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21 août 2009 5 21 /08 /août /2009 05:09
La Porte de l'Enfer - 04

                                                  05

Des chants courent le long des murs, y puisent la force du passé avant de revenir vers les créatures unies par la voix, la nudité, la pensée et la foi. Quelques chandeliers dispensent une lumière faible mais suffisante. Les corps oscillent, la peau se couvre de sueur alors que cœurs et souffles s’accélèrent. La transe les rassemble en un seul être, un seul gémissement d’espoir et de désir mêlés. Les esprits se vident pour que vienne ce qu’ils attendent depuis si longtemps. Tous savent le temps de la délivrance proche, quelques jours à peine, tenir, tout donner pour que s’ouvre la Porte. Ils ne sont que matière en quête du pouvoir qui lui donnera forme.

Le temps n’a plus de sens, l’individu, plus de réalité, bientôt chacun sera en tous et tous seront en chacun, alors la force circulera et le temps renaîtra. Ils s'offrent. Nus ils guettent le réveil du passé.

Les corps oscillent alors que les visages se parent de larmes, un unique rythme pour tous les cœurs, une unique pensée pour chaque âme, l’extérieur… Ce mot ne signifie plus rien, par l’intérieur va se révéler leur espoir, ils savent ce que signifie sacrifice : Devenir sacré.

La chaleur caresse les corps, lèche le sel sur la peau, les dents se montrent, grande est la faim de goûter à l’offrande magnifique.

Qui se sent prêt(e) le sait et montre l’exemple, chacun suivra.

Le chant se fait plus profond, venant d’un monde de mystères et de terreur, de souffrances et d’indicible. Les visages expriment la sérénité, si les yeux brillent c’est qu’il contemplent l’évidence, une lumière naissante qu’eux seuls discerneront.

Un jeune homme se détache, nimbé de joie, l’amour l’entoure, le soutient, un soupir de satisfaction grandit quand, extasié, il plante ses dents au plus profond de son avant-bras droit.

Qu'offrir de mieux que sa vie ?

                                        * * *

Les clochards cherchent le sommeil, entre couvertures et cartons ils cherchent la position permettant le sommeil. Ils ont envie de quitter cette réalité, de se payer un rêve, ils ont ce qu’il faut. Pourtant ils devraient être à l’abri, un hangar désaffecté, en attente de démolition depuis des années, ils seront morts que les murs seront encore debout. Sur ce point ils ont raison.

Quelques mots circulent, un sabir par eux seuls compréhensible. Il est question de ce temps bizarre, d'une rumeur annonçant un danger imprécis, comme si l'angoisse était le héraut annonçant sa venue.

Ils décident de bouger, leurs protections sont insuffisantes, marcher sera… Mais ils ne peuvent pas, de seconde en seconde le thermomètre descend, implacable. Leurs muscles ne répondent plus, leur peau se fendille, leurs poumons gèlent, mourir de froid n’est pas douloureux dit-on, ils pourraient en témoigner.

Ce rire ? Sans doute le vent s’amusant comme il peut.

Des enfants jouent sur le toit de leur immeuble, endroit magnifique d'où ils contemplent le quartier, les lumières. Un poste d’observation idéal. Le froid ne les effraie pas, ils ne savent ce que c’est que pour en avoir entendu parler, pour avoir vu des images à la télévision sur ce qui se passait ailleurs. Rien de dramatique, des voitures qui dérapent, des personnes qui glissent, un copain.

Le plus grand, et le plus con, frime sur le muret de protection, large, sans danger pour qui n’a pas le vertige. Il écarte les bras, se penche, fait l’avion, feint de tomber, il domine et les autres se sentent bien bêtes de refuser le défi.

Éviter les moqueries à venir, s’assurer une place dans sa propre estime. Tous montent sur la balustrade, rient du vent faisant danser leurs cheveux. Ils crient pour se faire entendre, le jeu est fantastique, et puis le vent se fait plus violent, le froid plus vif. Le vantard veut se retenir, l’angoisse est plus forte que l’image qu’il veut imposer, son corps est tétanisé, une rafale le fait basculer, sa bouche gelée ne laisse échapper aucun son, ses copains ont juste le temps de le voir s'écraser avant qu'un hurlement les emporte tous.



Dans le salon un jeune couple regarde la télé quand les émissions cessent brusquement, puis c’est au tour de l’électricité, leur moyen de chauffage, à l’abri ils s'attendent à un bref refroidissement, bien vite ils déchantent, leur position en hauteur n’est pas un avantage et quand la baie vitrée explose ils doivent en convenir.

