L'Âme de l'Enfer -
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Ce sont des cris de joie quand arrivent les enfants, les familles se reforment, être
ensemble, réunis par l’esprit sinon par les mains, pour affronter un même destin.
Les larmes font sourire les gardiens, certains aboient quelques moqueries, des injures, des
gestes se voulant provoquant et qui se heurtent à leur propre stupidité.
Les heures passent lentement, il fait chaud, l’eau manque, la survie pose problème, pas de
toilettes, on se soulage où l’on peut, les autres affectent de ne rien voir, chacun sait qu’il subira cela. L’humiliation se nourrit d’un acte pourtant si naturel.
Les nourrissons pleurent, réclament des soins qu’ils ne recevront pas, les vieillards
s’affaissent, le sol est dur et l’entassement n’arrange rien. Les suppliques sont vaines, il leur est répondu qu’ils peuvent se débrouiller, bientôt ils seront loin, le pays retrouvera sa
propreté. Les mères pleurent, un enfant griffe l’air, déshydraté, la mort s’approche, effleure son front et emporte une petite âme, un frêle butin pour elle qui sait que toutes seront siennes
bientôt, bonnes, mauvaises, ces notions lui sont étrangères, elle offrira à chacune ce qu'elle mérite.
Peu fanfaronnent encore quand elle est là, quand ses yeux d’infinis se posent sur l’esprit
claironnant que rien ne l’effraie, alors le silence s’impose, le froid gagne et la mort est la dernière à rire, à rire en attendant d’enfin pouvoir cesser.
La foule s’agite, des mains secouent le grillage, des bouches crient, insultent et
implorent. À se demander si les deux sont différents.
N’est-ce pas ?
Moquerie et coups de crosses en réponses, les canons se profilent, des doigts effleurent
les détentes, beaucoup voudraient agir pour qu’il se passe quelque chose. Épuisant d'attendre. Certains esprits dans cet univers carnassier trouvaient une étrange
ressemblance.
Un minimum leur est apporté, qu’ils meurent soit, mais pas ici. Le voyage… Mais qui sait de
quoi il sera fait.
Qui ?
Personne ! Les ordres étaient précis, aucune place pour un état d’âme ou un doute. S’en
tenir à son devoir, ordres donnés par les autorités supérieures qui seules porteront la responsabilité de ce qui se passe. S'interroge qui dispose d'un reste de conscience flottant sur un flot
d’immondices. Bientôt la chasse sera tirée, restera un égout malodorant, plus une trace de lumière, plus une ombre d’hésitation.
Les familles se resserrent, les enfants esquissent des questions, un regard suffit pour
qu’ils renoncent. Pourquoi s’interroger quand demain est un doute, quand l’avenir est une gueule avide de nouvelles victimes qu’elle broiera en un magma savoureux.
Parler, dormir appellerait le cauchemar, qu'au moins l'esprit résiste.
Le temps s’étire, s’accroche à chaque geste, à chaque signe, l’ombre se nourrit, elle n’est
plus absence du jour mais refus de la lumière.
Fermer les yeux face au mur, tenter d'oublier, ne plus entendre les voix. Laisser filer les
vies dans le sablier de l’éternité.
Les conversations refluent, la nuit est claire, les étoiles se sont données rendez-vous
pour regarder le triste spectacle d’une vie qui ne se contrôlant plus cède à ses peurs. Pourtant l’espoir subsiste, monstre usant du masque le plus effrayant pour entraîner celui qui n’aura pas
cédé à sa première impulsion, qui aura regardé dans le gouffre, compris que derrière les merveilles du moment se profilent un sombre destin, une force nocive attendant une proie de
plus.
Combien de ceux qui regardent les étoiles comprennent-ils leur message, que le destin peut
s’inverser pour qui l’affronte.
Les murmures se font prières, psalmodies que les gardiens n’osent interrompre. La nuit fait
écho pour qui s'y plonge en sachant que la lumière s’y trouve. Un minimum de courage, l’oubli de ses instincts les plus primaires. L'éclat de la conscience est insoutenable.
