquel elle pense. Elle n’a pas envie de lire craignant de susciter quelques images pendant son sommeil. Le mieux justement est d’aller se coucher. Dormir, faire la nique au temps. Lui et ses esclaves, montres, horloges, réveils qui empêchent de se détendre, se manifestant dans les moments où l’on voudrait les oublier. Le réveil sur la table de nuit la regarde de ses yeux rouges, une prise à débrancher et ils se fermeront. On peut arrêter l’horloge, écraser sa montre d’un coup de talon, le temps continue sa marche inexorable, il n’a que cela à faire.

Elle soupire dans son lit, se tourne d’un côté, de l’autre. Quel temps de cuisson pour être à point ? Pas moyen de se calmer, de faire le vide, pour une fois !

Que faire sinon attendre en s’exhortant au calme ? Elle se lève, quelques pas dans la chambre avant de passer sur le balcon. L’air frais lui fait du bien. Elle observe les voitures, toutes pressées d’arriver quelque part semble-t-il. Pressées, bientôt comme des citrons libérant un jus rouge et épais !

Si une automobile s’arrêtait, qu’un homme en descende ? Non… Ces pensées sont indignes d’une directrice d’école, d’une femme en pleine maturité.

Digne ? De quoi ? 

                                                                                                                                 ... Ou rêve ? - 12

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4 avril 2009 6 04 /04 /avril /2009 06:24
... Ou rêve ? - 09 
 

                                                  10


Elle se redresse, se cale contre le dossier, sans cette silhouette dans son dos tout serait parfait.

Un poids sur son épaule, un oiseau la regarde, il penche la tête d’un côté, de l’autre, laisse la main de l’enfant caresser son plumage effleurer son bec, jouer un moment avec lui. Une branche basse frôle son front doucement, elle n’est pas seule, ses amis sont autour d’elle, la réconfortent et rejettent celle qui est responsable de sa peine.

La chasseresse/directrice est surprise en voyant le moineau atterrir en douceur sur l’épaule de son élève, se laisser effleurer, paraissant y prendre goût et en redemander. Elle a sursauté lorsque la branche de l’arbre eut un geste qu’elle crut volontaire. Curieuse enfant, amie, confidente de la nature qui l’écoute et manifeste son amitié de toutes les façons possibles. L’oiseau s’envole, vient vers elle qui recule comme il passe près de son visage en criant. Elle se domine, il s’est posé sur l’épaule de la petite fille parce qu'elle était immobile, la branche fut déplacée par un coup de vent. Il y a une solution à tout, il suffit de la chercher calmement ! C’est le regard ou l’interprétation des faits qui les compliquent jusqu’à l’incompréhensible.

L’enfant n’a pas tourné la tête pour la regarder pourtant elle se sent observée. Personne ! Son esprit cède à une angoisse à laquelle elle n’avait pas prêté attention jusque-là. Diffuse un moment elle se fait violente, présente partout où porte son regard, dans chaque ombre, chaque mouvement, dans chaque bruit émanant d’une nature hostile. Non ! Elle ne va pas laisser le délire l’emporter elle aussi, elle ne se savait pas si impressionnable. Sa volonté va vaincre ces terreurs et pas plus tard que tout de suite. Elle se détend, soulagée d’un poids dont elle ne comprend pas la nature. La nature… Non ! Elle ne va pas recommencer. Bien que l’enfant soit l’amie de celle-ci ce n’est pas une raison pour qu’elle partage son ressentiment et l’exprime de cette façon. Elle débloque, joue tous les rôles, un reste de culpabilité qui s’extériorise. C’est de sa faute si l’enfant s’est enfui !

C’est fini, ce qu’elle fit, et fera, fut et sera pour le bien de l’enfant. Tout est normal, la peur altère la faculté de comprendre l’évidence. Chaque chose tient dans sa case, et si elle ne tient pas il suffit de taper dessus pour l’y faire entrer !

Qu’importe qu’une explication soit fausse si elle est rassurante. Elle est tranquille dans son petit coin, sans penser à qui viendra tirer la chasse. Elle observe l’enfant avec l’œil débordant de certitude, elle est celle qui sait, cette fuite est un aveu. Elle tient absolument à l’aider comme ces gens prêts à tuer quelqu’un pour sauver son âme, qu’ainsi elle accède à la rédemption, comme si la vérité s’inscrivait dans les stèles des cimetières !

Le pire prend bien des apparences mais sa préférée est le désir de faire le bien d’autrui contre leur volonté. Il enfile le vêtement ample de l’hypocrisie qui dissimule les pires desseins et affiche le sourire de la mort seule triomphatrice finalement qui s’amuse des chemins que prennent les humains pour venir vers elle. Ont-ils donc si peur ? Cet effroi est l’unique dieu des hommes. Le mal affiche d’excellentes motivations, certaines justifiées tant il est sournois mais pertinent pour choisir la meilleure façon de s’exprimer, de convaincre, assurant le bourreau qu’il a raison et gagne son paradis ! Être sincère ne veut pas dire avoir raison ! Quelle sincérité naît-elle de la peur ?

Pitoyables créatures qui en un râle comprendront, bouche ouverte sur un cri éternel.

Pauvre directrice échafaudant tout cela comme subissant des pensées étrangères. Délire ! Vite, oublier cette impression. Seule l’intéresse cette petite fille assise, enfant qu’elle devrait laisser en paix plutôt que d’en alimenter le ressentiment. Tout ce qu’elle vient de voir cadre avec la logique, elle comprend l’oiseau, la branche… Événements ne valant pas tant de réflexions. Un volatile ne peut percevoir la peine d’une humaine, un arbre ne peut partager l’émotion d’une enfant, c’est impossible, impossible !

Et pourtant… Les êtres vivants se reconnaissent entre eux, quant à l’instinct est-il inférieur à l’intelligence vu l’emploi que font les humains de celle-ci ? L’oiseau n’est pas une horloge organique, il a une sensibilité pouvant réagir face à un autre être vivant.

- Tu m’as fait courir tu sais. A mon âge... Ça ne fait rien. Je ne sais pas dire ce qu’il faudrait, je ne dispose pas de ton don d’apprivoiser les mots. J’ai tort de chercher à te convaincre, je le reconnais. Tu penses du mal de moi, m’en veux, je comprends - Sûrement pas se dit l’enfant, quant à penser du mal… - Il est temps de parler, vivre dans l’isolement, avec pour compagne de jeux son imagination est mauvais. Je ne cherche pas à t’en persuader, seulement à t’expliquer les choses pour que tu y réfléchisses seule. Tu admettras que j’ai raison, tu le sais déjà, il te reste à le reconnaître et à comprendre que changer d’avis sur soi, sur les autres, n’est pas une marque de faiblesse. C’est être fort que regarder ses erreurs et les surpasser. Tout ce qui est en toi t’empêche de t’exprimer. Tu peux tout me dire, je t’écouterais, te laisserais parler à ton rythme, avec tes mots. Il faut éliminer ce qui t’empêches de regarder dans d’autres directions. Je t’aiderais à faire le premier pas, tu verras à quel point il était aisé. La difficulté est dans l’idée que tu t’en fais. Je te parlerais jusqu’à ce que tu me coupes la parole. Ensuite je te montrerai la route menant vers une vérité que tu mérites de connaître. Je sais que tu n’essaieras pas de t’enfuir, que tu as cédé à une force intérieure trop grande pour toi. Je te fais confiance. Je ferais ce que tu voudras mais je ne sais pas lire en toi - Heureusement ! - il est nécessaire de parler pour se faire comprendre, c’est facile, en quelques mots on peut dire bien des choses. - Oh oui ! - Les classes finissent, tu vas rentrer chez toi, réfléchir, nous nous retrouverons comme si rien ne s’était passé. Personne ne fera de réflexions, elles te toucheraient. C’est une erreur de placer tout le monde dans le même sac - poubelle ? - beaucoup pourraient te comprendre. Il ne s’agit pas pour toi de changer brutalement mais de voir que ton chemin mène à un isolement trop grand pour être viable. Deviens ce que tu es - Justement ! Pas ce que tu hais ! - c’est une ancienne maxime que tu connais peut être et qui dit bien ce qu’elle veut dire. Pas ce que tu crois ou imagines être. Tu es ta pire ennemie, tu le sens, le reconnaître te ferais du mal mais t'y refuser serait une source de douleur plus vive. La difficulté est grande vue de loin, proches nous constatons sa petitesse, sa fragilité. La nature est belle, elle t’apprécie mais elle est un cadre vide qui ne t'apportera rien. Tu es jolie, intelligente, ces dons n’auront de valeur qu’en les utilisant. Tu me fais penser à une Belle au bois dormant qui rêverait en attendant son prince charmant. Dans le réel les princes sont rares et rarement charmants. N’es-tu pas lasse de ton décor, de tes camarades, réels ou fictifs, comme ce personnage romanesque ? Il est emblématique mais pas réel pour autant. Je gage qu’il n’y a pas de photo de toi sur les murs ou les meubles de ta chambre, ton univers te fait oublier qui tu es. Nous avons tout pour devenir amies. J’habite dans cette ville depuis plusieurs années et je n’étais jamais venue dans ce parc bien que le voyant en venant à l’école, je te remercie de me l’avoir fait découvrir et dans des circonstances le chargeant d’émotion. Nous y reviendrons ensemble. Je te suivrai et nous parlerons, de tout, de rien. Ce décor est plus agréable qu’un cabinet de psychologue. Ayant l’apparence d’une petite fille les adultes t’enferment dans cette image, un costume trop petit pour toi. Ce n’est pas parce que je n’ai pas eu d’enfant que je m’intéresse à toi. J'ai des raisons d'avoir choisi ma profession, comme chacun en à, ni plus, ni moins. Je te laisse réfléchir, à tout à l’heure.

Elle s’éloigne, laissant une enfant perdue dans ses pensées, luttant contre elle-même. A quoi bon parler, comment exprimer ce qu’elle ressent, qui la comprendrait ? Une grande personne ne le peut, elle a trop d’idées préconçues… Cette femme n’est pas devenue ce qu’elle est, lâcheté, bâtons mis dans les roues… Non, les circonstances ne justifient pas que l’on trahisse son être à moins que celui-ci n’ait jamais eu la force de s’imposer, que l’être vrai dans l’individu soit trop débile. Cette injonction antique n’est audible que par une minorité d’esprits, les autres la font leur en feignant d’en intégrer un sens pour eux interdit, semblable à un abîme qu’ils n’ont pas moyen de franchir pour se rencontrer. Âmes fantômes inaptes à sortir des limbes pour s’animer. Oui, elle est entourée de créatures semblables à celle du docteur Frankenstein condamnées, comme cette dernière, à finir dans la désolation et l’autodestruction.

Elle respire, tranquille, loin d’une réalité insupportable, toujours en quête de soi. La porte sur l'extérieur est presque close, ce qu’elle aperçoit encore la conforte dans sa certitude que ce monde ne pouvait être sien. Ce battant se ferme un autre s’ouvre sur l’univers qu’elle espéra si longtemps, le sien, le leur.

Dommage qu’elle ne sache pas voler, de là-haut les choses retrouvent une taille relative à leur importance.

Se levant elle doit prendre appui sur le dossier du banc pour laisser passer une sensation de chute dont elle émerge lentement avant de repartir vers l’autre monde.

Le vôtre !

                                                             * * *

La vieille tour, son passage préféré, escalier en colimaçon, peu de lumière par les meurtrières et les nombreuses toiles d’araignées qu’elle évite de détruire au passage, pourtant elle se verrait bien parée d’une robe faite par une arachnide tissant un fil d’argent.

