04
Il est là, même silhouette au même endroit comme s’il n’avait pas bougé. Elle recule pour dominer son émotion. Qu’avait-elle prévue ? Plus moyen de s’en souvenir, elle se penche à nouveau pour le
regarder se disant qu’elle va repartir mais que demain elle ira s’asseoir près de lui sachant que le lendemain elle se le redira et le surlendemain... Elle se voudrait chat, boule discrète
couleur de ténèbres. Ainsi il ne pourrait l’entendre qu’en sachant qu’elle était là.
Elle préfère repartir, aucune solution ne lui semblant bonne. Demain…
A-t-elle peur d’être déçue ou de ne pas l’être ? Qui sait ce qui dans la réalisation d’un rêve est le plus redoutable ? Elle se sait capable de fuir la vie qui se présenterait comme si elle portait sur elle le poids d’une malédiction lui interdisant d’aller dans la bonne direction en le sachant pour souffrir davantage. Elle marche en baissant la tête, si lourde, si lourde ! Le ciel est toujours à sa portée. Un orage serait une plaisante compagnie, tout est si calme, trop !
La ville, la vie, semblent loin. Elle fait un effort pour ne pas céder à une impulsion et courir. Elle continue à marcher pour rentrer, retrouver son… Son cœur se fige, trois hommes sortent de l’ombre et s’approchent. Elle veut s’élancer mais le premier se place devant, le troisième derrière alors que le deuxième lui interdit le dernier côté libre. Pourquoi ne s’est-elle pas enfuie alors que son instinct le lui ordonnait ? Il avait perçu le danger, deviné des ombres dans la nuit, mais la raison avait voulu être la plus forte, et pour en arriver où ?
Ils sont proches à la toucher, et bizarrement le calme revient, comme après la tempête. A moins que ce ne soit avant.
Elle sait ce qu’ils ont en tête, leurs yeux brillent de convoitise, si elle hurlait ils auraient vite fait de la contraindre au silence. Ce n’est pas la solution. Quelque chose lui paraît impossible dans cette situation, comme si elle la voyait sur le petit écran, comme si elle pouvait saisir la télécommande, les faire disparaître d’un geste. Ils échangent des coups d'œil, sûrs de leur succès, de ce qu’ils vont faire avec elle, victime immobile regardant le sol mais devinant leurs mouvements alors que le temps s’est ralenti à l’extrême.
- C’est bien de se promener toute seule la nuit, si tes parents savaient ça... On va te raccompagner et te border pour être rassurés.
- Elle est muette, dommage, dit un autre, je préfère quand elles crient, elle est bien élevée, elle sait que les gens n’aiment pas le bruit qui les réveille. C’est sympa, ils lui en seront reconnaissants.
- Elle nous remerciera de lui apprendre à ne pas sortir seule la nuit.
Ils rient. Immobile elle attend, ignorant quoi, mais cela ne peut rester ainsi, le destin ne peut l’avoir fait sortir pour la livrer à la concupiscence de ces malades.
- Leçon numéro un : Ce qui arrive aux petites filles prenant des risques, surtout jolie comme ça, et si jeune qu’elle doit être vierge.
- C’est une situation que l’on va changer ! Surtout que notre palace n’est pas loin, une belle cave avec un matelas presque propre, tu vas voir, tu vas aimer et nous remercier de faire ton éducation.
- Avec nous comme profs le plaisir est assuré, tu reviendras.
Le plus proche est là, un pas, il lève le bras, elle ferme les yeux…
Un événement s’est produit, leur attention s’est détournée d’elle pour se porter vers les arbres, vers la nuit.
Elle ne rouvre pas les yeux quand ils s’adressent à une personne qu’elle ne voit pas.
- Tu veux ta part, à quatre c’est mieux, mais tu passeras en dernier.
Pas de réponse mais maintenant elle sait pourquoi elle est calme, pourquoi il ne peut rien lui arriver.
- Et bien tu es muet toi aussi, son copain peut-être, elle doit pas être aussi vierge qu’on le pensait, ce sera plus facile, mais en attendant on va s’occuper un peu de toi.
