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18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 07:05

... Ou rêve ? - 04 
 

                                                  05

Combien de rêves meurent-ils dans les bras d’une implacable réalité ?

La malédiction des pharaons est infondée mais que ressentirait cette femme pour ceux qui l’arrachèrent à son silence pour la jeter sous les yeux de spectateurs extashorrifiés ? L’enfant du présent traversait les siècles pour comprendre les espoirs d’une sœur du passé, partageant sa déception et sa rancœur.

Assise elle laisse les autres discourir et s’alimenter d’une terreur gratuite comme pour éprouver la valeur d’une mort dont la plupart connaissent le mot sans en ressentir le sens. Mais tant de grandes personnes sont ainsi, tant !

Devant-elle le tableau noir grandit, grandit. Elle ne bouge pas, ne manifeste rien de ce qu’elle ressent. Un rêve ! Mais si vivre c’est faire l’automate sur la musique des autres elle préfère rêver.

Le tableau l’aspire dans le vertige d’un appel par la bouche du néant.

Une femme la regarde tendrement et lui tend la main. Elle glisse la sienne et la froideur du contact la surprend sans lui déplaire. Elle se laisse entraîner dans un couloir aux murs de pierres pour visiter un temple colossal, produit d’une époque disparue. Elle voit des statues de dieux oubliés s’animer, se pencher et lui raconter des histoires magnifiques situées en des mondes et des temps où le pensable est possible. Elle les écoute émerveillée avant d’assister à des spectacles sortis d’imaginations d’êtres croyant que leurs rêves peuvent devenir réalité, n’ayant pas appris, à tort, que c’est le contraire.

A redouter de croire en ses rêves on incarne ses cauchemars !

Le soleil lui parle, tisse autour d’elle une robe de lumière, la réchauffe doucement avant de retourner dans l’espace y poursuivre sa course et entraîner la Terre. Les images se succèdent, elle les contemple sans chercher à comprendre, ouvrant son âme aux sensations reçues. Ailleurs, loin, heureuse.

La fin vient toujours, la jeune femme qui l’entraînait la ramène à son point de départ. S’est-il écoulé des millénaires ou quelques minutes ? Le temps prend des dimensions curieuses mais ne peut s’arrêter. Elle voulut tenir encore cette main si douce, glacée comme l’inéluctable. Elle se sentit reculer, vit les doigts lui faire un signe d’adieu, dans les yeux de cette femme des larmes brillent, derniers souvenirs d’une rencontre qui dura quelques siècles et quelques secondes.

Le temps la récupère, la réalité l’attend, celle des autres, le tableau comme un œil magique se referme. Une forme derrière une porte, une femme, réelle, s’interrogeant sur une enfant dont le regard se perdait en des ailleurs inaccessibles.

Pas un regard, ses iris plongent dans le vague à la poursuite de fantômes introuvables. Dans un musée une jeune femme dort depuis deux millénaires, elle seule pourtant partage l’émotion qu’une enfant du présent ressent sans pouvoir en parler à quiconque.

Délire ? Pour ceux dont les pensées s’arrêtent à ce que leurs yeux distinguent il est des voyages dont le retour seul est dangereux.

Billet nominatif en forme de pierre tombale !

Envoyer ses pensées par-dessus le mur de la banalité, rares sont les esprits capables de ressentir sans comprendre, sans vouloir tout réduire aux dimensions de leur intelligence, qui savent mettre de côté les fourches caudines de la raison.

Un tableau noir devint une porte, pour celui-ci ce serait une toile et les pinceaux des tours de clés, pour celui-là c’est une feuille blanche et ses doigts courant sur le clavier d’une machine lisent au travers du superficiel l’évidence d’une réalité effrayante de proximité. Les livres ne lui permirent pas de comprendre, tant, à peine commencés, finirent dans un coin, rejetés par une déception implacable. Elle se pencha sur la feuille, chercha ses mots mais se découvrit inapte à traduire ce qu’elle ressentait. Termes fades, pensées inutiles, phrases vaines. Autant tout conserver en soi. Bien des tentatives furent faites, elle le sait, pour révéler les visions d’esprits réceptifs, elle sait qu’aucune n’aurait la force d'arracher le masque et dévoiler la face nue d’une vérité souriante de se savoir incompréhensible.

Incompréhensible... De quoi la taxerait-on si elle avouait ses envies ?

Elle baisse la tête, comment regarder sa propre vie ? Une sensation violente comme un fleuve libéré, distend son esprit aux limites du supportable. L’abîme est proche, elle redoute de s’y laisser entraîner. Pourquoi craindre, pourquoi résister, le plus simple serait de se laisser emporter. Qu’importe si c’est dans le vide puisque aucune autre fuite ne paraît permise. Si elle était certaine d’y être avec…

Calmée elle se redresse, comme si parmi les ombres de la classe une supplémentaire venait de surgir, ne regardant qu’elle. Sensation d’une présence sur sa poitrine. Elle serre les bras, caresse le vide.

Que pense de ce comportement la curiosité derrière la vitre ?

Les élèves rentrent, murmurent des commentaires à leur image. A la récréation les jeux inspirés du triple crime sont nombreux. Les enfants aiment mimer la souffrance et la mort, au jour d’avoir à les affronter ils auront oubliés leurs jeux. La réalité sera différente, pire !

Quand la directrice l’interpelle elle sursaute.

- Tu n’as pas peur, un assassin peut s’en prendre même à une enfant.

- Pourquoi un ?

- Un… Tu as raison, l’habitude, on imagine mal une femme seule tuant trois hommes.

- Pourquoi seule ?

- Tu as encore raison, pourquoi pas, comment savoir ?

- Facile d'en parler puisque nous ne savons rien, conjectures divertissantes, et rassurantes pour l’esprit, rien de plus.

- C’est une façon bien intelligente de voir les choses.

- Cela vous étonne ?

- Pas venant de toi. Il n’empêche que cela ne paraît pas t’inquiéter.

- L’angoisse n’apporte rien. Si l’assassin veut s’en prendre à moi il le fera où que je sois, pourquoi, voilà la question, je n'ai pas de réponse, de là je considère inutile d’être inquiète, logique.

- Logique, c'est le mot juste. Tu pourrais être impressionnée.

- La mort fait partie du quotidien, les cadavres s’amoncellent sur le petit écran. Le crime est mis en scène, valorisé.

- C’est un point de vue d’une grande lucidité.

La directrice recula, incapable de trouver plus à dire à une enfant faisant preuve d’une telle maîtrise de soi.

En apparence ! Elle en était sûre, derrière, l’enfance vraie se terrait.

Curieux comportement que celui de cette femme, considérant cette gamine comme un défi, un mur à percer. Pour son bien, les pires infamies sont commises par altruisme. Elle s’éloigna, observant la petite fille, devinant des pensées fascinantes, ne comprenant pas bien le pourquoi réel de son action. Du reste faut-il savoir pourquoi l’on fait quelque chose, peut-on toujours trouver une réponse ?

Est-ce souhaitable ? Devant un miroir, s’interrogeant pour deviner ses motivations, qu’aurait-elle vu sinon une femme sans enfant ayant vécu pour se trouver en classe, qui rêva longtemps d’une fille idéale, unissant beauté et intelligence et qui, la rencontrant née d’une autre admettait mal d’être seulement spectatrice.

On a vu des peintres ratés lacérer les toiles des maîtres qu’ils jalousaient de posséder un talent dont ils rêvaient avant de constater leur insuffisance.

Lui jettera la pierre qui aura sur lui un regard parfaitement lucide, le genre qui n’existe pas.

Heureusement !

Elle referma derrière elle la porte de son bureau, contint l’envie de se coller à nouveau derrière la vitre, sachant qu’elle se ferait remarquer. Non, elle s’assit derrière son bureau et laissa voguer ses réflexions autour d’une enfant inclassable, à réduire en ces comportements qu’affichaient les autres. Et la peur montant en elle dépassait largement ce qu’elle pouvait supporter. Au fond, et cela elle ne pourrait jamais le comprendre ou l’admettre, cette petite fille la terrorisait. Quelle adulte deviendrait-elle plus tard dans ce monde normalisateur ? Ainsi leurs esprits suivirent-ils, sans le savoir, des réflexions similaires sur le destin et ce que demain peut réserver, sur ce qui est bon, ce qui ne l’est pas. Comment une vie ratée se satisfait-elle d’une existence terne construite entre les lambeaux de rêves morts, les décombres d’illusions qui ne trouvèrent pas matière à se réaliser ? Quels rêves cette petite fille pourrait-elle réaliser et le monde le supporterait-il ? Bientôt elle la sentira porteuse d’une mission maléfique tout en étant elle-même dépositaire d’une croisade vitale pour l’avenir. Ainsi est la descente aux enfers d’un esprit qui n’a plus de raison pour tenter de surnager dans un quotidien rappelant continuellement les erreurs passées, et les incapacités restantes.

Deux regards se levèrent vers le ciel au travers d’un plafond de béton, y cherchant des solutions, des explications.

S’affrontant déjà, une promesse contre une menace !

Comment s’adresser à une intelligence que l’on sent supérieure à soi, comment échapper à la limpidité d’un regard ne laissant rien dans l’ombre. Quand une grande personne s’approche d’une enfant c’est qu’elle cherche son propre passé, le reconstruit, l’idéalise et ne le comprend pas. Faisceau complexe de motivations parfois contradictoires mais l’âme humaine est ainsi faite que digne de ce nom elle croît dans la multiplicité. L’enfant pensait cela, sur son dos pesait tant d’attention qu’elle y prenait plaisir finalement.

Comment comprendre une enfant si différente quand on est soi-même si quelconque ? Entre elles il y a autant de chances de compréhension qu’entre le feu et l’eau. Quel élément est-elle ? L’enfant ne serait-elle pas les deux à la fois, et elle-même aucun ?

Sa place pourrait être ailleurs, dans un centre où elle aurait affaire avec des enfants lui ressemblant, des surdoués comme on dit. Mais non, elle ne manifeste aucun désir de ce genre bien qu’il soit visible qu’elle n’a rien à faire avec des gosses à l’intellect limité. Elle est au-delà d’eux, non seulement capable d’aller plus vite mais plus loin. Un surdoué atteint rapidement la normale et s’arrête, peu osent continuer.