Cette décoration fait remonter un souvenir, un grenier où elle espérait découvrir de nombreux objets comme autant de portes pour rêver. Une échelle de bois, une lourde trappe qu’elle repousse avec difficulté et qui retombe donnant naissance à une forme fantastique qu’en un regard elle devine être le gardien des merveilles qui l’attendent.

Sa déception est immense quand prenant pieds dans les combles elle les découvre vides, pas de vieux coffres en bois remplis de costumes poussiéreux, de vieux meubles aux nombreux tiroirs, de photos jaunies par le temps. Quelques rebuts attendant le brocanteur ou le feu, rien de plus ni de mieux. Pas un recoin, de porte mystérieuse murée pour dissimuler l’inavouable secret qui attiserait sa curiosité. Il lui faut lever la tête pour découvrir la fantastique charpente, solives et poutres entremêlées formant une jungle inaccessible. Trop petite pour l’atteindre et s’y promener elle admire simplement, fait le tour et se fige devant une immense toile d’araignée semblant d’or par la magie du soleil entrant par une petite fenêtre. Elle regarde travailler la créatrice de ce chef d’œuvre, de ce piège si efficace et pourtant si beau. Mouche elle se fut laissée dévorer en y prenant plaisir.

Longuement elle suit l’évolution du prédateur jusqu’à ce qu’une voix résonne pour lui dire qu’il était l’heure de passer à table. Justement !

L’escalier tourne, tourne… Un enfant dans cette tour, il descend trop vite, tombe et se brise une jambe, un autre grimpant dans un arbre pour tenir un pari. Soudain la branche qui le supportait plie, il choie sans un cri et laisse dans les oreilles des spectateurs le bruit de son crane se brisant sur le sol. Elle sourit rétrospectivement, à l’époque cela aurait été mal pris.

Chaque marche serait l’opportunité de regarder un instantané puisé dans une vie plus riche qu’elle l’aurait cru.

Quel rapport avec les araignées ? La société humaine tisse sa toile dans laquelle les prédateurs sont aussi prisonniers que les proies !

Sortir de la tour, retrouver le soleil, descend vers la ville, les rues…

A droite une aire de jeu, au centre un bassin autour duquel elle fut un jour poursuivi par un garçon qu’elle y poussa sous les rires. Il ne s’était pas noyé… dommage !

De l’herbe sur les bas-côtés, des fleurs, elle aime leurs formes, leurs odeurs, en veut à ceux qui les coupent, ces imbéciles offrant ces vies agonisantes avec ce sourire crétin qui les révèle si bien. Symbole leur convenant, eux, encore animés, déjà charognes !

C’est si beau une fleur vivante qu’il faut vivre pour l’apprécier.

Statue équestre, héroïne de la région, cheval de bronze qu’elle imagina souvent s’arrachant à l’immobilité, désarçonnant sa cavalière pour l’emporter, elle, loin, très loin. S’il avait des sabots d’or…

Le trottoir, la route, des voitures se succédant en puant. Elle avance sans se soucier des klaxons lui reprochant de traverser sans laisser aux poubelles métalliques la priorité leur revenant. Avertisseurs péremptoires pour des crétins pressés de rouler vers leur destin comme si l’horloge du temps s’accélérait pour eux.

Horloge ? Nouveau souvenir, une image supplémentaire, ce n’est plus une mémoire mais un album. Une horloge immense, la maison dont le grenier la déçut tant, la salle de séjour, dans un coin une forme étrange l’attire. Jamais encore elle n'avait vu d’horloge aussi était-elle captivée, étonnée aussi. Coffre magnifiquement sculpté, aiguilles de fer et un immense balancer dont le mouvement la fascina avec son disque brillant. Elle s’assied sur le parquet pour le regarder aller et venir, suivant des yeux le mouvement des aiguilles sur la face blanche aux chiffres noirs de ce géant au ventre de verre dont le tic-tac semble le cœur d’une créature qu’elle voudrait vivante.

Il avait été nécessaire de l’arracher à sa contemplation, ce qui attira sur elle quelques remarques sur son aptitude à rester silencieuse, se passionnant pour les choses simples. Elle n’avait pas su si c’était dit comme un compliment ou une insulte. Maintenant elle sait ! Les imbéciles utilisent les injures pour se différencier de ceux qu’ils croient rabaisser alors qu’au-dessous d’eux le vide ricane par avance de leur surprise quand ils découvriront ce qui les attend.

Pauvres choses disparues depuis longtemps alors que le tic tac continuera à marquer le temps. De penser qu’après sa propre disparition le cœur mécanique battra encore ne la dérange pas, au contraire, elle regrette l'absence d'oreille pour l’apprécier.

A l’époque elle imaginait exister depuis l’aube des temps et pouvoir atteindre leur fin. Il n’en était rien, elle n’était qu’une œuvre de l’homme voulant piéger le temps mais n’ayant réussi qu’à en devenir l’esclave. Il est content de n'avoir qu'à obéir. Sa montre est là pour régler sa vie en lui laissant un minimum d’interrogations.

Les images défilent dans sa tête quand elle traverse le pont, ainsi ne distingue-t-elle pas les visages se tournant vers elle, taches pâles sur fond gris, décor des habitudes. L’allée, l'escalier, la porte d’entrée, le reste… Elle suit son programme sans plus penser, absente jusqu’à sa chambre. S’allonge, rabat ses cheveux sur son visage, insuffisant alors elle se tourne et dissimule ses yeux derrière ses bras. Plus de lumière, plus que son cœur, son horloge intérieure dont chaque battement semble double.

                                                             * * *

Les regards lui font regretter d’être parti, elle avait réussi à se fondre dans le décor et voilà qu’elle s’en détachait à nouveau.

Chuchotements, moqueries, tout cela glissait sur elle comme l’eau sur le plumage d’un canard. Les mots dans les orifices buccaux de ces chiares prenaient l’odeur de leurs pensées et choquaient son odorat si fin. Une senteur créée par son esprit qu’elle dut repousser sous peine de s’enfuir à nouveau. Ils n’ont pas d’importance, pas question qu’ils s’installent dans sa tête. Elle se détourne pour ne plus faire attention à une réalité trop présente. Un regret : qu’ils manquent du courage de se moquer ouvertement, elle se serait fait une joie de leur répondre, de leur dire ce qu’elle pensait. Incapable de comprendre ils n’auraient pas changé d’avis à son sujet.

- Ils parlent de toi, laisse les dire, aujourd’hui tu es leur sujet de conversation, demain ce sera un autre. J’ai tort de te dire cela, ils n’ont pas suffisamment d’importance pour que tu leur en veuilles. Allant vers eux ils t’accepteraient, par manque de personnalité ils cherchent des leaders charismatiques, comme toi. Tu ne veux pas essayer ? Dommage, pourquoi craindre de parler si on sait être incompréhensible ? On peut s’expliquer alors que le silence permet à chacun d’imaginer ce qu’il veut, rarement en bien. Trouver les mots justes est malaisé, ainsi en ce moment j’ai des difficultés à choisir ceux qui te feraient réagir positivement. Tu sais que je cherche à t’aider. Si me mépriser peut t'aider j’en assumerais la charge le temps qu’il te faudra pour comprendre que j’agis pour ton bien. Je suis prête à faire ce que tu voudras, jouer si tu veux, les grandes personnes aiment à le faire.

- Avec les enfants comme jouets ?

Les mots sont venus trop rapidement à ses lèvres, comme une nausée incoercible. Si elle les pensait pourquoi les taire, pourquoi ne pas parler du regard des adultes sur les enfants veillant à ce qu’aucun ne sorte du moule avant d’être achevé, prêt à rejoindre ses semblables ? Certains veulent s’échapper, on les rejoint, on les soigne. La différence s’appelle anormalité, c’est une tare, à fortiori si c’est volontaire ou accepté. Raisonnement d’une infini simplicité.

Les enfants aiment jouer et les grandes personnes aussi, toujours avec les mêmes jeux, aussi bien avec les autres gamins qu’avec les grandes personnes, avec tous. Au jeu elle préférait le je.

Elle s’était échappée de la boite, avait brûlé les règles et la notice, oublié les pions, dispersé les cartes, ne voulait plus les voir.

- Tu as raison, peu d’adultes savent qu’un enfant n’est pas un jouet.

- Mais un jouet peut être un enfant !

                                                             ... Ou rêve ? - 11

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1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 06:18
... Ou rêve ? - 08 

 

                                                  09


Quelle idée traînait dans son esprit ? Oui, elle était un rêve, le rêve d’absolu d’un homme insatisfait du réel. Elle se sentait pourtant vivante, pourquoi cette pensée ? S'effrayer en attendant le réveil ? Qu'arrivera-t-il alors ? Le néant ou un nouveau tour de manège ? Peut-elle s'incarner ou son créateur la rejoindre ? Chacun reniant sa réalité peut faire une partie du chemin pour en choisir une troisième. Si tous deux le veulent l’amour ne peut-il pas tout ?

On lui dit un jour qu’elle était belle comme un rêve. Cet homme était sincère mais s’il était le fruit de son imagination ? Le plaisir justifie l’illusion. Si elle est un songe qui sera le sien ? Deux idéaux peuvent se mêler, alors oui tout est possible.

Elle se croit appelée, se tourne mais ne voit que le ballet spectral des autres autour d’elle. La voix dans son âme répète : "Rêve, le plus parfait des rêves !" Elle écoute l’écho répétant inlassablement son nom, cherchant à l’absorber pour en faire un cauchemar. Non ! Elle n’intégrera pas la ronde démoniaque qui l'entoure. Elle ne craint pas de dépendre des pensées de celui qui jamais ne cessera de l'aimer. Bientôt, réunis ils riront de la réalité et de ses pièges.

Son destin se prolongera pour surpasser la mort et s’imprimer dans l’éternité. Imprimer pouvant être le mot juste et tant pis s’il leur faut, refaire sans fin le même chemin, ils seront réunis.

Elle s’éloigne, il n’est pas temps encore de se perdre, elle regarde ses soi-disant camarades jusqu’à ce qu’ils retrouvent leurs airs de pantins inconscients attendant que la mort en action en eux achève son travail, ronge leurs yeux, grignote leurs langues et leurs cœurs afin que leurs cris ne pouvant se libérer résonnent dans leurs esprits, appels au secours restant sans réponse.

Ils ne connaîtront jamais le repos, quand de leurs corps ne restera que poussière, que leurs souvenirs auront disparus. Leurs esprits face à la volonté les manipulant seront cendres agitées par le néant créant dans le vide d’étranges formes qui seront autant de souffrances !

- Et bien ?

Elle est encore là tentant de renouer les fils de leur conversation qu’elle toile retenant sa proie avant de la dévorer.

- Tu sembles heureuse.

- Je le suis souvent.

- En affichant un visage grave. Sourire te va si bien.

- Je ne sais pas faire semblant.

- Ce n’est pas ce que je voulais dire. Ta promenade fut bonne ? Tu vois je ne suis pas tombée malade, ni noyée, cela eut été dommage.

- Pour qui ?

- Pour moi.

- Bien sûr, ça vous aurait pourtant fait des vacances.

- Je n’en ai pas besoin, tant d’enfants ont besoin de moi.

- Ou est-ce vous qui avez besoin de le croire ?

