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11 avril 2009 6 11 /04 /avril /2009 05:39
... Ou rêve ? - 11 
 

                                                 12


Les voitures défilent sous son regard, la nuit est moqueuse. Il est tôt mais les fenêtres allumées sont nombreuses, derrière les rideaux elle distingue le ballet des ombres, elle est seule.

Presque. Ses souvenirs rodent dans chaque pièce de son esprit, se lovent dans les fauteuils, s'étirent, sourient.

Elle hoche la tête, s’appuie sur son balcon, pas de rambarde de fer, seulement du béton, son regard erre sur un décor triste, la nuit ne l’embellit pas ou est-ce elle dont le regard le veut ainsi, à son image ?

Plus de regard, paupières baissées.

Le passé menace… L’abîme, là… Une chute ne se terminant jamais…

Demi-tour, dos contre la pierre, le vide est comme une main sur ses épaules cherchant à peser, peser… Elle bondit dans sa chambre pour échapper à un danger inexistant, à l’extérieur. Elle le sait mais ne put contrôler ce réflexe. Elle est fatiguée à tel point que le sommeil la fuit. C’est souvent ainsi.

Allons, s’encourage-t-elle, ce n’est qu’une nuit, elle va finir, et avec le matin reprendront les habitudes, la vie. Les habitudes…

La vie ? Ces enfants ne comptent-ils pas pour elle ? En particulier une petite créature qu’elle doit aider. Forme diabolique lui ayant promis les cauchemars qui arrivent en rangs serrés.

Retour dans le lit, elle s’installe confortablement, la tête sur l’oreiller moelleux et ne sourit pas en réalisant qu’elle pourrait ainsi s'allonger dans son cercueil. La mort est une façon de dormir longtemps mais ce sommeil là est-il, sera-t-il, dénué de frayeurs ?

Elle se détend, cesse de tapoter sur la couverture, plus un geste, plus une pensée. Yeux clos, respiration profonde, elle attend.

Quoi ?

Ce choc ?

Son imagination est gorgée de sons, de cris. Son cœur s’accélère.

Elle a du mal à chasser une angoisse qui a trouvé son terrain de jeux préféré. Pas question de se dresser sur le lit en hurlant, d'ouvrir la porte à la terreur. Elle n’a rien entendu, son cœur va se calmer, ses muscles se détendre, le sommeil va l’emporter où la réalité n’existe plus. C’est cette gosse ! Sa beauté nocive repousse ceux, purs, qui devinent sa nature de sorcière mais elle sera plus forte que cette image floue comme si elle laissait la place à un autre visage… Non ! Tout est tranquille, elle va dormir. Elle se fait peur, c’est ridicule, quelques mots, un regard ne peuvent l'influencer ainsi.

Elle sourit, facile, il suffit de savoir ce que l’on veut, d’être prêt à l’effort nécessaire pour l’obtenir. Elle soupire, le sommeil est proche, elle le devine. Au réveil elle rira de ces terreurs imaginaires.

Nouveau bruit ! La baie ! Quelqu’un cherche à entrer. Elle va faire semblant de dormir, si on veut voler elle ne bougera pas. Elle régularise sa respiration comme un dormeur ne peut le faire.

La fenêtre grince à peine, elle qui la connaît voit un trop faible écartement pour que quelqu’un passe, elle a rêvé, c’était le vent !

Une ombre…

Elle éclate de rire, un chat, un petit chat noir. Elle avait mal fermé, il a suivi une corniche, poussé par la curiosité ou la faim. Fut-elle idiote de s’effrayer pour si peu !

L’animal s’est arrêté il l’observe calmement, c’est tout juste s’il ne se paie pas sa tête d’humaine qu’il faillit faire mourir de peur.

Elle l’appelle, fait des grimaces, cherche les petits noms qu’elle connaît, le félin ne bouge pas, lui qui observe une souris des heures pour lancer une patte aux griffes tendues au seul moment possible semble la guetter. Mais elle n’est pas une souris et ce chat n’est pas un matou, un jeune découvrant un nouveau décor et attendant que quelque chose se passe. Pourtant ce regard la trouble, trop clair, posé sur elle avec insistance, montrant qu’il la regarde, qu’il la connaît.