Deux sorties sont possibles ! Elle le sait puisque aller vers les autres est impensable, impliquant une mutilation mentale équivalente à un suicide. La volonté et le désir ne suffisent pas. Elle se redresse, s’appuie contre le dossier de sa chaise. Le chemin continu et elle ne dispose pas du moyen d’en prendre un autre.

Un autre chemin non, une autre solution, ça…

Étrange opposition pour un seul but : comprendre l’être dans l’enfant. Un but avec des intentions divergentes.

Triste bureau, si gorgé de banalité qu’elle regarde par la fenêtre et sursaute. Les rôles se renversent, à son tour elle est observée par un regard nourrissant sa peur.

Comment dominer une telle clarté ? Par la force elle s’en sait incapable, par le temps, le calcul et l’avantage de l’âge ? Il est là, autant en profiter, il ne durera pas. Se lever, oser l’affrontement ? Non ! Le mieux serait d’oublier cet enfant alors que d’autres auraient besoin de son attention. Comment surmonter une obsession dont on ne se sait pas atteint ?

Le destin est inexorable, peut-être a-t-il un objectif. Qui oserait le comprendre ?

Elle se tourne vers une armoire, feint d’y chercher un document, elle se sait ridicule, des deux c’est elle qui se comporte comme une gamine et cependant elle ne peut résister. Elle se détourne comme si a travers une enfant c’était sa propre enfance lourde de reproche qui lui parlait, l’interrogeait, lui renvoyait l’image d’un présent loin de ses rêves.

Le ciel s’assombrit, déception pour nombre d’enfants désireux d’aller se promener vers les quais, comme ça, pour apercevoir, pour deviner… Encore aurait-il fallu que leurs parents soient d’accords, ce qui se serait vérifiés, non sans feindre quelques réticences.

Que les écluses du ciel s’ouvrent, qu’un linceul liquide recouvre la terre, lui redonne une chance après effacement des errements passés ! Un torrent liquide s’insinuant partout, cherchant mu par une personnalité prédatrice dans chaque appartement, chaque cave ou grenier. Du plus beau des palais au plus triste des taudis, aucune vie ne serait épargnée. Ainsi est la seule égalité possible. Elle le sait, voudrait le leur dire, leur expliquer… Nul n’entendrait ses paroles, une enfant ne peut savoir, ne peut comprendre, qu’elle affiche une figure contraire à ce que la norme souhaite et chacun se détourne d’elle, par peur de comprendre, par ce qu’il ne fut pas, sa nature médiocre au présent.

Le tonnerre est le rire des nues, l’éclair est le hurlement de cieux qui s’amusent de ces humains si fragiles et se croyant si puissant.

L’orage influe sur la nervosité des enfants, excités par les nouvelles ils deviennent intenables, incapable eux-mêmes de se maîtriser. Une demi-heure suffit pour qu’il fasse nuit avec plusieurs heures d’avance. Le temps n’a pas modifié les regards portés vers les hauteurs, l’inquiétude devant le non-maîtrisable perdure. Qu’y a-t-il là haut, quelles puissances dévastatrices autant que bénéfiques, quelle épée de Damoclès menaçant de tomber, promesse de lendemains s’ombrant d’un doute effrayant ceux qui voudraient connaître l’avenir et n’avoir qu’à suivre un chemin balisé par l’évidence.

Percer le plafond du regard, lire dans le ciel les mystères qu’elle sait s’y trouver, découvrir que les nuages dessinent une silhouette qu’elle connaît bien. Elle se voit déjà, marchant sous le déluge, donnant des coups de pieds dans les flaques pour éclater de rire des regards jetés vers elle. S’ils avaient été des enfants, vivants, un jour, ils comprendraient. Oui, qu’il ne cesse de pleuvoir qu’une fois l’ultime vie effacée, sauf elle bien entendu, mais elle se sent si étrangère qu’un autre terme que vie devrait lui être accolé. Sur son arche personne ne monterait, elle resterait seule, défi de la vie voguant sur les flots de l’éternité. Ne pas rire, surtout ne pas rire, ils ne comprendraient pas.

Ils ne comprendront jamais.

Et s’ils comprenaient ce serait pire.

Combien disent qu’elle est triste, trop sérieuse, qu’elle ne sait pas rire ? Faux, elle adore rire, à sa façon, ce qui l’amuse distrairait peu de gens, trop peu pour qu’elle ose se révéler. Elle le fera, quand elle rencontrera celui qui la comprenant représentera ce qu’elle cherche et attend, quand bien même elle se sait incapable de définir l’un et l’autre.

Rire vraiment et n’avoir en écho que des hurlements. Bien des ricanements masquent des gémissements de souffrance. Elle les ressent grouillant comme les vers nourris de terreurs indicibles, quotidien comme un couloir mordu de milliers de portes abritant des âmes effrayées par la lumière, par la lucidité, prenant la raison pour une prison et la liberté pour le plus atroce des enfers.

Oui, elle aime s’amuser, elle apprécie de jouer avec les mots, combien de vacheries pensent-elle en les gardant secrètes pour ne pas blesser, pour éviter de se faire remarquer ?

La sonnerie annonçant la fin de la journée amène un soupir de soulagement en des dizaines de poitrines.

La cour, le portail, quelques pas encore et elle atteindra l’escalier rejoignant le trottoir. Habilement elle évite la main voulant se poser sur son épaule, l’entraînement sans doute !

Si elle sourit ses lèvres ne le trahisse pas.

 

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14 mars 2009 6 14 /03 /mars /2009 06:24
... Ou rêve ? - 03 

 

                                                  04


Il est là, même silhouette au même endroit comme s’il n’avait pas bougé. Elle recule pour dominer son émotion. Qu’avait-elle prévue ? Plus moyen de s’en souvenir, elle se penche à nouveau pour le regarder se disant qu’elle va repartir mais que demain elle ira s’asseoir près de lui sachant que le lendemain elle se le redira et le surlendemain... Elle se voudrait chat, boule discrète couleur de ténèbres. Ainsi il ne pourrait l’entendre qu’en sachant qu’elle était là.

Elle préfère repartir, aucune solution ne lui semblant bonne. Demain…

A-t-elle peur d’être déçue ou de ne pas l’être ? Qui sait ce qui dans la réalisation d’un rêve est le plus redoutable ? Elle se sait capable de fuir la vie qui se présenterait comme si elle portait sur elle le poids d’une malédiction lui interdisant d’aller dans la bonne direction en le sachant pour souffrir davantage. Elle marche en baissant la tête, si lourde, si lourde ! Le ciel est toujours à sa portée. Un orage serait une plaisante compagnie, tout est si calme, trop !

La ville, la vie, semblent loin. Elle fait un effort pour ne pas céder à une impulsion et courir. Elle continue à marcher pour rentrer, retrouver son… Son cœur se fige, trois hommes sortent de l’ombre et s’approchent. Elle veut s’élancer mais le premier se place devant, le troisième derrière alors que le deuxième lui interdit le dernier côté libre. Pourquoi ne s’est-elle pas enfuie alors que son instinct le lui ordonnait ? Il avait perçu le danger, deviné des ombres dans la nuit, mais la raison avait voulu être la plus forte, et pour en arriver où ?

Ils sont proches à la toucher, et bizarrement le calme revient, comme après la tempête. A moins que ce ne soit avant.

Elle sait ce qu’ils ont en tête, leurs yeux brillent de convoitise, si elle hurlait ils auraient vite fait de la contraindre au silence. Ce n’est pas la solution. Quelque chose lui paraît impossible dans cette situation, comme si elle la voyait sur le petit écran, comme si elle pouvait saisir la télécommande, les faire disparaître d’un geste. Ils échangent des coups d'œil, sûrs de leur succès, de ce qu’ils vont faire avec elle, victime immobile regardant le sol mais devinant leurs mouvements alors que le temps s’est ralenti à l’extrême.

- C’est bien de se promener toute seule la nuit, si tes parents savaient ça... On va te raccompagner et te border pour être rassurés.

- Elle est muette, dommage, dit un autre, je préfère quand elles crient, elle est bien élevée, elle sait que les gens n’aiment pas le bruit qui les réveille. C’est sympa, ils lui en seront reconnaissants.

- Elle nous remerciera de lui apprendre à ne pas sortir seule la nuit.

Ils rient. Immobile elle attend, ignorant quoi, mais cela ne peut rester ainsi, le destin ne peut l’avoir fait sortir pour la livrer à la concupiscence de ces malades.

- Leçon numéro un : Ce qui arrive aux petites filles prenant des risques, surtout jolie comme ça, et si jeune qu’elle doit être vierge.

- C’est une situation que l’on va changer ! Surtout que notre palace n’est pas loin, une belle cave avec un matelas presque propre, tu vas voir, tu vas aimer et nous remercier de faire ton éducation.

- Avec nous comme profs le plaisir est assuré, tu reviendras.

Le plus proche est là, un pas, il lève le bras, elle ferme les yeux…

Un événement s’est produit, leur attention s’est détournée d’elle pour se porter vers les arbres, vers la nuit.

Elle ne rouvre pas les yeux quand ils s’adressent à une personne qu’elle ne voit pas.

- Tu veux ta part, à quatre c’est mieux, mais tu passeras en dernier.

Pas de réponse mais maintenant elle sait pourquoi elle est calme, pourquoi il ne peut rien lui arriver.

- Et bien tu es muet toi aussi, son copain peut-être, elle doit pas être aussi vierge qu’on le pensait, ce sera plus facile, mais en attendant on va s’occuper un peu de toi.

Ne pas ouvrir les yeux, ne pas ouvrir… Des corps se déplacent, des coups sont échangés, des cris de douleurs, des bruits sourds, des râles étouffés.

Elle sait ce qui vient de se produire, elle le sait !

Pauvres petits violeurs qui croyaient tenir le monde dans leurs mains, en quelques secondes les fils de leurs vies viennent d’être tranchés. Même celui qui a tenté de s’échapper n’a pu aller loin, un croc d’acier pénètre sa poitrine, perce son cœur et l’abandonne dans un caniveau d’où il n’aurait jamais dû s'extraire.

La main gauche sur le parapet elle se remet en marche, il ne faut pas qu’elle reste là, une voiture peut passer, une fenêtre s’allumer, ces choses qui arrivent quand on ne le veut pas Un regard la suit, la protège, murmure le secret qu’elle attendait.

La place, dans trois minutes elle sera chez elle, première rue à traverser, un trottoir, elle se presse mais s’arrête une fois encore en devinant une ombre en mouvement tout près.