Elle regarde dans les yeux la directrice qui blêmit bien qu’elle ait décidé de ne pas se laisser démonter par cette enfant et voilà qu’en une phrase ingénument dite, en apparence, vient lui remettre en tête ses problèmes ! Elle ne veut plus s’interroger, le plus important est le résultat, qu’importe ce qui permet de le réaliser.

- Tu as le sens des mots et ton regard est agressif.

- Je suis un miroir, mon vis-à-vis voit ce qu’il ressent, c’est tout.

- Ce n’est pas gentil pour moi.

- L'êtes-vous pour vous ?

- Curieuse question.

- Mais bonne ! Réponse ?

- Je suppose que…

- Vous voyez, j’ai raison !

La voix est douce, le regard calme mais dans l’un et l’autre s’insinue une telle violence que la direction est secouée.

- Vous niez vos problèmes en vous intéressant à ceux de vos élèves ? S’ils en manquaient vous les créeriez pour mieux les résoudre.

- Comment une enfant peut-elle parler ainsi, ce n’est pas de ton âge.

- Qu’est-ce que l’âge ? Au mien on ne doit rien connaître, ne pas réfléchir, au votre on doit tout savoir. Malheureusement ni vous ni moi ne cadrons avec ces définitions, nous sommes des mauvais exemples.

- Tu es sidérante, sidérante… Tu parles mieux que moi.

- C’est vous qui le dites.

- Tu parles souvent, il me semblait que non.

- Il vous semblait juste, avec qui parlerais-je ?

- Tu aurais pu dialoguer avec la directrice qui m'a précédé.

- Si vous l’avez vu, ne serait-ce qu’une seconde, vous savez que c’est impossible, on ne discute pas avec une masse. Je soliloque.

- Je ne demande qu’à parler avec toi.

- Non… non…

- Tu allais dire autre chose.

- Trop tard. Je n’ai aucun problème et vous ne résoudrez pas les vôtres en vous intéressant exagérément à moi, bien que vous vous convainquiez du contraire. Il y a quelques mois, quelques semaines… Le chemin aboutit toujours quelque part, traîner les pieds ne modifie pas la destination, ça donne seulement l’illusion qu’il dure plus longtemps, ce voyage qui conduit à la fin. Après tout ce n’est pas désagréable de parler, à force de le faire en pensées je doutais d’en être capable à haute voix. Je constate que mes craintes étaient non fondées, c’est bien. Quant à être comprise ça n’a aucune importance, aucune. Vous ne pouvez pas le faire alors ne perdez pas votre temps.

- Quelqu’un peut-il y parvenir ?

- Oui, dont je ne vous dirais rien, surveillez donc l’heure, les classes vont commencer, je dois rejoindre mes condisciples…

- Ne me dis pas que tu te plais avec eux. Toi et moi sommes différentes, ce point commun nous rapproche.

- Ou nous éloigne ! Que vous dire de plus, un mot résume ce que vous pouvez faire pour moi : Rien ! On ne peut être plus claire ! Il me faut rentrer sinon mes copains vont penser que vous m’accordez trop d’importance. Je la mérite peut être mais vous n’en tirerez rien. Je vous le répéterai autant qu’il faudra : trop tard.

Ayant dit d’un ton n’acceptant aucune réplique elle se détourne et réintègre la classe et sa place sans faire attention aux regards jetés sur elle. L’institutrice a bien son avis, elle connaît la directrice, l’enfant, voudrait s’en mêler mais n’ose pas.

Prenant la place de l’enfant comme pour pénétrer son esprit l'adulte s’appuie contre la rambarde, songeuse, humant dans l’air des pensées incompréhensibles.

Ses "copains" l’amusent, elle se demande ce qu’ils pensent, espèrent, attendent de la vie. Imaginer un écran sur lequel défileraient deux films. D’un côté celui des souhaits qu’à chacun pour soi, de l’autre ce qu’il aura. La différence serait souvent impitoyable. Qui concrétise ses aspirations d’enfant ? Beaucoup croient changer d’avis, erreur ! C’est un renoncement, une adaptation. L’offre dirige la demande. Que dirait untel comprenant que sa vie ne sera que cela ? Ne risquerait-il pas de se jeter dans l’échappatoire du néant où les souhaits n’existent plus, peurs et craintes pas davantage. Beaucoup se voient un avenir grandiose, peu l'érigent, ainsi, telles une pyramide, s’érige la société, la base devant être beaucoup plus grande que le sommet.

Elle n’est pas dans cette construction logique et culturelle ! Être au sommet est-il plus agréable qu’à la base ? Tout n’est-il pas dans la faculté d’accepter sa vie, de limiter ses exigences à ses aptitudes ?

Belle définition de la sagesse, être un zombi attendant la fin du film.

Il lui advint de désirer réintégrer le troupeau, c’est fini. Elle souffrait d’être seule, elle ne l’est plus. N’a-t-elle pas dit qu’il était trop tard ?

Un jour elle sera un nom gravé mais son esprit survivra. Lui seul compte ! Toutes ces pierres formant la pyramide sont ainsi marquées, retour au stade premier de la vie, le minéral !

Tous les films ont la même fin, curieux que chacun la connaissant veuille faire durer la projection.

Pour un peu elle se lèverait, irait au tableau inscrire leurs noms à tous et leur expliquerait qu’ils ne sont que cela. Puis elle les effacerait.

Distraction mentale, ils ne comprendraient pas. La mort fait partie de la vie. À l’heure dite elle récolte une dépouille desséchée.

Combien de temps avant que l’éternité efface son nom ? Les grands tiennent-ils plus longtemps ?

Elle est seule à distinguer autour de chacun de ses camarades la forme bombée d’un bocal de formol.

Noter ses réflexions ? Elle y pensa parfois, mais elle ne veut rien laisser, à qui ? L’indifférence coule dans ses veines comme dans presque toutes, elle le sait bien. Le dernier mot est sur son tableau intérieur, promesse d’un avenir s'approchant.

Observer ses condisciples sans qu’ils s’en doutent, pense-t-elle, est un de ses jeux préférés. Dans la rue elle agit parfois ainsi, regardant sous le nez les passants, s’imaginant dans un zoo dont les résidents ne distinguent pas leurs cages. Et ils se disent intelligents ! La seule supériorité de l’humain est de pouvoir le dire.

Une formule qu’elle pourrait noter, mais non, elle se souvient, elle l’a lu dans le recueil d’aphorismes d’un auteur méconnu mais de qualité.

Mieux vaut qu’ils ne se doutent de rien.

Mieux ? Veaux ?

Du regard elle parcourt la salle de classe, seul les cartes lui plaisent, noms d’ailleurs, pays, frontières… À quoi tout cela sert-il, à qui ? Dans combien de ces villes une petite fille lui ressemble-t-elle ? Ce pourrait être un petit garçon ? Non, elle sait que non, la beauté, l’intelligence, la douceur, la sensibilité, combien d’autres, les mots signifiants sont féminins. Rêve est masculin ? C’est vrai. Amour ? Féminin au pluriel ? Une règle a droit à une exception, une seule.

De pierre ? Statue alors, beauté inaccessible, perfection figée… Cette image rappelle celle d’un désert où elle errait seule. Ses larmes touchant le sol auraient pu, dues, rappeler la vie.

Grains de sable par milliards déplacés au gré du vent, heureux de se laisser faire. Ils ne sont que cela, particules minérales dépouillées d’une animalité inutile.

Elle ne regrette pas d’avoir discuté avec la directrice bien qu’il lui semble en avoir trop dit. Maintenant elle est trop loin pour être rejointe. A-t-elle été trop moqueuse ? Et alors, l’autre n’en souffrira pas longtemps, mieux, elle y trouvera confirmation de ses préjugés.

Récréation, la cour, et l’adulte qui l’attend.

- Tu sais j’ai réfléchi à ce que tu m’as dit. Je ne suis pas de ton avis.

- Ce qui ne signifie pas que j’ai tort ?

Nouvelle réponse cinglante désarçonnant la directrice cavalière qu’elle verrait mal sur un fantastique cheval de nuit. D'écuyère apprentie elle deviendrait amazone repentie, à coups de sabots d’or !

- Tu es douée pour me surprendre, si toi et moi restons sur nos positions nous ne nous entendrons pas.

- C’est vous qui voulez entendre, moi je vous écoute seulement.

- Tu jouer avec les mots.

- Pas seulement avec eux.

- Rien ne dit que tu seras la plus forte.

- Si, moi !

- Alors nous parlerons souvent, j’ai envie de te connaître mieux. Tu es une enfant attachante pour laquelle j’ai beaucoup d’affection, d’a…

- Non ! Je vous interdis de prononcer ce mot !

La grande personne recule sans regretter ce qu’elle a dit, ainsi elle connaît un mot important pour cette enfant et a bien l’intention de l’utiliser. Elle l’imagine symbole de frustration, de peines et de souffrances alors qu’il est l’incarnation du contraire.

- Je te demande pardon, je ne savais pas ce qu’il ne fallait pas dire.

- Alors taisez-vous !

La rage dans ses yeux contraint la directrice à admirer les pointes de ses chaussures, à nouveau elle est la plus faible. Mauvais moyen de mériter la confiance d’une enfant, difficile de respecter un paillasson !

- Parles-moi de ce qui compte pour toi, tu as des goûts personnels.

- Des dégoûts également, les autres par exemple.

- Tous ?

- Presque, il y a toujours des exceptions.

- Puis-je le prendre pour moi ?

- Si ça vous arrange ! Puisque vous voulez que je vous parle, un livre a retenu mon attention ce matin. Un excellent roman : Frankenstein ! Vous allez dire que ce n’est pas une lecture pour une petite fille.

- Une enfant lit autre chose mais cette lecture te ressemble.

- Comme le monstre ? Un personnage dont je me sentais proche puisque différent, rejeté, incompris. Vous devriez le rencontrer.

- Je le ferais, pourtant ce monstre est laid, pas toi.

- Trop laid, trop belle…La différence est chez les spectateurs ? D’un côté le dégoût, de l’autre l’envie, les extrêmes se rapprochent en s’éloignant du centre. Il devient un assassin par effet des réactions à son égard, sans oublier son créateur qui lui imposa une existence insupportable. Il ne pouvait échapper aux instincts fondamentaux, tant pis pour ses victimes. Vous ne pouvez pas comprendre, vous n’avez jamais regardé les autres en vous sentant différente d’eux ?

Elle tait qu’elle aurait parfois voulu posséder la force de la créature, se soulager par la violence plutôt que par les larmes. Les autres n’ont plus assez d’importance pour qu’elle leur veuille encore du mal.

La directrice observe cette surprenante enfant qui s’assimile à un être terrifiant. Si jamais elle ne le lut elle en connaît le héros pour avoir vu un film tiré de ce roman. Elle voudrait expliquer à l’enfant que ce monstre est rejeté naturellement par les humains, il a figure humaine sans être vivant, nul ne peut l’accepter comme la vie repousse la mort quand cette dernière porte son masque. Elle a tort de se sentir proche de cette créature même si d’être trop belle, trop intelligente, trop sensible l’isole. Ils ne la chassent pas comme ils le firent avec la créature. La repoussent-ils seulement ?

- Tu sais pour rencontrer ses semblables il importe de faire un pas dans leur direction, ils se détourneront si ton attitude trahie qu’ils ne seront pas bienvenus. Ce premier mouvement est moins difficile que tu l’imagines, tu leur ressembles, tu es vivante !

- Mais eux, le sont-ils ?