Ne pas ouvrir les yeux, ne pas ouvrir… Des corps se déplacent, des coups sont échangés, des cris de douleurs, des bruits sourds, des râles étouffés.
Elle sait ce qui vient de se produire, elle le sait !
Pauvres petits violeurs qui croyaient tenir le monde dans leurs mains, en quelques secondes les fils de leurs vies viennent d’être tranchés. Même celui qui a tenté de s’échapper n’a pu aller loin, un croc d’acier pénètre sa poitrine, perce son cœur et l’abandonne dans un caniveau d’où il n’aurait jamais dû s'extraire.
La main gauche sur le parapet elle se remet en marche, il ne faut pas qu’elle reste là, une voiture peut passer, une fenêtre s’allumer, ces choses qui arrivent quand on ne le veut pas Un regard la suit, la protège, murmure le secret qu’elle attendait.
La place, dans trois minutes elle sera chez elle, première rue à traverser, un trottoir, elle se presse mais s’arrête une fois encore en devinant une ombre en mouvement tout près.
Ce n’est qu’un chaton qui sort d’un soupirail et s’approche. Elle se baisse, tend la main, il vient, se laisse caresser en ronronnant.
Est-ce que lui aussi l’attendait ? Le félin choisit ses amis, celui ou celle, dont il va devenir le compagnon. Il frotte son museau contre son menton sitôt qu’elle le prend dans ses bras. Il s’amuse d’une mèche. Leurs regards se mélangent, se comprennent. A son tour il la caresse d’une patte dont elle distingue les griffes et se dit que leurs extrémités sont bien sombres. Ils jouent un moment et alors qu’elle glisse un doigt dans sa gueule une canine perce sa peau et une goutte de sang perle que l’animal lèche rapidement.
Il demande à retrouver le sol avant de regagner son refuge, elle avait imaginé le garder mais il semble avoir sa vie, ses habitudes, et, comme elle, aimer sa liberté. L’amitié OK mais à temps partiel.
Avant de disparaître il se retourne, dans l’obscurité ses yeux verts souriaient de mille feux.
Est-ce vraiment un chat qui disparût dans la nuit ?
La fatigue sans doute.
Deux minutes plus tard elle affronte son regard dans le miroir de la salle de bain, un moment elle croit contempler un fauve, mais c’est le sommeil qui lui fait signe et ronronne dans son esprit.
Se penchant elle embrasse son reflet, contact froid et doux comme une première rencontre heureuse. L’avenir n’existe plus, elle vit au présent, aux souvenirs des rencontres nocturnes. Des rencontres… Où est-ce la même sous deux aspects différents ?
Un haussement d’épaules, la nuit sera courte, vite, se coucher, fermer les yeux. Un soupir d’aise dans un décor rassurant, et tant pis, ou tant mieux, si deux ombres de plus se promènent sur les murs.
Elle rêve à demi quand elle perçoit quatre pattes sur le lit s’approchant d’elle. Elle s'endort bercée par un ronronnement.
* * *
Son doigt fait taire la sonnerie avant qu’elle s’exprime, sans ouvrir les yeux elle cherche sur son lit une présence qu’elle ne trouve pas, soulève les draps, elle est seule dans son lit. Qu’aurait-il pu arriver ? Elle résiste à la tentation de se rendormir, regrettant que son réveil n’ait à lui offrir qu’un râle électronique, elle aurait préféré quelque chose de vivant. Une invention à faire.
Un véritable animal lui conviendrait, une langue râpeuse chatouillant son nez. Elle s’étire, observe la fenêtre, si le soleil était là elle irait se baigner dans ses rayons pour chasser les dernières ombres de la nuit.
Elle se sent bien, calme, tout est silencieux, apaisé. Se rendormir, laisser passer la journée sans la vivre pour retrouver la nuit ? Non ! Les habitudes sont fortes, se lever, regarder les autres, faire semblant d’écouter, respecter les conventions. Leur poids est écrasant mais quand on ne se voit pas plier on peut être se croire heureux.
Elle gagne la salle de bain les yeux clos, sourit en pensant qu’elle connaît si bien son quotidien qu’elle pourrait vivre un bandeau sur les yeux sans perdre en autonomie. L’expérience serait à tenter.
