Dans l'Ombre des Murs - 11
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- Un mot curieux, vous l’employez rarement.
- Ma situation autorise mal son usage fréquent.
- C’est vous qui le dites, ne vous projetez pas trop loin vous seriez surpris de pouvoir
aller plus loin encore.
- Surpris à l'idée d’exister hors de ce lieu. Je n’ai pas quitté ma couveuse, elle a grandi
aux dimensions de mon esprit actuel, quand la première que je connus l’était à la mesure de mon corps. J’ai touché les parois de verre… Je dus être réanimé, visiblement je n’avais pas envie de
naître où quelque chose, ailleurs, me retenait. Qui sait quelles modifications surviennent dans ces conditions, une mauvaise oxygénation peut altérer le développement cérébral. Nous avons chacun
nos problèmes, nos limites mais parfois nous nous en imposons à la mesure de ce que nous croyons être. Suis-je ce que je vois ? Plus ou moins ? Avancer, mais jusqu’où ? Je voudrais atteindre le
bord du monde, alors je saurais ce en quoi je ne crois pas.
- Les mots vous égarent.
- Inflation psychotique ! Prophète voyant dans un monde aveugle, je suis cela comme je suis
cet enfant jouant avec ses cubes quand la plupart utilisent, avec leur assentiment, les grandes personnes comme des jouets. Le génie est une longue patience dit-on, j’espère que c’est vrai sinon
j’aurais perdu bien des années.
* *
Le temps glisse, complice de mes réflexions, le meilleur des amis, implacable comme un
partenaire se doit de l’être.
Je croyais vivre sans lui, je ne percevais pas les autres, c’était tout. Quel intérêt de
poursuivre un but que l’on peut atteindre ?
Un phare dans le brouillard… Par lui je suis passé entre les récifs de la démence où tant
d’âmes se brisèrent sans atteindre la côte, et je m’interroge, où suis-je, que suis-je ?
La brume se dissipe, je distingue des formes, d'inquiétantes pensées que je crois
reconnaître. Le hamster cesse de courir et regarde autour de lui, lui et moi sommes sidérés par la même incompréhension. Le mouvement noie la pensée mais l'arrêt est une source d’inquiétudes
rafraîchissantes, une fois leur eau goûtée, supportée.
Remonter dans la roue, courir à nouveau, heureux d'avoir atteindre un but mouvant. Sauf à
l’avoir atteint déjà.
Je me souviens du temps où je m'emplissais de textes concernant la folie, études de cas,
description de la vie en asile. J’aurais pu dessiner ce décor en associant divers souvenirs. Logique que la droite de mon destin passant par les points que je connais mai fait aboutir ici. Mon
ambition d’auteur était d’entrer dans mon œuvre, ce pourrait être fait, ce pourrait être la première pièce d’un palais sans sortie.
Je me souviens de moi sur un tabouret fixant le vide, cherchant dans les replis ombreux de
mes souvenirs une image rassurante et n’en trouvant jamais. Sur mon visage s’écoulaient les années sans que je puisse bouger, briser le frêle équilibre que j’aurais institué.
Boucler la boucle ! Reste le doute sur le réel, ce serait bien de lui de paraître faux pour
s’immiscer plus profondément en moi, me figer, psychose sans retour. Le pont-levis remonte, quand il sera fermé nul contact ne sera plus possible. Plus d’inquiétude, seul restera ce décor et moi
cherchant une introuvable échappatoire.
Qui entendrait mon cri mental, qui viendrait vers moi ? Ces déments, expériences inabouties
du passé ? Eux voudraient me dévorer, chacun trouvant dans la part qu’il m’arracherait médicament à sa souffrance. Je resterais à demi dépecé, à demi vivant sans plus pouvoir bouger, cloué au
sol, papillon que le destin compterait pour sa collection sans que rien promette jamais un changement possible.
Tisser le délire d'images intérieures sans qu'une seule s'arrête.
