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21 mars 2009 6 21 /03 /mars /2009 07:08

... Ou rêve ? - 05

                                                 06


- Tu es pressée de rentrer ?

- De me promener.

- L’orage menace.

- J’aime la pluie. Les rues vides sont si tranquilles.

- Et menaçantes !

- Non, il y a des policiers partout, il ne fait pas nuit. Je veux juste faire un petit tour, seule, réfléchir, méditer sur des choses d'enfant.

La directrice n’en crut pas un mot.

- J’essaierai de me balader comme toi.

- Pourtant vous avez un immense parapluie, sans parler d’un imper qui descend jusqu’à pieds protégés par de grosses bottes.

- Tu es observatrice.

- Cela dépend pourquoi. Je retiens des images sans savoir pourquoi, détails superficiels ou importants, bizarrerie de mon esprit.

- C’est l’opportunité pour moi d’apprendre à profiter de la pluie.

- Je ne peux vous en empêcher.

- En effet ! Ce qui signifie que tu ne désires pas que je t’accompagne.

- En effet… Quoi que ! Laissez votre parapluie ici. Si c’est pour vous munir de votre arsenal le jeu est faussé dès le départ. L’habitude des nuages me fait affirmer que l’orage sera brutal, ce sera un mur d’eau.

- Soit, je te suis. As-tu l’intention de réfléchir à un fait divers récent.

- Cela m’intéresse peu. Je me tiens au courant de l'actualité. Le sang et la mort ne m’attirent pas dans le réel. Je les préfère vus par ces fenêtres que sont les imaginaires des grands artistes.

- Les victimes ?

- Mourir est notre seule certitude, qu'importe la façon. Pourquoi s’attrister de quelques morts quand chaque jour nous en déplorons des milliers ? Quelle motivation sous cet apitoiement factice ?

- Dur jugement.

- Être lucide amène à cette sévérité.

- Pour les autres c’est facile.

- Ai-je fait preuve de complaisance envers moi-même ?

- Je ne m’en souviens pas mais je suis heureuse que tu me répondes. L’isolement est mauvais conseiller, la vie c’est se confronter.

- C’est ce que se dirent nombre des victimes dont vous parliez.

- Le risque fait la valeur de la vie.

- Qui est sûr de ce qui l’attend, du temps dont il dispose ?

- Personne bien entendu.

- Le péril fait le prix de la chose ?

- Voilà.

- Le risque suppose l’échec n’est-ce pas ? Que vous vous intéressiez à moi n’implique pas que vous appreniez quoi que ce soit.

- C’est juste.

- Mais perdre une bataille n’est pas perdre la guerre, au contraire, c’est une motivation supplémentaire pour renouveler l’assaut.

- Visions guerrières.

- Image parlante. Vous sentez les premières gouttes, le ciel tâte le terrain, reconnaît ses futures victimes. Cet éclair était magnifique ! Si j’étais douée en photographie je m’évertuerais à les prendre tous. Ce sont les sourires du ciel.

- Avant les larmes ?

- De joie !

Difficile d’avoir le dernier mot. L’adulte se sentait tournant devant une forteresse, décochant ses flèches les plus acérés sans rien toucher, alors que les attaques adverses atteignaient leur but.

- Vous allez vous faire tremper inutilement, prendre froid peut-être.

- Si tu peux le supporter pourquoi pas moi ?

- Vous n’aimez pas la pluie. Attendez qu'elle tombe...

- Que je te comprenne vaux la peine que je sois trempée !

- Inondée. (Noyée pensa-t-elle, se gardant de le dire.) Pour ce qui est de me comprendre, y arriver serait décevant. Un but atteint est source de regrets, que faire ensuite ? Vous ne pouvez rien pour moi parce que je n’ai pas besoin que l’on m’aide. J’admets différer des autres, sortir de cette norme dont vous êtes la représentante. Elle ne me convient pas, ne me conviendra jamais, sauf à m’y faire rentrer morte. Ce ne serait pas une réussite je pense ?

- Non, en effet.

