06
Il aime ces quartiers sombres, ces rues hantées par le danger, du moins les voit-il ainsi, ces filles faciles, des hommes aussi. Cette ambiance lui convient mais en restant à la surface, pas question d’aller plus loin, de demander, il observe et jouit en silence. Il a oublié depuis quand il est impuissant, il a trouvé d’autres plaisirs, plus personnels, mais que tous, il le sait, apprécieraient, s’ils l’osaient.
Ils ne les évoque qu'avec ses... amis n'est pas le mot, non, ses semblables. Il préfère soliloquer, sourire qu'un témoin imagine la source de sa satisfaction. Ses paroles le conduiraient dans une cellule aux murs doux et blancs, il y serait bien pourtant, comme…
Secrets qu’il se murmure la nuit venue, dans un silence de caveau, quand il caresse ces murs devenus ses amis depuis le temps qu’il leur parle, ses confidents en cherchant comment aller plus loin ? L’action est une fuite devant l'ennemi qui le suit, prêt à lui sauter dessus pour lacérer son esprit et le jeter aux chiens ou aux rats.
Son père lui en parlait, soulignant que ces doctes animaux feraient un détour pour éviter des restes qu’ils jugeraient insupportables.
Conduisant il sourit, tuer son père fut son premier crime, le plus important. Celui qui lui fit prendre un autre chemin, si peu à l’écart que nul jamais ne constata la distance qu’il prenait.
Il ne vit pas en ermite, le monde est sa jungle et la finance une arme qu’il connaît bien, un sens particulier de la prédation le fait bondir sur les meilleures affaires, prendre des risques et gagner gros, ceux qui se trouvent sur son chemin n’y restent pas longtemps, une façon de tuer légale, plaisante, moins que l’autre. Sa préférence à lui...
La nuit est avancée, rentrer, mettre son pyjama, se glisser dans son grand lit où l’attend sa vieille peluche, souvenir d’enfance qu’il peut prendre dans ses bras. Quand il était petit il pouvait pleurer mais seule la peluche s’en souvient.
Au passage lui revient son engagement de faire porter un chèque à une association locale pour l’aide aux animaux, il le fera, il les aime, tous, sauf un, ou autrement, pour jouer.
Jamais il ne vécut dans une autre maison que celle qu’il retrouve avec plaisir, un héritage du côté de sa mère. Les domestiques viennent la journée, repartent en fin d’après-midi, il est seul avec ses ombres.
Sa mère est morte, il a conservé le mannequin qui la représentait, le tailleur pouvait sur ce dernier faire les essayages avant qu’elle ait à passer la robe qui lui plaisait. Un mannequin sans tête ni membres, un détail qui expliquerait certains de ses goûts…
Au moment de s’engager sur la voie privée menant à son habitation un homme se jette devant sa voiture, c’est tout juste s’il a le temps de freiner en jurant, le bonhomme passe, fait un geste pour s’excuser, tu parles ! Il aurait suffit d’un petit coup d’accélérateur, il aurait pu se tromper de pédale, le réflexe fut plus fort.
La porte du garage s’ouvre en silence, il engage sa voiture, deux autres sont déjà là attendant son bon vouloir.
Il descend du véhicule, n’a pas un regard pour la porte qui se referme, il a tant à faire, de souvenirs à retrouver, aussi ne voit-il pas l’ombre se dégager de sous sa voiture et le suivre.
Son plaisir est toujours grand de replonger dans ce milieu, de connaître les secrets des coins d’ombre, des voix, des cris et des menaces, un goût d’émotion dont il ne supporte plus la réalité, ainsi sa haine subsiste-t-elle. Il puise dans son passé le désir d’un présent selon ses désirs, mélangeant argent et souffrance au point que le premier semble là pour que l’autre ne domine pas tout, pas encore.
L’épaisseur des tapis lui permet de marcher pieds nus, le temps de se changer, de se servir un verre d’eau gazeuse, il ne supporte pas l’alcool, manque d’habitude, il entend conserver ce qu’il croit être sa lucidité et qui n’est qu’une toile peinte qui veut singer la réalité.
Une silhouette glisse dans les couloirs comme chez elle, écoute la musique qui court le long des murs pour remplir l’espace et chasser les souffrances qu’un enfant déposa partout comme un chien qui marque son territoire en urinant dans tous les coins.