Les pas résonnent sur le quai de la gare, sol de pierre indifférent à ces voyageurs en
partance pour leur ultime voyage.
En jappant pour se rassurer les gardes dirigent le troupeau, ne pas douter, garder en soi
la conscience de la nécessité d’agir ainsi, c’est pour le bien du pays et leur avenir, une fois la situation clarifiée tout sera aisé et entre soi le destin sera maîtrisable.
Uniformes froids semblant tenir debouts seuls, un effort est nécessaire pour distinguer à
l’intérieur une silhouette, traits lisses, visages absents, esprits pétris d'ordres, aucune lettre sur le front, absence dans les crânes, traces d’une antique boue
solidifiée.
Le triste cortège avance pressé par les menaces et les injures, le convoi est là, un train
de bestiaux, le nombre de chevaux à loger par wagon est remplacé par la quantité d’individus pouvant y tenir. Le nombre est atteint, dépassé, peu importe les pertes, ceux qui auront la malchance
de survivre, découvriront quel sort leur est réservé.
Les corps se pressent, les regards suppliants n’attirent que railleries, regimber est vain
mais dire non à une mitraillette semble une sortie possible. Comment oser, la vie est un piège qui semble surpassable, elle montre un demain différent, on s’habitue à tout, une fois connues les
règles du jeu on croit possible de les utiliser à son profit Mais est-ce un jeu dont il s’agit, est-ce un signe des temps à venir ?
Le reconnaissez-vous ?
Des coups de crosses, des mains poussant les corps pour en entasser un maximum, la porte de
bois et de fer claque en souriant.
Bruits de bottes et ordres se mélangent, le départ se fait attendre, une minute semble une
heure et l'angoisse est le sang nourrissant les vampires en uniforme. Le véhicule de bois semble un cercueil qu'une terre impalpable attend avec appétit.
Pourquoi ?
Si je pouvais l’oublier !
Difficile de rester droit alors que les jambes s’alourdissent, les enfants voudraient
bouger, les vieux s’allonger, impossible, chacun dispose d’un espace moins que vital, se demandant combien de temps il subira la promiscuité, les exhalaisons diverses, les fourmillements. La
chaleur monte, la sueur coule, la dissolution commence. L’enfer s’est installé. Apparence anodine, rien de plus banal qu'un wagon ? Mais une chose, à la bien considérer, sait changer de visage,
l’objet amical se fait pernicieux, un piège efficace d'être insoupçonnable : une soif de détruire, revanche de l’inanimé utilisant ses pions.
- Pourquoi attendre, pourquoi ?
- Ils jouent. Ne cédons pas. Ils ne sont que les plus fort, la dignité nous appartient,
pleurons sur notre sort mais voilons nos larmes d’un sourire, regardons-les sans haine, ils en seraient trop contents, endurons nos tourments et demain nous offrir un avenir
digne.
- Tu crois ce que tu dis ?
- Bien sûr, ils nous détestent, facile. Nous partis ils verront que rien n’a changé
et chercheront un coupable. La graine de la haine est fragile, au début, si petite qu’elle demande une attention de tous les instants pour survivre, une fois qu’elle s’est développée
difficile de la contrôler. Un regard devient une insulte, un mot se couvre de sous-entendus, la peur s’installe et tire les ficelles, un jour ils se verront, les autres feront miroirs, la haine
les emportera tous.
- Serons-nous là pour en profiter ?
- Profiter ? Un mot indigne, ne leur rendons pas ce qu’ils nous font. C’est difficile,
imaginer demain aide à supporter ce jour, ne puisons pas en ce poison la force de survivre, laissons leur la bestialité.
- Les circonstances te feront changer d’avis, question de temps.