- Vous êtes une adulte, moi une enfant, des ennemies naturelles.

- C’est un grand mot.

- Quels comptes avez-vous à régler avec votre passé pour vouloir que mon avenir ressemble au vôtre ?

- Question agressive.

- Fondée sur vos motivations. Une question au-dessus de mon âge ?

- Oui, pour le moins.

- Me limiter aux interrogations des gamins serait-ce m’aider ?

- Je suppose que non.

La défaite est difficile quand on se découvre forteresse de verre, fêlée en mille endroits, prête à éclater au premier choc et que l'on s'avouer que l’on désire ce heurt. Quelles motivations derrières nos actes, à quelles pulsions cédons-nous ?

- Combien d’enfants auraient besoin de votre aide, qui ne disposent pas de mes armes pour l’avenir, puisque vous aimez ce terme.

- Tes armes ?

- L’intelligence, la faculté de comprendre ceux qui m’entourent.

- Tu n’es pas modeste.

- Non.

- Es-tu si sûre de connaître tes camarades ?

- La quantité ne m’intéresse pas, je préfère peu de relations, qui me conviennent, et réciproquement, avec qui je peux parler, découvrir, que des copains dont les centres d’intérêts me sont étrangers.

- Je n’ai aucune chance de faire partie de ce cercle restreint ?

- Être mon institutrice est un obstacle insurmontable, il ne serait pas bon que nos relations diffèrent de celles que vous entretenez avec mes… camarades. Question d’honnêteté, vous serez d’accord.

- Tes scrupules t’honorent.

- Nous sommes d’accord.

- Ta maîtrise du langage est hors du commun.

- D’autres maîtrisent parfaitement les programmes de télévisions, ils savent tout sur les dernières séries à la mode. Je n’y connais rien.

- Mettre sur le même plan ces domaines est un abus de langage.

- Oui.

- Nous arrivons donc à être parfois d’accord.

- Seules les montages ne se rencontrent pas disait ma grand-mère.

- C’était.

- Elle est morte.

- Tu la regrettes ?

- Non, cela ne changerait rien.

- Réflexion intellectuelle, qu'en est-il émotionnellement ?

- Emotionnellement…

Fort à propos le ciel hurla en même temps qu’explosaient les nuages. Des trombes d’eau se précipitèrent vers le sol en quelques secondes. La directrice est pétrifiée, rapidement ses vêtements deviennent des serpillières ayant à absorber plus de liquides qu’ils ne peuvent en supporter. L’enfant n’a pas ralentie elle regarde sa directrice ouvrir la bouche, chercher de l’air, nager pour rester à sa hauteur en s’efforçant de rester calme.

- Il pleut beaucoup trop pour rester dehors.

- Vous avez peur d’être effervescente ? Je vous avais prévenue, c’est rare d’avoir peur de la pluie à ce point, à moins que ce ne soit de l’eau. Ce temps me convient. Rentrez, vous allez être malade.

Sans attendre elle avance laissant une grande personne éberluée et trempée jusqu’aux os, qui s’insulte, s’en voulant de ne pouvoir se dominer, en voulant plus encore à cette enfant d’avoir percée la carapace qu’elle a formé autour d’elle pendant des années. Pourquoi être là, quel intérêt de s’intéresser à une gamine qui n’a pas besoin de soi ? Elle connaît la réponse, ce qui l’ennui c’est que la fillette la connaisse aussi. Elle regarda le défi disparaître entre les murailles liquides avec l’impression de la voir escortée d’une étrange silhouette. Crier était impossible, peur de se noyer ; proche de la panique elle prit sur elle, ferma les yeux, s’appuya à ce qui était proche, bref fit ce qu’elle put pour se dominer, pour reculer. La pluie était l’alliée de son ennemie, forme vivante diabolique l’enserrant, menaçant de la détruire… Dans son coin l’instinct ricanait, se moquait de la raison, attendant une suite qu’il connaissait déjà.