Ce n’est qu’un chaton qui sort d’un soupirail et s’approche. Elle se baisse, tend la main, il vient, se laisse caresser en ronronnant.

Est-ce que lui aussi l’attendait ? Le félin choisit ses amis, celui ou celle, dont il va devenir le compagnon. Il frotte son museau contre son menton sitôt qu’elle le prend dans ses bras. Il s’amuse d’une mèche. Leurs regards se mélangent, se comprennent. A son tour il la caresse d’une patte dont elle distingue les griffes et se dit que leurs extrémités sont bien sombres. Ils jouent un moment et alors qu’elle glisse un doigt dans sa gueule une canine perce sa peau et une goutte de sang perle que l’animal lèche rapidement.

Il demande à retrouver le sol avant de regagner son refuge, elle avait imaginé le garder mais il semble avoir sa vie, ses habitudes, et, comme elle, aimer sa liberté. L’amitié OK mais à temps partiel.

Avant de disparaître il se retourne, dans l’obscurité ses yeux verts souriaient de mille feux.

Est-ce vraiment un chat qui disparût dans la nuit ?

La fatigue sans doute.

Deux minutes plus tard elle affronte son regard dans le miroir de la salle de bain, un moment elle croit contempler un fauve, mais c’est le sommeil qui lui fait signe et ronronne dans son esprit.

Se penchant elle embrasse son reflet, contact froid et doux comme une première rencontre heureuse. L’avenir n’existe plus, elle vit au présent, aux souvenirs des rencontres nocturnes. Des rencontres… Où est-ce la même sous deux aspects différents ?

Un haussement d’épaules, la nuit sera courte, vite, se coucher, fermer les yeux. Un soupir d’aise dans un décor rassurant, et tant pis, ou tant mieux, si deux ombres de plus se promènent sur les murs.

Elle rêve à demi quand elle perçoit quatre pattes sur le lit s’approchant d’elle. Elle s'endort bercée par un ronronnement.

* * *

Son doigt fait taire la sonnerie avant qu’elle s’exprime, sans ouvrir les yeux elle cherche sur son lit une présence qu’elle ne trouve pas, soulève les draps, elle est seule dans son lit. Qu’aurait-il pu arriver ? Elle résiste à la tentation de se rendormir, regrettant que son réveil n’ait à lui offrir qu’un râle électronique, elle aurait préféré quelque chose de vivant. Une invention à faire.

Un véritable animal lui conviendrait, une langue râpeuse chatouillant son nez. Elle s’étire, observe la fenêtre, si le soleil était là elle irait se baigner dans ses rayons pour chasser les dernières ombres de la nuit.

Elle se sent bien, calme, tout est silencieux, apaisé. Se rendormir, laisser passer la journée sans la vivre pour retrouver la nuit ? Non ! Les habitudes sont fortes, se lever, regarder les autres, faire semblant d’écouter, respecter les conventions. Leur poids est écrasant mais quand on ne se voit pas plier on peut être se croire heureux.

Elle gagne la salle de bain les yeux clos, sourit en pensant qu’elle connaît si bien son quotidien qu’elle pourrait vivre un bandeau sur les yeux sans perdre en autonomie. L’expérience serait à tenter.

Brosser sa chevelure la fait repenser à une danseuse sur une boîte à musique, elle l’avait fait s’activer tant de fois. Maintenant c’était elle la machine, elle qui répétait les même gestes, et sans musique.

Cuisine, petit déjeuner, regard vers la fenêtre, aucun oiseau ne l’attend, c’est pourtant l’heure. Les animaux se trompent rarement. Elle s’avance, sursaute en le voyant étendu sur le rebord de la fenêtre, pattes en l’air, bec ouvert, plumage ébouriffé, se peut-il qu’il soit mort, tué par un… Non, rouvrant les yeux elle le voit vivant, animé, comme avant. Elle a rêvé les yeux ouverts… Rêvée… Mais ce qu’elle vit est-ce la réalité ou le songe continuant ? Elle ouvre la fenêtre lui tend les miettes, se dit que des graines seraient plus appropriées. Il pioche dans sa paume et se laisse caresser, confiant.

Son appétit temporairement apaisé l’oiseau s’éloigne et s’envole, non sans lui faire signe comme il en a l’habitude maintenant.

Qui dresse l’autre, et qui laisse croire que c’est le contraire ?

Sortie, l’école, elle regarde sur sa gauche. Est-ce un attroupement ? Un sourire passe sur ses lèvres, son pas se fait plus léger.

La cour, ses camarades, le masque de quotidien à mettre pour, derrière, penser comme elle le veut. Une petite fille semble avoir la vedette, son père étant policier elle a toujours quelque chose à dire. Pour une fois elle s’approche, et ce qu’elle surprend ne l’étonne pas. Il est question d’un triple crime, de blessures avec une espèce de poignard mais l’arme n’a pas été identifiée.

Chaque enfant donne son avis, beaucoup connaissent l’endroit. Le tueur habite le quartier, il peut revenir, s’en prendre à eux.

Elle faillit intervenir, dire que non, jamais il ne ferait cela. Elle se contint, comment serait-elle au courant ? La discussion se poursuit, chacun en rajoute, bientôt certains affirmeront avoir été suivis, s’être sentis menacés, avoir croisé le regard de l’assassin. L’imagination enfantine se nourrit d’elle-même. Heureusement la directrice vient remettre de l’ordre et faire cesser une discussion menaçant de s’envenimer. Elle explique qu’il ne faut pas avoir peur, qu’il n’y a aucune raison qu’il revienne et que la police sera là pour les protéger en attendant d’arrêter le coupable.

La rentrée en classe se fit dans l’inquiétude et les regards chargés d’angoisse et d’interrogation. Il est des événements qui font parler en échauffant les esprits. Le sang est un aliment dont l’actualité se nourrit pour multiplier les histoires et amplifier la réalité. L’après-midi n’apporte rien, les informations n’ont pas progressé encore mais les commentaires vont bon train. La télévision a été aperçue dans le coin, les enfants se sont précipités, chacun voulant faire la vedette.

Elle observe, écoute, s’interroge sur l’excitation qui l’entoure. Le vernis de civilisation est prompt à s’écailler pour qu’apparaisse la nature humaine. Ce qu’elle voit ne lui donne pas envie d’être plus proche de ces pseudos semblables Quant aux médias ce qu’elle en pense ne peut être assombri davantage. Un jour les téléviseurs seront livrés avec une bassine. A moins qu'ils n'en soient une !

Elle lève les yeux, laisse courir son regard sur la falaise derrière l’école, vers le ciel et les oiseaux qui se croient libres. Elle sait qu'ils ne le sont pas, qu’ils ont autant de contraintes que n’importe quelle espèce, que la liberté est un mirage que nul n’atteindra jamais.

Et heureusement.

Elle ferme les yeux et c’est comme si elle se retrouvait dans un désert occupant l’infini. Au moins la nuit des ombres apparaissent, des hallucinations peut être mais des amies sûrement. Le jour tout était vide. Elle attendait qu’une silhouette s’impose, vienne vers elle, il lui fallait patienter encore, en attendant elle pouvait regarder autour d’elle, parfois il y a près de soi d’étonnants spectacles qu’on ne remarque pas. Par exemple cet arbuste à la forme curieuse comme un vieil homme assis, pensif. Il fallut, encore une fois, une main sur son épaule pour l’arracher à ses pensées. Retrouver le sentier plat de la réalité des autres dont elle s’était tant éloignée qu’il fallait la récupérer. Elle ignora les regards, les commentaires, les doutes sur son psychisme. Elle les considérait en tas, facile, ils s’y mettaient d’eux-mêmes, se regroupant, ignorant que zéro ne change pas par quelque chiffre soit-il multiplié.


Pour la première fois depuis longtemps l’institutrice l’interrogea comme pour vérifier qu’elle était bien présente. Problème simple qu’elle résolut sans y penser pour regagner sa place avant qu’on le lui ait dit. Au passage elle aperçut derrière la porte vitrée de la direction un visage qui l’observait. Elle détesta ce regard mais ne montra rien. Était-elle un microbe pour être ainsi surveillée, un papillon pour être dans une boite de verre ? Papillon ! Souvenir : Une boite contre un mur, vitrée, à l’intérieur des dizaines de lépidoptères cloués sur des bouchons de liège. Les autres s’extasient, pas elle qui maudit le responsable de cette collection, de ce cimetière. Des noms sous chaque cadavre, les détails d’une vie, si brève pourtant. Les élèves sont ainsi et elle se sentit le plus rare ornement de la collection. Celui qui ne se laisse pas capturer vivant, qui refuse de se reproduire en captivité, qui meurt d’être englouti sous une attention qui l'étouffe. Combien de mains, de curiosité, se portèrent-elles vers elle sans l’atteindre, combien d’attention entre les questions desquelles elle put s’échapper ? Infects individus qu’elle voudrait voir à ses pieds, transpercé, eux-aussi, réduits à des produits d’étalages. Elle sourit, imaginant avoir la capacité de modifier sa nature pour s’envoler par la fenêtre. Arpenter le ciel lui paraissant tellement plus agréable que d’avoir à rester les pieds sur le sol. Elle préférait aller vers le soleil quitte à finir en cendres, cela vaudrait mieux que d’achever sa course dans un sarcophage transparent. Elle reporta son attention vers la porte vitrée, la lumière avait-elle changée ou sa perception s’était-elle modifiée, elle crut apercevoir un monstre, créature blême oubliée, refusée, par la mort. La pelote des souvenirs ramena la suite de sa visite du musée, après les insectes ce furent des bocaux où dans le formol dormaient des tentatives de la vie de s’amuser avec l’humain sans se soucier de l’opinion de ce dernier. Un petit corps difforme retint son attention, enfant mort-né, monstre qui avait refusé de vivre. Elle en fut certaine en le voyant, ce n’était pas la vie qui lui avait fermé la porte au nez, c’était lui qui avait compris qu’il aurait un chemin caillouteux pour destinée et l’avait refusé. Était-il heureux dans sa tombe liquide, quelles pensées gardaient-ils derrière ses paupières closes ? Si ces yeux se rouvraient, si cet être retrouvait la force pour grandir, alors le verre exploserait et la peur s'amuserait.

Aimerait-il rejoindre les "normaux" ou les terroriser ?

