La Porte de l'Enfer -
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Les deux français patientant dans le bureau du capitaine Wool discutent sereinement. Que le
plus jeune soit commissaire de police a aidé, que l’autre soit un savant réputé, dit-il, également, une fouille rapide, pas d’arme, le temps de prévenir le susnommé qui devait se trouver quelque
part dans la ruche policière.
- Décor de cinéma.
- Le cinéma s’empare de la réalité, la différence s’amoindrit, un décorateur dut s'inspirer
de ce bureau, les coupures de presse sur le mur, le classeur, la machine à café, les papiers épars, les photos sur le bureau, madame et les enfants, il n’y a que nous qui
tranchions.
- C’est le mot ! Avec nous un scénariste écrirait cent films.
- Interdit aux moins de trente ans, bilan cardiaque obligatoire.
- Qui sait si nous ne sommes pas surveillés et nos dossiers consultés.
- C’est quand l’élection de monsieur paranoïa ?
- Tous les jours.
Ils échangèrent un regard qui en disait long sur leur complicité, une amitié forgée dans la
difficulté dure une vie...
- Crois-tu qu’il nous aidera, je veux dire, qu’il acceptera notre aide
?
- Bonne question, je ne me la suis pas posée, ça me paraît évident mais tu as raison, il
pourrait trouver notre présence saugrenue.
- Elle l’est. J’entends venir un éléphant, c’est lui.
La porte s’ouvrit brusquement avant de prendre la direction du mur, une âme charitable et
prévoyante, Wool probablement, ayant posé une boîte en plastique sur le sol la porte rebondit et se referma seule.
Un petit progrès pas cher.
L’arrivant ne ressemblait pas exactement à un éléphant, d’abord il avait de très petites
oreilles, ensuite il restait continuellement sur ses pattes arrières ce qu’un pachyderme ne peut faire, et puis il souriait, chose rare chez les policiers étasuniens.
Le géant marqua un temps d’arrêt, sa mémoire fit un retour rapide en arrière, dossier :
France ; Nom : Diatek ; Qualité : Commissaire.
- Tiens donc.
Une déclaration qui n'engageait à rien ! Les mains se serrèrent, le capitaine dosait sa
force afin de laisser à ses vis-à-vis l’usage de leurs doigts. Quelques pas, le grand corps se laissa choir dans un fauteuil entraîné à cet exercice depuis longtemps, une merveille de bricolage
puisque fait à partir d’un train d’atterrissage de Stuka, un véritable pachyderme aurait pu s’asseoir dessus.
- Deux français dans mon bureau, j’étais sûr que tu en faisais partie.
- Voici le professeur Morton, savant multicarte et curieux.
- Je m’en doute puisque vous êtes là, ce n’est pas le genre de visite que l’on rend
fortuitement. Je me souviens de toi.
- C’est un compliment ?
- En partie, je sais que tu aimes prendre les autres pour des cons, les français sont
souvent comme ça mais peu y parviennent.
- Je suis exceptionnel.
- Je n’en doute pas. Quelque chose à boire ?
Les français déclinèrent l’offre, pas de risque, merci.
- Tu parles toujours parfaitement le français.
- Ma femme, d’origine française, est chatouilleuse à ce sujet.
- C’est le meilleur moyen de communication, elle nous fédère.
- Pas de mots compliqués, j’ai un petit vocabulaire.
- Un vrai américain.
- Tu n’as pas changé. Tu vois je ne manque pas d’occupation et ça ne fait que croître sans
embellir, le mieux serait que tu sois direct.
- Facile, nous étions sur la côte Est, un article attira notre
attention.
- Vous avez traversé le pays pour cela ?
- Oui.
- Le pire est que tu semble sincère. Il y a dans ton regard cette étincelle de malice qui
énerve les anglo-saxons.
- Mais tu n’en es pas un.
- Juste, aucune irritation donc, et puis j’ai toutes les crèmes possibles et imaginables au
cas où. Dans ce milieu les raisons ne manquent pas de prendre sur soi pour sourire quand on voudrait mordre.
- Je comprends. Mieux, je partage. Tu veux en savoir davantage ?
- Tu me sous-estimes. Laisse fonctionner mon cerveau. J’en ai un ! Je ne vois qu’une
affaire qui aurait pu t’attirer ici. Un cadavre dans une voiture portant des marques de morsures ayant entraîné la mort. Le genre d’histoire qui te convient.
- Oui.
- Pourquoi ?
- Je pensais bien que tu me poserais cette question.
- Tu voudrais que je la retire ?
- Pour l’instant. Je n’aurais pas fait un si long voyage uniquement pour me pencher sur un
cadavre dévoré par ses congénères.
- L’autre raison m’intrigue. Déformation professionnelle.
- À ta place je ferais de même.
- Mais tu reporterais la question.
- Voilà.
- Et si je le fais ?
- Nous resterons dans un coin, pour suivre l’enquête avec toi, peut-être pourrons-nous
t’aider, sans apparaître officiellement.
- Tirer les marrons du feu pour moi ?
- On peut le voir comme ça.
- Tu as une enquête se superposant à la mienne.
- Voilà.
- Officieuse je parie.
- Tu es doué, tu feras carrière dans la police.
- Attention, pas d'enfant dans le dos.
- La question sera dans ton camp, seras-tu curieux ou non ?
- Qu’est-ce qui m’empêcherait ?
