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11 mars 2009 3 11 /03 /mars /2009 07:20

... Ou rêve ? - 02 
 

                                                  03


Ils entrèrent silencieusement. Eux qui d’ordinaire s’approchaient des nouveaux pour les tester restèrent distants devant une enfant au regard de banquise. Il fallut que la maîtresse de maison rappelle à tous qu’il était temps de manger pour ramener un peu d’animation.

Elle s’alimenta légèrement prétextant avoir mangé en voiture et que son estomac supportait mal l'abus.

Plausible, l’excuse fut approuvée.

Après le repas sieste obligatoire avant de partir en promenade. Au lit qui lui avait été attribué elle préféra la fenêtre et regarder les champs et les montagnes, le village aux toits ocres et rues étroites, des fermes en majorité, décor rural que la civilisation n’avait pas atteint, ce qui arriverait, elle en était certaine. Ce fut comme si le passé lui sautait au visage, comme si son regard traversant le temps lui permettait de découvrir ce qu’avait été la vie de ce lieu durant des siècles. Elle aurait aimé… Mais non, elle se mentait, une vie difficile ne lui aurait pas plu autant qu’elle aimait à l’imaginer.

Le gros de la chaleur passé il fut décidé de sortir. Elle était là autant jouer le jeu. Elle suivit donc ses "camarades" restant à l’arrière.

Les sensations ne lui déplurent pas, les odeurs, la nature, tout était nouveau mais plus intéressant qu’elle aurait voulu le reconnaître.

Le soir elle mangea avec plaisir, après quoi elle demanda à aller s’allonger avant les autres. L’autorisation lui en étant donnée elle se retrouva seule avec plaisir, entendant croître l’animation alors qu’elle refermait la porte.

Elle se coucha pensive. Demain elle aviserait.

Quand elle se rebrancha au réel le silence l’entourait. Elle resta un moment hésitante, se demandant si elle n’était pas dans sa chambre, si elle n’avait pas rêvé, quand elle convint que non elle se demanda si elle était seule. Tendant l’oreille elle entendit les respirations régulières de ses compagnes de dortoir. Elle était pour la première fois dans une nouvelle maison cernée d'inconnus.

L’angoisse fut la main la poussant à s’habiller, à sortir du dortoir d’abord et de la maison ensuite. Elle ne pensait pas s’échapper, seulement se retrouver dehors, puiser dans la solitude la force d’affronter une nouvelle journée.

Où aller, quel chemin prendre ?


Allongée elle brise un instant la chaîne des souvenirs pour s’étonner que celui-ci ne soit pas revenu plus tôt. Étaient-ce les sensations éprouvées à cet instant qui, un moment estompées, avaient repris des forces pour la pousser plusieurs mois plus tard à ressortir ? Le subconscient est un curieux mécanismes qui fait agir et donne l’explication, quand il le fait, trop tard. Un regard vers son réveil lui indique qu’elle a le temps de reprendre le fil du passé, fil en forme de lézarde, droite, un sursaut, droite à nouveau avant de se perdre en zigzag et disparaître. Quelle similitude entre cette marque sur le plafond et sa propre vie ?


Droite ou gauche ? Elle préféra celui que les vaches avaient coutume d’emprunter à en croire les traces laissées sur le sol, loin des cailloux blancs du petit Poucet.

Derrière elle la directrice qu’un pressentiment avait tenu éveillée discrètement. C’était la première fois qu’une pensionnaire sortait ainsi, plusieurs garçons s’y étaient risqués sans jamais aller loin. Décidément cette fille là était différente, sûre d’elle et désireuse d’agir suivant son désir. Il n’y avait pas de danger, du moins tant qu’elle ne sortait pas des sentiers, auquel cas elle interviendrait.

Seule avec la nature, robinsone jouant d’une nouvelle sensation de liberté. Les arbres sont ses amis, elle n’a pas peur de leurs hautes silhouettes se découpant sur le ciel en autant de formes curieuses ou tourmentées. C’est comme si elle les connaissait tous depuis longtemps, elle n’est pas perdue, au contraire. Si cela pouvait durer ainsi, si elle pouvait marcher sans jamais s’arrêter, sans avoir à retrouver le troupeau, la nature pour seule compagnie. Les conifères, penchés vers elle, lui raconteraient des histoires, eux qui savaient tant de chose et s’évertuaient à mémoriser tout ce à quoi ils avaient assisté depuis la naissance du premier végétal. De jour les animaux l’accompagneraient, tous communieraient par l’esprit, les paroles seraient inutiles.

Mentalement elle est loin, physiquement... Quelle importance ?