Ne vit-elle pas ses lèvres s’étirer en un sourire complice...

A bien y réfléchir la créature derrière la porte était plus horrible que celle du bocal. Logique qu’entre "différents" la communication passe, elle aussi était prisonnière du formol de conventions, contraintes et idées reçues, dans le verre d’un désir normalisateur mortifère.

Le récipient idéal pour les importuns était une poubelle, opaque.

La visite continuait, dressée devant elle, une momie l'observait, cette incarnation du désir humain de surpasser la mort. Une femme était-il indiqué, ayant vécue vingt-cinq siècles avant de se retrouver en un endroit qui ne lui aurait pas convenu si elle avait su ce qui l’attendait. Mais les morts ne sont pas censés donner leur avis.

Les vivants si.

Rarement !

Elle était bien placée pour le savoir.

Elle s’interrogea, pourquoi prolonger l’existence de ce que le temps récupérera pour transformer en poussière ? Elle voulait comprendre ce qu’aurait ressenti cette femme, se demandant si, quelque part, une portion infime de son esprit ne subsistait pas, rêvant comme elle était en train de le faire.

Aujourd’hui la société est momifiante, mais ses membres semblent heureux ainsi.

Semblent !

... Ou rêve ? - 05

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11 mars 2009 3 11 /03 /mars /2009 07:20

... Ou rêve ? - 02 
 

                                                  03


Ils entrèrent silencieusement. Eux qui d’ordinaire s’approchaient des nouveaux pour les tester restèrent distants devant une enfant au regard de banquise. Il fallut que la maîtresse de maison rappelle à tous qu’il était temps de manger pour ramener un peu d’animation.

Elle s’alimenta légèrement prétextant avoir mangé en voiture et que son estomac supportait mal l'abus.

Plausible, l’excuse fut approuvée.

Après le repas sieste obligatoire avant de partir en promenade. Au lit qui lui avait été attribué elle préféra la fenêtre et regarder les champs et les montagnes, le village aux toits ocres et rues étroites, des fermes en majorité, décor rural que la civilisation n’avait pas atteint, ce qui arriverait, elle en était certaine. Ce fut comme si le passé lui sautait au visage, comme si son regard traversant le temps lui permettait de découvrir ce qu’avait été la vie de ce lieu durant des siècles. Elle aurait aimé… Mais non, elle se mentait, une vie difficile ne lui aurait pas plu autant qu’elle aimait à l’imaginer.

Le gros de la chaleur passé il fut décidé de sortir. Elle était là autant jouer le jeu. Elle suivit donc ses "camarades" restant à l’arrière.

Les sensations ne lui déplurent pas, les odeurs, la nature, tout était nouveau mais plus intéressant qu’elle aurait voulu le reconnaître.

Le soir elle mangea avec plaisir, après quoi elle demanda à aller s’allonger avant les autres. L’autorisation lui en étant donnée elle se retrouva seule avec plaisir, entendant croître l’animation alors qu’elle refermait la porte.

Elle se coucha pensive. Demain elle aviserait.

Quand elle se rebrancha au réel le silence l’entourait. Elle resta un moment hésitante, se demandant si elle n’était pas dans sa chambre, si elle n’avait pas rêvé, quand elle convint que non elle se demanda si elle était seule. Tendant l’oreille elle entendit les respirations régulières de ses compagnes de dortoir. Elle était pour la première fois dans une nouvelle maison cernée d'inconnus.

L’angoisse fut la main la poussant à s’habiller, à sortir du dortoir d’abord et de la maison ensuite. Elle ne pensait pas s’échapper, seulement se retrouver dehors, puiser dans la solitude la force d’affronter une nouvelle journée.

Où aller, quel chemin prendre ?


Allongée elle brise un instant la chaîne des souvenirs pour s’étonner que celui-ci ne soit pas revenu plus tôt. Étaient-ce les sensations éprouvées à cet instant qui, un moment estompées, avaient repris des forces pour la pousser plusieurs mois plus tard à ressortir ? Le subconscient est un curieux mécanismes qui fait agir et donne l’explication, quand il le fait, trop tard. Un regard vers son réveil lui indique qu’elle a le temps de reprendre le fil du passé, fil en forme de lézarde, droite, un sursaut, droite à nouveau avant de se perdre en zigzag et disparaître. Quelle similitude entre cette marque sur le plafond et sa propre vie ?


Droite ou gauche ? Elle préféra celui que les vaches avaient coutume d’emprunter à en croire les traces laissées sur le sol, loin des cailloux blancs du petit Poucet.

Derrière elle la directrice qu’un pressentiment avait tenu éveillée discrètement. C’était la première fois qu’une pensionnaire sortait ainsi, plusieurs garçons s’y étaient risqués sans jamais aller loin. Décidément cette fille là était différente, sûre d’elle et désireuse d’agir suivant son désir. Il n’y avait pas de danger, du moins tant qu’elle ne sortait pas des sentiers, auquel cas elle interviendrait.

Seule avec la nature, robinsone jouant d’une nouvelle sensation de liberté. Les arbres sont ses amis, elle n’a pas peur de leurs hautes silhouettes se découpant sur le ciel en autant de formes curieuses ou tourmentées. C’est comme si elle les connaissait tous depuis longtemps, elle n’est pas perdue, au contraire. Si cela pouvait durer ainsi, si elle pouvait marcher sans jamais s’arrêter, sans avoir à retrouver le troupeau, la nature pour seule compagnie. Les conifères, penchés vers elle, lui raconteraient des histoires, eux qui savaient tant de chose et s’évertuaient à mémoriser tout ce à quoi ils avaient assisté depuis la naissance du premier végétal. De jour les animaux l’accompagneraient, tous communieraient par l’esprit, les paroles seraient inutiles.

Mentalement elle est loin, physiquement... Quelle importance ?

Près d’un arbre elle se remémore ce vieillard au visage raviné, alors qu’il se baissait pour l’embrasser elle ne put retenir un mouvement de recul. Combien de ces troncs perçurent-ils une vie différente, combien verraient-ils une forme de laquelle se rapprocher ? Est-ce pour cela qu’elle les sait amicaux ? Le vieil homme lui avait dit qu’il était mal de s'éloigner à l'approche d'une grande personne, ce à quoi elle répondit qu’il n’était grand qu’à l’extérieur, la preuve : sa peau plissait comme un sac trop grand. Il en fut comme deux ronds de flan, elle avait tourné le dos ravie de sa répartie, sentant que les mots étaient une arme terrible et que du temps serait nécessaire avant de la maîtriser.

Des yeux elle fouille l’obscurité cherchant une présence amie, un animal qui, s'approchant, se frotterait contre ses jambes. Une biche douce et caressante, ou un loup, un grand loup noir. Elle avait depuis toujours un faible pour les animaux ayant mauvaise réputation et détestait les humains qui ne les aimaient pas.

Oui, un loup noir, immense, sur le dos duquel elle monterait et qui l’emmènerait, loin, vers le bord du monde, et là une nef de lumière l’emporterait vers l’infini.

L’infini…

Il n’y a pas de biche, pas de loup, elle est seule, comme avant, comme toujours, faisant penser des arbres qu’elle sait n’être que des végétaux sans âme, et les enviant pour cela.

Seule ! Elle s’arrête, murmure ce mot au rythme des pulsations de son cœur. Que faire, continuer ? Il n’y a rien qu’elle puisse faire, nul but qu’elle veuille atteindre. Le mieux serait que rien n’existe, que le temps file, qu’elle seule demeure alors que les autres terriens ne seraient plus que cendres. Elle s’arrêterait, s’assoirait sur le sol et se raconterait des histoires d’avant, du temps de la vie. Une existence qu’elle avait observée comme hors d'elle, doutant de jamais la connaître.

Qu’y a-t-il autour d’elle vers quoi elle puisse tendre les bras, porter ses espoirs indéfinissables ? Elle était sur le vide, le sol était une illusion et la réalité une apparence trompeuse, un film projeté sur un écran qu’elle voulait traverser pour voir derrière, pour comprendre, enfin, ce à quoi tout cela pouvait bien servir.

L'immobilité lui donnait envie de hurler, pourquoi n’était-elle pas un de ces cailloux sur le chemin ? Qu’elle devienne comme eux, insouciante de la vie, sans question, sans réponse à attendre en vain. Plus de sensation, de peur, plus que la paix, en fin !

Elle ne sursaute pas en entendant un pas, la directrice s’est rapprochée sentant la détresse de cette enfant incapable de rester avec les autres mais sans destination.

Le contact l'apaise, l'attendait-elle, se savait-elle suivie ? Plus d’angoisse, d’interrogation, elle se laisse ramener sans rien dire, pour une fois une grande personne comprenait son désir : Qu’on ne lui fasse pas la leçon !

Que pouvait cette femme pour cette enfant, à part lui donner une chambre à l’écart, réservée aux invités ou aux parents devant rester. Chacune affronta seule ses pensées.

Le lendemain la directrice lui annonça qu’elle devait rentrer. Elle hocha la tête, ne demanda rien, peu lui importait. C’était un échec, rester l'aurait nourrie en l’amputant d’une part intime. Son chemin était ailleurs, difficile, solitaire mais un but existait, elle ne pouvait avancer ainsi, pour rien, vers rien.

Sur rien.

La directrice aurait voulu faire plus mais s’en sut incapable. En cette enfant un conflit se développait contre lequel elle était impuissante, sinon s’abstenir de l’importuner. Elle aurait voulu donner son avis, se traita de lâche de ne pas essayer. Elle pensa que la vie l’aiderait, qu’elle réussirait. Le temps aurait raison, en cette petite fille se tenait une puissance terrible, une énergie qu’elle apprendrait certainement à employer.

Certaine ment !

Pour s'excuser peu suffit, pour pardonner c'est l'inverse !

Elle rassura ses parents, qu'ils partent comme prévu, elle saurait se débrouiller sans difficulté.

La suite lui donna raison.

Elle passa d’excellentes vacances. Comme quoi il ne faut pas se fier à des débuts difficiles. Débuts qu’elle oublia mais il n’est de souvenir dont on soit sûr qu’il ait perdu le chemin du présent.

