L'Âme de l'Enfer - 04
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Sommeil ?
Ce mot n’a plus de sens pour lui, il s’allonge pour s’enfoncer dans un monde inaccessible,
son esprit erre dans des paysages du passé, des lieux oubliés, des circonstances dont nul ne conserve trace. Une vie impossible à raconter, personne n’y croirait, lui-même est intrigué, pourquoi
ce besoin de s’arrêter, cette impression d'attendre comme si pour une fois il devait être la cible et plus le prédateur.
Est-il encore la bête qui traça dans l’histoire un sillage de sang, se nourrissant de morts
innombrables, se gavant de souffrances et de peurs. Jouissant des cris de milliers de victimes, contemplant champs de batailles et alignements de suppliciés.
Il revoit les torches humaines illuminant un parc alors que de délicats invités regardent
en souriant ces chrétiens dévorés par les flammes. Elles ne sont pas difficiles !
Une chaîne ininterrompue de vies plongeant dans une nuit sans fond. Une nuit, un puits...
Il devait y mourir au nom d’une civilisation se voulant au-dessus des instincts, il y découvrit la peur absolue et s'y baigna tel Achille dans le Styx pour en ressortir... changé, aucun mot qu'il
connaisse ne saurait définir ce qu'il est.
La clarté s’impose lentement, la lâcheté suinte de chaque instant pour repousser une
compréhension terrifiante qui l'attend dans ce lieu, caveau d'une civilisation que la mort va étreindre et purifier.
Il le ressent si violemment qu’il se lève, marche dans l'obscurité de sa chambre, effleure
des meubles de prix, un dessin, une moulure, le travail de l’artiste ou celui du temps, l’un et l’autre ne sont pas à opposer. Ce qui est disparaîtra. Un jour le monde sera un désert de cendres
dont il sera prisonnier, attendant la conclusion des temps sans la voir venir du seul fait d’être là, dernier rempart contre le néant, œuvre de celui-ci sachant que vaincre serait sa perte, il ne
peut signifier quelque chose qu'en tant que risque.
S’il comprenait ses pensées, mais elles sont rétives, craignant que la précisions ne les
effacent.
Tableaux, portraits, statuettes, autant de pièces de son passé, quand il vivait sans
lucidité ni compréhension.
Souvenirs et repos sont des spectres qui l'escortent. Rien ne subsiste de ce qu’il aimât
jadis, sur un autre monde, en une réalité que le présent esquisse à partir de fragiles indices. Ainsi fait-il de son passé, oublié, refusé, enfoui au fond d’un gouffre rempli de trop de vies
happées par la voracité immense d'une force cherchant l'accès au réel. Il est temps de naître murmure un sourire menaçant dans son esprit, une gueule barbelée de crocs brillants, gluants d’une
salive acide, surmontée d'yeux d'un calme insoutenable.
La lune se cache derrière les nuages, il la devine, œil mi-clos d’un univers moqueur. Son
camp, ouvert devant lui, est une œuvre dont il n'est que la plume et ce lieu a un goût de point final.
Y céder ?
L’opportunité se présentera, il le sent, un choix, non sous la forme d’une main qui se tend
mais d’une rive proche, une île sur laquelle, seul, il observera un monde devenu inaccessible.
L’heure n’est pas venue, mieux vaut redescendre ; rez-de-chaussée, un large vestibule,
vide, dans lequel résonne les pas, la porte menant vers les caves, escalier élargi, le sous-sol, la cave, une porte, épaisse dont il détient seul la clé, une gueule à l'haleine prédatrice, une
autre salle… Au centre, un large puits, il s’approche, regarde... Il voudrait n'avoir d'autre effort à fournir que subir. Que doit-il sortir de ça ? Quelle saveur son âme trouva-t-elle
dans l'ignoble pour s'y abreuver comme à une fontaine de jouvence ?
Sur les restes humains s’agite une forme que la clarté et le bruit ont tiré de ses
cauchemars. Les regards s’affrontent, le cri de rage court sur les parois, il sourit, ferme les yeux, ce qu’il cherche se trouve là, quelque part. L’hypnose ? Son esprit se laisserait-il
amadouer ? À qui se fierait-il, lui qui ignore même le sens de ce mot ? Pour la première fois la solitude lui apparaît hostile et menaçante, elle fut une amie, une complice, une réalité
en laquelle il était à l’abri comme en un monde amniotique où son omnipotence était une règle définitive, et puis voilà qu’elle s’est lézardée, un peu de lumière est venue de l’extérieur, de ce
qui n’est pas un autre monde, elle disparaît lentement alors que glissent autour de lui un cortège de démons souriants, de sourires tentateurs, de regards amicaux.