Brosser sa chevelure la fait repenser à une danseuse sur une boîte à musique, elle l’avait fait s’activer tant de fois. Maintenant c’était elle la machine, elle qui répétait les même gestes, et sans musique.
Cuisine, petit déjeuner, regard vers la fenêtre, aucun oiseau ne l’attend, c’est pourtant l’heure. Les animaux se trompent rarement. Elle s’avance, sursaute en le voyant étendu sur le rebord de la fenêtre, pattes en l’air, bec ouvert, plumage ébouriffé, se peut-il qu’il soit mort, tué par un… Non, rouvrant les yeux elle le voit vivant, animé, comme avant. Elle a rêvé les yeux ouverts… Rêvée… Mais ce qu’elle vit est-ce la réalité ou le songe continuant ? Elle ouvre la fenêtre lui tend les miettes, se dit que des graines seraient plus appropriées. Il pioche dans sa paume et se laisse caresser, confiant.
Son appétit temporairement apaisé l’oiseau s’éloigne et s’envole, non sans lui faire signe comme il en a l’habitude maintenant.
Qui dresse l’autre, et qui laisse croire que c’est le contraire ?
Sortie, l’école, elle regarde sur sa gauche. Est-ce un attroupement ? Un sourire passe sur ses lèvres, son pas se fait plus léger.
La cour, ses camarades, le masque de quotidien à mettre pour, derrière, penser comme elle le veut. Une petite fille semble avoir la vedette, son père étant policier elle a toujours quelque chose à dire. Pour une fois elle s’approche, et ce qu’elle surprend ne l’étonne pas. Il est question d’un triple crime, de blessures avec une espèce de poignard mais l’arme n’a pas été identifiée.
Chaque enfant donne son avis, beaucoup connaissent l’endroit. Le tueur habite le quartier, il peut revenir, s’en prendre à eux.
Elle faillit intervenir, dire que non, jamais il ne ferait cela. Elle se contint, comment serait-elle au courant ? La discussion se poursuit, chacun en rajoute, bientôt certains affirmeront avoir été suivis, s’être sentis menacés, avoir croisé le regard de l’assassin. L’imagination enfantine se nourrit d’elle-même. Heureusement la directrice vient remettre de l’ordre et faire cesser une discussion menaçant de s’envenimer. Elle explique qu’il ne faut pas avoir peur, qu’il n’y a aucune raison qu’il revienne et que la police sera là pour les protéger en attendant d’arrêter le coupable.
La rentrée en classe se fit dans l’inquiétude et les regards chargés d’angoisse et d’interrogation. Il est des événements qui font parler en échauffant les esprits. Le sang est un aliment dont l’actualité se nourrit pour multiplier les histoires et amplifier la réalité. L’après-midi n’apporte rien, les informations n’ont pas progressé encore mais les commentaires vont bon train. La télévision a été aperçue dans le coin, les enfants se sont précipités, chacun voulant faire la vedette.
Elle observe, écoute, s’interroge sur l’excitation qui l’entoure. Le vernis de civilisation est prompt à s’écailler pour qu’apparaisse la nature humaine. Ce qu’elle voit ne lui donne pas envie d’être plus proche de ces pseudos semblables Quant aux médias ce qu’elle en pense ne peut être assombri davantage. Un jour les téléviseurs seront livrés avec une bassine. A moins qu'ils n'en soient une !
Elle lève les yeux, laisse courir son regard sur la falaise derrière l’école, vers le ciel et les oiseaux qui se croient libres. Elle sait qu'ils ne le sont pas, qu’ils ont autant de contraintes que n’importe quelle espèce, que la liberté est un mirage que nul n’atteindra jamais.
Et heureusement.
