La Porte de l'Enfer - 07
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Les débris de verre craquent sous leurs pieds, la désolation est immense et n’a épargné
aucun quartier, un point positif, même les riches n’ont pas résisté. La catastrophe fait accourir télévisions et journalistes, curieux et spécialistes pour montrer ou
expliquer.
Rester là est inutile. Il y a dans les véhicules chargés de cadavres l'évocation d'un passé
lointain autant qu'européen, quand six siècle plus tôt des charrettes pliaient sous le poids des victimes de la peste.
Diatek s'interroge sur ces fléaux anciens et leurs vraies origines.
Le spectaculaire est un appât, une façon de mettre une chèvre à un piquet pour faire venir
les tigres Il sent cela et appréhende un avenir s’assombrissant sous un ciel de plus en plus clair, il ne manquerait plus que la température parte dans l’autre sens, il ne resterait qu’une ville
morte à jamais désertée.
Il le pense au conditionnel pour se rassurer.
La catastrophe sera vite un souvenir, la mémoire met les mauvais dans sa poche avec un
mouchoir dessus. Mais certaines sont trouées.
Ils se retrouvent chez le capitaine, lequel a envoyé sa femme dans sa famille, à l’abri.
D’un autre côté il n’a pas envie de rester seul, autant garder à d’œil celui par qui le danger peut surgir et/ou disparaître. Il regrette de se l’avouer, il en restera là, mais il sent sa
faiblesse dans une situation insaisissable. Diatek seul a les moyens d’apprécier la situation pour la résoudre, lui n’est qu’un capitaine nourri aux hamburgers et tétant la plate mamelle d’une
civilisation moribonde.
Autour de la table circulent des alcools forts, autant en profiter. Ils parlent de tout et
de rien, surtout de rien, le sujet le plus vaste qui soit. Le monde, les États-Unis, son déclin impossible, pour le capitaine, déjà bien avancé pour les Français, ils sont, par conséquent,
d’accords, mais pas question de l’avouer, chacun défendant son camp avec acharnement, où serait le plaisir en constatant qu’il n’y en a qu’un ?
Les mots reviennent sur la ville, ce qu’elle représente, les sourires régressent, les yeux
émettent des lueurs d’inquiétude, la lucidité menace, autant se resservir, pas plus haut que le bord.
- Le danger vient par où on ne l'attendait pas, notre ligne Maginot le prouva, la réalité
frappe et vous détournez le regard.
- C’est notre problème.
- Faites-en un pendentif, reproduisez-le sur vos dollars, le pognon est votre vrai dieu, le
Veau d’Or est d’un papier épais et verdâtre. Votre flambeau ne parvient pas même à éclairer les murs de votre caverne. Le monde est ainsi et c’est vous qui l’incarnez le mieux, si j’ose
dire.
- Nous sommes des primitifs, je sais.
- une leçon apprise mais pas comprise n'apprend rien. Je te souhaite la malchance de
survivre à celle qui nous sera donnée.
- C’est gentil. Nous reconstruirons ce qui fut abattu
- Pourrez-vous relever les esprits mis à bas et retenir ceux suivant celui qui les mènera
vers le gouffre.
- Et ça t’embête ?
- Non, au contraire.
La sonnerie du four mit fin, opportunément à une conversation menaçante, l’odeur était
agréable, ça changeait !
* * *
Dans le parc immense patrouillent une dizaine de chiens féroces, ils sont là afin que le
propriétaire de la superbe maison ne soit jamais dérangé, un personnel moins canin, en apparence, fait disparaître les restes des repas non prévus.
Demeure superbe, hauts plafonds, parquets brillants, lambris nourris à la cire, décor
quasiment vide. Tranquillité, dépouillement sont les désirs du maître des lieux, jamais deux sans trois dit le proverbe mais du dernier il parle rarement.
Cette vie lui plaît. Un univers fluctuant, l’absence d’obligations visuelles lui permet de
voir les meubles qu’il désire, les tapisseries qui lui plaisent, ainsi sort-il de son cadre réel pour arpenter tel ou tel palais antique, caresser une colonne adoucie par les siècles, observer
une plaine devenue bidonville. Il ne vécut pas toujours ainsi mais gagna les moyens de modeler sa vie sur ses rêves. Poussé par l’obligation de réussite il utilisa les moyens adéquats, fit preuve
d’une promptitude rare pour saisir une bonne affaire, une caractéristique rassemblant certaines personnes même hors du cadre professionnel. Une partie du toit est un dôme de verre sous lequel il
s’assied, se recule, observe l’univers, espère que son esprit, attiré par les grands espaces, oubliera sa réalité. Sa déception est à chaque fois immense, son besoin de se distraire, lui, aussi
impérieux.