- Bien entendu, un cœur bat dans leur poitrine, ils bougent, ce ne sont pas que des spectres. Tu as tort de t’enfermer dans un monde où tu serais seule vivante victime de créatures sans âme. Il faut arracher ces idées, t’éloigner d’une imagination qui t’emporte trop loin. Que faire pour te convaincre ?

- Peut-être avez vous raison et suis-je enfermée, mais cet univers est le mien, j’y suis heureuse, devrais-je y passer le reste d’une très longue vie. Que machin et truc me regardent, je ne les vois plus. Si je suis dans une cage de verre que l’intérieur soit de miroir si elle ne peut être opaque, que je me vois jusqu’à me perdre dans mes reflets, je vous l’ai dit, il est trop tarde, pour tout, pour moi, pour…

Elle ne peut en dire plus, le poids qu’elle croyait disparu réapparaît plus pesant que jamais, insoutenable. Les regards sont oppressant, elle doit fuir avant d’être détruite ! Elle s’élance, traverse la cour avant qu’un geste ait été esquissé pour la retenir. Elle ouvre le portail et court comme si pour étouffer son esprit il lui fallait épuiser son corps, le vider de ses forces, tentative vaine, elle le sait, mais qu’elle ne put contenir. D’un signe la directrice arrête les mouvements, c’est à elle qu’il incombe de rejoindre cette enfant.

Le jardin en face de l’école, la grille ouverte est une invitation, elle s’y précipite avec l’espoir d’atteindre le parc plus haut pour s’y perdre. Elle se sait gibier dans une chasse, proie qu’elle ne peut échapper au chasseur trop fort, physiquement, pour lui. Elle voudrait être grande, courir plus vite, être plus forte pour se retourner et se battre.

D'habitude elle monte tranquillement, en courant elle sera vite épuisée. Elle ne voudrait pas s’écrouler sur les marches de pierre, ultime obstacle, comme un pantin aux fils tranchés nets.

Sa poitrine est en feu, ses jambes lourdes. Pourrait-elle se forcer jusqu’à trop exiger de son cœur ou céderait-il de sa propre volonté si elle le poussait trop loin ? Parfois l’instinct de conservation domine le désir d’autodestruction.

Un moyen, la falaise ! Un trou dans le grillage de protection, trop petit pour une grande personne, suffisant pour une petite fille qui le connaît pour l’avoir souvent utilisé, s'assoyant jambes pendantes, cinquante mètres de vide au-dessous. Le moyen d’échapper aux autres qui l’épient, lui veulent du mal, tous, tous.

Non ! Elle ne veut pas leur offrir une victoire qui les remplierait de joie. Le chemin continue et la conduira loin. Elle doit encore les subir mais bientôt elle leur deviendra inaccessible.

Épuisée, chaque pas est un effort inutile, autant s’arrêter.

Un banc à l’écart, entouré de bosquets, un arbre le protège. Elle s’y laisse aller, oubliant tout pour retrouver sa respiration.

La directrice eut plus de mal qu’elle le pensait, elle aussi a perdu l’habitude de courir. Elle est soulagée de voir l’enfant s’asseoir. Elle est tentée de la rejoindre, se retient, mieux vaut pour le moment qu’elle reste à l’écart, debout, pour elle. Cette fuite est une victoire, signe que l’enfant eut peur de se rendre et vit dans la fuite l’unique moyen de ne pas venir se réfugier vers cette adulte seule capable de la comprendre, de l’aider, de la conseiller… Les murailles de l’enfant faiblissent, elles vont s’abattre comme un château de carte.

Prostrée, incapable de surmonter les souffrances dont son corps est empli. Elle se calme alors que le feu en elle s'apaise, s’étonnant de ne voir personne près d’elle. Elle pensait que le chasseur la forcerait jusque-là, il n’en est rien et pourtant elle le sent tout proche. Si elle ne peut le voir c’est qu’il est dans son dos et l’observe. Elle pourrait lui échapper. Descendre est plus facile que monter, l’effet de surprise lui donnerait assez d’avance pour exploiter sa connaissance du terrain et disparaître. Et ensuite ?

Elle n’aurait jamais dû laisser son émotion muter en pulsion, elle n’avait aucune chance de s’échapper de cette façon alors que la nuit prochaine sera différente. Trop tard ! Elle devine l’adulte cherchant ses mots, prête à emprunter le masque de la compassion pour dissimuler, en partie, un sourire de satisfaction de ce qu’elle prend pour une victoire. Qu’elle en profite, bientôt elle n’aura plus de masque et son sourire deviendra celui de la mort. Quand les chairs disparaissent, que les yeux fondent et qu’enfin chacun reçoit ce qu’il mérite il n’a plus que son rire pour l’escorter en enfer.

Rire ! Tous ont rit quand elle s’est enfuie, pourquoi cessa-t-elle de les détester alors qu’eux ne cessent pas de la mépriser, de se moquer d’elle, tous, elle voudrait pouvoir les…

Non ! Ils ne comptent plus, elle préfère sourire, sachant qu’elle ne se trouve pas seule sur ce banc, une présence la réconforte, qu’elle seule perçoit, elle seule.

Que la nuit vienne vite, vite !

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28 mars 2009 6 28 /03 /mars /2009 07:03
... Ou rêve ? - 07 
                                                                            American Cathedral (Paris



08

Le rapace contemple un ciel qu’il ne maîtrisera jamais lui qui domine l’autre, là-haut, sans fin pour lui et cependant minuscule face à celui qu’il découvre. Elle contemple l'oiseau, effleure son plumage, sa tête, ce bec semblant d’acier puis tendant à nouveau le bras le convie à s’envoler, le regardant alors qu’il réintègre son royaume d’azur.

Tout est calme, pas une présence inutile. La violence existe pourtant. La mort est partout, elle vient d’en caresser une sublime incarnation. Symbole de la beauté d’une vie prédatrice. Elle voudrait tout savoir, observer chaque animal depuis celui vivant dans une fente d’écorce jusqu’aux oiseaux faisant le nid le plus compliqué dans les hautes branches. Elle voudrait tout connaître des innombrables merveilles de cette forêt mais sa monture accélère, l’entraîne, l’emporte. Cheval noir, immense, comme aucun ne le fut ou ne le sera jamais. Elle perçoit sa force, sait qu’il pourrait galoper plus vite. Lentement elle passe les doigts dans un pelage sans sueur.

Une monture à son image ! Elle tourne la tête, cherche ses empreintes, rien. Il progresse sans traces. Est-ce là l’explication de cette vitesse fantastique ? Elle se penche pour voir quels sabots ont ce don. Ils semblent fait d’or, inaltérables. Aucune surprise, tout dans cet univers est extraordinaire mais possible. Autant s’émerveiller de chaque chose plutôt que s’en étonner. Elle repense aux créatures qui lui ressemblent, en imagine une à sa place et sourit de l’effroi qui naîtrait dans son regard terne. Pauvre chose terrorisée d’entendre parler les arbres, de voir les oiseaux sourire, emportée par un animal fantastique. Aucune ne pourrait prendre sa place. Ces êtres sont un cauchemar qu’elle repousse et voit disparaître avec plaisir.

La lumière augmente, elle atteint l’orée d’une forêt qu’elle croyait illimitée. Le temps n’existe pas, pourquoi l’enfermer dans des chiffres sans signification ? Sa monture accélère, heureuse de pouvoir aller aussi vite qu’elle le veut. Elle se retourne, agite un bras en signe d’adieu à des amis qu’elle ne reverra plus mais qui seront présent en elle par le souvenir qui sait conserver les images du passé.

Parfois trop !

Nouveau décor : Une plaine infinie, l’herbe atteint le poitrail de sa monture, elle voit, d’en haut, flèche noire emportant une enfant en une trajectoire rectiligne. De partout de nouveaux oiseaux surgissent, tous différents, grands ou petits, si minuscules certains qu’ils tiennent sur un de ses doigts, tous curieux et heureux de la regarder, de s’approcher d’elle. Amicaux entre eux alors que d’ordinaire les fils de l’existence les font s’opposer. Quand elle sera passée l’inné reprendra le dessus, mais aucun ne l’oubliera. Le dernier sera en quête d’une image qu’il ne retrouvera jamais ! Ce spectacle, ces oiseaux, ce cheval… Une image revient, sculpture d’un cheval ailé qu'elle admira en s'imaginant monter sur son dos...

L’herbe se raréfie, des bosquets apparaissent ici ou là, de nouveaux arbres aussi, moins hauts mais plus gros, habités par des milliers de créatures qui la saluent, messages d’amitiés auxquels elle répond en remuant la main sans que son cheval s’arrête. Les yeux clos elle emplit d’air ses poumons, respirant ces parfums venant de partout pour elle si sensible aux odeurs. Toutes agréables, même les plus fortes, aucune n’est agressive. Elle se laisse emporter et…

Une angoisse soudaine l’envahit, elle est pourtant seule sur son cheval qui ne ralentit pas. Frisson alors qu’une ombre s’étend sur elle. Le danger, si danger il y a, est au-dessus d’elle, l’épiant. Elle regarde l’ombre sur le sol, la voit faire de larges cercles et revenir constamment sur elle. Voulant savoir elle lève la tête comme l’obscurité la rattrape.

La créature ailée la stupéfie, ces ailes gigantesques en forme de faux, le sifflement du frottement de la peau contre l’air, rien de comparable aux oiseaux qu’elle avait coutume de rencontrer. Cette forme lui dit quelque chose, un reptile volant dont elle vit le dessin dans un livre. Ce qui l’étonne c’est de la trouver proche d’animaux en compagnie desquels elle n’aurait pas due être. La gueule comme un museau, les nombreuses dents pointues apte à déchiqueter n’importe quoi, les petits yeux étonnés de cette proie inédite. Elle se sent gibier pour un prédateur la considérant comme quelques heures supplémentaires de survie, visiblement pas émue par son charme. Le monstre se rapproche, elle en sent l’haleine fétide, forme déjà un cri dans sa gorge quand la voix revient pour lui assurer que c’est à l’échappé de la préhistoire de se méfier. La frayeur quitte ses yeux alors que le saurien volant est tout près d’elle, aucun étonnement quand elle le voit se débattre dans une prise invisible qui le propulse violemment en arrière. Le ptérodactyle ne comprend pas ce qui se passe bien qu’il assimile ce qu’il vient de vivre avec cette créature rose et noire filant sur la plaine. Désormais il s’agit d’un défi personnel.

Sa seconde charge se heurte à un mur, il se débat mais choit sur le sol alors que le cheval disparaît et que sa cavalière espère que le prédateur comprendra qu’insister est vain tout en sachant qu’il agit suivant une nature qu’il ne domine pas.

Une seule espèce connaît la signification du verbe tuer. Elle n’existe pas sur cette terre ou le crime est inconnu.

La silhouette revient dans le ciel, pourquoi insister quand le désir est insensé, quand l’adversité est trop forte ? Aller contre l’évidence par obstination. Cet animal n’est pas si loin de l’humain bien que ce dernier sache s’arrêter pour comprendre la nature de l’adversité et la combattre ensuite avec des armes adaptées, voir exagérées. Elle voudrait… Quoi ? Changer l’ordre des choses pour le remplacer, par quoi ? Elle aussi est à sa place pour un unique spectateur qui bientôt viendra la rejoindre sur sa cène. Alors le rideau tombera sur eux, acteurs ayant l’infini pour décor et l’éternité pour jouer ensemble.

Sans entracte.

Elle regarde le plus loin possible pour apercevoir la fin du voyage.