Près d’un arbre elle se remémore ce vieillard au visage raviné, alors qu’il se baissait pour l’embrasser elle ne put retenir un mouvement de recul. Combien de ces troncs perçurent-ils une vie différente, combien verraient-ils une forme de laquelle se rapprocher ? Est-ce pour cela qu’elle les sait amicaux ? Le vieil homme lui avait dit qu’il était mal de s'éloigner à l'approche d'une grande personne, ce à quoi elle répondit qu’il n’était grand qu’à l’extérieur, la preuve : sa peau plissait comme un sac trop grand. Il en fut comme deux ronds de flan, elle avait tourné le dos ravie de sa répartie, sentant que les mots étaient une arme terrible et que du temps serait nécessaire avant de la maîtriser.

Des yeux elle fouille l’obscurité cherchant une présence amie, un animal qui, s'approchant, se frotterait contre ses jambes. Une biche douce et caressante, ou un loup, un grand loup noir. Elle avait depuis toujours un faible pour les animaux ayant mauvaise réputation et détestait les humains qui ne les aimaient pas.

Oui, un loup noir, immense, sur le dos duquel elle monterait et qui l’emmènerait, loin, vers le bord du monde, et là une nef de lumière l’emporterait vers l’infini.

L’infini…

Il n’y a pas de biche, pas de loup, elle est seule, comme avant, comme toujours, faisant penser des arbres qu’elle sait n’être que des végétaux sans âme, et les enviant pour cela.

Seule ! Elle s’arrête, murmure ce mot au rythme des pulsations de son cœur. Que faire, continuer ? Il n’y a rien qu’elle puisse faire, nul but qu’elle veuille atteindre. Le mieux serait que rien n’existe, que le temps file, qu’elle seule demeure alors que les autres terriens ne seraient plus que cendres. Elle s’arrêterait, s’assoirait sur le sol et se raconterait des histoires d’avant, du temps de la vie. Une existence qu’elle avait observée comme hors d'elle, doutant de jamais la connaître.

Qu’y a-t-il autour d’elle vers quoi elle puisse tendre les bras, porter ses espoirs indéfinissables ? Elle était sur le vide, le sol était une illusion et la réalité une apparence trompeuse, un film projeté sur un écran qu’elle voulait traverser pour voir derrière, pour comprendre, enfin, ce à quoi tout cela pouvait bien servir.

L'immobilité lui donnait envie de hurler, pourquoi n’était-elle pas un de ces cailloux sur le chemin ? Qu’elle devienne comme eux, insouciante de la vie, sans question, sans réponse à attendre en vain. Plus de sensation, de peur, plus que la paix, en fin !

Elle ne sursaute pas en entendant un pas, la directrice s’est rapprochée sentant la détresse de cette enfant incapable de rester avec les autres mais sans destination.

Le contact l'apaise, l'attendait-elle, se savait-elle suivie ? Plus d’angoisse, d’interrogation, elle se laisse ramener sans rien dire, pour une fois une grande personne comprenait son désir : Qu’on ne lui fasse pas la leçon !

Que pouvait cette femme pour cette enfant, à part lui donner une chambre à l’écart, réservée aux invités ou aux parents devant rester. Chacune affronta seule ses pensées.

Le lendemain la directrice lui annonça qu’elle devait rentrer. Elle hocha la tête, ne demanda rien, peu lui importait. C’était un échec, rester l'aurait nourrie en l’amputant d’une part intime. Son chemin était ailleurs, difficile, solitaire mais un but existait, elle ne pouvait avancer ainsi, pour rien, vers rien.

Sur rien.

La directrice aurait voulu faire plus mais s’en sut incapable. En cette enfant un conflit se développait contre lequel elle était impuissante, sinon s’abstenir de l’importuner. Elle aurait voulu donner son avis, se traita de lâche de ne pas essayer. Elle pensa que la vie l’aiderait, qu’elle réussirait. Le temps aurait raison, en cette petite fille se tenait une puissance terrible, une énergie qu’elle apprendrait certainement à employer.

Certaine ment !

Pour s'excuser peu suffit, pour pardonner c'est l'inverse !

Elle rassura ses parents, qu'ils partent comme prévu, elle saurait se débrouiller sans difficulté.

La suite lui donna raison.

Elle passa d’excellentes vacances. Comme quoi il ne faut pas se fier à des débuts difficiles. Débuts qu’elle oublia mais il n’est de souvenir dont on soit sûr qu’il ait perdu le chemin du présent.