La séquence s’éloigne, le réveil lui indique qu’elle dispose de quelques minutes encore. Elle s’assied sur son lit encore dans la vision du passé et s’interroge sur le fait qu’elle ne soit pas revenue plus tôt. Elle glisse sur son lit, ses pieds nus se posent sur le parquet dont la fraîcheur lui fait du bien. Quelques pas, la fenêtre contre laquelle elle se laisse aller. Les nuages sont bas, lourds de menaces, diraient les autres, de promesses pour elle qui fit de la pluie son amie l’imaginant érigeant un mur d’eau l’isolant de regards qui ne verraient qu’une silhouette.

Cela n’a pas de sens elle le sait et s’en veut de céder au délire. Il est temps de sortir. Chaussures, manteau, gestes automatiques, et la montée où elle n’allume pas, s’amusant à compter les marches. La porte de l’allée, elle à envie de se retourner, imagine derrière elle… Mais non, elle est seule, tranquille.

Un claquement sec.

Le vent l’effleure, elle ferme les yeux. Les choses ont changé. Elle a une destination.


Les lampadaires ont du mal au sommet de leurs cous trop long à éclairer jusqu’à elle comme si la nuit s’était densifiée. Le vent agite les arbres à son passage, ainsi la saluent-ils, l’encouragent-ils. Elle leur sourit comme à des amis.

Elle marche souhaitant que le jour ne revienne jamais. Brusquement elle s’arrête, se retourne, ce bruit… Des pas ? Méprise, c’étaient les battements de son cœur dans son oreille. Faut-il pour se sentir vivre porter ses pensées sur autrui ?

Autrui ? Ne va-t-elle pas vers une amère désillusion ? Une bourrasque glacée l’entoure et la fait frissonner. A quoi bon rêver, espérer si c’est pour tout voir s’effacer en une seconde ? Un doute, une lézarde et tout s’effondre. Le ciel gronde, encore plus sombre, la pluie laverait son visage, purifierait le monde, mais elle se fait attendre, désirer, espérer…

Pourquoi sa vie est-elle ainsi, faite d’espoirs, de doutes, d’hésitations faisant battre son cœur de joie puis de crainte, pourquoi ? Qu’attendait-elle sur ce quai désert ? Une présence venant prendre sa main, une voix murmurant les mots qu’elle garderait toujours en mémoire, pas comme ceux entendus si souvent. Un regard voyant derrière l’apparence parfaite une âme tremblante, perdue à jamais dans un désert préférant ne pas regarder de peur de ne voir personne. Qu’une autre vienne, qu’elle la découvre en ouvrant les yeux, là, proche, toute proche. Elle sait qu’elle demande trop. Elle est si belle, si intelligente, si sensible… Veut-elle qu’on l’aime en plus ?

Pourquoi penser si c’est pour en arriver là ? Qu’on l’aime ? Idée folle, folle.

Elle se sent bête. Sa promenade avait bien commencé et pouvait se conclure mieux encore. Est-ce un avertissement ? Va-t-elle vers un banc vide épiée par une réalité moqueuse ?

Elle demande peu, le voir, tout simplement. Promis, elle restera lointaine et silencieuse. Bien entendu elle imagine qu’il tournerait la tête vers elle, sourirait avant de lui faire signe de s’approcher, de s’asseoir avec lui, elle sait que c’est imaginaire, l'avenir ne peut être comme elle le souhaite, il ne le fut jamais ; il n’est pas son ami. Que penserait-elle d’un banc vide ? Qu’il en a choisi un autre ? Elle les regarderait tous, pleine d’espoir à chaque fois. Viendra-t-il plus tard, est-il déjà parti ? Elle reviendra souvent, toutes les nuits.

Une vie se résumant à l'insatisfaite mérite-t-elle ce nom ?

La rivière s’ouvrirait pour la recevoir, ses bras l’entraînerait ; elle trouverait la paix dans une ombre liquide.

La paix, et tant pis s’il restait d’elle un nom gravé dans la pierre.

S’il est là ? Elle le suivra, de loin, juste pour savoir où il réside. Ensuite ? Serait-ce une bonne idée de le voir dans la lumière du jour, ne serait-elle pas déçue ? Non, elle le regardera de loin, le suivant s’il le lui proposait. Il la comprendrait, lui… Il est parfait, puisqu’elle ne connaît que sa silhouette et ainsi peut imaginer ce qu’elle veut. Façonner le réel avec la glaise de l’imaginaire et la durcir au feu d’une volonté si forte qu’elle s’incarnerait.

Pourquoi prévoir, ce qui surviendra sera différent, mais comment interdire à son esprit d'errer entre des possibles improbables.

Le jardin, les graviers indiscrets, de pauvres luminaires comme des yeux cyclopéens l’accompagnant. Les haies, le banc est là, tout proche… Son cœur bat si fort qu’elle craint qu’il ne l’entende, avancer sans penser. Vouloir, seulement vouloir.

 

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7 mars 2009 6 07 /03 /mars /2009 06:59
... Ou rêve ? - 01 
 

                                                 02


L’homme, ne l’a pas entendu, elle le voit de profil, dos contre le dossier de pierre, tête inclinée comme s’il observait quelque fascinant spectacle entre ses pieds. A-t-il seulement les yeux ouverts ? Qu'importe, les paupières closes n’empêchent pas de voir, au contraire, ce n’est plus à l’extérieur que l’on regarde.

S'il eut-il comme elle l'envie d’être seul pourquoi choisir ce banc, son banc ? Qui de l’instinct ou du hasard est responsable ?

Elle est troublée par la sensation d’un cousinage qu’elle ressent sans le définir. Comment réagirait-il de se savoir observé ?

Qui est-il, à quoi ou qui pense-t-il ? Aller vers lui, s’asseoir, soulagée de se savoir proche de quelqu’un alors que l’on crut cela impossible. Serait-il heureux de partager avec elle ses mystères ou partirait-il, furieux d’être dérangé ?

Curieuse elle recula derrière la haie. Il n’attendait personne, elle en était persuadée, il était seulement incapable d’être ailleurs. Avait-il devant lui le gouffre de sa vie, un flot d’images floues ? Puisait-il dans son imaginaire des situations insensées ?

S’il avait ouvert l’album de ses souvenirs c’était pour contempler les plus sombres, les plus douloureux, sinon quel besoin de venir en un lieu qu’elle avait marqué de sa propre souffrance comme un animal délimite son territoire pour en interdire l’accès aux autres, ce qui n’était pas son cas, au contraire. Ne pouvait s’y installer qu’un esprit sensible et vivant.

S’asseoir, surmonter sa crainte…Non, elle préfère conserver la curiosité plutôt qu’admettre sa déception. Ainsi l’imaginera-t-elle à sa guise. Et si c’était ce qu’elle avait attendu sans le savoir, si ces nuits avaient eu pour but de trouver un semblable, enfin ?

Non, bien sûr que non, cela n’arriverait jamais, jamais.

Sans le savoir cet homme pouvait devenir le confident idéal. Il avait pris place sur son banc, et, elle en était sûre, à côté de la place qu’elle occupait d’ordinaire ? D’un autre elle l’aurait refusé, de lui c’était différent. C’était leur banc, ils le partageraient sans se rencontrer, elle s’y assiérait en son absence et lui parlerait comme s’il était là. Elle ne serait plus seule, ici ou ailleurs, fermant les yeux elle retrouverait cet endroit et son ami.

Pas question qu’il la voie maintenant pour être certain d’avoir été épié un long moment, le temps que son image s’imprime dans sa mémoire. Il ne lui pardonnerait jamais.

Doucement elle recule, s’éloigne de plus en plus vite.

Comme si, une fois encore, elle fuyait !

Vite retrouver sa chambre, ses murs, la douceur de sa forteresse extérieure faute d’avoir su, encore, en ériger une intérieure.

Son univers, infini ou étroit comme un tombeau, vide dans tous les cas comme elle le réalisa brusquement avant de se mettre au lit, oreiller sur le visage afin que nul n'entende ses pleurs.

* * *

Elle ouvrit les yeux comme appelée dans le réel sans pouvoir résister, cœur battant avant tant de force qu’il lui parut occuper son corps entier. Sans allumer elle cherche à comprendre ce qui avait pu la réveiller. Rien n’avait changé, la lumière du dehors suffisait pour qu’elle distingue son décor. Tout était normal, les ombres même… Les ombres !

Une vague glacée passa sur elle, cette ombre sur le mur, cette silhouette à peine visible est en trop. Elle s’efforce au calme, réfléchit. Elle rêve, voilà l’explication, recyclant ce qu’elle avait vu quelques heures plus tôt. Ayant compris elle se détendit, le songe allait cesser, réveillée elle retrouverait sa chambre et se rendormirait. Elle rêvait peu, du moins n’en conservait pas de souvenirs. Jamais elle n’avait eu de cauchemar la dressant sur le lit, suante, prête à hurler de terreur alors qu’elle lisait beaucoup de livres dans lesquels s’agitaient d’étranges créatures placées en des lieux et situations improbables. Elle raffolait de romans présentant des êtres monstrueux desquels elle se sentait proche.

Elle resta un moment attendant un signe de l’ombre, attendant… Le sommeil coupa le fil de ses pensées.

Au matin, un cri, sa main interrompt la sonnerie en plein vol.

Sa sortie du sommeil la renseignait sur la journée à venir.

Quelques minutes avant de se lever, le temps de se réadapter à un monde qui lui convient si peu. Machinalement elle porte son regard vers le mur, s’attendant à… Le mur est vide. J’ai rêvé ! Son murmure cherche à la convaincre mais n'y réussit qu’à moitié. Elle est sure en revanche d’avoir aperçue une silhouette sur son banc, qu’elle ait cru, ou voulu, la retrouver dans sa chambre n’avait rien d’étonnant. Une rencontre à sens unique mais une rencontre malgré tout.

Elle repousse draps et couvertures. Autant affronter ses obligations. Son corps connaissait sa routine comme ces vieux chevaux font seuls, alors que leur propriétaire somnole, un chemin parcourut mille fois.

Se laver, s’habiller, manger… Habitudes, même converser ne lui interdisait pas de s’imaginer ailleurs, elle devisait dans le réel et se racontait des histoires mentalement. Normale !

Le miroir de la salle de bain lui renvoie une image qu’elle connaît sans être convaincue d’être vraiment ainsi, seul le regard et le gouffre qu’elle distingue derrière chaque pupille lui dit quelque chose, tunnels plongeant en des abysses tentateurs.

Regard sur son corps, les modifications qu’elle sait irréversibles, invasion intérieure dangereuse pour sa tranquillité. Est-ce cela l’avenir ? Être une grande personne, une femme ?