Qu’est-ce que la mort ? La conclusion d’un acte préparant le suivant ? N’est-ce pas ce que chacun espère, que les trois coups retentissent à nouveau, que le rideau se lève encore ? L’espoir fait vivre, la croyance aide à mourir, et ensuite ?

Elle n’a pas de réponse, s’arrête à la vie qui peut seule faire de l’espoir une certitude en se servant de la volonté et de l’imagination pour la construire, après quoi subsiste la crainte de perdre ce que l’on mit si longtemps à obtenir.

Là encore ne suffit-il pas d’y croire pour que l’illusion devienne réalité, non pas en venant à soi mais en attirant en elle, jusqu’à s’y oublier ? Facile quand il n’y a personne près de soi. Une lumière apparaissant dans le cœur suffit pour se diriger vers elle et y égarer une âme sans but.

L’ailleurs l'entoure, ce décor immense, apaisant, parfait. L'air transforme sa chevelure en bannière. Que demander de plus ?

Les questions sont inutiles, seul compte ce qu’elle voit et sa certitude que tout cela est son domaine réservé, interdit aux autres.

Encore eux !

Curieux phénomène mental que penser à ces fantômes dont elle ne sait plus d’où ils viennent. Ont-ils disparus de cette planète… Non ! Ils n’auraient jamais laissé un tel monde derrière eux préférant l’anéantir que laisser une chance à la nature. Laissant une planète morte, symbole de la malédiction poussant la Création à générer des formes toujours plus complexes, évoluées, jusqu’à ce qu’une la détruise pour se venger d’avoir été arrachée au néant ! Pourtant cela continue, l’immobilisme c’est la mort. Le temps ne s’arrête jamais ! La vie a besoin de tout effacer pour recommencer et redoute une perfection synonyme de conclusion.

Si elle était dans un monde d'’Après elle chevaucherait dans un désert brûlant, observée par les étoiles, spectatrices de la folie humaine.

Ces pensées la dérangent, elle était si bien, pourquoi retrouver un monde incapable de s’occuper d’elle, dont elle ne veut plus, dont elle s’éloigne à la vitesse de sa monture ? Elle refuse de reculer, rien ne doit interrompre son voyage, elle ne veut plus de ces pensées, de ces images, de ces spectres l’appelant pour se moquer d’elle. Que le vent chasse leurs cris ! Elle ne chevauche pas dans un monde mort, sur un sol de cendres, mais dans un univers vivant, sur une terre que les sabots d’or ne touchent pas. La voix lui affirme que rien ne l’arrêtera, les autres sont comme le monstre ailé qui voulu la tuer, ils n’ont pas plus de chance de l’atteindre. Ils se ressemblent, condamnés à obéir mais au dernier moment aucun regard ne viendra les aider. La haine ne doit plus résider en elle, ils s’en servent comme chaîne pour la retenir, se débarrasser de tout sentiment pour eux, contempler la vie qui seule peut se pencher sur elle non comme sur une image parfaite mais comme une enfant ayant besoin de si peu. De si peu ? Trop pour ceux qui ne purent le lui donner. Elle aurait offert tellement en échange, elle garda tout, maintenant qu’elle n’est plus seule les ombres s’effacent, les pantins s’écroulent, fils tranchés nets : leurs petites bouches ne lui diront plus de mots menteurs, leurs yeux de verre explosent en milliers d’éclats ou fondent en des larmes sans tristesse qui n’émeuvent personne ! Ils ne la souilleront plus de leurs regards malsains, ne se jetteront plus sur elle pour lui faire du mal maintenant qu’il y a quelqu’un près d’elle lui tenant la main, lui parlant, l’aimant simplement. Elle ne voulait rien de plus. Quelqu’un n’existant que pour cela. Jusqu’à la fin des temps, au moins…

Elle n’est plus sur son cheval fabuleux mais simplement allongée sur son lit, une main tient les siennes, un regard plonge dans le sien, elle y lit ce qu’elle espérait, sûre d’avoir vécu au moins cet instant là. Des yeux qui comme les siens brillent de trop d’émotions.

Doucement des doigts caressent son visage, effleurent ses joues, frôlent sa bouche qui s’ouvre sur un mot qu’elle refusa toujours de prononcer. Un mot, un nom, son nom murmuré dans un souffle.

Elle devine qu’il sourit tendrement, reconnaissant son nom qu’elle répète, qu’elle voudrait dire sans plus s’arrêter, un nom, un mot, maintenant là pour ne plus la quitter. Elle est vivante grâce à lui qui le dit dans la pression de sa main, dans la caresse sur son front se prolongeant dans sa chevelure. Ce regard dans laquelle pour la première elle se sait belle.

Pourquoi retenir ses pleurs, comment mieux exprimer ce qu’elle ressent sinon en ces larmes disant mieux que des mots, en ces battements de cœur qui maintenant ont trouvé leur rythme.

Elle tend les bras. Que de fois voulut-elle le faire ! Cette fois elle va au bout de son geste, sent des bras l’entourer, une poitrine contre laquelle elle se blottit, se laisser aller comme une petite fille. Il est là, souffle sur ses joues humides, passe un doigt sur sa bouche et l’embrasse ensuite. Ses pensées s’apaisent, elle laisse venir son sommeil, il va l’emmener loin, très loin.

Aussi loin qu’elle aille elle n’y sera plus jamais seule. Quand elle s’endort ses lèvres ne prononcent qu’un mot.

Il reste près d’elle, la regarde, suit son rêve : une chambre, une silhouette près d’une enfant dormant laquelle rêve d’une chambre…

Protégée rien ne peut plus l’atteindre.

* * *

Elle soupire, s’étire avant d’ouvrir les yeux. Seule, la lumière venant du dehors lui montre une chambre différente dans laquelle ses bibelots, les objets disposés partout ont disparus. Ils étaient inutiles, souvenirs d’instants importants sur le moment mais qui ne sont plus que des images d’un lointain passé, lointain comme une autre vie.

Elle les sait rangés dans un placard comme elle voulait. Les meubles sont nus, restent ses livres, réceptacles d’aventures extraordinaires qui lui donnaient d'oublier la réalité. Elle sourit, peu d’enfants de son âge lurent ces romans-là, elle voudrait qu’il n’y en ait aucun.

Un titre attire son attention Frankenstein, pas une histoire de son âge et pourtant elle s’était sentie proche du monstre créé par ce docteur. Créature meurtrière mais était-elle responsable de ses actes ? Rejeté, que faire d’autre que se tourner vers la violence qui, si elle n’apaise pas vraiment, soulage de trop de souffrances.

Elle aurait aimé entrer dans le livre, aller vers le monstre, lui dire qu’elle serait son amie, qu’ils étaient semblables.

Un temps il avait été le compagnon fictif de ses jeux, prompt à surgir pour s'amuser avec elle. Le livre avait quitté sa table de nuit pour retrouver ses semblables. Le visage s’était estompé, faciès vu dans un film diffusé tard à la télévision. Elle s’était levée pour le regarder, suivant l’action avec intérêt, se disant que bien des humains alors qu’ils ne sont pas fait de lambeaux de cadavres (encore que !) étaient moins vivants que le monstre.

Le jour brûle ses yeux, elle aurait voulu la nuit tout de suite pour ne plus être seule. La nuit… Sur son bureau, dans un petit pot en grès, des ciseaux pointus… Idée idiote, seule la vraie nuit compte, celle dans laquelle elle pouvait encore LE voir. Tant d’expressions passent dans les yeux qu’il eut été criminel de tuer les siens. Elle veut que le temps passe plus vite, que les chiffres défilent sur son réveil, rien n’arrive ! La volonté est parfois insuffisante ?

Elle va subir les autres, faire semblant de les voir, de les écouter, leur parler peut-être. Elle hausse les épaules, bientôt ils ne seront plus là, elle n’aura plus à simuler. IL l’attend pour ne plus la quitter, ensemble jour et nuit, bientôt…

Cela elle le voulait, c’était plus qu'un souhait, sa volonté réaliserait ce qu’elle voulait, pour une fois.

Elle ne laisse pas sonner son réveil, bien fait, pauvre chose faisant ce qu’on lui avait appris, ni décision, ni désir, il ne valait pas mieux qu’un humain. Eux aussi peuvent sonner. Leur mode d’emploi est à peine plus compliqué que celui de ce réveil.

Elle se lève, respire profondément, passe dans la salle de bain, programme quotidien. Elle s’habille, prend son petit-déjeuner sans oublier son ami à plumes qui, pour la première fois, vient manger à ses côtés. Elle le regarde dévorer sa pitance, nettoyer son plumage puis repartir. Ce n’est pas avec le ciel qu’elle a rendez-vous, ni avec l’enfer, ce serait exagéré, seulement avec les autres.

Ce n’est pas rien mais à peine plus.

La cour, sa place habituelle contre la rambarde de fer à la peinture verte s’écaillant, par jeu avec son pouce elle en détache quelques particules qui tombent à ses pieds. Un œil vers les enfants qui jouent, se poursuivent, se battent. Les oreilles à l’écoute des informations, rien de neuf, l’actualité va vite, l’histoire retient peu de ce qui semble important sur l’instant. Les enfants envisagent mal l’avenir, plus tard ils regretteront cette époque d’insouciance et d’irresponsabilité en se comportant comme des gosses qu’ils ne seront plus. Elle distingue des formes vagues ignorant qu’elle les voit comme elles sont puisqu’elles ne savent pas ce qu’elles sont. Ignorer repose l’esprit.

Voit-elle la réalité ou seulement une projection floue sur fond gris ? Elle suit ce spectacle distraitement, s’interrogeant, va-t-elle déchirer ou non l’image, est-elle sur cet écran regardant une vie hors de son atteinte ? Où est le projecteur, est-ce le soleil ou le regard des autres qui parfois glisse sur elle ? Est-elle sa propre œuvre sur une toile aux dimensions du temps et de l’imaginaire ? Pas besoin de plus, que les autres conservent celles qu’ils voudront, du concret, du qu’on crée pas. Elle s’amuse de ses pensées, se verrait point lumineux dans un univers où les ténèbres vaincraient une vie dont elle resterait l’ultime trace, mieux, l'aboutissement. La vie l’ayant créée pour la regarder et effacer ses précédentes réalisations, ses brouillons. Elle contemplerait le plus beau paysage qui soit dans lequel elle s’enfoncerait pour y disparaître. Une haute silhouette lui tiendrait la main, se penchant pour lui chuchoter quelques mots qui la feront sourire ou pleurer, vivre dans un paysage changeant au rythme de leurs volontés, au gré de leur humeur. N’est-elle pas un songe s’acharnant à atteindre le réel ? Un long chemin que celui-ci mais elle se sait capable de relever le défi si le rêveur ose lui insuffler assez de vie, l’aimer assez fort pour qu’elle sorte d’un monde à deux dimensions pour entrer dans sa réalité. A moins que ce ne soit l’inverse, qu’elle puisse l’emmener, le tenant par l’émotion, vers l’infini que l’esprit seul sait créer.

Elle ne sait plus, l’idée est distrayante, s’il ne s’agit que d’une idée !

