Un samedi de Septembre 1998, je m'étais rendu dans une brasserie grenobloise, histoire de ne pas déjeuner seul et… peut-être croiser, sait-on jamais, quelque regard prometteur, on peut toujours rêver ! Fréquentant ces lieux depuis bien des années, et je dois constater qu’aucun élément de sa clientèle n’a jamais contribué à mon bonheur...
Un couple de personnes âgées siégeaient à ma droite…
Commencent les lieux communs :
Elle : Comment allez-vous ?
Lui : Oh, très bien...
Elle : Il y a beaucoup de monde, ici. On mange très bien.
Ils passent commande.
Pendant ce temps, j'attends ma truite, un des plat qui ne me déçoit jamais, mais qui requiert systématiquement une attente si longue que je me demande chaque fois si le cuisinier ne serait point allé pêcher l’animal !
Lui : Et vous, comment allez-vous ?
Elle : Oh, depuis que j'ai été opérée d’un sein, j'ai perdu la mémoire.
N’ignorant pas où le…sein siège, j’avoue n’avoir jamais connu ce second site de matière... grise et encore moins l’expression « par l’opération de l’esprit-sein » !
Lui : Vous êtes guérie, mais vous devriez prendre de l' "Actiphos", j'en ai pris toute ma vie, et c'est un remède extraordinaire. Il y a du phosphore, c'est très bon pour la mémoire...
Mais si vous entendez « acti-fosse » : vous ne comprendrez pas comment ce remède n'a toujours pas précipité le malheureux au tombeau ! Par contre, si vous faites un quelconque rapport avec les « foss… iles », vous saurez tout sur sa longévité !
Elle : Je suis tombée sur un anesthésiste incompétent qui m'a administré une dose "massue" (sic) d'anesthésique. Il m'a piquée, puis il m’a abandonnée pendant toute l'opération. Il a dû aller faire de même dans une autre salle.
Lui, gentiment naïf : Les salles devaient être voisines…
Je fantasmais sur l'image caricaturale de l'anesthésiste de la préhistoire, armé d'une massue, et me demandais comment elle avait pu savoir, une fois "piquée" (elle l'est donc restée !) si le médecin avait quitté la salle.
Ah, ces héros du billard ont toujours une anecdote...piquante à relater !
Elle : Quel âge avez-vous ?
Lui : 90 ans.
Chapeau, on lui en donnerait 70 à tout casser. (sans vilain jeu de mot !)
Elle : J'en ai 85.
Lui : Oh, vous ne les faites pas.
Elle : Mais vous non plus !
Ma parole, me disais-je, il la drague : il n’y aurait donc pas d’âge pour tenter sa chance, tout n'est pas perdu pour moi...! Je dois avoir encore quelques possibilités ! Courage !
Précisons que le rescapé du siècle répondait toujours aux questions de la dame par "comment, plaît-il" ?
Il en était de même pour l'amnésique peu séduite mais abandonnée, ce qui donnait une agaçante impression de disque rayé :
Elle : Comment va votre santé ?
Lui : Oh, très bien.
Elle : Quel âge avez-vous ?
(variante) - 89 ans, bientôt 90.
Lui : Vous ne les faites pas !
Elle : Vous êtes également très jeune !
Elle : il m'arrive de me faire livrer des repas à domicile, vous savez : ce restaurant au coin de l'avenue… et du boulevard…, ils sont très gentils...
Elle : Comment va votre femme ?
Lui : Oh, elle est décédée depuis longtemps !
- Ah bon ! ?...
- Cela fait plus de dix ans !
- Vous devez avoir des petits enfants !
- Je ne sais plus combien. (Ah, lui aussi... le même anesthésiste ? )
- Et votre maison de campagne ? (le bougre vient de si loin ? il conduit ?)
- Tout va bien...
- Vous faites votre jardin ? ( j'imagine ce vieillard à la face déjà très congestionnée tirant la langue en poussant sa tondeuse... )
- Oh, pensez-vous, j'ai un jardinier depuis 30 ans! De temps en temps il me confie sa note, et la pelouse est parfaitement entretenue. (Je pense aussitôt que ce fidèle serviteur doit être, après tant d’années, aussi bien entretenu que le gazon !)
Lui : Vous jouez toujours au bridge ?
Elle : Oui, c'est mon seul plaisir ! (…sans doute peu partagé par ses partenaires si elle oublie instantanément les donnes ! )
Lui : Vous étiez infirmière, je crois…
Elle : Oui, pendant 40 ans !
Pourquoi ce terme d’« infirmière » perdure ? On continue d’utiliser des termes archaïques, sans être curieux de leur étymologie, car il va de soi que c’était jadis un rôle attribué à des bonnes sœurs qui s’occupaient d’« infirmes ». Il ne pouvait y avoir, dans les hôpitaux, que des rescapés, infirmes, de guerres incessantes... On accouchait chez soi, quant aux autres malades, ils passaient directement du lit familial au cimetière !
Dans la hiérarchie, on a même assez récemment instauré le terme bizarre d’« aide soignante ». Soignante, certes, mais alors pourquoi le terme d’assistante chez le dentiste, au lieu de celui d’aide arrachante, plombante ou aspirante ? Ah, bien sûr, j’oubliais les « techniciennes de surface » dont le rôle essentiel consiste à passer l’aspirateur. Aide aspirante ! Les nourrices d’antan ont disparu, Dieu merci, on les auraient tôt ou tard renommées aides nourrissantes. Il y a, j’oubliais, l’aide comptable : comptante pouvant prêter phonétiquement à confusion. Les hôtesses d’accueil ne peuvent pas devenir soudainement « accueillantes »… Les hôtesses de l’air ne peuvent pas être "volantes". Les éboueurs des aides décrottant…
Ces réflexions firent arriver ma truite, quand soudain, à l’opposé de la salle, mon regard fut attiré par une curiosité quasiment indescriptible, sans la caméra d’un réalisateur digne de F. Fellini :
Une femme, d’origine certainement moyen-orientale, ou ayant fait carrière
par là-bas (à des... faims militaires), très mûre, voire blette, trônait sous une palette de ravalement cosmétique, soucieuse de ne pas perdre sa polychromie, saturée de bijoux, le chef rehaussé
d’une « pièce montée » constituée de moult chignons incroyablement agencés, de boucles et accroche-cœurs, fatal résultat d’une longue matinée de labeur pour aboutir à l’aspect d’un
véritable sapin de Noël ! Si les objets inanimés ont une âme, je plains les miroirs ! Elle me lança une œillade... qui en demandait long !
(Le dessert attendra demain, il n'en sera que meilleur !)
Jacques APPAR