                                                             * * *

La discussion avec cette adulte confirme sa préférence pour la solitude. Pourquoi insister ? Elle ferma les yeux, leva la tête pour profiter des gouttes sur son visage, insouciante des regards possibles, l’eau formait une cage déformante autour d’elle.

Le tonnerre courait dans l’air, résonnait dans les tympans, les éclairs aveuglant les curieux tentant de les surprendre. L’orage paraissait sans fin. Au milieu de tout cela une enfant avançait, heureuse de se trouver loin des autres sans être isolée pour autant.

Tant de joie, de bonheur, s’il n’avait pas plu, ses joues eussent été mouillées malgré tout. L’image du désert est loin, elle n'en veut plus, préfère les lieux que la vie magnifie. La nature triomphe de l’absence La pluie parlait à son oreille dans une langue qu’elle ressentait. Le vent l’effleurait, l’embrassait, jouait avec elle, arrivant par derrière pour la pousser et la faire rire avec les parapluies qu’il arrachait aux mains tentant de les retenir. Elle le préférait ainsi, facétieux, plutôt que se déchaînant pour tout détruire. Était-ce son ambition ? Le vent est-il toujours responsable de ses actes ? Est-il plus facile d’être fils d’Éole que fils d’humains ?

Les rues étaient désertes, étranges animaux se voulant maître de la planète et se cachant quand le vent souffle, quand la nature libère son énergie. Elle sera la plus forte et quand l’eau se retirera une vie nouvelle sera née.

L’air lui souffle des contes d’ailleurs, la pluie éclate d’un rire dans lequel le vent et l’enfant la rejoignent.

Elle devine les silhouettes tracées sur le sol disparaissant du trottoir comme si ces trois hommes n’avaient jamais existé. Dans quelques jours, quelques semaines au plus, nul ne parlera plus d’eux, ne se souviendra de ce qu’ils firent, à leurs vies défendant, pour être connus. Dans sa tête les mots se bousculent presque autant que les gouttes sur son visage. A-t-elle trop lu, trop imaginé ? Elle le fit spontanément, son énergie mentale se déversant dans l’unique vallée capable de recevoir son impétuosité et sa violence. Un parent venant lui raconter des histoires aurait tout changé mais la porte ne s’ouvrit jamais. Dès lors fut-elle coupable de se diriger vers un battant à peine visible dans le mur des conventions, de mettre la main sur la poignée, d'avoir la force pour ouvrir, contemplant l’escalier de le descendre sans rien pouvoir dire à personne ? Désormais une pensée suffit pour retrouver cet endroit, un effort plus grand lui est demandé pour en revenir, toujours plus grand.

Au fond, et seul l’orage entendit son aveu, elle aurait seulement voulu qu’on l’aimât.


Sans la voir elle regarde la réalité l’encerclant, la paroi transparente l’isole des fantômes ondoyant dans un monde qu’ils ne comprennent plus. Émanations du néant ayant une autorisation de sortie. Les faces de pierre ne sont plus trouées que par de pâles lueurs semblables à des yeux que la mort va clore à jamais. Elle sent à peine l’eau frappant son visage, ruisselant dans son cou, le vent qui la glace et tente, en vain, de jouer avec ses cheveux trop mouillés. Elle s’arrête, dernière île de vie dans une masse liquide recouvrant le monde. Un effort, avancer, marcher, toute sa volonté dans chaque pas, autant de victoires temporaires à réitérer encore et encore.

Elle ne distingue qu’une falaise liquide protectrice, ventre dans lequel elle voudrait se perdre, ou se trouver. Le bruit des gouttes frappant le sol gomme celui de la civilisation, domine jusqu’aux battements de son cœur, rythme envahissant l’univers, emportant ses pensées vers cet univers où elle marcherait sans fin avec pour compagne l’eau animée d’une vie fantastique, prenant toutes les formes possibles, jouant avec la lumière pour la distraire, créant des colosses liquides entre lesquels elle avancerait insouciante de leurs regards sans âme. Elle dresserait d’infranchissables remparts s’ouvrant pour guider ses pas. Le ciel serait sombre avec de rares étoiles comme les regards de spectateurs timides ayant peur, la voyant, de détacher d’elle leurs regards émerveillés, condamnés à la suivre jusqu’à la fin des temps espérant se perdre dans l’éclat de ses yeux, seul espace infini !