- Pas question de céder mon âme, de renoncer à ce qui me rend digne d'arpenter le monde des
vivants que nos bourreaux ont quittés. Leur chemin mène à la damnation, le présent nous enseigne, nos douleurs sont des étapes vers la résurrection, implorer serait avilissant. La dignité ne se
perd ni ne se prend, elle s’abandonne. Parfois il est pénible de se raccrocher à elle, tortionnaire insidieux, mais vient toujours la libération.
- Je me souviens de mes parents, des prières, des lectures, jamais je n’ai pu m’abandonner
à une autorité impalpable, où est-elle en ce moment ? Si l’avenir existe par-delà nos vies nous ne le connaîtrons qu’en y accédant, pas en croyant à l’avance qu’il sera ceci ou
cela.
- Souvenons-nous de ces paroles, quand nous nous retrouverons, après la guerre… que
penserons-nous de ces mots ?
- Peut-être aurons nous échangé nos rôles et serais-je le croyant.
- Il se peut, ces rails nous conduisent vers le fond de l'âme humaine, verrons-nous cette
épreuve comme une chance ?
- Certains le prendront comme un test de foi.
- Tu ne penses pas ainsi ?
- A ma façon, le lieu ne porte pas à la réflexion dirait-on, cependant si, le temps se
suspend, l’intelligence s'ébroue cherche à s'organiser sentant cela bientôt impossible, utiliser chaque minute, s’économiser. Une seconde gagnée semblera une victoire alors que ce sera une
défaite, plus nous nous accrocherons à la vie, plus nous ferons de concessions, plus nous laisserons de parts de nous-mêmes. Viendra le jour ou, nous regardant dans un miroir, nous n'y verrons
que l’image de l’asservissement accepté.
- Une phrase me revient : L’homme est un esclave par nature !
- J'ignore qui l’énonça mais elle est frappée du sceau de la vérité, le comprendre puis
admettre que vivre ne justifie pas tout, la vie ne justifie pas les moyens. J’aimerais savoir, anticiper, découvrir la pire horreur, soit, mais ensuite un chemin vers une éternelle douceur, les
croyances servent à cela. À accepter l’esclavage, à vivre courbé en rêvant éveillés, si peu, d'un autre monde.
- Il y a peu je t’aurais insulté pour ces phrases moquant les croyances de nos pères,
maintenant je ne sais plus, le doute est passé en moi.
- Serait-il une chance ?
- Une chance ?
- De t’affronter à toi-même, en considérant ce que tu imaginais être.
- Pour mourir vivant, digne, debout ?
- Pourquoi pas, oui au doute, non au renoncement, à cet instant où le supplicié implore son
bourreau, le mieux serait de le remercier.
- Difficile ! Notre situation, de pénible va devenir insupportable, les souffrances, les
privations agressent l’esprit et en chassent les résolutions les mieux accrochées.
- Et se révèlent debout ceux que tous pensaient lâches, couchés les fanfarons. Mille
avenirs sont envisageables, le vrai dépassera l’imaginaire dans le pire ou le meilleur.
- La peur obscurcit notre vision, curieux mécanisme mental qui fait que l’esprit imagine le
pire pour s’y préparer.
- Le démon lit nos peurs et les utilise pour exciter son imagination.
- Sommes-nous marqués d’une malédiction ?
- Ou d’une élection !
- Y a-t-il une différence ?
- Si ressemblance il y a ce n’est pas celle qui viendrait à l’esprit en premier, celle qui
renvoie au passé, à nos croyances. Le pire offre l'opportunité de percevoir une porte qui s’ouvre. Ce sera bref, un coup d’œil, mais l’esprit enregistre vite, en un éclair s'impriment des images
qu’une vie entière ne lui permettrait pas de comprendre.
- Cette porte est déjà ouverte ?
- Pas encore ! Le sera-t-elle ou est-ce un moyen pour l’instinct de conservation de
m’inciter à tenir ? Je ne sais, il serait plaisait de pouvoir se retrouver, de confronter nos découvertes, s’il y en a. La vie est un jeu, c’est ce qui en fait la valeur, l’étrange, une rencontre
inédite, un choc que rien ne laissait prévoir.