Elle ferme les yeux et c’est comme si elle se retrouvait dans un désert occupant l’infini. Au moins la nuit des ombres apparaissent, des hallucinations peut être mais des amies sûrement. Le jour tout était vide. Elle attendait qu’une silhouette s’impose, vienne vers elle, il lui fallait patienter encore, en attendant elle pouvait regarder autour d’elle, parfois il y a près de soi d’étonnants spectacles qu’on ne remarque pas. Par exemple cet arbuste à la forme curieuse comme un vieil homme assis, pensif. Il fallut, encore une fois, une main sur son épaule pour l’arracher à ses pensées. Retrouver le sentier plat de la réalité des autres dont elle s’était tant éloignée qu’il fallait la récupérer. Elle ignora les regards, les commentaires, les doutes sur son psychisme. Elle les considérait en tas, facile, ils s’y mettaient d’eux-mêmes, se regroupant, ignorant que zéro ne change pas par quelque chiffre soit-il multiplié.
Pour la première fois depuis longtemps l’institutrice l’interrogea comme pour vérifier qu’elle était bien présente. Problème simple qu’elle résolut sans y penser pour regagner sa place avant qu’on le lui ait dit. Au passage elle aperçut derrière la porte vitrée de la direction un visage qui l’observait. Elle détesta ce regard mais ne montra rien. Était-elle un microbe pour être ainsi surveillée, un papillon pour être dans une boite de verre ? Papillon ! Souvenir : Une boite contre un mur, vitrée, à l’intérieur des dizaines de lépidoptères cloués sur des bouchons de liège. Les autres s’extasient, pas elle qui maudit le responsable de cette collection, de ce cimetière. Des noms sous chaque cadavre, les détails d’une vie, si brève pourtant. Les élèves sont ainsi et elle se sentit le plus rare ornement de la collection. Celui qui ne se laisse pas capturer vivant, qui refuse de se reproduire en captivité, qui meurt d’être englouti sous une attention qui l'étouffe. Combien de mains, de curiosité, se portèrent-elles vers elle sans l’atteindre, combien d’attention entre les questions desquelles elle put s’échapper ? Infects individus qu’elle voudrait voir à ses pieds, transpercé, eux-aussi, réduits à des produits d’étalages. Elle sourit, imaginant avoir la capacité de modifier sa nature pour s’envoler par la fenêtre. Arpenter le ciel lui paraissant tellement plus agréable que d’avoir à rester les pieds sur le sol. Elle préférait aller vers le soleil quitte à finir en cendres, cela vaudrait mieux que d’achever sa course dans un sarcophage transparent. Elle reporta son attention vers la porte vitrée, la lumière avait-elle changée ou sa perception s’était-elle modifiée, elle crut apercevoir un monstre, créature blême oubliée, refusée, par la mort. La pelote des souvenirs ramena la suite de sa visite du musée, après les insectes ce furent des bocaux où dans le formol dormaient des tentatives de la vie de s’amuser avec l’humain sans se soucier de l’opinion de ce dernier. Un petit corps difforme retint son attention, enfant mort-né, monstre qui avait refusé de vivre. Elle en fut certaine en le voyant, ce n’était pas la vie qui lui avait fermé la porte au nez, c’était lui qui avait compris qu’il aurait un chemin caillouteux pour destinée et l’avait refusé. Était-il heureux dans sa tombe liquide, quelles pensées gardaient-ils derrière ses paupières closes ? Si ces yeux se rouvraient, si cet être retrouvait la force pour grandir, alors le verre exploserait et la peur s'amuserait.
Aimerait-il rejoindre les "normaux" ou les terroriser ?
Ne vit-elle pas ses lèvres s’étirer en un sourire complice...
A bien y réfléchir la créature derrière la porte était plus horrible que celle du bocal. Logique qu’entre "différents" la communication passe, elle aussi était prisonnière du formol de conventions, contraintes et idées reçues, dans le verre d’un désir normalisateur mortifère.
Le récipient idéal pour les importuns était une poubelle, opaque.
La visite continuait, dressée devant elle, une momie l'observait, cette incarnation du désir humain de surpasser la mort. Une femme était-il indiqué, ayant vécue vingt-cinq siècles avant de se retrouver en un endroit qui ne lui aurait pas convenu si elle avait su ce qui l’attendait. Mais les morts ne sont pas censés donner leur avis.
Les vivants si.
Rarement !
Elle était bien placée pour le savoir.
Elle s’interrogea, pourquoi prolonger l’existence de ce que le temps récupérera pour transformer en poussière ? Elle voulait comprendre ce qu’aurait ressenti cette femme, se demandant si, quelque part, une portion infime de son esprit ne subsistait pas, rêvant comme elle était en train de le faire.