Tuer est sa troisième passion !
Fou ? Ce mot a-t-il une signification ? S'interrogeant il conclut qu’il pouvait l’être
mais, ce terme désignant un comportement différent du normal, ce terme lui plut. Il la cultiva. Un cadavre nourrit fort bien le sol. En premier lieu celui du délire.
Le chien traverse la clairière en courant, ses muscles frémissent de joie, ses babines se
retroussent. Il a senti un intrus, le souvenir du sang agite sa mémoire et accroît le flot d’hormones circulant dans son corps, sans s’expliquer cela, à quoi bon, l'animal n’est pas idiot au
point de tout réduire à ce qu’il peut comprendre. Il sait, cela suffit.
Une silhouette devant lui, il accélère, grogne de satisfaction avant de tourner autour de
l’homme en gémissant de plaisir, prêt à tout pour quémander une attention, oublieux déjà de son désir mortel.
L’arrivant le caresse entre les oreilles, il adore ça, une main secoue son museau, regard
contre regard, complicité de fauves.
Les autres canidés arrivent, tous heureux, prêt à suivre cet homme qui leur ressemble
tant.
*
* *
Allongé sur une natte l’homme paraît dormir, il n’en est rien, il voyage, retrouve des
décors aimés, des souvenirs qui tordent son visage, un tic agite sa paupière gauche, le reste de son corps demeure immobile, pas de gaspillage, ses forces sont précieuses, il entend les gérer,
espère les faire durer.
En vain.
Il perçoit d’autres bruits, des sons interdits, le piétinement de pattes, sortir de sa
torpeur est pénible, est-ce vraiment nécessaire ?
Il sent les chiens avant de les découvrir, leur odeur est insupportable, lui qui apprécie
les fragrances de charognes ne supporte pas celles de la vie. Ouvrir les yeux, hurler après ces infects animaux qui n’ont rien à faire là, et s’en prendre à l’imbécile qui les fit entrer alors
que c’est interdit sous peine de renvoi immédiat.
Dans le meilleur des cas.
La lumière le blesse, sa main cherche l’appareil d’appel. Il était là… Il… n’y est plus.
Autour de lui les chiens sont rassemblés, goguenards devant cette chose qui hurla des ordres si longtemps, s’étonnant eux-même de l’avoir accepté. Comment peut-on être si… Si humain
!
La forme debout le fait sursauter, ce visage, ce regard… Les canidés se rapprochent, ils
sentent la peur, le corps qui ne peut retenir ses fluides, l’appétit leur vient alors que s’éloigne leur nouvel ami. Tout va bien, il leur a promis de laisser la porte du domaine
ouverte.
Enfin un homme de parole.
* * *
- Résultats !
Wool jette sur le bureau quelques papiers couverts de caractères inquiétants crachés par
une imprimante laser dernier cri.
Dernier cri ! Qui l’entendre s'en saura l’auteur. Non ?
- Il s’est mordu en premier, pas de trace de lien, de drogue, difficile de pousser plus
loin les analyses pour savoir quelles hormones circulaient en lui à cet instant, une espèce de transe mystique, extatique. Il avait oublié son existence, faible personnalité.
- Pas sûr, le sacrifice alors n’eût rien valu.
- La chance est là, l’empreinte dentaire permit l’identification, heureusement qu’il y eut
cet incident, puisque le conducteur ne peut rien nous révéler le passager est plus coulant.
- Parfait, nous y allons, la circulation est réduite, ce sera vite
fait.
- Les voitures particulières sont limitées aux services nécessaires, j’ai encore
l’impression l'espoir de me réveiller, tout sera comme avant.
- Fait attention que ce ne soit pas pire.
L’américain ne répondit pas, une pensée pourrait briser le cauchemar.
Trajet rapide, plaisir de circuler sans sirène, sous le regard atone des gens à leurs
fenêtres, heureux du soleil, du beau temps, voulant s’en remplir pour oublier les heures passées et ne pas penser à celles qui pouvaient venir. L’esprit parfois prépare le terrain de la
conscience, il se fait si calme que la tempête s’inscrit déjà dans cette absence.
A la place du mort Diatek ferme les yeux, il est calme, une image douce l'emporte,
cherchant le rocher idéal pour le briser.
- Monsieur est servi !