L’avenir est une menace dont rien ne dit qu’elle devienne réalité, pourquoi s’en effrayer avant qu’il soit temps ? Elle sait qu’elle pourrait accepter de grandir, de se laisser façonner par des désirs qui ne seraient pas siens.

Elle penche la tête vers l’avant et brosse énergiquement ses cheveux, son geste matinal préféré, avant de se peigner avec les doigts, contact avec elle-même, une douceur introuvable ailleurs.

Un camarade de classe lui avait un jour tiré brusquement ses cheveux, les trouvant trop long, trop beaux peut-être, il avait rit en voyant le regard glacé qu’elle lui avait jeté. Elle n’avait rien dit mais ses griffes avaient labouré le visage de l’impudent.

Tranquillement elle était allé se laver les mains et nettoyer ses ongles, s’autorisant à sourire dans la solitude des toilettes.

Des reproches ? On lui en avait fait, sa réponse fut la légitime défense et l’affirmation qu’en cas de récidive elle n’hésiterait pas à recommencer et plus violemment s’il le fallait.

Nul n’avait pu douter de sa détermination.

La directrice avait insisté pour qu’elle rencontre un spécialiste, sans dire de quoi, elle avait opiné, quelques larmes, le regard implorant qu’elle savait si bien prendre, des excuses qu’elle inventait, rien de plus facile pour elle que de jouer avec ces adultes si sûrs d’un savoir qui ne pouvait s’appliquer à elle.

Dans la cuisine elle prépare son petit-déjeuner en regardant le ciel. Un oiseau sur la fenêtre l’observe en hochant la tête.

Elle hésite puis prend quelques miettes et s’approche, le volatile recule mais ne s’envole pas, tout juste le sent-elle prêt à s’échapper en cas de menace. Elle ouvre la fenêtre, approche la main, paume largement ouverte, l’oiseau hésite, regarde la main, l’enfant, se tâte mais il a faim et une telle nourriture aussi gentiment offerte ne se refuse pas.

Les petits coups de becs la font sourire, elle se domine pour ne pas bouger et déranger son ami à plumes qui fait vite pour tout dévorer. Un dernier regard, il hésite puis s’envole avant de revenir vers elle pour la remercier à sa façon.

Il sait qu’elle comprend.

Sortir encore, trajet mécanique, poupée de chair suivant les rails invisibles du quotidien dans le décor banal d’une ville terne.

Traversant la place elle regarde sur la gauche, le banc est trop loin pour qu’elle sache, si quelqu’un s'y trouve, si c’est lui. Son souvenir et son imagination s’unissent pour suppléer sa vision.

L’école, son pupitre, rituel, elle n’en veut pas aux autres d’y céder, à quoi bon un effort inutile, mais c’est plus fort qu’elle et tant pis si elle suscite la curiosité du personnel enseignant, elle ne peut devenir qui elle n’est pas.

Qu’importe l’attention, les regards posés sur elle durant la récré. Cet empressement "pour son bien" comme si quelqu’un mieux qu’elle savait ce qui lui convient.

Trop concentrée elle sursaute quand une main se pose sur son épaule et se déplace comme sous l’effet d’une brûlure invisible mais douloureuse.

- Pourquoi refuser le contact, je suis sûre que nous pouvons nous entendre.

Silence ! Que dire qui serait compris ?

- Je ne suis pas votre ennemie, au contraire, quoi que vous le pensiez, nous pourrions nous comprendre, j’ai à apprendre mais vous aussi, il est difficile de rester à l’écart et si cela arrive le prix est élevé. Se sentir différente, étrangère n’implique pas de refuser la communication. Vous pensez avoir raison, que je ne peux saisir qui vous êtes, c’est faux. A se vouloir unique on se retrouve seule sans moyen de changer de comportement.

Se vouloir unique ? Jamais elle ne l’avait voulu, jamais ! Elle acceptait ce qu’elle était et considérait qu’il était de son devoir de respecter sa nature. Une grande personne, cimetière de rêves corrompus, ne peut la comprendre ?

- La beauté et l’intelligence sont des qualités difficiles à porter.

Qu’en savait-elle, elle qui ne disposait ni de l’une ni de l’autre ?

- Aucune parole ne peut percer cette carapace, cette prison ?

Qui peut se vanter de vivre libre, de penser sans murs pour contenir un esprit que les espaces de l’imaginaire terrifient ?

- Je suis prête à vous considérer comme une adulte, à parler d’égale à égale avec vous, mais vous pensez être supérieure à tous y compris moi.

Supérieure ? Elle détestait ce mot, non, elle se savait étrangère mais aucune notion de hiérarchie n’entrait dans son code mental.

- Je peux tout entendre et cela resterait entre nous.

Tout ? Qui le peut, qui se connaît assez pour affirmer cela ? Il est des sensations, des émotions que les mots ne peuvent pas traduire, il faudrait plus que la parole, mieux que la musique ou n’importe quelle forme artistique : un esprit se connectant à un autre et s’ouvrant en totale réciprocité. Qui serait capable de révéler chacun de ses secrets, ce dont il a honte ?

- La vie c’est les autres, la confiance. Sans effort le temps et l'isolement renforceront vos difficultés. La société supporte mal les marginaux, certains parviennent à vivre ainsi, je souhaite que vous disposiez des qualités pour cela, dans le cas contraire…

Des menaces ? Elle ne vivait pas en sauvage et saurait trouver une place et tant pis si elle n’utilisait pas au mieux ses capacités, que les autres en profitent lui importait peu.

Pourquoi aller contre soi et obéir à des codes répugnants pour une fin attendue ?

Un souvenir surgit, une visite subie, mais comment dire non continuellement ? Un cimetière, quelqu’un dont elle ne savait rien, une vague famille mais il semblait important qu’elle aille avec les autres, ce qu’elle fit sans difficulté, ainsi elle monnayait sa tranquillité, acceptant ceci pour refuser cela.

Des tombes, un silence lourd, des noms gravés comme autant de vie effacées du réel avant de disparaître de la pierre, l'antichambre du néant. Le temps ne laisse rien derrière lui, rare sont ceux qui peuvent le défier, et elle n’en faisait pas partie, au contraire. Se fondre en lui, annihiler une personnalité extérieure au profit d’une réalité qu’elle ressentait sans pouvoir la décrire.

Les noms se superposaient, le dernier était récent, la place dessous était une menace autant qu’une promesse, un jour elle sera là, réduite à un nom. Alors la terre l’absorberait, son esprit ne laisserait aucune trace sur un monde indifférent.

Pouvait-elle en parler ? Elle savait que oui et cette certitude lui fit plus de mal qu’elle aurait cru. Se taire serait un entraînement.

Regardant les stèles elle sentit l’émotion l’envahir mais fit effort pour ne rien montrer, cela ne regardait personne, elle devait être forte pour conserver ses secrets.

- Un jour nous nous parlerons, ce sera un soulagement.

Changer de cage est-ce une libération ?

Remontant la grande allée du cimetière elle se prit à penser que la vie pouvait se résumer ainsi.

Retour en classe, les tables blanches alignées comme des tombes, combien de vivants dans la salle, combien ?

Les autres enfants sont morts, elle seule vit ! Elle s’assied, ferme les yeux le temps de retrouver son calme et laisser refluer son envie de toucher ce qui l’entoure pour être sûre de la réalité, pour être sûre, d’être, d’être… D’être ?

Ce froid soudain, ce doute ? Il ne dure pas, elle se rassure, elle est vivante, et les autres aussi. Elle ne va pas s’enfuir, vers quoi, qui ? Qui la comprendrait sans qu’elle ait à parler, qui l’écouterait sans lui donner de leçon, sans lui dire ce qu’elle doit faire ?

Son nom n’est pas prisonnier de la pierre, un jour, plus tard... Si elle le peut elle le refusera. Ne rien laisser, pas une trace, pas un souvenir, rien !

Pourquoi la nuit est-elle si lointaine, pourquoi toujours attendre ?

Mais le temps passe toujours.

                                        * * *

La nuit est enfin là, sa chambre, sa solitude, repas expédié, quelques heures encore à patienter. Pour un peu elle s’assiérait devant son réveil pour suivre la fuite du temps. Mais non, inutile de l’avancer, le temps ne suivrait pas. Elle n’a pas envie de lire, d’écouter de la musique, rien ne retient son intention, chaque seconde est une idée nouvelle amenant la seconde suivante.

Maelström d’images aspirant les minutes, cortège ceinturant le gouffre du temps dans lequel elle voudrait se jeter, se perdre ou se trouver mais s’y chercher.

La fenêtre, regard sur l’ailleurs. Ailleurs des familles regardent la télévision, des gens se parlent, des adultes comprennent, des enfants osent… Derrière ces tentures y a-t-il une petite fille sans interrogation sur elle-même ?

Des questions, épines que les peaux mentales trop calleuse ne sentent pas alors que la sienne ressent la moindre interrogation. Et si elle était normale en le refusant ? Non, impossible ! L’idée la fit sourire, elle, normale ? Jamais !

Allongée, cheveux rabattus sur son visage comme un masque brillant. Elle contemple les images surgissant du passé. Le temps ne passe pas aussi vite qu’elle le souhaite, l’impatience est une nouveauté qu’elle découvre. A ce jour elle n’avait jamais rien attendu, s’angoissant que le temps semble ralentir. D’une main elle détruit le masque, regarde un décor trop connu. Si elle attend que survienne un événement extraordinaire elle est déçue, aucun objet ne se déplace seul, aucun livre ne traverse la pièce pour venir entre ses mains, ouvert aux pages qu’elle préfère. Le désert de l’habitude ne génère aucun mirage, pas la plus petite hallucination quand l’ennui fut venu. Elle soupire, observe le plafond et fronce les sourcils. Qu’est-ce que cette fissure fait là ? Elle voulait contempler l’infini, à la place elle découvre une chose à l’allure de menace annonciatrice de l’écroulement de son univers. Les plus hauts édifices, les mieux construits, les plus puissants sont destinés à s’écrouler. Pour chacun le début de la fin sera annoncé par une minuscule lézarde que personne ne remarquera. Ligne chaotique, prenant une direction pour en changer brusquement, elle n’y reconnaît pas sa vie qui se déroula toujours dans ce décor, sa chambre, les rues, l’école… Erreur ! Un jour elle quitta ses habitudes pour une colonie de vacances, un écart dans son existence. L’été dernier, proche mais l’enfance perçoit les distances autrement. La chose lui avait été annoncé discrètement, tentative parentale de la projeter dans un cadre différent. Elle avait laissé dire, ne souriant pas quand on lui avait dit "Cela te fera du bien !" Que dire d’autre, la vérité ? Qu’elle gênait ? Comme si les enfants ne comprenaient pas ces silences lourds de sous-entendus plus violents que des mots. Elle se ferait des copains, verrait d’autres paysages, la campagne, tout ça. L’air pur la changerait, le soleil… Chacun sait qu’il est différent suivant l’endroit où l’on se situe pour le recevoir ! Elle ne récria pas, pourquoi ne pas s’y intéresser, faire un voyage d’exploration ethnologique ?