Aujourd’hui la société est momifiante, mais ses membres semblent heureux ainsi.
Semblent !
... Ou rêve ? - 05
Sexe est un joli mot… Dans une jolie bouche !
J’ai laissé Dieu dans une vieille malle avec les jouets cassés de mon enfance.
Il faut me mériter pour maître.
J’intoxique les cons !
Mon problème est que je ne sais pas me satisfaire de ce que je mérite.
Même mon anormalité n’est pas normale.
Que la bête respire un peu fort et le vernis de la civilisation se fendra.
Mon désert affectif est le pire puisque vide d'oasis mais plein de mirages.
L’Enfer sait les autres.
Je ne crains pas la mort, surtout la vôtre.
La séduction sociale est souvent plus efficace que la séduction physique.
Je sens que j’irai loin, mais sans vous.
Tout le monde veut le changement à condition d’être le seul à en profiter.
On peut me comprendre mais je ne peux m’expliquer.
Dans le couloir blafard, elle est là, elle attend,
Adossée au mur bleu, maîtrisant son angoisse,
Paupières entrebâillées, regardant droit devant,
Son esprit est confus et ses espoirs se froissent.
Ça va être son tour, mais elle n'est pas pressée,
Personne, vraiment personne, ne veut prendre son tour ?
Elle aussi, questionnée, se serait récusée,
Il est de ces invites auxquelles on reste sourds.
Son cœur est secoué quand la porte s'entrouvre,
Un homme sort et s'en va, un sourire sur les lèvres,
La chance vient de passer et l'effroi la recouvre.
Zombie fragilisé encerclé de mots mièvres.
Assise elle ne dit rien, fait mine de comprendre,
Les mots dits, si lointains, que faut-il qu'elle avoue ?
Chimio, garder espoir, pas question de se rendre...
Et puis, hop ! Au suivant ! Vous prendrez rendez-vous !
L'été lui paraît froid, que lui dit-on : six mois !
Elle va en profiter, au max, avec passion.
L'air est soudain plus doux, l'avenir, c'est tout droit.
Quelques pas, la chaussée. Des cris ! Quoi ? Quel cam...
03
Ils entrèrent silencieusement. Eux qui d’ordinaire s’approchaient des nouveaux pour les
tester restèrent distants devant une enfant au regard de banquise. Il fallut que la maîtresse de maison rappelle à tous qu’il était temps de manger pour ramener un peu
d’animation.
Elle s’alimenta légèrement prétextant avoir mangé en voiture et que son estomac supportait mal l'abus.
Plausible, l’excuse fut approuvée.
Après le repas sieste obligatoire avant de partir en promenade. Au lit qui lui avait été attribué elle préféra la fenêtre et regarder les champs et les montagnes, le village aux toits ocres et rues étroites, des fermes en majorité, décor rural que la civilisation n’avait pas atteint, ce qui arriverait, elle en était certaine. Ce fut comme si le passé lui sautait au visage, comme si son regard traversant le temps lui permettait de découvrir ce qu’avait été la vie de ce lieu durant des siècles. Elle aurait aimé… Mais non, elle se mentait, une vie difficile ne lui aurait pas plu autant qu’elle aimait à l’imaginer.
Le gros de la chaleur passé il fut décidé de sortir. Elle était là autant jouer le jeu. Elle suivit donc ses "camarades" restant à l’arrière.
Les sensations ne lui déplurent pas, les odeurs, la nature, tout était nouveau mais plus intéressant qu’elle aurait voulu le reconnaître.
Le soir elle mangea avec plaisir, après quoi elle demanda à aller s’allonger avant les autres. L’autorisation lui en étant donnée elle se retrouva seule avec plaisir, entendant croître l’animation alors qu’elle refermait la porte.
Elle se coucha pensive. Demain elle aviserait.
Quand elle se rebrancha au réel le silence l’entourait. Elle resta un moment hésitante, se demandant si elle n’était pas dans sa chambre, si elle n’avait pas rêvé, quand elle convint que non elle se demanda si elle était seule. Tendant l’oreille elle entendit les respirations régulières de ses compagnes de dortoir. Elle était pour la première fois dans une nouvelle maison cernée d'inconnus.