Les ombres s’agitent autour d’elle, tout est si sombre subitement ! Serait-ce que la nuit viendrait plus rapidement ? Non, c’est elle qui est fatiguée, ses yeux ont du mal à rester dans le vrai, à reconnaître ce décor, ses pseudo semblables passant autour d’elle en lui jetant des regards en coin. Elle plaît aux garçons mais les effraie tant elle est lointaine, comme si elle était à cheval entre le réel et le rêve. Elle est en un lieu qu’une seule autre âme peut atteindre, puisqu’elle y est, pour toujours, près d’elle. Elle eut un jour une étrange sensation en feuilletant un magazine, s’arrêtant sur une photo représentant un paysage qui lui plut. Dans ce décor courait une enfant ayant son visage. Le miroir de la salle de bains le confirma. Retrouvant la photo elle n’y avait pas revu l’enfant ! Quand ses larmes coulèrent elle s’amusa à les faire tomber sur le papier espérant qu’elles le rongent tel un acide.

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25 mars 2009 3 25 /03 /mars /2009 06:39
... Ou rêve ? - 06 
 

                                                  07


L’ombre ultime guette derrière le rempart aquatique, l’enfant en devine la silhouette, elle frissonne mais ne recule pas. Pourquoi craindre l'inévitable ? Le cœur faiblit mais l’âme sourit. La mort est émue par la beauté, elle pleure des larmes de pluie ? Va-t-elle s’écarter pour laisser une vie se continuer éternellement ?

Elle est heureuse d’avancer, des mots qui l'accompagne, d'être loin du monde. Les cendres ont disparues, le sol est nu, aucun être vivant ne vint jusque-là. Elle a atteint le point à partir duquel elle découvre un univers sur lequel nul regard ne se posa jamais. La clarté est douce pour qui la mérite, clarté de la vie effaçant les illusions, diluant les fantômes et chassant les impurs. Tout est simple, la vie ne s'anticipe pas, il suffit de l’accepter. Les définitions, les explications sont des façons de l’éviter. Seul qui fait semblant s'en satisfait.

Peu à peu elle retrouve ce que les autres nomment réalité. Certains voyages demandent une vie entière. Il est agréable de savoir que l’on voit au travers du masque de la vie, que l’on évita le piège dans lequel tombe qui y voit un abri. Ceux qui voient le chemin continuant craignent la suite et optent pour le réconfort de la routine, l'abri du troupeau. Sensation gommant la peur, le doute, l'envie de se noyer dans la masse. Trop tard, il faut continuer, attendre une seconde de calme pour une heure de terreur. Encore et encore jusqu’à la fin du chemin qui bien que souvent souhaitée vient toujours trop tôt !

La porte de son immeuble, ennemie grinçant pour cafter. A plat dos elle se laisse aller, regarde la pluie diminuant. Le vent secoue les enseignes, fait voler les déjections d’humains marquant leur territoire comme les chiens pissent à chaque coin de rue. Avant que la porte ne claque elle entend le hurlement du vent circuler dans les rues, courir sur la terre comme seul le maître des lieux peut le faire. Par jeu il arrache quelques antennes, les paraboles c’est plus difficile. Combien le maudissent, se retrouvant sans le sujet de conversation idéal : Qu’allons-nous voir ? Facile de regarder une télévision animée… De quelles intentions ? Des couleurs, des sons, c’est presque aussi vivant qu’un téléspectateur assidu !

Atteignant les premières marches le silence s'impose dans les rues, celui qui suit la tempête.

Enfin chez elle, la salle de bain où elle s’observe dans le miroir, visage trempée, cheveux pendants, intriguée. Quelques grimaces avant de se décider à laver sa chevelure, douce amie, tendre confidente.

Les yeux clos elle se brosse avec l’impression que d’autres mains se joignent aux siennes, doigts effleurant, caressants, jouant avec elle. Elle frémit. si cette sensation pouvait durer toujours, toujours…

Quand elle relève les paupières sa crinière est sèche, elle brille comme jamais. Pouvoir l'utiliser comme ce personnage de bédé capable de tout faire avec. Mais elle est une enfant normale pas la mutante qu’elle voudrait parfois incarner.

Est-ce contradictoire de regretter d’être vue et d’avoir une chevelure capable d’attirer l’attention ?

L’heure lui saute à la figure. Le temps est passé si vite, son réveil ricane mécaniquement. Déjà l’heure de manger, comme tous les jours elle prend sur elle pour ne rien montrer, pour ne pas dire qu’elle a envie d’être seule et de rêver comme elle l’entend. Journée banale ! dit-elle, c’est presque vrai. Aucune question, peur de la traumatiser, sur l’agression dont tout le quartier parle, cela lui évite de mentir, ce qu’elle déteste, d'ordinaire elle élude les interrogations, technique efficace ne trahissant pas sa conception de l’honnêteté. Simple de se dissimuler, le choix des termes suffit, chacun comprend ce qu’il veut, en restant proche de la vérité. A ce jeu elle se sait douée, la nécessité est un moyen performant pour trouver en soi des qualités qui sans elle resteraient inexploitées. Les mots sont ses amis quoi qu’elle les sache pernicieux quand ils infiltrent son esprit, avides de trouver une idée, de l’entourer, prédateurs inverses puisqu’ils la nourrissent, la font croître, multiplier les dendrites de ses interrogations.

Sont-ils aussi vivants qu’ils le paraissent ou sont-ils portés par des courants que la conscience ne perçoit pas, sous-jacent à l’intelligence, voguant sur la toile séparant la lucidité de l’inconscient. Elle sait cela, représentant ainsi l’intérieur de son cerveau… avec des mots !

Agréables compagnons de jeu… au début !

Sont-ils portés par une exigence intérieure désireuse d’être reconnue, sinon pourquoi tant de récits, d’essais, d’œuvres vides de sens pour qui les lit, crues pleines de signification pour qui les écrivit.

Difficile de briser le bâillon d’oubli minéralisé par le temps étouffant le subconscient. Dangereux de le sentir devenir poreux, de percevoir l’émergence de questions voraces. L'inconscient regorge d’angoisses, de fantasmes multiples et (a)variés, de souvenirs guettant l’occasion de surgir. Que la conscience décroche du réel et le pire peut survenir.

En mangeant elle réfléchit, examine ces pensées qu’elle tait et qui, de ce fait, occupent de plus en plus de place en elle. Peut-elle d’un regard tout ce qui réside en elle ? Elle en est incapable mais elle sait que c’est mieux ainsi.

Elle s’imagine hors d’elle, s'observant manger et penser, contraste entre le calme affiché et l’agitation ressentie. Ne laissa-t-elle pas trop de liberté aux idées errant dans toutes les directions, se contentant du rôle (?) de spectatrice. Installées, il est trop tard pour les chasser.

On la regarde, elle sourit, en pensant à autre chose, ainsi sont-ils rassurés. Quelle surprise si elle avouait ses secrets.

Les humains arrangent les choses en fonction de ce qu’ils pensent, les normes sont les moules dans lesquels les circonstances de la vie doivent s’insinuer. Quitte à les forcer un peu.

Mais juste un peu.

Un gros peu !

Ils sont déjà dans un moule, en bois, reste à visser le couvercle, de l’intérieur c’est ardu mais leurs efforts sont à encourager.

Pour une fois elle fait honneur au dîner, d’ordinaire chipoteuse elle dévore ce qui passe devant elle. C’est bon signe ! penseront-ils.

Heureusement, la machine à lire les pensées reste à inventer, certains qu’elle connaît auraient l’appétit coupé net. Une belle idée pourtant, une seule condition pour l’apprécier : Ne pas craindre le vertige.

Repas fini, heure du dodo, elle se lève pour retrouver sa chambre, pas question de perdre son temps devant la mangeoire cathodique. Elle est fatiguée mais n’a pas sommeil, elle attend, cette nuit elle ne sortira pas.

La vie est faite d’attentes d’événements fugaces suivis de nouvelles preuves de patience, et ainsi de suite, jusqu’au dernier que personne n’espère vraiment. Demain sera vite là, le temps passe toujours ! Elle ne veut pas voir si loin. La nuit commence, le jour n’existe pas.

Elle s’allonge dans l’obscurité, habillée, les yeux clos. Elle ne sursaute pas en devinant une présence s’approchant pour se laisser aller sur son cou comme pour lui faire mieux ressentir son ronronnement de plaisir. La douceur l’emporte, la tiédeur de l’animal envahit son corps pour éliminer jusqu’à l’idée d’une autre sensation possible. La réalité s’enfuit, elle ne dort pas vraiment, elle est loin, le plus loin possible.

Elle se rêva souvent chatte parcourant de nuit les toits, ayant la ville pour elle et un univers inaccessible aux humains qu’elle regarderait de loin, satisfaite de ne plus être comme eux, fut-ce la nuit seulement. S’il y a des lycanthropes pourquoi pas des chats-garous ?

Un jour son instinct l’aurait fait se précipiter vers le seul pouvant la comprendre, à condition qu’il ne se transforme pas en souris ! Entre ses bras elle redeviendrait une enfant pour ne jamais le quitter.

Trop simple, elle est chat à la suite d’un sort lancée par une sorcière pour une raison quelconque, une erreur, dont elle avait à subir les conséquences. Vivre sous l’aspect d’un chat laid, borgne, efflanqué, pelé et un tas d’autres adjectifs moins ragoûtants.

Pour retrouver sa forme première un regard ne se détournant pas d’elle suffirait. La malédiction l’a rendue immortelle et à travers le temps elle cherche celui qui la verra sans esquisser de recul en l’apercevant. Elle traverse les époques survit aux maladies, aux chasses aux chats, les noirs sont mal vu des crétins, pour retrouver le temps de sa vie humaine.

Ce décor lui donne du courage, elle retrouve ses habitudes, un chemin menant vers un pauvre jardin public. Elle suit ses instincts, l’animal et l’humain s’associant pour la faire avancer. Là ! Sur un banc, une silhouette ! Elle s’arrête, hésite, voudrait aller vers elle mais craint une déception de plus, de devoir retrouver son point de départ et repartir pour un tour de manège. Elle s’approche, l’homme regarde le sol entre ses pieds, il ne l’a pas entendu, elle s’arrête devant lui, n’ose pas lever la tête mais sait qu’il n’a pas bougé, qu’il ne la chasse pas. A-t-il les yeux ouverts ? Elle ne sait pas, elle ne sait plus rien. Le voyage fut si long. Lentement elle redresse la tête dans un geste plein de fatigue usant son ultime espoir.

Les yeux près des siens sourient, pas de répugnance, deux mains se tendent alors que ses pattes ne la soutiennent plus pour la déposer contre une poitrine dont elle sent battre le cœur au rythme du sien.

Ou est-ce le contraire ?

Une seconde d'effroi à l’idée qu’en retrouvant sa forme elle ne meurt.

Ses yeux sont humides, l’histoire est inventée mais elle s’y retrouve tellement. Le subconscient prend de beaux déguisements, elle n’est pas un chat mais que deviendrait-elle pour celui qui saurait l’aimer ?

Le chat se déplace pour s’allonger sur sa poitrine, corps étendu, cœur contre cœur. Elle lui parle en le caressant : Tu as suivi mes pensées ? Tu me comprends, tu es différent des félins comme moi des humains. Lui aussi me comprendra, me regardera, me prendra dans ses bras pour ne jamais m’abandonner.

Elle pleure, doucement l’animal se dresse, tend la tête et avec sa langue râpeuse essuie les larmes sur ses joues avant de poser son museau sur ses paupières closes leur affirmant que les larmes ne sont pas inutiles, la souffrance mène toujours quelque part.

Ses pleurs, seul moyen d’exprimer ses émotions, cessent. Le temps se penche sur elle, il voudrait aller plus vite, plus lentement, l’aider, il ne sait comment. A son tour il connaît l’indécision.