Engager le dialogue avec mon ombre, qui m’accompagne partout, si ce n’est au cœur des
ténèbres ? Elle sait qui je suis, pourrait me dire ce que je dois entendre. L’ombre de quelqu’un d’autre, les fantômes des grands-pères, que se superposent, ceux que je connais, ceux dont je
rêve, celui du professeur. Que me diraient-ils ? Que je suis…
La camisole se desserre, elle va tomber, je peux me retrouver libre. Pour un peu que la
porte soit ouverte…
Est-ce l’angoisse de l’inévitable dehors, celle que je ressentis avant de naître, qui me
fit m’accrocher, refuser, puiser dans les contraintes organiques du moment le moyen de mourir ? On me sauva parait-il mais ce n’est pas le terme que je choisirais même si je n’avais pas
conscience de ce que je voulais, ni même seulement de vouloir, je sentais ce qui m’attendait, le chemin était ouvert, il l’est encore, seulement je refuse d’ouvrir les yeux.
Quelles mains d’aciers pourraient-elles m’atteindre ici, me briser, détruisant
irrémédiablement le havre où je me trouve ?
Continuer le jeu serait aisé, me confronter avec des malades dont chacun est un aspect de
ma démence que je pourrais dissoudre en l'acceptant. J’écrivais ainsi, autrefois, tuant le temps, manipulant des mots revenant sans cesse, apprenant si peu de leçons si
longues.
Inverser cet endroit !
Plus rien, pas même de sol. Plus un bruit, ciel de nuit sans étoile, rien que moi. Je me
vois venir, étrange faculté que d’anticiper sur ce que j’allais dire, je ne suis plus surpris de mon désir verbal. Je joue à dieu dans ce néant je vais créer un décor, y insuffler de la vie, des
sons, de la lumière, il ressemblera à un placard !
La réalité copiait le symbole, exprimant mon désir de solitude, d’avoir un lieu de
réflexion où rien n'entrave mon imaginaire.
Non, je ne pouvais trouver le néant autour de moi. En moi…
Être un légume, c’est le terme adéquat, réduit au minimum et moins que cela, entouré, pris
dans un cocon technologique, aux frontières du vide. Je pourrais être le premier ainsi, non plus dans un ensemble de machines mais dans une seule me maintenant en vie malgré moi. Une
machine-corps, resterait le cerveau.
Être cette avant-garde me plairait, testé pour juger de la capacité d’un esprit à admettre
sa situation, ils se trompent en faisant leurs études sur moi, différent au départ j’avais plus de chances qu’un autre de m’adapter et d’admettre.
Aurais-je pu choisir ce destin, me proposer pour l’expérience ? Je m’en sens capable et cet
endroit serait un test, isolement sensoriel pour étalonner mes réactions avant d’être placé dans l'appareil. Pour un voyage dans l’espace il faut des années d’entraînement, pour celui-ci, sans
retour, il en faut bien plus. Ça tombe bien, mon passé est le meilleur des conditionnements !
Être une porte béante sans crainte ni conscience, je voudrais… Mais c’est ce qui m’attend
ici si je n’y prends pas garde. C’est mon désir d’anéantissement que j’affronte, encore une fois. De le connaître me donne une chance d’être le premier à réussir. Le premier ! Combien furent
utilisés pour essayer cette machine, combien qui en furent extrait pour finir dans une chambre capitonnée et numérotée ?
J’ai vu une chance dans cette proposition, la rétraction du réel dont j’avais besoin, non
pour leur instrument dont je me fous mais pour m’aider à me libérer, quitte à m’en déchirer l’âme.
Me laisser n’être… Me laisser naître.
Volcan, puissance insouciante de ses victimes heureuse de s’offrir en incarnation divinisée
d’une nature impérative. Combien de forces incomprises en nous que cette machine pourrait révéler ? De zones cérébrales sous-exploitées d’être engoncées sous celles des besoins quotidiens ?
Supprimer ces derniers en libéreraient d’autres. La folie permet cela, c’est la rupture des liens, de connexions avec l’extérieur qui en ouvre d’autres, désordonnée, sans logique ni cohérence,
sans possibilité pour le sujet de maîtriser le flot cérébral. Les modification sont telles qu’il n’y survit pas intellectuellement ni psychiquement.
L’idée de cet instrument de défi à la mort me convient. Moderne roue de hamster, tentative
d’exploration d’un intérieur inconnu, tout cela à la fois selon l’usage qui en sera fait.