L’angoisse fut la main la poussant à s’habiller, à sortir du dortoir d’abord et de la maison ensuite. Elle ne pensait pas s’échapper, seulement se retrouver dehors, puiser dans la solitude la force d’affronter une nouvelle journée.
Où aller, quel chemin prendre ?
Allongée elle brise un instant la chaîne des souvenirs pour s’étonner que celui-ci ne soit pas revenu plus tôt. Étaient-ce les sensations éprouvées à cet instant qui, un moment estompées, avaient repris des forces pour la pousser plusieurs mois plus tard à ressortir ? Le subconscient est un curieux mécanismes qui fait agir et donne l’explication, quand il le fait, trop tard. Un regard vers son réveil lui indique qu’elle a le temps de reprendre le fil du passé, fil en forme de lézarde, droite, un sursaut, droite à nouveau avant de se perdre en zigzag et disparaître. Quelle similitude entre cette marque sur le plafond et sa propre vie ?
Droite ou gauche ? Elle préféra celui que les vaches avaient coutume d’emprunter à en croire les traces laissées sur le sol, loin des cailloux blancs du petit Poucet.
Derrière elle la directrice qu’un pressentiment avait tenu éveillée discrètement. C’était la première fois qu’une pensionnaire sortait ainsi, plusieurs garçons s’y étaient risqués sans jamais aller loin. Décidément cette fille là était différente, sûre d’elle et désireuse d’agir suivant son désir. Il n’y avait pas de danger, du moins tant qu’elle ne sortait pas des sentiers, auquel cas elle interviendrait.
Seule avec la nature, robinsone jouant d’une nouvelle sensation de liberté. Les arbres sont ses amis, elle n’a pas peur de leurs hautes silhouettes se découpant sur le ciel en autant de formes curieuses ou tourmentées. C’est comme si elle les connaissait tous depuis longtemps, elle n’est pas perdue, au contraire. Si cela pouvait durer ainsi, si elle pouvait marcher sans jamais s’arrêter, sans avoir à retrouver le troupeau, la nature pour seule compagnie. Les conifères, penchés vers elle, lui raconteraient des histoires, eux qui savaient tant de chose et s’évertuaient à mémoriser tout ce à quoi ils avaient assisté depuis la naissance du premier végétal. De jour les animaux l’accompagneraient, tous communieraient par l’esprit, les paroles seraient inutiles.
Mentalement elle est loin, physiquement... Quelle importance ?
Près d’un arbre elle se remémore ce vieillard au visage raviné, alors qu’il se baissait pour l’embrasser elle ne put retenir un mouvement de recul. Combien de ces troncs perçurent-ils une vie différente, combien verraient-ils une forme de laquelle se rapprocher ? Est-ce pour cela qu’elle les sait amicaux ? Le vieil homme lui avait dit qu’il était mal de s'éloigner à l'approche d'une grande personne, ce à quoi elle répondit qu’il n’était grand qu’à l’extérieur, la preuve : sa peau plissait comme un sac trop grand. Il en fut comme deux ronds de flan, elle avait tourné le dos ravie de sa répartie, sentant que les mots étaient une arme terrible et que du temps serait nécessaire avant de la maîtriser.
Des yeux elle fouille l’obscurité cherchant une présence amie, un animal qui, s'approchant, se frotterait contre ses jambes. Une biche douce et caressante, ou un loup, un grand loup noir. Elle avait depuis toujours un faible pour les animaux ayant mauvaise réputation et détestait les humains qui ne les aimaient pas.
Oui, un loup noir, immense, sur le dos duquel elle monterait et qui l’emmènerait, loin, vers le bord du monde, et là une nef de lumière l’emporterait vers l’infini.
L’infini…
Il n’y a pas de biche, pas de loup, elle est seule, comme avant, comme toujours, faisant penser des arbres qu’elle sait n’être que des végétaux sans âme, et les enviant pour cela.
