Bonjour.
Je suis heureuse de vous accueillir pour cette émission qui traitera des tueurs en séries, une de plus dira-t-on, mais non, justement, nous voulons porter un regard différent sur un fait de société. Pas question de voyeurisme, de sensationnalisme comme vous avez pu en voir si souvent sur tant de chaînes, et, je me dois de le reconnaître, aussi, mais rarement, sur la nôtre.
Éloignons-nous de ce besoin de choquer mais rapprochons-nous au plus près de la réalité, pas de commentaires de soi-disant spécialistes, d'anciens policiers heureux de venir parler de leur bouquin, un moyen comme un autre d'améliorer leur ordinaire, mais sommes-nous là pour mettre en valeur ces fonctionnaires qui ne firent jamais que leur métier ?
Je dis non, pas de commentaire sur des interprétations de faits improbables, ce soir, et pour la première fois dans l'histoire de la télévision, nous allons donner la parole à un véritable tueur.
Non, ne vous récriez pas, ne vous effrayez pas, c'est une démarche des plus honorables que de tenter de comprendre quelles pulsions peuvent pousser à des actes horribles et répétés, dans quelle enfance souffrante baignent les racines de l'atroce. Qui sait même, si en lui permettant de s'exprimer par des mots plutôt que des actes, nous ne lui ouvrirons pas la porte de l'avenir en l'accompagnant sur le chemin de la rédemption en lui proposant de se rendre à la police. Ce n'est pas un but, c'est un espoir, utiliser notre média non plus comme un œil glacé de spectateur disant mais comme la main tendue d'un acteur de la vie sociale.
Comment avons-nous pu prendre contact avec lui, vous me permettrez de n'en point parler, il en va ainsi du devoir du journaliste que de protéger ses sources et de respecter ses engagements.
- Ben, êtes-vous là ? Nous l'appellerons ainsi ce soir. Ben, vous m'entendez ?
- Très bien Alice, très bien.
- Vous êtes quelque part, seul, avec un micro HF, nous ne savons pas où exactement.
- C'est vrai, je vous remercie d'avoir respecté cette condition.
- C'était bien le moins n'est-ce pas. Voulez-vous nous parler de vous ?
- De moi, de mon passé vous voulez dire ?
- Tout à fait.
- L'enfance dramatique, père alcoolique et brutal, mère prostituée... C'est ainsi que se présente la jeunesse de nombre de mes semblables, je dois à la vérité de dire que ce ne fut pas mon cas.
- Non ?
- Non, Alice, non, je vous ai dit le contraire lorsque nous nous sommes rencontrés, mais vous savez que nous avons pour don de savoir mentir, nous adapter, et surtout, surtout, de manipuler autrui.
- Ainsi vous dites m'avoir trompée ?
- Je peux avouer cela. Mon enfance fut banale, solitaire soit mais sans abus ni violence, un milieu bourgeois, quelque peu hypocrite comme il se doit mais rien qui ne puisse être tenu pour la cause de ce que je suis devenu.
- Alors je crains Ben que nous ne devions suspendre cette émission.
- Ce serait dommage Alice, dommage, patientez encore quelques minutes et votre audimat va monter.
- L'audimat ?
- Cette mesure de la bêtise sur laquelle votre salaire est indexé !
- Je ne vous permets pas.
- Quelle importance Alice, vous êtes une image sans pouvoir, une belle image j'en conviens, mais ce n'est pas vous qui tenez les ficelles de cette diffusion.
- Je ne...
- Vous cherchez vos mots ? Vous souvenez-vous de notre dernière rencontre, il y a une
heure, lorsque vous m'avez donné le micro, je vous ai offert une boisson dont vous me dites qu'elle était amère... Oui ma chère amie, votre auditoire va croître mais vous n'en mangerez pas les
fruits, le poison que vous avez absorbé est sans antidote. Vous cherchiez à marquer l'histoire de votre métier, avouez que, grâce à moi, ce sera le cas... Et je vous en remercie, asseyez-vous,
votre cœur va s'arrêter, votre agonie sera courte mais en directe, en live, si j'ose dire ! Je gage que ce n'était pas ce que vous attendiez. Un dernier mot encore : Ne vous faites pas incinérer,
vous connaissez mes goûts...