Depuis quarante ans le décor n’a pas changé, choisi par sa mère, tapisseries, bibelots, la couleur des lambris, la taille des miroirs, pas un détail laissé au désir d’un autre. Debout au centre de la pièce résonnent encore les insultes mordantes que son père lâchaient sur lui. La statue de bronze était une invite... Sa mère descendant l’escalier à cet instant découvrit la scène et se mit à rire. Ne sortant jamais elle n’avait que cela à faire. Elle s’approcha pour passer la main sur le crane comme on caresse un bébé dormant, le sang salit ses doigts mais le goût ne lui déplut pas !
Ils étaient si complices et elle aimait tant le goût de cette liqueur rubis, elle ne demandait rien mais ses grands yeux noirs étaient expressifs. Il prenait le rasoir, quelque gouttes qui la ravissaient.
Elle est morte depuis longtemps, parfois il doute, et si elle avait été enterrée vivante ? Cela avait débuté une semaine après l’inhumation, il était encore temps. Le cimetière, le caveau, le cercueil sombre, rien de plus facile que de l’ouvrir, de regarder, elle comprendrait.
La peau avait perdu sa jolie couleur, les lèvres s’étaient rétractées en un hideux sourire, une face toujours belle derrière les boursouflures, malgré les frémissements des paupières sous l’action des vers. Les yeux disparaissent vite, un mets délicat, n’est-ce pas ?
Elle était morte, cependant le doute revint, s’était-il trompé, abusé par les circonstances et l’émotion il devait vérifier.
L’action de la mort est à sens unique, au fil de ses visites il en suivit le développement, comment les chairs fondent en exhalant une odeur qu’il apprit à aimer, les couleurs de la corruption, les nodosités sur la peau, un contact étrange mais doux et rassurant dans un tel silence.
Il vit s’effondrer l’abdomen, les côtes saillir, il vit la bouillie infâme dont se gobergeaient de jolis vers translucides, il en prenait sur ses doigts, découvrait leur affolement d’arpenter un univers chaud et palpitant, il aurait apprécier de les voir pénétrer son corps, de les sentir grouiller… Mais non, il sourit, l’image est folle, folle…
Lui ne l’est pas, non, il le sait et se le répète sans cesse.
Nulle part n’apparaît la photo du père, un seul portrait dans la maison, unique visage, magnifique tableau dans le salon face à un miroir immense, ainsi sa mère peut-elle l'observer facilement. Il n’est jamais vraiment seul, tant de doux moments sont à revivre, des secrets qu’il évoque rarement pour lui même. Chut ! Seule la peluche sait, elle qui était déjà là quand sa mère le serrait contre elle, quand elle utilisait son corps, quand elle s’ouvrait en gémissant à son bras, qu’il frappait en elle, fort, plus fort, toujours plus fort.
Trop fort un jour ! Elle le voulait, le suppliait, mourir de plaisir.
L’arrêt de la musique le fait sursauter, ce n’était que le troisième mouvement, c’est cette saloperie qui…
Cet homme en noir est anormale, il le sait… Il n’est pas fou, pas fou. Une hallucination, le poignard qu’il tient est irréel, impossible.
- Que voulez-vous, qui êtes vous ? Un fantôme ? Je ne crois pas en vous, vous ne pouvez rien contre moi, rien… Une illusion, une …
L’ombre s’avance, un mouvement du bras, le poignard traverse les vêtements, effleure la peau. Le blessé recule, refuse. Fuir, il doit courir, mais où, que faire, personne n’est là pour le lui murmurer, seule cette griffe d’acier lui parle. Il supplie, ce n’est pas lui, ça ne se peut pas, un enfant est innocent n’est-ce pas ? Innosang !
Il ne sait pas se défendre et pleure, gémit de sentir la lame courir sur son corps, dessiner un cercle rouge sur ses cuisses, sur ses bras, comme il aimait à le faire. Mais lui ne se contentait pas de cela.
Caresse sur la gorge, une chaleur brusque, le froid ensuite, il ne comprend pas, il ne sait plus, mais il n’est pas seul, sa mère lui sourit, elle promet le réconfort qu’elle seule savait lui prodiguer.
S’effondrant il murmure pour la première fois : Maman…
* * *
Il frémit de joie quand ils s’approchent, en chacun il restera, il fait corps avec eux, bientôt ils seront un seul être, forme prête à recevoir Celui qui revient, Celui qui, venant de l’Aube des Temps, en marquant la fin, incarnera l'Éternité.