Tout s’est évanoui, elle est seule avec un animal étendu sur sa poitrine, si léger, elle le sent à peine et respire lentement afin de ne pas le déranger. Elle sent qu’il l’observe vérifiant qu’elle a cessé de pleurer. Son ronronnement dépasse son corps, atteint son esprit et la rassure. La nuit ne fait que commencer.

Confiante elle sourit quand le félin se frotte contre elle et l’encourage. Il bouge, fait sa toilette, toujours sur elle qui essaie de ne pas rire. Elle ne peut résister et le fait choir à côté d’elle alors qu’il lui adresse un miaulement rauque lourd de reproches. Elle le prend l’attire vers son visage qu’elle passe dans son pelage doux, tiède, vivant. Il se laisse faire puis la repousse, pattes avants contre son front. Il joue avec une mèche, un doigt qu’il mordille précautionneusement. Elle l’embrasse, il la lèche sur le nez, elle rit encore, il ronronne plus fort. Le temps lui-même semble heureux.

Tout a une fin, les jeux également. Le chat se laisse tomber sur le lit, haletant, elle le laisse tranquille, ramène ses cheveux embrouillés sur sa poitrine, côté cœur, comme toujours. Elle n’a pas un geste pour le retenir alors qu’elle le sent s’éloigner, sauter du lit…

Elle n’entend pas sa chute sur le parquet !

La lumière passant par la fenêtre diminue. Elle n’est pas inquiète, au contraire. Pas davantage quand son cœur se met à battre au rythme d’un pas venant vers elle. Sa respiration un moment accélérée par l’émotion se calme. Elle n’est plus seule dans son univers. Il est là, à la place qu’il occupait déjà. Elle n’a pas à sortir, à aller vers lui. Elle tourne la tête pour le voir, si près d’elle. Une douceur nouvelle l’envahit quand elle croise son regard. Il promet d’être toujours avec elle. Il s’assied sur le bord du lit, elle voudrait…

Parler ?

Elle ne saurait pas, trop de mots se précipiteraient vers sa bouche, elle bafouillerait lamentablement. Les mots ? Non, un seul, court, exprimant ce qu’elle ressent, ce qu’il est, ce qu’elle a attendu depuis toujours. Il place un doigt devant ses lèvres et tend une main vers une main qui recouvre les siennes sur sa poitrine.

Côté gauche.

Contact délicat, fort et tendre, ce qu’elle attendait.

Ses yeux brillent dans l’obscurité comme s’ils étaient humides. Ils se regardent et plus rien n’existe. Dans son coin le temps regarde, s'étonne mais ne regretter pas d'être sensible à ce qu’il voit.

Le passé est oublié ! Il est là, venu pour elle, ils ne se quitteront plus. Elle est vivante pour la première fois par ce qu’elle ressent dans un regard posé sur elle devant lequel elle s’abandonne en ouvrant tout grand son cœur et son âme. Qu’il sache tout ! La pression se fait plus grande sur ses mains : Il sait !

Yeux clos elle fait comme lui et la silhouette change, grandit pour prendre l’aspect d’un fantastique cheval noir. Le vertige la saisit, elle n’est plus dans son lit mais sur son dos, emporté dans la nuit pour le plus prodigieux voyage jamais fait.

* * *

Calée sur une selle à ses mesures la puissance de sa monture résonner dans son corps. Le paysage qu’elle découvre en ouvrant les yeux est extraordinaire, nul n’en vit un semblable. Une forêt d’arbres immenses paraissant soutenir le ciel, largement espacés les uns des autres, piliers naturels dans un univers où le prodige peut surgir à chaque instant. Une forêt claire, les branches naissant haut sur les troncs, sol recouvert d’une herbe courte, ni broussaille ni taillis, les fûts empêchant par leur insatiable appétit davantage de vie autour d’eux, chacun veut un territoire à sa mesure, comme pour n’importe quel animal. Les êtres vivants se ressemblent par l’expression de leurs besoins pour survivre. Elle n’est pas inquiète quand une voix murmure à son oreille qu’avoir peur est inutile, le cheval l’emporte mais il sait où aller. Dans cet univers elle n’a que des amis. Les arbres unissent leurs souffles pour chanter. L'azur est d’une pureté non souillée par l’activité humaine. Jamais elle ne vit de frondaisons comme celles-ci ni ne sentit un tel vent caresser sa peau, faisant danser ses cheveux, traîne d’or pour une mariée de rêve.

La forêt est illimitée, où que portent ses regards elle voit un paysage immuable sans que sa monture ralentisse ou montre de fatigue.

Une étrange vision surgit dans son esprit, des d’êtres rosâtres lui ressemblant. La réponse est immédiate, ils n’existent pas ici, aucun ennemi ne sera autorisé à troubler sa quiétude. Les végétaux s’interrogent sur ce qu’ils lisent dans l’esprit de l’enfant, ces créatures malfaisantes et perturbatrices. Non, c’est un reste de cauchemar, ces choses ne peuvent passer les portes d’argent de l’imaginaire.

Chacun parle, raconte ses secrets, c’est à celui qui narrera la plus belle histoire. Comment il nait, vit, grandit pour atteindre les nuages. Elle rit si fort que chaque arbre de cette planète en frémit, jamais encore un tel son n’avait couru sur un territoire s’éveillant de l’entendre. Leurs branches s’agitent, les feuilles frémissent de contentement. La joie de l’enfant est une nourriture qu’ils ignoraient mais qu’ils n’oublieront pas.

Elle voudrait que ce voyage dure toujours, entendre chaque conte, comprendre chacun de ces êtres, qu’importe s’il y en a des milliards, l’éternité est faite pour être utilisée. Les arbres s’ils font la forêt n’en sont pas les uniques occupants, celle-ci est peuplée d’oiseaux qui passent autour d’elle, intrigués par cette créature qui ne ressemble à aucune de celles qu’ils connaissent. Aucun ne vit un être ayant le ciel dans les yeux. Mille symphonies dansent entre les troncs, tissant un océan de notes dans lequel elle nagerait jusqu’à la fin des temps.

Comment les remercier du spectacle ? Sa présence suffit-elle ?

Cent milliards de voix s’accordent pour répondre oui.

Ils se posent sur ses épaules pour la regarder de plus près, se faire caresser, triller leurs plus belles mélodies. Ils agissent sans comprendre, qu’importe le cerveau, la raison, quand le cœur parle aucune voix contraire n’est audible.

La forêt est un univers grouillant de vies différentes, certaines minuscules, invisibles dans les écorces, l’herbe ou plus importantes dans les branches. Toutes s’arrêtent un instant pour regarder passer une si belle création sur un animal aussi étrange. Elle perçoit cet intérêt, en est heureuse. Le regard de la vie est toujours bienveillant, s’il ne le fut pas c’est que s’y était substitué celui du néant. Les oiseaux s’écartent en criant comme un autre répondant à quelque mystérieux appel vient vers elle. Immense il plane puis voyant qu’elle tend un bras vient s’y poser veillant à ce que ses serres si puissantes n’égratignent pas une peau si douce, si fine. Lui qui d’ordinaire ne prend pas ces précautions, au contraire, est intrigué par cette créature qui annihile par sa seule grâce ses instincts les plus impérieux à tel point que les autres volatiles s’ils se sont écartés ne se sont pas enfuis. Il ne peut détacher ses yeux de cette enfant bien qu’il ne sache pas ce qu’est cette sensation nouvelle qu’il n’oubliera plus. Elle ne s’effraie pas de le voir, de savoir ce qu’il est, que ses serres, son bec sont des armes, elle lit en lui, voit les images d’une vie qui le fît et le dirige. Comment résister ? Ici le mal n’existe pas, c’est une notion humaine. Ce mot même est déplacé en un tel lieu.

Le mal est l’ombre de l’humain projetée par sa peur d’ouvrir les yeux.


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21 mars 2009 6 21 /03 /mars /2009 07:08

... Ou rêve ? - 05

                                                 06


- Tu es pressée de rentrer ?

- De me promener.

- L’orage menace.

- J’aime la pluie. Les rues vides sont si tranquilles.

- Et menaçantes !

- Non, il y a des policiers partout, il ne fait pas nuit. Je veux juste faire un petit tour, seule, réfléchir, méditer sur des choses d'enfant.

La directrice n’en crut pas un mot.

- J’essaierai de me balader comme toi.

- Pourtant vous avez un immense parapluie, sans parler d’un imper qui descend jusqu’à pieds protégés par de grosses bottes.

- Tu es observatrice.

- Cela dépend pourquoi. Je retiens des images sans savoir pourquoi, détails superficiels ou importants, bizarrerie de mon esprit.

- C’est l’opportunité pour moi d’apprendre à profiter de la pluie.

- Je ne peux vous en empêcher.

- En effet ! Ce qui signifie que tu ne désires pas que je t’accompagne.

- En effet… Quoi que ! Laissez votre parapluie ici. Si c’est pour vous munir de votre arsenal le jeu est faussé dès le départ. L’habitude des nuages me fait affirmer que l’orage sera brutal, ce sera un mur d’eau.

- Soit, je te suis. As-tu l’intention de réfléchir à un fait divers récent.

- Cela m’intéresse peu. Je me tiens au courant de l'actualité. Le sang et la mort ne m’attirent pas dans le réel. Je les préfère vus par ces fenêtres que sont les imaginaires des grands artistes.

- Les victimes ?

- Mourir est notre seule certitude, qu'importe la façon. Pourquoi s’attrister de quelques morts quand chaque jour nous en déplorons des milliers ? Quelle motivation sous cet apitoiement factice ?

- Dur jugement.

- Être lucide amène à cette sévérité.

- Pour les autres c’est facile.

- Ai-je fait preuve de complaisance envers moi-même ?

- Je ne m’en souviens pas mais je suis heureuse que tu me répondes. L’isolement est mauvais conseiller, la vie c’est se confronter.

- C’est ce que se dirent nombre des victimes dont vous parliez.

- Le risque fait la valeur de la vie.

- Qui est sûr de ce qui l’attend, du temps dont il dispose ?

- Personne bien entendu.

- Le péril fait le prix de la chose ?

- Voilà.

- Le risque suppose l’échec n’est-ce pas ? Que vous vous intéressiez à moi n’implique pas que vous appreniez quoi que ce soit.

- C’est juste.

- Mais perdre une bataille n’est pas perdre la guerre, au contraire, c’est une motivation supplémentaire pour renouveler l’assaut.

- Visions guerrières.

- Image parlante. Vous sentez les premières gouttes, le ciel tâte le terrain, reconnaît ses futures victimes. Cet éclair était magnifique ! Si j’étais douée en photographie je m’évertuerais à les prendre tous. Ce sont les sourires du ciel.

- Avant les larmes ?

- De joie !

Difficile d’avoir le dernier mot. L’adulte se sentait tournant devant une forteresse, décochant ses flèches les plus acérés sans rien toucher, alors que les attaques adverses atteignaient leur but.

- Vous allez vous faire tremper inutilement, prendre froid peut-être.

- Si tu peux le supporter pourquoi pas moi ?

- Vous n’aimez pas la pluie. Attendez qu'elle tombe...

- Que je te comprenne vaux la peine que je sois trempée !

- Inondée. (Noyée pensa-t-elle, se gardant de le dire.) Pour ce qui est de me comprendre, y arriver serait décevant. Un but atteint est source de regrets, que faire ensuite ? Vous ne pouvez rien pour moi parce que je n’ai pas besoin que l’on m’aide. J’admets différer des autres, sortir de cette norme dont vous êtes la représentante. Elle ne me convient pas, ne me conviendra jamais, sauf à m’y faire rentrer morte. Ce ne serait pas une réussite je pense ?