Fut-il ainsi, ravalé au stade d’un pantin ? Non ! Ce qu’il voit est un échec de
plus, celui qu’il veut découvrir dans ce puits ne peut s’y trouver, en y jetant l’espèce humaine entière il n’aurait pas plus de solution, le visage qu'il guette est le sien ! Piètre
consolation en un aveu. Descendre ? Trop facile, il l'a expérimenté souvent, caressant des corps putréfiés, copulant avec des cadavres au goût de terre, s'enfonçant en des masses spongieuses
gorgées de vers... Il ne cherchait pas, il fuyait ! L’adversaire s’approche, une puissance face à laquelle il ne peut rien, il la connaît déjà. Il en vient !
" Tu comprends ? Non, bien sûr, tu ne comprends plus rien. Ces mots sont des
cris pour ton esprit englué dans des émotions trop violentes pour être domestiquées. Elles sont animales, violentes, prédatrices, complices pour qui ose les affronter, pour qui sait leur céder
sans s’abandonner. Ne crains rien, je ne te veux plus de mal, à quoi bon faire durer une torture qui ne te fait plus souffrir. Je le sais, je vis par toi, je jouis par toi de ces souffrances qui
agressent ton âme repliée dans le coin le plus sombre de ton crâne, ou d’ailleurs. Peu importe la réalité n’est-ce pas ? Tu me regardes, tu comprends, mes paroles sont un sauvetage, fait
l’effort de me comprendre, retrouve en toi les souvenirs de celui que tu fus ? Un homme intelligent, lettré et savant, sachant discourir et polémiquer, si celui-là avait pouvoir d’observer
celui que tu es il rougirait de la honte de l’échec. Il se croyait fort, maître de soi, de ses pensées, regarde où il en est ? Ces corps que tu foules forment ton propre cadavre. Cette
chairs dont tu t’es nourri est la tienne, ce sang dont tu t’es abreuvé est le tien. A chaque bouchée, à chaque gorgée c’est ton esprit qui disparaissait. Tu peux encore t’en vouloir ?
Non ? C’est une chance, je t’envie, je ne sus pas céder, la chance aurait été de prendre le chemin commun pour m'y perdre. Peux-tu me dire pourquoi ? J'aimerais lire en toi ce que je
cherche en moi. Impossible, ta bouche ne formulera pas les mots que j’attends, tes pensées ne seront pas les indications que j’attends, un plan qui m’aiderait à perdre du temps, à persister dans
cette peur qui me tient, au service d’une force que je ne comprends pas, que je ne découvre mais dont je réalise la violence. "
" Et s’il restait un peu d’humain en moi ? "
" Là est notre point commun encore qu’en moi cette part soit importante en regard
de ce que tu es devenu : même pas rien, autre chose ! Que valent ces mots que je m’adresse ? Aucun écho ne m’en revient. Voudrais-tu être à ma place, que je te confie un peu de
lucidité ? Imagines-tu ce que tu ressentirais en découvrant ce que tu es devenu ? Rien n’est meilleur que s’oublier et se perdre, à l’unique condition de n’avoir jamais la possibilité
de revenir en arrière, de faire un tour complet pour repasser en ces empreintes sur le sol, si tentantes avant que l’on ne comprenne qu’elles sont siennes. Alors par la curiosité vient la
souffrance. "
" Mourir ? moi ? Si je pouvais… Justement, je ne sais pas mourir. Si tu
savais quel plaisir j’ai pris du regard d’un assassin m’enfonçant son arme dans le cœur pour reculer, horrifié, en découvrant que rien ne se passait, nulle trace de sang, je tenais debout sans
être incommodé par cette lame en ma poitrine. Non, tu ne sais pas. J’ai connu bien des morts violentes les désirant vraiment. Cela ne menait à rien, je ne peux plus
mourir. "
" Pourquoi ? Là est le nœud du problème, si je pouvais le trancher tout
serait simple. Mon caractère me pousse à la confrontation, le choc violent, mais non, je ne peux pas, le nœud est autour de mon cou et me maintient en vie malgré
moi ! "
Il hoche la tête, à qui parle-t-il ? Cette forme jadis humaine n’est plus qu’une bête
torturé par ses instincts pour le maintenir en vie.