Le plus simple est de se lever pour le mettre dehors, il retrouvera sa maison, elle fermera la fenêtre en veillant à ce qu’un animal ne puisse la pousser de nouveau et s’introduire chez elle.

Elle tend les mains, il saute de côté, s’enfuit sous la table avant de continuer à mesure qu’elle tente de le saisir.

Les images se mélangent dans son esprit, le passé, le présent. Un chat noir est le compagnon des sorcières, il est là pour l’effrayer, c’est la démone qui l’a envoyé, elle le sait bien. Le grand rasoir pour vérifier si du sang coule dans les veines de ce chaton.

Trop fatigant, ce serait faire son jeu, pas question. L’indifférence est la meilleure solution, se recoucher, remonter les couvertures sur son visage, tant pis pour cette bestiole !

Difficile de dormir en guettant le moindre bruit, à chaque seconde elle s’attend à ce qu’un objet tombe et éclate sur le sol.

Mais non, ce qu’elle entend la surprend, le plancher craque !

Elle repousse les draps, il faut qu’elle regarde.

Une silhouette humaine est devant elle, quelque chose brille dans sa main, une lame…

Hurler est impossible, aucun son n’émane de sa bouche béante, ses bras se tendent, protection dérisoire, la lame s’abat plusieurs fois, le sang coule, inondant les draps, sa gorge, sa gorge…

Ses derniers mots se perdent en gargouillements alors que le rasoir tinte en heurtant le sol. Son cri résonne dans sa tête, hurlement démentiel, retenu trop longtemps, dont les échos se perdent dans un univers enfin vide.

* * *

Le cheval l’emporte de plus en plus vite. Elle retrouve la plaine comme si un instant, yeux clos, elle s'était crue ailleurs.

Mais où ?

Le réel ?

Elle ne sait plus ce que c’est. L’immensité est sa vérité, le vent, sa monture prodigieuse, les arbres au loin, chaque être qu’elle croise, les montagnes déchirant l’horizon, cela seul a une signification pour elle, cela seul !

Ces géants l’attirent, là haut peut-être pourrait-elle atteindre le ciel. Ils l’attendent, la désirent, sont nés pour elle comme la forêt ou la plaine. La nature est son amie, elles sont une.

Elle découvre une chaîne paraissant ceinturer la planète, observe ses formes complexes et magnifiques, cimes pointues que le vent ne put encore limer. Sa monture ne ralentit pas comme elle gravit les premiers contreforts de cet escarpement.

Ce sont de vraies falaises qui lui font face, ainsi l’obstacle paraît-il infranchissable.

Elle ressent la puissance des muscles de son cheval lequel ralentit à peine et trouve, comme s’il le connaissait, l’unique passage.

Quelle est la forme naturelle donnant l’impression d’exister depuis et pour toujours sinon la montagne ? Elle seule promet d’être témoin de la fin des temps.

Alors qu’elle plisse les yeux elle aperçoit une fente minuscule dans laquelle ils s’engouffrent. Les parois se dressent si haut que le ciel est une ligne claire à peine visible tout là haut.

Le minéral lui raconte des histoires différentes de celles qu’elle entendit auparavant. Ses souvenirs remontent à l’époque où l’univers était imprécis. La vie et le temps façonnèrent les étoiles, plaçant autour d’elle des planètes dont l’une devint la Terre, boule de gaz se refroidissant pour se solidifier et faire place au monde présent, à la nature et son inventivité illimitée.

Elle voit la naissance puis la genèse de son monde, la vie grouillante, dont elle incarne l’aboutissement. Le cercle se refermera, étape première le minéral sera l'ultime proie du néant.

Elle voit le Chaos d’Origine, le retrouve à la Fin.

Tout recommencera encore et encore, éternel manège !

La fin du défilé est proche, ensuite ?

Ses rencontres, plaines forêt, montagne, furent toutes féminines, quoique nées de l’univers.