Seule ! Elle s’arrête, murmure ce mot au rythme des pulsations de son cœur. Que faire, continuer ? Il n’y a rien qu’elle puisse faire, nul but qu’elle veuille atteindre. Le mieux serait que rien n’existe, que le temps file, qu’elle seule demeure alors que les autres terriens ne seraient plus que cendres. Elle s’arrêterait, s’assoirait sur le sol et se raconterait des histoires d’avant, du temps de la vie. Une existence qu’elle avait observée comme hors d'elle, doutant de jamais la connaître.
Qu’y a-t-il autour d’elle vers quoi elle puisse tendre les bras, porter ses espoirs indéfinissables ? Elle était sur le vide, le sol était une illusion et la réalité une apparence trompeuse, un film projeté sur un écran qu’elle voulait traverser pour voir derrière, pour comprendre, enfin, ce à quoi tout cela pouvait bien servir.
L'immobilité lui donnait envie de hurler, pourquoi n’était-elle pas un de ces cailloux sur le chemin ? Qu’elle devienne comme eux, insouciante de la vie, sans question, sans réponse à attendre en vain. Plus de sensation, de peur, plus que la paix, en fin !
Elle ne sursaute pas en entendant un pas, la directrice s’est rapprochée sentant la détresse de cette enfant incapable de rester avec les autres mais sans destination.
Le contact l'apaise, l'attendait-elle, se savait-elle suivie ? Plus d’angoisse, d’interrogation, elle se laisse ramener sans rien dire, pour une fois une grande personne comprenait son désir : Qu’on ne lui fasse pas la leçon !
Que pouvait cette femme pour cette enfant, à part lui donner une chambre à l’écart, réservée aux invités ou aux parents devant rester. Chacune affronta seule ses pensées.
Le lendemain la directrice lui annonça qu’elle devait rentrer. Elle hocha la tête, ne demanda rien, peu lui importait. C’était un échec, rester l'aurait nourrie en l’amputant d’une part intime. Son chemin était ailleurs, difficile, solitaire mais un but existait, elle ne pouvait avancer ainsi, pour rien, vers rien.
Sur rien.
La directrice aurait voulu faire plus mais s’en sut incapable. En cette enfant un conflit se développait contre lequel elle était impuissante, sinon s’abstenir de l’importuner. Elle aurait voulu donner son avis, se traita de lâche de ne pas essayer. Elle pensa que la vie l’aiderait, qu’elle réussirait. Le temps aurait raison, en cette petite fille se tenait une puissance terrible, une énergie qu’elle apprendrait certainement à employer.
Certaine ment !
Pour s'excuser peu suffit, pour pardonner c'est l'inverse !
Elle rassura ses parents, qu'ils partent comme prévu, elle saurait se débrouiller sans difficulté.
La suite lui donna raison.
Elle passa d’excellentes vacances. Comme quoi il ne faut pas se fier à des débuts difficiles. Débuts qu’elle oublia mais il n’est de souvenir dont on soit sûr qu’il ait perdu le chemin du présent.
La séquence s’éloigne, le réveil lui indique qu’elle dispose de quelques minutes encore. Elle s’assied sur son lit encore dans la vision du passé et s’interroge sur le fait qu’elle ne soit pas revenue plus tôt. Elle glisse sur son lit, ses pieds nus se posent sur le parquet dont la fraîcheur lui fait du bien. Quelques pas, la fenêtre contre laquelle elle se laisse aller. Les nuages sont bas, lourds de menaces, diraient les autres, de promesses pour elle qui fit de la pluie son amie l’imaginant érigeant un mur d’eau l’isolant de regards qui ne verraient qu’une silhouette.
Cela n’a pas de sens elle le sait et s’en veut de céder au délire. Il est temps de sortir. Chaussures, manteau, gestes automatiques, et la montée où elle n’allume pas, s’amusant à compter les marches. La porte de l’allée, elle à envie de se retourner, imagine derrière elle… Mais non, elle est seule, tranquille.
Un claquement sec.
Le vent l’effleure, elle ferme les yeux. Les choses ont changé. Elle a une destination.
Les lampadaires ont du mal au sommet de leurs cous trop long à éclairer jusqu’à elle comme si la nuit s’était densifiée. Le vent agite les arbres à son passage, ainsi la saluent-ils, l’encouragent-ils. Elle leur sourit comme à des amis.