Instincts ? En vie ? Aurait-il, là, une chance de comprendre ? Où puiser le
temps de s’arrêter, de réfléchir ? Au-dessus du gouffre il entend l’appel sans pouvoir… Mais si, justement, jamais cet abîme ne voulu l’appeler pour l’emporter, au contraire, ce n’est pas
lui qui résiste à la chute, c’est quelque chose qui remonte du gouffre, ombre dans l’obscurité, qui s’accroche à lui. Ce n’est pas un appel qu’il entend, simplement une force qui circule par lui
plutôt qu’en lui.
Il ferme les yeux, attend une précision qui ne vient pas et s’en retourne, il n’a plus rien
à apprendre de cet endroit, un miroir d’enfer dans lequel il cherchait son reflet avant de comprendre que c’était le seul dans lequel il ne pouvait le trouver. L’esprit aime s’acharner sur ce
qu’il sait inutile. La conscience était vitale pour résister, lucidité et souffrance rimant maladroitement par le regard, se superposent idéalement par l’esprit qui les
accepte.
La porte est refermée, puisque dormir lui est interdit autant aller faire un tour, humer la
nocivité de l’air, se rouler dans la souffrance qui submerge son œuvre, sa vie. Ce camp est son reflet, ces baraquements, ces constructions, les sols froids de pseudo salles de douches aux
bouches d’aciers attendant de rugir furieusement, tout cela est le portrait le pus fidèle de sa réalité la plus profonde, profonde… comme un puits !
Ne dit-on pas que la vérité en sort ?
La sienne par exemple.
Le plus difficile dans un portrait est la tache blanche dans la pupille, mal la situer et
tout est à refaire, ainsi sait-il qu’une tache de vie se trouve quelque part.
Reste à oser la trouver.
* * *
Dans un monde de ténèbres les larmes sont l’acide capable de ronger les barreaux de nuit
retenant l’âme en une cage de haine et de peur.
Elle ne sait pas. Pourquoi s'interroger quand respirer est difficile, elle a vu s’éloigner
son père, mourir son grand-père, un homme si gentil, serviable, âgé, certes mais est-ce une tare ? La vraie raison pour l’avoir abattu est-ce cet âge, sa supposée faiblesse physique ou le
savoir insultant aux yeux de celui qui ne veut rien connaître et puise en l’autre une raison de le détruire pour annihiler le désir d’avenir qu’il sent en lui, menaçante envie d’évoluer. Elle a
crié, hurlé, espéré, le temps s’est suspendu dans le regard du nazi, l’arme est restée silencieuse avant de hurler à son tour. Parfois elle se dit que c’est elle qui a tiré, en gardant le silence
tout aurait été plus facile, il aurait… Mais non, l’évidence… Les mots de consolation se perdent face à la culpabilité que tant de regards renforcent, visages disparus dans un nuage de la surface
d’une terre qui n’en voulait plus. C’est le monde, c’est elle, et tous. Les mots sont difficiles à maîtriser, complexes quand ils circulent aussi vite que la conscience n’en retient que le pire,
que l’affront laisse les yeux secs de sa propre honte de pleurer, la bouche muette d’avoir trop à dire.
Une flamme, la balle jaillit, elle le sait sans l’avoir vue, frappe son grand-père au
milieu du front, le nazi aurait visé une cible que son cœur n’aurait pas battu moins vite, il a tiré sur quelque chose disposé devant lui, une démonstration, un cri noyé dans la détonation. Le
sourire contemple le petit trou d’où s’écoule un mélange de sang et de cervelle, larmes de mort sur un visage blanc qui affiche son incompréhension sans que les spectateur sachent s’il s’agit du
refus de l’acte ou de mourir, d’affronter l’autre monde déjà ouvert, réalité déchirée par un si petit geste.