Plus que des amies ce sont des semblables.

Quelque chose de masculin doit traîner quelque part, son aspect sera moins beau mais il sera aussi son ami. Rien dans l’univers ne peut lui faire de mal.

Mal ! Un mot masculin.

Le trait de lumière barrant verticalement l’horizon se fait plus lumineux, s’élargit jusqu’à l’engloutir. Devant elle s'offre un désert gigantesque. Étendue de sable et de roches nues semblant sans vie.

Pour sa monture le décor importe peu et son allure ne faiblit pas.

C’est l’occasion de s’interroger sur l’animal qu’elle chevauche. D’où vient-il, de quel monde fantastique ? Elle sait qui put, par magie, le crée afin qu’il soit le complice de son périple extraordinaire. Elle l’imagine dans son écurie, voit des êtres désireux de le dompter qui finissent rapidement au sol. Une seule main pouvait l’apaiser, un unique être avait depuis sa naissance le droit de s’installer sur son dos, celle-là même qui caresse ses flancs chauds et palpitants au rythme de sa respiration. Elle se penche pour admirer le mouvement des jambes, les sabots brillants comme autant de soleil explosant sur le sol. Sur son dos elle se sent déesse allant à un rendez-vous avec l’unique dieu qu’elle adorera jamais. L’image la fait sourire alors que sa monture hennit pour manifester son accord. Elle est cela, plus encore, elle représente ce que la vie est de bon, de beau, justifie son existence ; son ultime réalisation, celle sur laquelle elle se penche pour la regarder oubliant les brouillons infâmes que le néant dévore. La pensée de celui qui l’attend ne la quitte pas. Ils ne tarderont plus à êtres physiquement réunis. La vie le désire, cette union sera la perfection au-delà de laquelle plus rien ne sera possible.

Elle soupire, ferme les yeux alors que le vent fait danser sa chevelure qui, accrochant le soleil tisse autour d’elle un nimbe éclatant.

Le vent dessine des créatures de sable dont les mimiques la font rire, pantins gigotant d’être dissous, reprenant plus loin un nouvel aspect à la vie éphémère. L’imagination d'Eole est sans limite puisqu'elle distrait l’enfant dont le rire court avec lui sur ces étendues désolées.

Une forteresse de silice devant elle, portes immenses s’ouvrant, murailles prenant la forme de silhouettes de petites cavalières sur d’immenses chevaux. Copies l’escortant un moment mais le vent ne court pas assez vite et ne peut insuffler davantage de vie à ces créatures d’illusions.

Elle songe qu’il serait dommage de traverser ce monde sans le fouler au moins une fois. Sa pensée suffit, le cheval ralentit, s’arrête. Elle hésite puis saute sur le sol et fait quelques pas. Soudain la peau craquelée s’anime, des créatures de toutes formes sortent de l’ombre et s'approchent.

Beaucoup lui sont inconnues mais toutes sont ses amies. Elle se baisse, les caresse, certains sont venimeux mais l’oublient. Tous s’exprimant ensemble racontent la plus belle histoire possible. Elle les entend, graves ou souriantes, comprends ces cris, frottements et autres modes d’expressions de ces nouvelles rencontres. La vie est partout, elle fit ce désert, pourquoi le laisser sans habitant ? Il est vivant lui aussi.

Elle est l’amie de tout ce qui l’entoure, aucune exception ! Certaines bestioles s’enhardissent et grimpent sur elle, s’agrippent dans sa chevelure pour la faire rire encore. Elle joue ainsi un moment avec elles, les bousculent, se fait mordiller ou pincer. Les mâles courent autour d’elle pour montrer leur vélocité, leurs forces ou talents. De vrais humains, en moins bêtes, et plus naturels ! Elle s’émerveille de la façon dont chacune sut s’adapter en étant différente des autres, destinées pourtant à partager le même univers. Toutes l’admirent, sans besoin de comprendre, certaines d’être utiles. L’existence de chaque créature se justifie.

Les humains aussi ?

Plus maintenant.