- Tu vas finir par remercier nos ennemis.
- Presque. Souvent je me suis dit qu’un ennemi valait mieux qu’un ami. Le premier nous
motive, le second nous endors. L’autre, quand il nous agresse, nous propose une image de nous-mêmes, fausse en quasi-totalité mais vraie pour lui. Comment nous voit-il, pourquoi, si nous n’étions
rien il passerait sans nous voir, la haine n’est pas mépris ou indifférence, au contraire. La proie est-elle innocente ?
- Je ne te suis plus.
- Moi non plus. C’est l’habitude de laisser venir les mots. Pourquoi retenir, dire d’abord,
comprendre ensuite, si cela est permis.
- Et cela l’est ?
- Le temps ne s’arrête pas pour permettre la réflexion, difficile de faire une pause.
N'est-ce pas ce que les circonstances nous offrent ?
- Pour refuser la réalité ?
- Mérite-t-elle le moindre intérêt ?
- Je sens que oui.
- Est-ce une raison pour lui laisser la bride sur le cou ? S'interroger ouvre le robinet
des mots. Ma mémoire ne retient pas tout, déjà d’autres phrases surgissent chassant les premières, le temps est-il un si trouble ennemi que pour le maîtriser il faille
l’oublier.
- Par la folie ?
- Le monde est fou ! Cette guerre, ces morts, à quoi servent-ils ? Notre destin, quel
intérêt, pour qui ? Tuer le temps ? Nos ennemis repoussent une échéance inévitable. Ce n’est pas à nous qu’ils en veulent mais à l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes et dont ils font peser sur nous
la culpabilité de ne pas lui ressembler.
- C’est stupide.
- Ils le sont, et pire encore, nombreux, partout, ou presque, ne noircissons pas le
tableau.
- Il est déjà assez sombre.
- C’est juste, sombre est le présent, l’avenir…
- N’en parlons pas, nous dirions des bêtises.
- Cela fait du bien, se laisser aller, comme un plat dont on raffole mais que l’on sait ne
pouvoir commodément digérer.
- Curieuse comparaison, n’est-ce pas Louis XVI qui se fit servir, avant l’échafaud, un plat
qui lui causait de sérieux embarras gastriques ?
- Belle image, ainsi je laisse vagabonder mon esprit hors des limites du quotidien avant
que de plus dures contraintes ne s'imposent. L’espoir ne fait pas vivre, il aide à faire semblant.
- C’est le propre de la religion.
- Propre est un curieux terme ici, ça en est une des raisons d’être ; une des raisons
d’exister, être étant, lui aussi, un mot mal placé.
- Tu n’aimes pas la religion.
- La religion ? Il n’y en a qu’une ?
- Les autres sont des errements, disons par honnêteté : les religions.
- Dans le fond, ce sont les mêmes besoins qui se retrouvent, quelques détails changent, un
petit truc ici, là, peu importe.
- Et eux ?
- Eux ? La religion parfaite, oubliant ses illusions, ses hypocrisies, affirmant sa
primauté sur les autres et mettant tout en œuvre pour détruire ou convertir bien que le passé grouille de tentatives d’asservissements masquées par des noms synonymes de civilisation, de lumière,
de bêtise par-dessus tout.
- Je m’étonne d’entendre cela sans avoir envie de te frapper.
- Nous passons une frontière, le monde d'hier est mort, l'autre...
- Pourrons-nous poursuivre cette conversation ?
- Profitons de cet état transitoire, venant de nulle part nous y retournons. Les apparences
nous sont arrachées, regardons-nous.
- Pour combien de temps ?
- Celui nécessaire? À quoi ? À ce que la haine trouve sa cible, découvre sa source ; à la
venue d'un progrès en attente quelque part. Si le temps le veut nous le verrons.