Le sol serait couvert des cendres des impudents ayant tentés de la précéder sur cette voie et n’ayant pu aller jusqu’au bout.

Elle seule vit encore, les brouillons dont elle garde un souvenir flou ont retrouvé la vase organique dont ils ne sortirent que pour jalonner sa route. Il est temps que tout cesse et que naisse l’éternité !

Les mots qu'elle entend, murmurés par une présence invisible près d'elle, la font sourire, dans son âme pour la rassurer, comme dans le secret de son cœur pour l’inciter à battre plus vite, plus fort. Toutes les vies inutiles sont effacées derrière la silhouette incarnant ce dont elle ignorait rêver pour incarner ce qu’elle voulut, veut et voudra jusqu’à ce que le temps, lassé de lui-même, s’arrête à ses côtés ! Elle ne redoute pas cet instant, si un cœur vient battre avec le sien ils le surpasseront. Ils contiennent la promesse de l’immortalité.

La réalité s’estompe, aucun regard ne la distingue aucun esprit ne pense à elle, la pluie pénètre les mémoires pour y dévorer ses traces.

Combien de visages blêmes derrières les fenêtres, formes blafardes aux yeux en deux trous sombres s’ouvrant sur rien ? Qu’importe, qu’ils la regardent, appelés par une voix qu’ils n’osent reconnaître. Qu’ils lèvent les yeux et l’infini leur montrera ce qu’ils sont. Spectacle insoutenable qui arrachera leurs âmes muettes de saisissement pour tracer le chemin d’une enfant.

Aucun ne croiserait son regard, lumière, vérité que les zombis croiraient hallucinée. Que valent ces choses inaptes aux sentiments eux qui ne sont animés que d'instincts. Les émotions sont néfastes à la santé comme réfléchir l’est pour la sérénité de l’esprit. Aucun regard ne soutiendra l’éclat de sa beauté, aucun cœur n’atteindra le rythme et la force du sien qui préfère battre moins longtemps ! Aucun n’a la folie du papillon allant vers la lumière en ressentant qu’elle le tuera, préférant une seconde de clarté à un siècle d’obscurité.

L’humain réfléchit pour se trouver des raisons de choisir le mauvais chemin, le plus simple, le plus facile. Aucun ne supporte la clarté autrement que diffuse sous un voile de pluie.

Elle écoute ces mots qui la font sourire alors que brillent ses yeux. La vie est là ! Elle semble autre parfois mais alors elle est l’illusoire vers laquelle tant courent pour trouver une introuvable tiédeur.

Il n’est d’errance qui n’aboutisse, de quête qui ne s’assouvisse. Autant de constats que les chemins ont une unique destination, la seule réalité inéluctable qui attend même celui qui feint de l’ignorer pour ne pas la craindre, l’adorant pour l’amadouer. Destination, aboutissement de toutes vies, grandes ou petites, lumineuses ou ternes. Certitude sans méchanceté faisant ce pour quoi elle existe. Elle attend et octroi à chacun ce qu’il mérite. L’Après qu’il façonna au long de son existence.

Dépouillé de son masque d’apparente sérénité qui peut affirmer qu’il sera sans peur au moment de croiser le regard de la mort ? Elle qui attend, depuis si longtemps, un être méritant le chemin ne conduisant pas au néant...


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Bienvenue sur ce blog ! Vous y découvrirez mes goûts, et dégoûts parfois, dans un désordre qui me ressemble ; y partagerez mon état d'esprit au fil de son évolution, parfois noir, parfois seulement gris (c'est le moins pire que je puisse faire !) et si vous revenez c'est que vous avez trouvé ici quelque chose qui vous convenait et désirez en explorant mon domaine faire mieux connaissance avec les facettes les moins souriantes de votre personnalité.

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