Le froid s’impose dans les rues, pénètre les maisons, les corps, les records sibériens sont dépassés. Un cyclone glacé qui ne laisse rien au hasard, qui choisit, frappe, tue et détruit à loisir. Un gros porteurs, système électronique bloqué, s’écrase sur un bloc d'immeubles surpeuplés, les ordinateurs s’éteignent, les groupes électrogènes des hôpitaux rendent l'âme, essence gelée. La catastrophe qui s’abat sur (HEL)L. A. et sa région n’était pas annoncée, ni même prévisible, un cataclysme météorologique inconnu à ce jour. Une incroyable conjonction de facteurs sera invoquée pour expliquer ce qui s’est passé, un expert dira ceci, un autre démontrera le contraire. Les explications ne manquent jamais, mis à part la vraie, bien sûr.

Les cadavres gênent la circulation, voulant appeler au secours des personnages âgées ouvrent leurs fenêtres, et sont saisies sur-le-champ. Les voitures s’encastrent les unes dans les autres, la ville sombre dans l’obscurité et la folie. Pas de pillage, pour cela il faudrait sortir, or le danger est dehors, mais il sait entrer, en frappant.

Dans le bureau de Wool les hommes se protègent comme ils peuvent, Diatek est celui qui paraît le plus à l'aise, habitude d'enfance. Faire circuler le sang, lutter contre l’engourdissement et un étrange sentiment de panique puisque rien n’est visible, pas d’agresseur armé, de fou utilisant une tronçonneuse, le froid est invisible mais s’insinue jusque dans les pensées. Une impression de fin du monde. L’obscurité, un silence grandissant et un ciel se moquant de ces êtres évolués mais sans défense contre un phénomène naturel.

Pas de télévision ni de radio, le mutisme d’une société apprenant la mort. Les mémoires électroniques s’effacent, le froid est purificateur autant que le feu, en plus sournois.

Trois ou quatre heures, pas davantage. Des milliers de victimes et trois hommes que le changement de température effraie.

Wool le premier arrive à murmurer quand revient le soleil.

- Diatek, il y a quelque chose que je voudrais ne pas te demander.

- Je ne voudrais pas te faire la réponse que tu ne veux pas entendre.

- C’est mieux, nous avons du travail, allons voir.

Dont acte.

Vision sidérante, débris, carcasses de voitures, morts éparpillés, les vivants circulant sans paraître savoir où ils sont. Sur les marches ils découvrent un décor de film catastrophe auquel le soleil donne un air irréel, une aube nouvelle sur un monde constatant sa fragilité.

Diatek et Morton échangent un regard, Wool fait mine de ne pas le remarquer. Les deux premiers savent quel le pire est à venir, le troisième feint de l'ignorer. Ce froid prouve que la Porte de l’Enfer s'entrouvre. Bientôt la vie reprendra, chacun trouvera une raison, les prophètes arpenteront rues et télévisions pour expliquer qu’il s’agit d’un message divin dont il n’existe qu’un moyen de comprendre la signification. Obéir, s’agenouiller devant le très-haut et ne pas oublier le chèque au nom du prédicateur, pour ses œuvres.

- À ton avis, la suite ?

- Si je le savais ! Je n’attendais pas un tel déchaînement.

Morton opina, sa curiosité de scientifique s’aiguisait tout en sachant ses connaissances inutiles.

- Ne cherche pas à comprendre pour le moment, il y a autour de nous des mystères que la science préfère éviter.

- Tu veux dire les scientifiques ?

- Oui.

- Tu penses à un ensemble de phénomènes naturels ?

- Que savons-nous du possible ? En tant que français nous rejetons le mot impossible, à titre personnel aussi.

- Tu pourrais m’en dire davantage. C’est intrigant, passionnant, que donnerais-je pour en savoir plus.

- Il se pourrait que tu n’aies rien à donner mais que tout te soit pris. L'imagination nous maintiens en terrain connu, le savoir, lui...

- Le nôtre est vaste.

- Infime en réalité, question de comparaison.

- Crois-tu que Wool comprendra ?

- Il ne le souhaite pas, il nous aidera en espérant que les choses passent vite, qu’il n’ait pas trop de blancs dans son rapport, il l’apprendra et ce sera la vérité. Pour quelque temps du moins.

- Tu crains autre chose ?

- Craindre ? Non, j'attends. Nous vivons dans un monde gorgée de technologie mais où la science est rare, la première suffit à l'usage, la seconde permettrait de comprendre. La communication est une idole rémunératrice basée sur la résurgence de l'instinct grégaire causée par l'angoisse du monde qui s'approche, comme la religion finalement, ce qui arrive est une force primaire que nous pressentons par les bases physiques plus que physiologiques de nos êtres. L’heure n’est pas à ce genre de discussion, notre ami américain revient.

- C’est le bordel, plus de communication, il faudra des jours pour tout remettre en place, il y a des cadavres partout, heureusement, si j’ose dire, le froid les conserve. Incroyable qu'un refroidissement, même violent, nous mette à genoux. Enfin, tout ça n’est pas de mon ressort, je ne suis qu’un policier parmi d’autres.

- Tu dis cela pour te faire du mal.

Les policiers échangèrent un regard, le grand américain frémit, il voyait dans l’œil du français une lueur étrange qu’il hésitait à qualifier d’inquiétante.

A tort !


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