Les meilleurs choses ont une fin, le temps s’est ralenti il ne peut se figer, un hennissement la rappelle. Elle se détourne, grimpe sur le dos de sa monture qui repart veillant à n’écraser personne. L’enfant est un peu triste, elle agite le bras pour dire au revoir avant de regarder à nouveau droit devant, vers l’avenir. Elle est heureuse, le soleil et le vent s’adoucissent pour sécher moins vite ses larmes. Elle entoure l’encolure, caresse le poitrail, sent la puissance d’un cœur battant plus vite que le sien ne le pourrait jamais. Elle n’est que cavalière, chacun tient le rôle lui convenant. Elle parle, frotte son visage contre la crinière, son corps vibrant du galop l’entraînant.

Qu’y a-t-il après ce désert ? Elle n’anticipe pas la fin du voyage, pourquoi imaginer ce qu’elle vivra ? La vie est aussi un voyage mais celui-ci ne débouchera pas sur le néant, au contraire, il transcendera la mort par la seule force qui en soit capable. Il l’attend. Hormis lui et ce monde rien n’existe pour elle, le néant est repu.

* * *

La vie est un décor à prendre comme il est. L'enfance, curieuse, voudrait savoir mais l'éducation lui montre l'inanité de ce souhait, dès lors elle accède au rang de grande personne, rejoint le troupeau de ceux qui avancent sans regarder autour d’eux afin d’oublier qu’ils ne sont pas vivants. Elle l’est ! Elle sait voir, sentir la vie qui la protège, la soutient et l’encourage à avancer. Elle l'imaginait désert mais se trompait, elle a vaincu la peur et peut persévérer.

La vie aime qu’on l’aime. Quand on sait voir derrière l'apparence abrupte se dévoilent ses secrets, dévoile les merveilles qu’elle préserve pour qui méritent de les contempler. une enfant par exemple, regard pur pouvant supporter la lumière.

La vie aime qu’on l’aime.

Elle aussi ! Mais surtout attendait qui l’aimerait ! Maintenant il est proche, occupe son cœur et son âme. Sa voix murmure : je t’aime en écho à chaque battement de cœur.

Le désert cesse, le sable disparaît, nouveau décor à mi-chemin entre la plaine et la forêt qu’elle connut, les arbres sont plus petits, les taillis nombreux, les bosquets profonds, pièges épineux suivis de clairière et tout recommence, se mélangent. Sa monture ralentit, aucune ligne droite n’est possible assez longtemps pour qu’elle galope comme elle le fit dans le désert. Elle slalome entre les obstacles, le jeu est passionnant et dans ses yeux brille une joie qu’elle n’aurait jamais connue ailleurs.

De nouveaux compagnons surgissent, certains sautent sur ses épaules, des singes qui la dévisagent, se disant que cette tête leur dit quelque chose. Elle en vit en cage quelque fois, rien de plus beau que la liberté pour admirer la vie dans son intégrité.

Elle s’amuse, se laisse tirer les cheveux, oublie la théorie de l’évolution sur le cousinage des primates, pourquoi tout compliquer quand admirer, ressentir, sont les seuls comportements justifiés.

Le ciel est traversé d’oiseaux, des milliers de regards glissent sur elle, des créatures fantastiques l’observent qu'elle ne peut identifier. Ainsi celui au visage de gargouille dont le temps gomma sans doute les restes, et d’autres, combien d’autres…

Chacun, malgré un aspect hideux est capable de ressentir la beauté et d’oublier son appétit pour se découvrir une part de sensibilité, faible - sous peine en annihilant leurs instincts naturels de causer leur perte - mais présente. Cette créature qui s'éloigne dans le ciel va retrouver sa faim mais jamais elle n'oubliera la lumière d’un regard qui l'accompagnera jusqu'à la mort.

Elle n’a pas peur des aspects étranges de la vie, des masques rebutants qu’elle porte pour varier les plaisirs. Derrière le regard fiévreux de rage destructrice, de folie meurtrière la douceur existe qui ne demande qu’à grandir, grandir !

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