La séquence s’éloigne, le réveil lui indique qu’elle dispose de quelques minutes encore. Elle s’assied sur son lit encore dans la vision du passé et s’interroge sur le fait qu’elle ne soit pas revenue plus tôt. Elle glisse sur son lit, ses pieds nus se posent sur le parquet dont la fraîcheur lui fait du bien. Quelques pas, la fenêtre contre laquelle elle se laisse aller. Les nuages sont bas, lourds de menaces, diraient les autres, de promesses pour elle qui fit de la pluie son amie l’imaginant érigeant un mur d’eau l’isolant de regards qui ne verraient qu’une silhouette.

Cela n’a pas de sens elle le sait et s’en veut de céder au délire. Il est temps de sortir. Chaussures, manteau, gestes automatiques, et la montée où elle n’allume pas, s’amusant à compter les marches. La porte de l’allée, elle à envie de se retourner, imagine derrière elle… Mais non, elle est seule, tranquille.

Un claquement sec.

Le vent l’effleure, elle ferme les yeux. Les choses ont changé. Elle a une destination.


Les lampadaires ont du mal au sommet de leurs cous trop long à éclairer jusqu’à elle comme si la nuit s’était densifiée. Le vent agite les arbres à son passage, ainsi la saluent-ils, l’encouragent-ils. Elle leur sourit comme à des amis.

Elle marche souhaitant que le jour ne revienne jamais. Brusquement elle s’arrête, se retourne, ce bruit… Des pas ? Méprise, c’étaient les battements de son cœur dans son oreille. Faut-il pour se sentir vivre porter ses pensées sur autrui ?

Autrui ? Ne va-t-elle pas vers une amère désillusion ? Une bourrasque glacée l’entoure et la fait frissonner. A quoi bon rêver, espérer si c’est pour tout voir s’effacer en une seconde ? Un doute, une lézarde et tout s’effondre. Le ciel gronde, encore plus sombre, la pluie laverait son visage, purifierait le monde, mais elle se fait attendre, désirer, espérer…

Pourquoi sa vie est-elle ainsi, faite d’espoirs, de doutes, d’hésitations faisant battre son cœur de joie puis de crainte, pourquoi ? Qu’attendait-elle sur ce quai désert ? Une présence venant prendre sa main, une voix murmurant les mots qu’elle garderait toujours en mémoire, pas comme ceux entendus si souvent. Un regard voyant derrière l’apparence parfaite une âme tremblante, perdue à jamais dans un désert préférant ne pas regarder de peur de ne voir personne. Qu’une autre vienne, qu’elle la découvre en ouvrant les yeux, là, proche, toute proche. Elle sait qu’elle demande trop. Elle est si belle, si intelligente, si sensible… Veut-elle qu’on l’aime en plus ?

Pourquoi penser si c’est pour en arriver là ? Qu’on l’aime ? Idée folle, folle.

Elle se sent bête. Sa promenade avait bien commencé et pouvait se conclure mieux encore. Est-ce un avertissement ? Va-t-elle vers un banc vide épiée par une réalité moqueuse ?

Elle demande peu, le voir, tout simplement. Promis, elle restera lointaine et silencieuse. Bien entendu elle imagine qu’il tournerait la tête vers elle, sourirait avant de lui faire signe de s’approcher, de s’asseoir avec lui, elle sait que c’est imaginaire, l'avenir ne peut être comme elle le souhaite, il ne le fut jamais ; il n’est pas son ami. Que penserait-elle d’un banc vide ? Qu’il en a choisi un autre ? Elle les regarderait tous, pleine d’espoir à chaque fois. Viendra-t-il plus tard, est-il déjà parti ? Elle reviendra souvent, toutes les nuits.

Une vie se résumant à l'insatisfaite mérite-t-elle ce nom ?

La rivière s’ouvrirait pour la recevoir, ses bras l’entraînerait ; elle trouverait la paix dans une ombre liquide.

La paix, et tant pis s’il restait d’elle un nom gravé dans la pierre.

S’il est là ? Elle le suivra, de loin, juste pour savoir où il réside. Ensuite ? Serait-ce une bonne idée de le voir dans la lumière du jour, ne serait-elle pas déçue ? Non, elle le regardera de loin, le suivant s’il le lui proposait. Il la comprendrait, lui… Il est parfait, puisqu’elle ne connaît que sa silhouette et ainsi peut imaginer ce qu’elle veut. Façonner le réel avec la glaise de l’imaginaire et la durcir au feu d’une volonté si forte qu’elle s’incarnerait.

Pourquoi prévoir, ce qui surviendra sera différent, mais comment interdire à son esprit d'errer entre des possibles improbables.

Le jardin, les graviers indiscrets, de pauvres luminaires comme des yeux cyclopéens l’accompagnant. Les haies, le banc est là, tout proche… Son cœur bat si fort qu’elle craint qu’il ne l’entende, avancer sans penser. Vouloir, seulement vouloir.

 

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