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Les années ne lui avaient pas appris si la nuit était un territoire hostile ou non. Il l’arpentait, imaginant le connaître mais tenant obstinément la tête baissée pour n’en voir que le
supportable. Que celui qui ose se tenir droit lui jette la première pierre !
Une vie que l’on qualifierait de A la belle étoile ! Lui préférerait dire, avec un
sourire moqueur : A la poubelle étoile ! Déchet parmi les ordures il conservait l’humour nécessaire pour n'être pas emporté par le flot des rejets de la société. L’ironie voile la
lucidité sans l’éliminer, l’une va difficilement sans l’autre.
Figure amicale, douce, tendre et trompeuse, la nuit est aussi cruelle et mortelle. Avec la
venue du froid s'impose le besoin de carburant. Le corps exige de l’énergie pour simuler la vie. N’importe quelle illusion suffit, même celle permettant d’oublier qu’elle n’est que cela. Alors
les ténèbres se font linceul pour celui qui, peut-être, le souhaitait.
Cet apprentissage est de l’histoire ancienne, survivre dans une ville difficile prouve ses
capacités, ou son obstination, comme un enfant réalisant qu’il choisit mal mais n’osant plus se dédire et passer pour un dégonflé.
Ses chaussures usées laissent passer le froid tentateur du sol, signe de venir s’allonger,
promesse de trouver un repos bien gagné. Pourquoi suivre sur un chemin qui n’est qu’un détour ? Le but est proche, il le voit, y pense souvent sans se demander pourquoi il persévère, il
s’apercevrait qu’il a des raisons, lui !
L’allée dans laquelle il pénètre est une bouche d’ombre gorgée de nuit, un couloir aux murs
lépreux, au sol dallé que le temps transforma en puzzle. Un lieu qu’il connaît depuis longtemps. Il choisit au gré de son humeur, l’illusion de la liberté, de se dire que lui est un SCF, sans
contrainte fixe, mais vit et dort où il veut. Les habitudes sont un formol qui noie le cerveau. Momie dans un monde de faux vivants il ne se détache pas des autres.
La marche à l’entrée est un piège, creusée par l’usage elle retient la pluie que le gel la
transforme en danger qu’il convient de connaître pour lui échapper. Avertissement pour celui qui, n’ayant rien à faire là, doit se détourner et suivre les quais. Au bout du chemin un cimetière
accueillera l’errant qui y trouvera une paix qu’aucun autre lieu ne pourrait lui procurer.
Cette allée communique avec l’immeuble adossé à celui dont elle permet l’entrée. Sympa
d'entrer d’un côté pour sortir d’un autre.
Machinalement il se dit que les proprios de l'immeuble pourraient investir pour faire de
cet endroit un lieu accueillant, propre, pour que le décor ne soit pas une pauvreté semblant un masque. Chacun préfère investir dans une porte blindée, le territoire est plus petit mais c’est
chez soi. Bientôt les fenêtres s’ouvriront sur des murs et la porte sera réduite à une humatière ! Après tout ce n’est pas son problème même s’il regrette une époque moins difficile, quand la
nature humaine était plus nature qu'humaine. La roue du temps est implacable, pourtant la solidarité s’affiche, donner se fait en public. Penseur chaotique il se dit que la civilisation est un
vernis craquant au premier mouvement. Une lézarde suffit, tout passe, ce qui en sort n’est plus discernable.
Pas besoin de lumière, il ne coûte rien, la place qu’il occupe n’est prise à personne. Une
bouffée de nostalgie lui remet en mémoire des concierges accueillant(e)s ! Aujourd’hui remplacé(e)s par des systèmes électroniques, sournois miradors à l’œil implacable.
Son monde a rétréci, peau de chagrin débouchant dans un établissement fleurant le
désinfectant et les médicaments, le seul sourire qu’il rencontrera sera celui d’une grille, ses amis les plus proches ne survivront pas à un bon bain, propreté obligatoire. Sa ménagerie portative
lui permet de se souvenir d’un corps qu’il ressent si peu, un emballage dégradé par le manque de soin, une apparence proche de la caricature. Il est un vieil immeuble à peine habité encore au
dernier étage par une âme que personne ne cherche plus. Autrefois les regards lui faisait mal, avant qu’il comprenne que c’était de s’y distinguer qui le blessait. Depuis qu’il fait abstraction
de lui-même tout est simplifié. Le moi n’est-il pas haïssable selon Pascal ?
Ni peur ni répulsion autour de lui qui s’inscrit dans le décor, ruine parmi d’autres qui ne
se reconnaissent pas telles.
Il sourit aux murs, d’une main les caresse comme un chat affectueux et complice Le temps
ride tout, l’immeuble est une peau, lui-même est derrière un rempart qu'il voudrait oublier.