Le policier français sort de sa torpeur, pour un peu il aurait piqué un petit roupillon,
autant profiter des occasions. Alors qu’il descend de la voiture il lève les yeux vers le soleil, laisse les rayons pénétrer en lui, voudrait se laver, la ville lui semble copier le Mont des
Oliviers… C’est le moment de prier, la traverse de bois invisible sur ses épaules n’en est pas moins lourde, lourde… Pas assez pour qu’il ose plier.
Allons, le temps n’est pas à la contemplation, le monde est un décor, il le sait mais lui
même n’est qu’un pantin, il est à sa place.
Un frisson, fermer les yeux repousser l’émotion. La lumière existe qui peut l’aider à
supporter ses ombres, à chercher le dernier recoin de son âme pour en expulser le démon fragile qui s’y dissimule. L'éclat d’un regard, d’un amour qui en se révélant lui fit voir son monde, la
fange dans laquelle il s’ébattait, la souffrance qu’il adorait s’y engloutir. Il n’a pas compris qu’en aimant il ne pouvait plus céder, condamné à rester debout, à marcher vers un but
"impossible".
Elle l’avait dit.
Raison de plus de lui prouver que rien ne mérite ce qualificatif.
La peur tisse sa toile pour le retenir, murmure à son oreille des mots qu’il ne sait plus
croire, agite des images violentes, des désirs de crimes, des émotions terrifiantes qui ne le font plus ciller. La vie est plus forte que tout ça.
- Qu’est-ce qui est dommage ?
Diatek dubitatif regarda son grand collègue américain.
- Oui, tu as dit dommage.
- Moi j’ai dit dommage ? Une réponse, une conclusion personnelle.
Ayant dit il passa le premier pour dissimuler son émotion, derrière lui ses suivants se
regardèrent. Morton fit une moue indiquant que mieux valait ne rien rajouter, personnelle avait-il dit.
Tomber donne l’illusion de la liberté, plus de contrainte, l’esprit en fait à sa guise, le
malheur est que, parfois, il s’éveille et voit disparaître la lumière du jour, reste l’obscurité moqueuse de l’abîme et l’impression qu’il n’en connaîtra jamais le fond.
Diatek l’espère, dans le regard du fou se lit parfois la vraie
délivrance.
Un long couloir, des murs très peu abîmés, ils ont été repeints il y a peu, l’escalier est
raide, les boîtes aux lettres branlantes mais capables de donner l’indication que les trois hommes recherchent.
Portes fermées, présences attentives. Où les pas vont-il s’arrêter ?
Pour la forme le poing du capitaine frappe le battant, il sait que personne n'ouvrira, si
c’était le cas il risquerait une crise cardiaque.
Par curiosité il tourne le loquet, le battant s’ouvre sans rien dire, voilà quelqu’un qui
n’avait rien à cacher ou savait qu’il ne reviendrait plus.
Un studio banal, la moquette avait connu des jours meilleurs, jadis, tapisseries
décolorées, l’évidence que le locataire savait devoir rester dans son logement peu de temps.
Un lit, un coin cuisine, rien de personnel.
Si ! Diatek le découvre en se penchant sous le lit une grande feuille de dessin roulé, à
trois ils la posent sur le sol, regardent.
Rien ne les surprend, c’est sous-entendu par leurs fonctions, pourtant le dessin est
singulier, surtout en sachant qui en est l’auteur.
Des silhouettes nues, debout, le talent de l’artiste ne put suffire à leur donner un
visage, reste le sens, chacun tient dans sa main une petite forme humaine et s’apprête visiblement à la porter à sa bouche.
- Du sang !
- Pardon ?
- Regardez l’encre, on dirait bien du sang.
- C’est vrai, pourquoi ?
- Il savait ce qui l’attendait, une représentation magique, ne pouvant la dessiner
clairement il choisit son sang pour exprimer son destin.
Leur pression relâchée le dessin s’enroula à nouveau avec un petit bruit comme un rire très
ancien. Le froid qui les réunit ne venait pas de l’extérieur, il remontait de loin, de trop loin.
En repartant ils durent se plaquer contre le mur du couloir pour laisser passer des enfants
décidés à jouer malgré tout, la force de la vie, l’énergie qui peut construire un lendemain digne de ce nom.
Diatek regarda disparaître dans l’escalier ce qu'il ne fut jamais. Sentant son regard une
enfant se retourna, le temps d'un battement de cœur leurs regards se croisèrent, le choc lui donna envie de hurler.
La réalité supportable est la plus violente, sous le coup il s’arrêta, reprit le dessin, en
déplia une partie.
- Que se passe-t-il ?
- Le décor, le fond.
- Un mur de pierre quelconque, non ?
- Le commissaire hocha la tête, en bas les enfants sortaient en criant.