Un avant (dé)goût de paradis !

En fait de colonie il s’agissait d’une famille aidée de monitrices qui accueillait des enfants pour les vacances, rien à voir avec ces centres casernes où la joie de vivre est ignorée de l’emploi du temps. Parmi une dizaine d’enfants elle ne se serait pas perdue.

Le voyage fut étrange, elle se sentait expiant une faute inconnue et choisit d’accepter les choses ainsi. Elle prit pourtant la décision de ne pas rester deux mois dans cet endroit. Pourquoi pas un chenil ? Au moins serait-elle proche des autres invités !

Elle fut soulagée quand le voyage s’achevât. Finalement, elle le reconnut difficilement, l’endroit était plaisant. Pour un séjour bref cela irait. La directrice les reçut comme si elle avait été chapitrée. Une grande maison, dortoirs des garçons au premier, des filles en bas, une grande cuisine et des fenêtres donnant sur les montagnes environnantes. Bavardage, présentation des lieux, promesse qu’elle s’entendrait bien avec ses futurs camarades. Elle fit la moue en découvrant des petits lits, en imaginant qu’il serait possible de la voir dormir. La directrice lui dit qu’elle comprenait son angoisse mais que tout serait fait pour qu’elle se sente bien. Elle hocha la tête, son regard exprimait mieux que des mots sa pensée.

Alors qu’autour d’elle sa réaction était attendue elle ne manifesta aucunement sa mauvaise humeur. C’était un jeu, elle avait perdu la première partie, pas la guerre.

Ainsi tout se déroula dans la sérénité la plus totale.

Ses parents partis elle regarda la voiture s’éloigner sans montrer d’émotion, certains bouleversements ne s’affichent pas quand on se refuse soi-même à les admettre.

Des cris, des bruits retinrent son attention, les autres enfants revenaient, des ennemis sans doute. Elle avait besoin d’en vouloir à quelqu’un, pourquoi pas à eux, tous. Les manifestations cessèrent avant qu’ils arrivent à la porte comme s’ils avaient perçu un changement, deviné une présence inamicale.

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4 mars 2009 3 04 /03 /mars /2009 07:11

 

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Doucement elle ferme la porte, retenant le pêne avec sa clé. N’entendant aucun bruit elle descend veillant à ce que ses pieds ne produisent aucun écho sur les marches de pierre. L’inutilité de son cérémonial la fait sourire mais ce jeu l’amuse. Quelqu’un venant elle remonterait, par jeu, personne ne rentre jamais à pareille heure, tout est calme, son bon génie est à l’œuvre et elle lui envoie une pensée reconnaissante.

L’épreuve la plus difficile est l’ouverture de la porte donnant sur la rue, en fer forgé, d’autant plus lourde qu’elle la retient pour limiter un gémissement que la nuit s’amuse à amplifier. Elle se souvient combien lors de sa première escapade, paniquée par le grincement, elle était restée tétanisée comme si les fenêtres allaient s’allumer, les croisées s’ouvrir et d’innombrables curieux se précipiter pour l’observer avant de l’interpeller. Rien ne s’était produit et si depuis elle avait pris confiance un fond d’angoisse lui restait qui augmentait son plaisir.

Un claquement, la mâchoire s’est refermée dans son dos, elle regarde, attentive, l’émotion est toujours là et son cœur bat, bat… La dernière marche, le trottoir, un chemin parcouru d’innombrables fois de jour, plus quelques-unes unes de nuit

Le souvenir de sa première sortie nocturne est vif, retrouver les gestes de ces minutes lui procure l’illusion que le temps hésite, se raye comme un disque et ne passe plus vraiment.

Besoin d’être ailleurs, seule, sans murs autour d’elle.

Allongée elle ne parvenait pas à s'endormir, elle se leva, s’approcha de la fenêtre, hésitante sur la nature de son désir.

La nuit était sombre, les nuages bas semblaient gorgés d’une pluie qu’ils ne se décidaient pas à lâcher sur le monde. Elle sourit en les regardant, cela lui arrivait souvent, sans se soucier des questions d’éventuels spectateurs sur une attitude dont l’origine leur était inconnue. Ces cumulus ne l’effrayèrent pas, elle aimait se promener sous la pluie en été, sentir ses vêtements collant à son corps, ses cheveux former une masse informe, en rentrant personne ne lui demanderait rien, personne.

Elle ouvrait la bouche laissant l’eau l’emplir avant de la rejeter, rêvant d'explorer ainsi le fond des mers. Y être la première, l’unique. Souvent elle éclatait de rire, manquant de s’étouffer alors que la pluie l’isolait d’un monde déplaisant. Elle avançait, insouciante des remarques murmurées plus ou moins bas. Que lui importaient ces regards vides qui à son passage s’animaient d’une lueur de curiosité bien vite éteinte ?

Un jour une petite vieille l’avait saisie par l’épaule pour lui dire que son comportement n’était pas sain, qu’elle allait être malade si elle ne l’était pas déjà. Je vais te raccompagner chez toi avait-elle dit d’une voix qui aurait pu être celle d’une hyène.

Sa bouche étant pleine d’eau elle la recracha habilement sur l’ancêtre qui ne s’attendait pas à cette réponse. Il y a des fessées qui se perdent ! Glapit-elle en s’éloignant alors que l’enfant l’avait déjà effacée.

Y repensant elle se dit que les passants avaient dû être intrigués par cette personne âgée parlant seule. Les apparences sont parfois trompeuses.

Ainsi puisait-elle régulièrement dans son album intime une image, représentation d’un instant qu’elle revivait. Quelques secondes passaient, le temps formait une parenthèse, après quoi elle reprenait son activité comme si de rien n’était ni avoir perdu le fil. Elle vivait dans son passé bien qu’il fut court. Le réel lui importait peu ou seulement le temps d’engranger un souvenir de plus qu’elle retrouverait au moment opportun. Elle avait appris à contrôler cette habitude, s’empêchant d’y céder en des circonstances qui eussent éveillé la curiosité d’un entourage déjà intrigué par son comportement habituel.

Elle souriait en se remémorant un passage au tableau. Alors qu’elle devait résoudre un problème inintéressant, son esprit avait ouvert une porte intérieure et son attention y fut attirée sur-le-champ, un moment elle était restée le bras en l’air, les doigts serrés sur la craie, semblant concentrée sur l’équation mais ayant oubliée où elle se trouvait.

Sa situation, ses camarades, la classe, tout s’était estompé. S’imposait un décor flou, mélange de souvenirs vécus, lus, vus, compilation au charme fascinant dont elle eut du mal à sortir quand le professeur lui demanda si elle allait terminer ou non. Elle avait tourné la tête vers lui, ses yeux déchirèrent l’écran, elle sourit, serra les dents pour ne pas rire et termina son exercice. Depuis elle prenait sur elle pour ne pas trop s’immerger dans son monde quand elle pouvait être surprise.

Devait-elle sortir ou regagner son lit pour contempler des images floues et remâcher son désir ?

Les nuages restèrent muets alors que souvent alors que la pluie lui racontait de surprenantes histoires.

Un souvenir s’imposa, alors qu’elle se croyait seule dans une rue et parlait tranquillement elle s’était fait interpeller par un clochard allongé sous une porte cochère. Elle s’arrêta, stupéfaite comme l’est le somnambule sorti de son état brusquement.

- Je t’ai fait peur, excuse-moi, j’ai pas fait exprès.

Elle regarda l’homme qui avait levé la tête vers elle sans bouger. Ne lui trouvant rien d’inquiétant elle se détendit et lui fit face. Elle réagissait immédiatement avec les autres, sachant se faire petite fille souriante et attendrissante ou se renfermant, visage de pierre dans lequel seules vivaient les fenêtres de son regard, lumineux d’une intensité qui se braquait sur son interlocuteur et explorait son âme avec une acuité rapidement insoutenable.

Elle sourit au mendiant qui tenta d’en faire autant avec un résultat moins charmant.

- J’ai parlé sans réfléchir, vous voir souriante sous la pluie m’a surpris.

Elle fut heureuse qu’il en soit venu au vouvoiement.

- Ce n’est pas grave, je rêvais, souvent je me raconte des histoires quand je suis ou crois être seule.

- Personne ne vous écoute ou c’est vous préférez la solitude ? On se ressemble !

Son visage s’illumina.

- Avec qui, et pourquoi si je me trouve bien de soliloquer ?

- De soli… Bien sûr, bien sûr… Vous ne voulez pas vous mettre à l’abri, vous allez choper la crève.

- Je suis déjà trempée, un peu plus n’y changera rien, il fait assez doux pour que rien ne m’arrive, j’ai l’habitude. Ne vous inquiétez pas. La pluie est une amie, c’est souvent à elle que je parle ou aux nuages dont elle est l’expression. Vous interpellez souvent les passants ?

- Souvent oui, mais je compterai sur les doigts d’une main ceux qui me répondent. Les enfants ont peur de moi, leurs parents leur ont dit de se méfier. Je les comprends mais cela me fait du mal quand même. Vous vous êtes calme.

- Toujours et je me sais capable de courir vite et de crier fort.

- Avec mes jambes je ne pourrais pas attraper un escargot.

- Vous devez être bien seul.

- C’est vrai, je n’ai comme amis que mes semblables ou les gens qui aiment s’occuper de plus pauvres qu’eux. Je ne les critique pas, mais chez certains c’est comme s’ils s’obligeaient à quelque chose dont ils n’ont pas envie pour une raison secrète.

- La solitude je connais.

- A votre âge vous devriez avoir plein de copines, de copains.