Et moi, cobaye ou initiateur ? J’aurais pu concevoir cet engin. Je m’en sais capable, et
qui à part moi aurait pu l’utiliser ? Effacer le corps, laisser l’esprit puiser dans le cerveau l’énergie dont il a besoin.
Ainsi s’expliquerait mieux l’attention du professeur.
Mais est-il vérité ou illusion ? Créature générée par un programme d’accompagnement et de
surveillance. C’était folie de tenter cela, de défier la mort avec le risque de la battre.
Comment résister à la démence, sinon en étant fou ?
Ce cadre serait la lice de l’affrontement, eux ne devinent pas que moi-seul peut l’utiliser
et en sortir. Me voyant en réchapper ils s’y précipiteront sans deviner que ce qui me fut profitable leur sera fatal.
Je devine les espoirs et les peurs que ce projet susciterait Je souris des oppositions
émises par les intégristes de tous poils, ces bêtes ayant appris à penser en se passant de conscience de soi.
Quels sens nouveaux seraient-ils activés dont je profiterais sans oser les employer ? Ils
sont accessibles mais terrifiant tant le mythe est implanté en moi de humain apogée du monde animal. Je lui offre une évolution supplémentaire, volontaire, consciente, en rapport avec ses
aptitudes, les primitifs ne peuvent pas changer sinon en mourant.
Ce qui ne me gênerait pas !
Un nouvel univers à découvrir, terrifiant par l’inconnu qui en émane. Encore qu’elle me
paraisse fausse, un esprit pourrait-il être étranger à lui-même ; je lui propose simplement de se libérer d’un carcan physique trop prégnant pour partir à la rencontre de
lui-même.
Idée folle ? Mais la folie est l’aptitude à voir ce que les autres nient, elle ouvre la
porte d'un monde hors les remparts de la médiocrité !
J’ai eu besoin de murs intérieurs pour me protéger et préserver ma quête, utilisant mon
passé comme chemin pour ne pas me perdre en laissant errer mes pensées en des terres étranges, et pour repère, un phare, que je crus perdre plus d’une fois mais qui est là.
Dans l’ombre de ces murs j’ai exploré ces zones où la conscience ose rarement la pensée, où
les mots sont difficiles, ceux dont je dispose conviennent à un monde qui ne ressemble pas à une roue !
Le gravier crisse sous mes pieds, je pourrais me croire dans un cimetière cerné par des
tombes, espoirs défunts, rêves qui ne purent arriver à terme. Ainsi votre grand-père professeur, il cherchait sans disposer du vocabulaire convenable, celui qui dessine dans l’esprit plus que le
sens des mots. Après tout, croire en des chimères avec assez de foi pourrait leur donner vie.
Le jeu en vaut la chandelle, à ne pas utiliser ma vie je la perdrais. S’il n’en reste qu’un
délire distrayant ce serait mieux que rien.
Un cimetière pour exprimer une sensation de mort, y laisser une image de soi. Je me veux
debout près d’une tombe, je viens de la creuser, mes paumes me font mal, qu’importe, j’y balance ce en quoi je ne crois plus, hésite puis reprend la pelle pour remplir cette fosse. Tapoter le sol
une fois mon travail terminé, regarder le ciel, voir un monde différent du fait de l’être.
Chacun affrontera ce sourire de terre, abîme attendant sa décision. Je ne me fais pas
d’illusion, la majorité se précipitera à l’intérieur par incapacité à accepter le changement. Quelques individus me suivront, certains iront plus loin. Je suis heureux d’être le dernier dans un
monde, le premier dans un autre, ainsi va la vie qui se soucie peu de ce qu’elle abandonne, éléments du passé qu’elle réemploie.
La mort devant moi, je crains son contact mais peut résister à cette répulsion, avancer,
encore quelques pas, est-ce trop demander ?
Elle ouvre les bras, les fosses d’ombres de ses yeux attirent mon regard, je ne résiste
pas, lutter amène l’échec. Je la serre contre moi, fort, et au travers de son manteau je sens le froid de ses certitudes, des promesses qu’elle murmure aux âmes venant vers elle en quête de paix.