Se savoir vu l’effraierait s’il ne percevait plus cette compassion cannibale qu’il devine
derrière les propositions d’aide, les mains tendues et les sourires les plus sincères. Il est encore un nom, de plus en plus un numéro, un cas social parmi tant. La quantité le dissimule. Les
bouches prononçant son nom semblent désirer s’essuyer, à se désinfecter.
Propreté !
Sa main s'interrompt, la porte donnant sur les caves qu’elle s’apprêtait à pousser n’est
plus la complice habituelle. Ils n’ont pas déjà fait ça ?
L’obscurité dissimule le sourire sarcastique de la surface glacée qui dévora sa vieille
amie. Celle-la ne se laissera pas attendrir.
Le désespoir est un souffle fugace. Ça devait arriver ! Sa surprise n’est pas si grande,
c’est normal, normal ! Rien de grave, rien !
Rien ?
Rapidement il passe en revue les lieux susceptibles de l’abriter pour la nuit. Il a envie
de solitude, de s’allonger dans un endroit qui ne sera pas une morgue et de se réveiller avec l’impression que le monde aura changé. Les gens tombés dans la rue s’accrochent au trottoir afin de
ne pas choir dans le caniveau, la société n’attend que cela, ils seront nettoyés, traités, aseptisés.
Il comprend la violence qui se libère mais frapper un mur, ou une porte blindée, ne fait
mal qu’à soi, c’est cogner un semblable qui est douloureux, exigeant une anesthésie d’autant plus profonde que c’est soi qui l’applique.
Qui l'accueillerait aimablement s'il demandait l'hospitalité ? Si cela arrivait il
s’enfuirait, certain d’être tombé sur un monstre.
La prison ? Belle idée ! Un toit, de quoi manger, de la chaleur, mais la promiscuité, la
dignité…
La quoi ? La sienne a disparue depuis longtemps, ne subsiste que l’honnêteté de s’avouer
qu’elle ne lui fut pas retirée, c’est impossible. Elle est une peau sensible que l’on abandonne pour survivre dans les conditions les plus difficiles.
Chaque nouveau jour est une victoire, qu’il ignore contre qui ou pour quoi n’y change rien.
Son sac a beau être lourd de désillusions n’y trouverait-il pas, dans le fond, quelque chimère attendant sa liberté, pour être détruite par une civilisation prédatrice ? Ne s’y trouverait-il pas,
caché à ses propres yeux ?
Plus haut, loin au-dessus de lui, des gens parlent, rient, pris dans le confort et la
routine comme des mouches dans une toile d’araignée, ou comme des mouches jouant à des araignées et tissant de fausses toiles pour s’y perdre, jouant les victimes.
Lumière artificielle, société artificielle, dans la rivière du néant ces diptères ne
prendront rien.
Bientôt, il en est sûr, les battants s’ouvriront, les murs s’effondreront, il le sait, le
sent, le voit, la vraie lumière s’insinuera partout et aucun blindage ne pourra la contenir. Il le veut, sinon pourquoi s’acharner à marcher encore ? Un pas, rien qu’un, mettre le pied dans un
autre monde, le nôtre ! Voilà son espoir, sa plus belle utopie !
Haine ? Si peu, il ne sait plus mordre, ses lèvres s’étirent pour sourire mais ne s’ouvrent
plus, son corps est las. Ainsi parlent les ans, il tend une main en murmurant quelques mots que personne n’écoute plus, chacun les connaît. Il a intégré le mobilier urbain. Les passants ne lui
donnent pas une pièce pour soulager leur vessie mais leur conscience. Où est la différence ?
Il ferme les yeux, un vertige le saisit, s’allonger là, leur crier de la dernière façon
possible un inutile défi. Mourir devant leur porte… Ils n’en seraient pas dérangés, un jour viendra ou chaque matin passera le camion ramasseur des cadavres de la nuit.
Un bruit, une présence, peut-être… La rivière est proche, un rat en quête de nourriture
s’amusant de ce primate angoissé. Il n’est qu’un clochard, un SDF comme on dit, trois lettres voisines sur un clavier. Changer un nom est plus facile que changer de vêtement.
Allez bonhomme, prends-toi par la main, emmène-toi ailleurs, vers… Les verres !
Les vers ?
* * *
Dans l’ombre ce n’est pas un rongeur qui observe sa silhouette à peine visible sur fond de
nuit, puis disparaît vers l’extérieur.
La nuit ne manque pas de mains pour compter ses victimes.
Un croc d’acier a mordu, le clochard n’a pas remarqué le sang dans lequel son pied s’est
imprimé, une vie va vers sa fin, une autre vient de voir son fil tranché, routine.