- Je n’ai rien à dire à mes camarades, pour les adultes je suis une enfant, je préfère parler aux choses plutôt qu’aux gens.

- Si cette compagnie vous convient.

- A quelqu’un d’autre je ne parlerais pas ainsi.

- Nous ne nous connaissons pas, nous reverrons nous jamais ? J’essaie de ne pas dormir deux nuits de suite au même endroit, je voyage, sans aller loin mais en ne restant pas en place.

- Seules les montagnes ne se rencontrent jamais, faisons confiance au hasard pour qu’il nous remette en présence.

Il ne le fit jamais !

Un ami est-ce cela ? Un inconnu à qui nous parlons le supposant sans préjugé, sans raison de nous causer du tort par la suite ?

Elle secoua la tête pour faire danser sa chevelure avant de la saisir et de la faire pendre sur sa poitrine, côté cœur.


Sa décision prise elle s’habilla rapidement pour retrouver une ville qu’elle voulait découvrir sous un nouvel angle.

Sens aux aguets, se voulant fantôme elle fut vite dans la rue et le choc fut important pour elle. Un nouveau monde, si proche et cependant si différent, moins coloré, moins bruyant. N’était cette rumeur lointaine elle aurait pu se croire seule. Elle parcourut du regard les façades, porta son attention sur les fenêtres allumées, cherchant des ombres indiquant qu’on la surveillait. L’idée la fit sourire, qui aurait deviné qu’elle sortirait, et qui, la voyant, lui accorderait de l’importance ?

Personne, les insomniaques se trouvaient devant leur télévision, du rien face à du vide.

Passé le premier coin de rue elle s’immobilisa pour profiter de la situation et savourer une vraie solitude. Quoi qu’elle s'affichât impassible devant les autres elle supportait difficilement les regards. On la disait jolie, devait-elle pour cela être épiée comme une proie par des hommes se croyant irrésistibles ?

Combien de fois avait-elle maîtrisée son émotion pour se laisser aller seule dans sa chambre, tête enfouie dans l'oreiller, pleurant des larmes aussi glacées que son mépris. Elle passait pour être insensible mais était le contraire et affichait une hauteur moqueuse pour se protéger de ce qui pouvait la faire souffrir.

Elle goûtait ses larmes, bonbons écœurants au goût de défaite.

Elle savait pourquoi cet homme l'avait regardé et que cela s’accroîtrait avec les années. Comment imaginer qu’un jour elle prenne plaisir au regard d’un homme, comment ?

Plus tard, dans une vie à venir encore lointaine.

La place s’ouvrait devant elle, îlot central plantée en son centre d’un couronne de drapeaux, le pont enjambant la rivière, elle aurait aimé que ce fut le Styx, le traverser sans espoir de retour.

Elle allait, tirée par des fils qu’elle ressentait à peine.

Ainsi prit-elle l’habitude de ce trajet. Le quai, d’un côté les arbres, la chaussée puis les façades sombres d’immeubles dissimulés par les branches, de l’autre un muret de pierre puis une digue de plusieurs mètres avant la berge et le cours d'eau indifférent. Elle observa l’autre côté, imaginant un autre monde, sachant qu’elle n’en trouverait jamais l’accès, que la réalité serait implacable, déjà elle sentait ses pensées prises dans les sables mouvants des contraintes d’une civilisation déplaisante.

Quand passait une voiture elle s’immobilisait pour se fondre dans le décor, elle détestait ces boîtes de conserves, l’enfermement, alors que dans sa chambre c’était le contraire. La porte restait close, pas question que n’importe qui entre et la surprenne.

Personne n’avait le droit de s’occuper de son univers, elle ne laissait rien au hasard et détestait le désordre. Chaque objet avait sa place, le plus petit bibelot avait son histoire, la moindre image sur le mur lui remémorait un secret protecteur d’une hostilité laissée à l’extérieur. Allongée, regard errant sur les murs, les meubles, souriante aux murmures de chacun.

Être à l’écart des normaux comme elle disait pour signifier qu’elle était différente et se considérait comme telle, sans se voir supérieure, non, seulement étrangère, mal à l’aise avec des individus qu’elle ne comprenait pas et qui le lui rendait bien.

Difficile pour une enfant de fréquenter ses semblables à l’école, ces normaux s’agitant en tous sens mais moins dérangeant que les adultes.

Normaux ! Un mot qu’elle retint alors qu’elle était interrogée par la directrice de son école sur son désir de rester à l’écart. Ils sont normaux ! Formula-t-elle dans son esprit, ces mots ne franchirent pas ses lèvres. Elle murmura seulement qu’elle en avait pas envie, qu’elle aimait la solitude, les divertissements de ses copains l’intéressant peu. La directrice lui répondit que c’était son libre-arbitre mais qu’à son âge la communication était importante pour la formation de sa personnalité.

- Tu es difficile à comprendre tu sais ?

- Je sais, pourquoi le vouloir ? Vous pensez que j’en ai besoin ?

- Peut-être es-tu moins différente que tu le penses.

- Mais plus que vous l’imaginez !

Voix calme, regard limpide mais derrière les iris de l’enfant la grande personne sentit autant un défi qu’une certitude contre laquelle il serait vain d’aller. Elle hocha la tête devant cette enfant qui l’intriguait, trop belle, probablement surdouée, inadaptée à un environnement médiocre, normal ! Elle suivait, répondait sans effort, sans manifester l’envie d’être comprise, vivant en un monde intérieur, probablement complexe, mais suffisant, ce qui l’effrayait davantage.

L’inconnu fascine d’abord qui a le moins de chance (de risques ?) de le comprendre.

* * *

Seule dans la nuit, l’air même était différent, doux, gorgé d’une sérénité qu’elle savourait.

Partie plus tôt elle put aller plus loin, atteindre un vieux jardin public près de la rivière. Sol de graviers, quelques bancs, pour toute verdure des haies et quelques arbres ayant du mal à trouver leur pitance dans un terrain pauvre et un air empuanti par les automobiles. Eux aussi la nuit se sentaient exister et la présence de l’enfant qui passa sur leurs troncs rugueux une main douce fut un réconfort qu’ils ressentaient sans moyen de l’expliquer, sûrs pourtant qu’elle le partageait.

Pour la première fois alors qu’elle regarde le ciel des larmes montent à ses yeux, glissent sur ses joues, une émotion nouvelle comme une vague passant en elle, là-haut, quelque part existe-t-il une réponse à ses interrogation, le moyen de comprendre ce qu’elle est et en quoi sa présence est indispensable ?

Sort-elle pour échapper à un environnement trop amical ou pour simplement s’asseoir, regarder l’obscurité, attendre…


La place est déserte, le pont, en face un jardin public fermé la nuit par une grille qu’elle craint d’escalader. Dommage, ainsi elle pourrait se perdre dans la nature sans s'éloigner vraiment. Elle a toujours aimé cet endroit, les petits chemins, les animaux qu’elle observe sans les déranger. Plus jeune elle aimait y aller seule et quand un homme l’avait suivi elle avait pris cet événement pour un jeu, saisissant la première opportunité pour disparaître aux yeux de l’importun qui, peut-être, se serait risqué à l’aborder.

Seule avec la rivière sombre coulant près d’elle, chargée de rêves, d’espoirs, d’envies irréalistes. L’eau ne cherche pas à savoir, elle est là, souvenir d’un autre temps, d’une vie d’avant la vie. Nul doute que si la directrice lisait en son esprit elle trouverait cette enfant encore plus attirante, ou effrayante.

L’un va souvent avec l’autre, et le renforce.

La ville sommeille. Si le monde pouvait ainsi dormir, elle entrerait dans son rêve pour oublier une réalité déprimante. Une journée copie de la veille, une vie résumée à quelques situations se déplaçant dans le temps sans laisser la vie s’insinuer dans ces blocs de vide que sont les rites sociaux ou culturels. Elle devine son avenir et tempère son envie de hurler secouant son âme d’une ombre de désespoir à côté de laquelle l’obscurité la plus complète semble claire et optimiste.

Continuer sa balade, renter, retrouver son lit, repartir pour une autre journée, prélude à une sortie de moins en moins nouvelle.

Ainsi se comporte une gentille petite fille… Machinalement elle cherche autour de son cou le collier qu’elle crut sentir.

Est-elle sûre que ses escapades soient secrètes ? Les interdire l’inciterait à continuer, la laisser faire, en la connaissant, c’est savoir qu’elle va se lasser et s’arrêter d’elle-même.

Lui ferait-on confiance au point de la laisser seule ainsi ?

Allongée elle pourrait imaginer ce qu’elle voudrait sans risque, difficile de surveiller une pensée. Une pensée…N’être que cela, une pensée sans support organique, capable de faire ce qu’elle veut, sans contrainte. Un souhait, rien que cela… Et pourtant …

Si une lampe venait à croiser son chemin…

Elle se décidera une fois rentrée chez elle, dans le calme d’une cage à ses mesures elle trouvera une réponse à une question mal formulée de peur d’être compréhensible.

Elle ne veut pas pleurer pour cette sensation d’être dans un désert où nul ne viendra. Les autres seraient-ils utiles malgré tout ? Leur présence est gênante, leur absence serait-elle pire ?

Les oiseaux dorment, la vie a disparue, en restent les simulacres humains ! Elle est dehors et ne veut pas se dédire en renonçant mais à quoi bon sortir ? Où qu’elle aille elle se rencontrera sur son chemin comme une ombre dont elle ne pourrait se séparer.

Le jardin est là, quelques pas encore, et les graviers ne cessent de crisser sous ses semelles. Quelques lampadaires font ce qu’ils peuvent ! Pourquoi davantage ? Qui, de nuit, aurait envie de se retrouver là, et aurait-il besoin de lumière ?

Cela lui convient, elle préfère l’ombre et le silence. En avançant elle s’est interrogée sur son comportement si elle rencontrait quelqu’un. Il lui prend parfois l’envie de sortir et de se mêler à la foule comme si ses pseudo congénères la protégeaient de quelque chose. Elle les observe, note un comportement, écoute des bribes de conversation prises au hasard…

Qu’importe ces souvenirs, son comportement, lui manque la gomme mentale qui éliminerait les interrogations douloureuses.

Quelques pas, une haie et ce banc sur lequel lui vinrent ces pleurs qui depuis coulent en elle sans trouver la sortie.

Ce banc... Son banc ! Une silhouette y a pris place !

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