Je ne suis pas là pour cela mais pour trouver qui je suis.
Tuer ? J’ai exprimé souvent qu’au travers de mes victimes c’était moi que je cherchais, ce
moi qui je s’exprimait. Je voulais par le regard de mes proies observer un ailleurs introuvable pour libérer mon esprit et gommer l’image qui m’enserrait comme une camisole de faiblesse ! Les
événements se succèdent. Je constate une troublante cohérence dans mes pensées. Sans calculer, me laissant porter, tout s’emboîte.
Détruire cette forme-cocon, cet être nymphe dans lequel je vécus. Naître, me déchirer,
souffrir d’arracher cette peau-apparence.
Étreindre la mort sans gémir à son contact. La brûlure est vive mais c’est le masque que je
portais depuis si longtemps qui se consume.
Ouvrir les yeux n'est pas simple, se dessine la suite de ma route. Redoutant la vérité de
mes mots autant que je désire l’apprécier.
Ces pages sont les lambeaux d’apparences arrachées. Que le vent les entraîne pour une danse
prodigieuse, les unissent en un être inédit, créature trahissant mes aspirations les plus intimes.
Puisque ce chemin singe une piste de cirque je me vois dresseur de cauchemars, de
monstruosités sorties de mes pages. Faire défiler mes créatures déformées par des naissances difficiles.
Ce fut mon cas, je ne m'en souviens pas, mais celui que je fus en conserve les séquelles.
J’ai survécu…
Sur-vécu ? Les "normaux" sous-vivent-ils ?
Moi j’aurais dit ça ?
Qu’ai-je à regretter de cet instant... Rien puisque le passé ne s'efface pas. Mon numéro
s'achève, mon équilibre est instables, mes pensées vacillent, je vais de l’une à l’autre, tente de les associer, difficile !
Entendrais-je des hourras ou des sifflets ?
Des hurlements de rage, de peur, et puis… Silence !
Le rien des Origines avant que ce mot ait un sens.
Une définition, celle du dictionnaire, la seule faisant foi, alors que l’autre fous les
foies, c’est l’inverse.
Un numéro de pensées me conviendrait, un écrivain est le Monsieur Loyal de son esprit. Il
attire le chaland, le flatte en lui promettant monts et merveilles pour ne lui offrir que…
Montrer mes personnages, mes créations, visages dissimulés ; à la fin du spectacle arracher
les masques, révélant ainsi que tous n’ont qu’un visage.
Lequel ?
* *
- Vos pensées vous emportent.
- Si loin que je ne sais où j’étais comme je ne sais où je suis, perdu, au sens propre,
dans mes pensées, cherchant ce qui me fit traverser le délire, je voulais… Rien ! J'agis malgré moi, sans fils tombant de je ne sais où pour me manipuler. A quoi bon expliquer ? J’existe en
parlant, les mots expriment ma pensée ou ce qui en tient lieu. Sans elle que suis-je ? Me taire révélerait le vide. Un silence hanté par un murmure indistinct. Par les mots prononcés je saurais
que j’ai compris. Je le dis maladroitement professeur mais vous comprenez.
- Oui. Êtes-vous sûr de surplomber un abîme ?
- Comment être sûr de quoi que ce soit ?
- Inversez la situation.
- D’accord, si je ne surplombe pas le gouffre c’est que je suis au fond, et regarde là
haut. Les murmures que j’entends sont normaux, des souvenirs devraient revenir. Du fond de la rivière, le froid me prenant, je distingue la clarté de la nuit, allongé, baignant dans mon sang, ce
sont les pompiers que j’entends s’étonnant de ce que je viens de faire. Que la surface soit au-dessus est logique mais moi le suis-je ? Cette situation me laisse penser que j’ai hésité, la pièce
tourna en l’air avant de retomber du côté de la vie. Minute de choix, me fondre dans la nuit ou tenter de revenir ? Ce ne serait pas la première fois que les doigts de la mort glisseraient sur
moi. L'extérieur ne m’aidera pas, j’ai raison d’écouter ce qui vient d’en bas, d’en-moi, ainsi je trouverai ma motivation, pour moi et personne d’autre.