Une main soulève un couvercle de poubelle, non pour dissimuler le cadavre mais pour le
mettre à sa véritable place.
La respiration est calme mais le nuage de condensation paraît émaner du vide. Il faut
retourner vers la vie, vers la scène. Ailleurs une mère pleure, son bébé a disparu, elle ne s’absenta pourtant qu’une minute.
Il y a si peu de différence entre un berceau et une poubelle !
* * *
Le sommeil ne l’attire pas. Pas question de puiser dans des somnifères le rejet du monde,
pas davantage dans l’alcool ou une quelconque drogue. Tout cela lui est étranger, tout ce qui vient de l’extérieur paraissant un aide, il en connaît les effets et si, parfois, il fut tenté de les
utiliser il sut résister à ces tentations.
Ce mot : étranger, amène sur son visage un curieux sourire, c’est à lui, d’abord, qu’il
l’applique, étranger à ce monde et à ses règles ?
Il voudrait pouvoir répondre oui. Un temps il le fit et conforma sa vie ou ce qui en tenait
lieu à ce désir.
Dormir n’est pas plonger dans le néant pour un tour de manège sans importance, c’est
retrouver des ombres, apercevoir des formes floues sur fond d’une lumière vacillantes. Cette porte lui fait peur, lui qui, si souvent, un ouvrit une de papier.
La lueur venant de l’extérieur révèle son plafond et la forme des dalles de polystyrène
qu’il y colla, une fois ce travail achevé il constat qu’ainsi le plafond semblait matelassé comme certaines cellules, cages aux barreaux intérieurs. Ouvrir la bouche est une erreur, parler c’est
aspirer le vide, s’y enfermer.
Peu de sommeil lui suffit, au fil des années il apprit à dormir n’importe quand, n’importe
où, quelques minutes suffisant pour recharger ses accus. Le puits du temps est une bouche sombre de laquelle il remonta trop souvent un seau trop plein avant de l’y renvoyer avec plaisir et
angoisse. Ainsi pensait-il vider le vide…
Les murs sont peints de bleu et de blanc, le mobilier se compose outre son lit de deux
bibliothèques qu’il fabriquât lui-même. Des milliers de livres qui jalonnèrent son passé ne restent que ses préférés qu’il n’ouvre plus, il lui suffit de les prendre en main, de retrouver un
titre, un nom, alors le passé s’entrouvre et à travers lui surgissent les images dont il est imbibé.
Un mouvement pour se lever, quelques pas, la fenêtre, une longue cour serpentant entre
plusieurs immeubles, les poubelles attire son attention, le monde attend d’être ainsi, abrité sous un couvercle orange ! S’il fermait les yeux il reverrait l’enfant qui y jouait, il entendrait le
bruit de son ballon contre le mur, de ses pieds sur le sol. Mais il ne baissera pas les paupières, l’âge a détruit ses fantômes.
La solitude ne le trouble plus, il lui serait aisé de la rompre, avec la réalité, avec
rien, il ne peut oublier qu’une porte l’attend, ni que derrière il est attendu.
Inutile de rester droit comme un imbécile, le sommeil ne viendra pas, autant sortir. La
nuit est une amie qu’il retrouve avec plaisir, le froid une contrainte qu’il apprivoisa pour s’y plonger, y figer ses pensées, arrêter l’horloge.
Une longue écharpe, orange, un vieux manteau surgi du passé, un déguisement qui, lui aussi,
l’attendait, d’antiques chaussures de marche, l’équipement idéal pour laisser ses jambes penser pour lui. Le corps fonctionne seul, l’esprit baguenaude, se promène, évitant les zones de lumière
et les portes closes depuis trop longtemps.
Plus jeune, il s’imaginait arpentant les rues d’une ville déserte, certain d’être le
dernier, qu’il ne trouverait plus âme qui vive.
Le dernier, le premier, le seul.
Seul.
L’obscurité fait peur, d’innombrables lampadaires tentent de la repousser, la lumière
artificielle ressemble à ces bandelettes protégeant de la corruption d'antiques momies. Autour des ampoules gravitent des fantômes ayant du mal à croire encore à leur existence et s’efforçant de
tourner toujours plus vite.
Peu de fenêtres montrent encore quelque lumière visible de l’extérieur, le plus souvent
elle trahit l’oubli d’éteindre le poste de télévision quand l’endormissement emporte qui se laissa prendre à ce qu’il nomme la mangeoire électronique ! Fenêtre donnant sur un
monde qui ainsi semble de moins en moins véritable.
Il se voudrait fauve, prédateur dans une jungle de béton, c’est un peu ce qu’il est ou
aurait dû être s’il avait accepté de céder aux sourires de démons tentateurs, alors ses ultimes cris de défi se fussent perdus dans une pièce étroite aux murs capitonnés.