- Nous sommes loin du but, une fois celui-ci atteint...
- Je vois... Jouons, que veux-tu savoir ?
- Les circonstances de la découverte.
- Banale, une voiture roule, survient un véhicule de la police, rien de suspect, les
policiers doublent, tu sais ce que c’est, le regard fouille partout. Celui qui ne conduit pas observe le conducteur de la voiture dépassée, celui-ci se tourne en ayant l’air terrifié. Il pense
les flics là pour lui et accélère. Calme il serait passé inaperçu. Poursuite, nos voitures sont rapides, nos policiers émérites, le fuyard sent qu’il n’ira pas loin, un camion surgit, solution de
facilité. Tu vois les dégâts.
- Sans problème.
- Bien, l’avant de la voiture pourchassée n’était plus qu’un souvenir, le conducteur a été
retrouvé grâce à un aspirateur, en revanche l’arrière était en bon état, logique de voir dans le coffre. La découverte d’un cadavre ne fut pas une surprise, la curiosité survint en l'observant de
plus près. Il ne portait que des traces de morsures, attention, pas de petites marques de dents comme certains amoureux aiment à s’en faire. Non, les dents avaient arraché le morceau. Bref cet
homme avait été dévoré, vivant, à en mourir. C’est une première pour moi, Le cannibalisme est fréquent dans certains troubles psychotiques. Mais comme ornement, garniture, si j’ose dire. Là non,
il n’y a que ça, c’est l’unique cause du décès.
- Je peux te poser une question qui te surprendra ?
- Venant de toi je m’attends à tout.
- Nous allons voir. Es-tu sûr qu’il s’agisse d’un crime ?
- ???
- Des traces de liens ont-elles été retrouvées, de drogues découvertes dans son sang, son
estomac ?
- Je n’avais pas pensé à cela.
- L'impensable est ma spécialité.
- Tu dis que la victime était consentante ?
- Oui. Avez-vous vérifié s’il s'était mordu lui aussi ?
- Non ! Là, j’ai des regrets d’avoir accepté ta proposition.
- Trop tard. Nous allons nous aider mutuellement. Nous sommes solidaires dans cette
affaire. Des raisons différentes, un but unique.
- Il a été mordu par une quinzaine de personnes, nous n’avons pas vérifié sa dentition, pas
de chair humaine dans son estomac. Il a pu la recracher, montrer l’exemple pour inviter les autres.
- Voilà.
- Une Cène revisitée.
- Oui.
- Nous avons affaire à une bande de dingues, c’était évident bien sûr mais pas à ce point.
Ou est la victime dans cette histoire ?
- Certaines circonstances rapprochent victime et coupable.
- Je subodore du pas net, c’est peu de le dire. Tu as compris trop
vite.
- L’expérience d'enquêtes qui m’ont prouvé que tout est possible, surtout ce que l’on
refuse de prendre pour la vérité, cette histoire a un sens Wool, une raison d’être qui dépasse le cadre d’une bande de fous dont vous avez le secret. Ne me demande rien pour l’instant, scannons
les faits, nous verrons ensuite.
- Facile à dire, putain c’est pas vrai ça. Il y a des types prêts à se faire bouffer et tu
voudrais que je reste sans rien faire ?
- La loi l’interdit ?
- Non, mais ce n’est pas un comportement normal.
- La norme est affaire d’habitude, un type qui en tue cent a droit à dix lignes maintenant,
c’est normal ?
- Non ! Il n’y a qu’un français pour s’interroger comme ça, pour couper les cheveux en
quatre, et même les recouper plusieurs fois.
- Flatteur.
- Imagine la presse, les médias, quand cela se saura, car ça arrivera, un type qui se
bouffe et se laisse bouffer, de quoi donner des idées.
- Pourquoi ne pas rester discret ? C’est plus facile qu’on le pense, certes ici la
télévision a tous les droits, les journalistes sont des héros mais cette fois c’est différent, il ne m’étonnerait pas que même les plus pourris, je veux dire les plus aguerris, préfèrent regarder
ailleurs. Les sujets d’intérêt ne manqueront pas dans l’avenir. Tout va aller vite désormais. Comment le sais-je ? Intuition
- Admettons. Que cherches-tu qui soit pire ?
- Pire ? Je l’ai découvert avant de comprendre que c’était un masque.
- Tu veux regarder dessous ?
- Sans envie, aussi sûr que deux et deux font quatre. Me préparer à ce qui m’attend est
plus intelligent, et efficace, que de geindre en disant que je ne veux pas.
- Je saisis une phrase sur deux, c’est encore trop. Tu as raison, cette affaire conclue je
ne te demanderai rien du tout.
- Sinon de repartir ?
- J’ai le sens de l’hospitalité mais oui. La folie est donc notre avenir
?
- Le jeu consiste à le savoir, à la comprendre. Lutter sera perdre, l’utiliser sera… Est,
un masque protecteur dans notre monde délirant. Combien en sortiront vivant, debout… Peut-être aucun. Refuser la réalité lui rend service.
- D’accord ! j’étais tranquille, tout est gâché.
- Tu oublieras.
- Stop ! Je m’écrase mais j’attends d’être mis devant le fait
accompli.
- Il y a une logique là-dessous, une réalité affleurant ici et là, bientôt elle sera
cohérente et l’effet dépassera nos imaginations.
- Même la tienne ?
Diatek ne répondit pas, les trois hommes étaient d’accord.