- Non, en effet.

- Vous êtes une adulte, moi une enfant, des ennemies naturelles.

- C’est un grand mot.

- Quels comptes avez-vous à régler avec votre passé pour vouloir que mon avenir ressemble au vôtre ?

- Question agressive.

- Fondée sur vos motivations. Une question au-dessus de mon âge ?

- Oui, pour le moins.

- Me limiter aux interrogations des gamins serait-ce m’aider ?

- Je suppose que non.

La défaite est difficile quand on se découvre forteresse de verre, fêlée en mille endroits, prête à éclater au premier choc et que l'on s'avouer que l’on désire ce heurt. Quelles motivations derrières nos actes, à quelles pulsions cédons-nous ?

- Combien d’enfants auraient besoin de votre aide, qui ne disposent pas de mes armes pour l’avenir, puisque vous aimez ce terme.

- Tes armes ?

- L’intelligence, la faculté de comprendre ceux qui m’entourent.

- Tu n’es pas modeste.

- Non.

- Es-tu si sûre de connaître tes camarades ?

- La quantité ne m’intéresse pas, je préfère peu de relations, qui me conviennent, et réciproquement, avec qui je peux parler, découvrir, que des copains dont les centres d’intérêts me sont étrangers.

- Je n’ai aucune chance de faire partie de ce cercle restreint ?

- Être mon institutrice est un obstacle insurmontable, il ne serait pas bon que nos relations diffèrent de celles que vous entretenez avec mes… camarades. Question d’honnêteté, vous serez d’accord.

- Tes scrupules t’honorent.

- Nous sommes d’accord.

- Ta maîtrise du langage est hors du commun.

- D’autres maîtrisent parfaitement les programmes de télévisions, ils savent tout sur les dernières séries à la mode. Je n’y connais rien.

- Mettre sur le même plan ces domaines est un abus de langage.

- Oui.

- Nous arrivons donc à être parfois d’accord.

- Seules les montages ne se rencontrent pas disait ma grand-mère.

- C’était.

- Elle est morte.

- Tu la regrettes ?

- Non, cela ne changerait rien.

- Réflexion intellectuelle, qu'en est-il émotionnellement ?

- Emotionnellement…

Fort à propos le ciel hurla en même temps qu’explosaient les nuages. Des trombes d’eau se précipitèrent vers le sol en quelques secondes. La directrice est pétrifiée, rapidement ses vêtements deviennent des serpillières ayant à absorber plus de liquides qu’ils ne peuvent en supporter. L’enfant n’a pas ralentie elle regarde sa directrice ouvrir la bouche, chercher de l’air, nager pour rester à sa hauteur en s’efforçant de rester calme.

- Il pleut beaucoup trop pour rester dehors.

- Vous avez peur d’être effervescente ? Je vous avais prévenue, c’est rare d’avoir peur de la pluie à ce point, à moins que ce ne soit de l’eau. Ce temps me convient. Rentrez, vous allez être malade.

Sans attendre elle avance laissant une grande personne éberluée et trempée jusqu’aux os, qui s’insulte, s’en voulant de ne pouvoir se dominer, en voulant plus encore à cette enfant d’avoir percée la carapace qu’elle a formé autour d’elle pendant des années. Pourquoi être là, quel intérêt de s’intéresser à une gamine qui n’a pas besoin de soi ? Elle connaît la réponse, ce qui l’ennui c’est que la fillette la connaisse aussi. Elle regarda le défi disparaître entre les murailles liquides avec l’impression de la voir escortée d’une étrange silhouette. Crier était impossible, peur de se noyer ; proche de la panique elle prit sur elle, ferma les yeux, s’appuya à ce qui était proche, bref fit ce qu’elle put pour se dominer, pour reculer. La pluie était l’alliée de son ennemie, forme vivante diabolique l’enserrant, menaçant de la détruire… Dans son coin l’instinct ricanait, se moquait de la raison, attendant une suite qu’il connaissait déjà.

                                                             * * *

La discussion avec cette adulte confirme sa préférence pour la solitude. Pourquoi insister ? Elle ferma les yeux, leva la tête pour profiter des gouttes sur son visage, insouciante des regards possibles, l’eau formait une cage déformante autour d’elle.

Le tonnerre courait dans l’air, résonnait dans les tympans, les éclairs aveuglant les curieux tentant de les surprendre. L’orage paraissait sans fin. Au milieu de tout cela une enfant avançait, heureuse de se trouver loin des autres sans être isolée pour autant.

Tant de joie, de bonheur, s’il n’avait pas plu, ses joues eussent été mouillées malgré tout. L’image du désert est loin, elle n'en veut plus, préfère les lieux que la vie magnifie. La nature triomphe de l’absence La pluie parlait à son oreille dans une langue qu’elle ressentait. Le vent l’effleurait, l’embrassait, jouait avec elle, arrivant par derrière pour la pousser et la faire rire avec les parapluies qu’il arrachait aux mains tentant de les retenir. Elle le préférait ainsi, facétieux, plutôt que se déchaînant pour tout détruire. Était-ce son ambition ? Le vent est-il toujours responsable de ses actes ? Est-il plus facile d’être fils d’Éole que fils d’humains ?

Les rues étaient désertes, étranges animaux se voulant maître de la planète et se cachant quand le vent souffle, quand la nature libère son énergie. Elle sera la plus forte et quand l’eau se retirera une vie nouvelle sera née.

L’air lui souffle des contes d’ailleurs, la pluie éclate d’un rire dans lequel le vent et l’enfant la rejoignent.

Elle devine les silhouettes tracées sur le sol disparaissant du trottoir comme si ces trois hommes n’avaient jamais existé. Dans quelques jours, quelques semaines au plus, nul ne parlera plus d’eux, ne se souviendra de ce qu’ils firent, à leurs vies défendant, pour être connus. Dans sa tête les mots se bousculent presque autant que les gouttes sur son visage. A-t-elle trop lu, trop imaginé ? Elle le fit spontanément, son énergie mentale se déversant dans l’unique vallée capable de recevoir son impétuosité et sa violence. Un parent venant lui raconter des histoires aurait tout changé mais la porte ne s’ouvrit jamais. Dès lors fut-elle coupable de se diriger vers un battant à peine visible dans le mur des conventions, de mettre la main sur la poignée, d'avoir la force pour ouvrir, contemplant l’escalier de le descendre sans rien pouvoir dire à personne ? Désormais une pensée suffit pour retrouver cet endroit, un effort plus grand lui est demandé pour en revenir, toujours plus grand.

Au fond, et seul l’orage entendit son aveu, elle aurait seulement voulu qu’on l’aimât.


Sans la voir elle regarde la réalité l’encerclant, la paroi transparente l’isole des fantômes ondoyant dans un monde qu’ils ne comprennent plus. Émanations du néant ayant une autorisation de sortie. Les faces de pierre ne sont plus trouées que par de pâles lueurs semblables à des yeux que la mort va clore à jamais. Elle sent à peine l’eau frappant son visage, ruisselant dans son cou, le vent qui la glace et tente, en vain, de jouer avec ses cheveux trop mouillés. Elle s’arrête, dernière île de vie dans une masse liquide recouvrant le monde. Un effort, avancer, marcher, toute sa volonté dans chaque pas, autant de victoires temporaires à réitérer encore et encore.

Elle ne distingue qu’une falaise liquide protectrice, ventre dans lequel elle voudrait se perdre, ou se trouver. Le bruit des gouttes frappant le sol gomme celui de la civilisation, domine jusqu’aux battements de son cœur, rythme envahissant l’univers, emportant ses pensées vers cet univers où elle marcherait sans fin avec pour compagne l’eau animée d’une vie fantastique, prenant toutes les formes possibles, jouant avec la lumière pour la distraire, créant des colosses liquides entre lesquels elle avancerait insouciante de leurs regards sans âme. Elle dresserait d’infranchissables remparts s’ouvrant pour guider ses pas. Le ciel serait sombre avec de rares étoiles comme les regards de spectateurs timides ayant peur, la voyant, de détacher d’elle leurs regards émerveillés, condamnés à la suivre jusqu’à la fin des temps espérant se perdre dans l’éclat de ses yeux, seul espace infini !

Le sol serait couvert des cendres des impudents ayant tentés de la précéder sur cette voie et n’ayant pu aller jusqu’au bout.

Elle seule vit encore, les brouillons dont elle garde un souvenir flou ont retrouvé la vase organique dont ils ne sortirent que pour jalonner sa route. Il est temps que tout cesse et que naisse l’éternité !

Les mots qu'elle entend, murmurés par une présence invisible près d'elle, la font sourire, dans son âme pour la rassurer, comme dans le secret de son cœur pour l’inciter à battre plus vite, plus fort. Toutes les vies inutiles sont effacées derrière la silhouette incarnant ce dont elle ignorait rêver pour incarner ce qu’elle voulut, veut et voudra jusqu’à ce que le temps, lassé de lui-même, s’arrête à ses côtés ! Elle ne redoute pas cet instant, si un cœur vient battre avec le sien ils le surpasseront. Ils contiennent la promesse de l’immortalité.

La réalité s’estompe, aucun regard ne la distingue aucun esprit ne pense à elle, la pluie pénètre les mémoires pour y dévorer ses traces.

Combien de visages blêmes derrières les fenêtres, formes blafardes aux yeux en deux trous sombres s’ouvrant sur rien ? Qu’importe, qu’ils la regardent, appelés par une voix qu’ils n’osent reconnaître. Qu’ils lèvent les yeux et l’infini leur montrera ce qu’ils sont. Spectacle insoutenable qui arrachera leurs âmes muettes de saisissement pour tracer le chemin d’une enfant.

Aucun ne croiserait son regard, lumière, vérité que les zombis croiraient hallucinée. Que valent ces choses inaptes aux sentiments eux qui ne sont animés que d'instincts. Les émotions sont néfastes à la santé comme réfléchir l’est pour la sérénité de l’esprit. Aucun regard ne soutiendra l’éclat de sa beauté, aucun cœur n’atteindra le rythme et la force du sien qui préfère battre moins longtemps ! Aucun n’a la folie du papillon allant vers la lumière en ressentant qu’elle le tuera, préférant une seconde de clarté à un siècle d’obscurité.

L’humain réfléchit pour se trouver des raisons de choisir le mauvais chemin, le plus simple, le plus facile. Aucun ne supporte la clarté autrement que diffuse sous un voile de pluie.

Elle écoute ces mots qui la font sourire alors que brillent ses yeux. La vie est là ! Elle semble autre parfois mais alors elle est l’illusoire vers laquelle tant courent pour trouver une introuvable tiédeur.

Il n’est d’errance qui n’aboutisse, de quête qui ne s’assouvisse. Autant de constats que les chemins ont une unique destination, la seule réalité inéluctable qui attend même celui qui feint de l’ignorer pour ne pas la craindre, l’adorant pour l’amadouer. Destination, aboutissement de toutes vies, grandes ou petites, lumineuses ou ternes. Certitude sans méchanceté faisant ce pour quoi elle existe. Elle attend et octroi à chacun ce qu’il mérite. L’Après qu’il façonna au long de son existence.

Dépouillé de son masque d’apparente sérénité qui peut affirmer qu’il sera sans peur au moment de croiser le regard de la mort ? Elle qui attend, depuis si longtemps, un être méritant le chemin ne conduisant pas au néant...


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