Marcher lui fait du bien, ainsi perçoit-il son corps comme une réalité. Un temps, pas si
lointain, il lui semblait que les jambes qu’il voyait ne lui appartenaient pas… Il est donc vivant, habité par une force épuisée et une violence qu’il voudrait tarie.
C’est la saison des morts. La nuit refluera en laissant derrière elle quelques formes
raidies, quelques bouches ouvertes sur des appels que nul n’entendit. Les cris des morts sont pourtant plus acceptables que ceux des vivants !
Quand la mer se retire restent les trésors et les déchets, il est bien placé pour savoir
combien les différencier est difficile.
Combien de larmes la nuit absorbera-t-elle, combien de vies aura-t-elle saisie ? La mort
est douce disent ceux qui affirment l’avoir vu mais ne distinguèrent qu’une vitrine sans apercevoir l’arrière boutique ni la tenancière. Facile de faire joli, de peindre, de feindre. La réalité
est autre, peu en eurent un aperçu, peu la virent laissant glisser son masque pour apercevoir fugacement et éternellement la vérité.
Des yeux fous d’une faim inextinguible ? Non, éteints comme les promesses du repos. Un
sourire garni de crocs prêts à se repaître d’une âme de plus ? Non, des dents froides dont les morsures ne s’effacent jamais. Une bouche qui voudrait embrasser mais ne sait qu’arracher, un regard
qui se cherche mais ne peut se trouver, un vide qui ne sait plus se perdre en lui-même et au fond duquel s’aperçoit la promesse d’un désespoir infini.
Il a trop singé Atropos pour ne pas en savoir trop.
Normal d’imaginer un futur et surtout un ailleurs lumineux quand la vie stagne dans la vase
d’une fausse obscurité, immobile par excès d’une lâcheté trop lourde. Les serfs rêvent du château mais refusent d’y entrer dès lors que l’offre leur en est faite.
Le pire n’est pas de mourir, dit-il parfois, c’est d’y survivre. Une jolie phrase qui lui
plut avant qu’il n’en saisisse le sens pour ne plus pouvoir l’oublier.
Il sent la mort à l’œuvre, devine dans les ténèbres un esprit hanté au point de devoir se
libérer par un cri qui laissera en écho déchiqueté.
Don ou malédiction ?
Où est la différence ?
Il perçoit le crime comme un requin sait que le sang vient de couler à des kilomètres. Il
connaît l’envie de tuer lui qui aurait voulu l’abandonner dans sa cellule aux murs minces mais indestructibles.
Cette nuit, quelque part, pas très loin, un crime vient de se commettre, imperceptible aux
autres dont les sens sont atrophiés par la civilisation. Il brûle sans se consumer, quand cette chaleur s’éloignera il retrouvera le goût du froid venant par l’intérieur.
Dans quelques heures il se penchera sur un cadavre, il trouvera le besoin plus que le
plaisir de tuer, une envie de fuir sa propre mort dont on ne sut pas s’accepter survivant.
Don ou malédiction, quel est le plus coûteux ?
Ses pas l’ont conduit vers un vieux pont suspendu désormais interdit à la circulation
automobile, appuyé contre le parapet il se remémore l’instant où il faillit se jeter de cet endroit. Son corps serait tombé, aurait été saisi par la rivière, brisé contre des roches qu’il voyait
plus puissantes. Un tintement le retint malgré lui, une seconde de plus…
Chance ou malédiction ?
Il aurait pu mourir définitivement.
Loin au-dessus de sa tête les étoiles sont indifférentes, combien de celles qui paraissent
l’observer sont-elles encore en vie ?
Ses réflexions l’entraînent sans le perdre. Il a besoin de s’en soulager, qu’importe si
elles disparaissent, elles passent par lui le temps d’un éclair de lucidité, de souffrance.
Un jour, une nuit, il n’y tiendra plus, sa lâcheté l’écœurant il rouvrira le placard,
l’abri dans lequel il s’enfermait pour écrire.
Des gens dorment, d’autres pleurent, joie et malheur. Des corps se rapprochent avec
violence, certains cessent de lutter alors qu’il en est désirant une heure, une minute, une seconde de plus. Inutile grain de sable dont la peur se repaît.
S’obstiner, malgré soi, malgré tout, s’accrocher à ce qui paraît n’être que du
vent.
Naître… Que du vent.
Une ombre range un couteau, une femme tourne en rond, déjà coupable, un clochard demande à
l’amie sortie de sa poche un soutien pour quelques pas supplémentaires.
Le flot du temps l’emporte, lui qui ne fait que chercher le gouffre dans lequel se jeter
pour une chute en forme d’éternité.