Elle marche souhaitant que le jour ne revienne jamais. Brusquement elle s’arrête, se retourne, ce bruit… Des pas ? Méprise, c’étaient les battements de son cœur dans son oreille. Faut-il pour se sentir vivre porter ses pensées sur autrui ?
Autrui ? Ne va-t-elle pas vers une amère désillusion ? Une bourrasque glacée l’entoure et la fait frissonner. A quoi bon rêver, espérer si c’est pour tout voir s’effacer en une seconde ? Un doute, une lézarde et tout s’effondre. Le ciel gronde, encore plus sombre, la pluie laverait son visage, purifierait le monde, mais elle se fait attendre, désirer, espérer…
Pourquoi sa vie est-elle ainsi, faite d’espoirs, de doutes, d’hésitations faisant battre son cœur de joie puis de crainte, pourquoi ? Qu’attendait-elle sur ce quai désert ? Une présence venant prendre sa main, une voix murmurant les mots qu’elle garderait toujours en mémoire, pas comme ceux entendus si souvent. Un regard voyant derrière l’apparence parfaite une âme tremblante, perdue à jamais dans un désert préférant ne pas regarder de peur de ne voir personne. Qu’une autre vienne, qu’elle la découvre en ouvrant les yeux, là, proche, toute proche. Elle sait qu’elle demande trop. Elle est si belle, si intelligente, si sensible… Veut-elle qu’on l’aime en plus ?
Pourquoi penser si c’est pour en arriver là ? Qu’on l’aime ? Idée folle, folle.
Elle se sent bête. Sa promenade avait bien commencé et pouvait se conclure mieux encore. Est-ce un avertissement ? Va-t-elle vers un banc vide épiée par une réalité moqueuse ?
Elle demande peu, le voir, tout simplement. Promis, elle restera lointaine et silencieuse. Bien entendu elle imagine qu’il tournerait la tête vers elle, sourirait avant de lui faire signe de s’approcher, de s’asseoir avec lui, elle sait que c’est imaginaire, l'avenir ne peut être comme elle le souhaite, il ne le fut jamais ; il n’est pas son ami. Que penserait-elle d’un banc vide ? Qu’il en a choisi un autre ? Elle les regarderait tous, pleine d’espoir à chaque fois. Viendra-t-il plus tard, est-il déjà parti ? Elle reviendra souvent, toutes les nuits.
Une vie se résumant à l'insatisfaite mérite-t-elle ce nom ?
La rivière s’ouvrirait pour la recevoir, ses bras l’entraînerait ; elle trouverait la paix dans une ombre liquide.
La paix, et tant pis s’il restait d’elle un nom gravé dans la pierre.
S’il est là ? Elle le suivra, de loin, juste pour savoir où il réside. Ensuite ? Serait-ce une bonne idée de le voir dans la lumière du jour, ne serait-elle pas déçue ? Non, elle le regardera de loin, le suivant s’il le lui proposait. Il la comprendrait, lui… Il est parfait, puisqu’elle ne connaît que sa silhouette et ainsi peut imaginer ce qu’elle veut. Façonner le réel avec la glaise de l’imaginaire et la durcir au feu d’une volonté si forte qu’elle s’incarnerait.
Pourquoi prévoir, ce qui surviendra sera différent, mais comment interdire à son esprit d'errer entre des possibles improbables.
Le jardin, les graviers indiscrets, de pauvres luminaires comme des yeux cyclopéens l’accompagnant. Les haies, le banc est là, tout proche… Son cœur bat si fort qu’elle craint qu’il ne l’entende, avancer sans penser. Vouloir, seulement vouloir.





| Bienvenue sur ce blog ! Vous y découvrirez mes goûts, et dégoûts parfois, dans un désordre qui me ressemble ; y partagerez mon état d'esprit au fil de son évolution, parfois noir, parfois seulement gris (c'est le moins pire que je puisse faire !) et si vous revenez c'est que vous avez trouvé ici quelque chose qui vous convenait et désirez en explorant mon domaine faire mieux connaissance avec les facettes les moins souriantes de votre personnalité. |