Elle a gardé espoir, il ne tombait pas, c’était peut-être un jeu, il savait si bien
inventer pour la distraire, mais le sang semblait si vrai, l’odeur de la poudre, de la mort, elle veut courir mais la main sur son épaule est impérative, le chien de fer n’a pas réintégré son
abri, son maître peut le diriger sur elle, un autre geste, un sourire plus grand d’effacer plus de promesses, tuer un vieillard ne prête pas à conséquence n’est-ce pas, sa vie était resté quelque
part au cœur de la porcherie dont il devait être issu.
Le vieil homme a tressailli, un geste qui, rompant le charme de l’équilibre, le fait chuter
lourdement a plat dos, un choc sourd qu’elle conservera toujours dans sa mémoire, une vision noyée de larmes.
Maintenant ?
Elle oscille entre vie et mort, que signifient ces mots dans ce contexte de sang, de
pourriture, d’une noirceur dont personne ne veut faire état mais que chacun connaît, certitude d’un venir auquel il semble impossible de pouvoir échapper.
La couche est dure, pas question de parler de lit, la couverture ? une toile râpeuse
pour sa peau trop douce, le sommeil ne vient pas et ses yeux s’ornent de sombre. Pas question de cauchemar, on le lui a dit, répété, elle n’y est pour rien, il ne lui en veut pas, son cri ne fut
pas cause de sa perte, c’était écrit, pas moyen de changer ce qu’une force au-dessus de tout avait décidé.
Une force ? Elle garda le silence en pinçant ses lèvres. Sûrement pas cet être
improbable doué de tant de pouvoirs qu’il semble la création d’un fou. Elle sentit mourir ses croyances, brûler les images de son passé pourtant limité. La vie, voyage infernal, ne menait qu’ici.
Quel monstre tapit choisit ceux qui le nourriront ? C’est ce qu’elle ressent, imaginaire d’une enfant voyant plus loin que les vieux une réalité si simple qu’elle en est
insoutenable.
Elle se tourne, se retourne, écoute sans comprendre, ce qu’elle devine ce ne sont pas ses
oreilles qui l'entendent, personne ne paraît percevoir quoi que ce soit, c’est dans son esprit, directement, que s’impose un murmure fascinant et inquiétant, de sombre, elle dirait cela si elle
pouvait en parler, et elle pourrait, on l’écouterait, on la plaindrait, des murmures naîtraient, de compassion mais pas de compréhension. La réalité la plus violente affame l’esprit, lui interdit
de se dominer pour écouter ces voix des profondeurs. Elle, tellement en avance, en sait déjà trop, mure par la force des circonstances. Ainsi le diamant, né du carbone pour avoir été soumis à une
pression fantastique, une souffrance éliminant les impuretés, archaïsmes retenus par les adorateurs d’un passé idéalisé par l’ignorance.
Ces pensées ne sont pas de son âge, mais un tel contexte
l’est-il ?
Elle écoute sa respiration, se berce dans les souvenirs de son enfance, ses jeux avec ses
poupées, ses images, dans le décor rose d’une chambre qu’elle a quittée pour être entraînée dans un wagon malodorant, ses yeux étaient faits pour la beauté, mais non, interdit ! La laideur
est souvent tentatrice, un mort qu’on lui cache, des larmes qu’elle devine, l’odeur épouvantable ne la quittant plus. Toujours là, vivante palpitante.
Elle se souvient de ses vacances, d’un petit copain qu’elle aimait beaucoup. Où est-il
maintenant ? Vivant, mort, à l’abri, disparu dans quelque piège de la vie ? Elle voudrait savoir en évitant ce qui serait douloureux, ne vivant que les meilleurs moments de son
futur.
Futur… Vie… Des mots obsolètes. Heureusement, sa dextérité est grande, son endurance
également, elle se rend utile, gagne du temps non sans s’interroger sur l’utilité de reculer devant l’inéluctable.
Elle voudrait que son grand-père revienne, comme un fantôme. Cela existe, elle le sait, en
a entendu parler. La nuit, traversant par le rêve la zone entre morts et vivants, certains esprits peuvent communiquer avec les restants. Il la rassurerait. En est-il incapable ou refuse-t-il de
lui mentir ? Un mort a-t-il le droit de dissimuler quelque chose, de faire des affirmations que l’avenir dissiperait ?
Être mort qu’est-ce que c’est ?
Une enfant ne se pose pas une question de ce genre.