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Silhouettes sans visage, floues, lui dont la vie n'est qu'une suite sanglante s'interroge, pourquoi ce trouble ? La douleur est un cadeau pour ces êtres fragiles ne percevant pas que victimes et bourreaux sont les acteurs d'un drame qui leur échappe.
Certains l'observent fugacement, ses yeux parfois reflètent la lumière à l’instar de ceux d’un chat, alors la nuit n’existe plus, l’obscurité est un terme vide, et le temps, un chemin dénué de ténèbres.
Il connait son impact sur qui le rencontre, fascination et répulsion, comme face à un poison délectable.
Les pieds glissent sur le sol, après d’aussi dures conditions de voyage, marcher est une épreuve. Ailleurs c'est différent, un flexible de caoutchouc est disposé entre un camion au moteur allumé et une ouverture, mort violente, organismes agonisant en ayant, souvent, le temps de maudire leur résistance.
La terreur le nourrit, panique, haine et dégoût, un torrent d'émotions violentes passent en lui et…
Et ?
Cette question, il voudrait… Voudrait ? Il ne fit que subir depuis toujours, depuis un certain moment, un certain souvenir plus lointain qu’il n’y paraît pour quelqu’un dont le corps paraît avoir moins de trente ans alors qu’il en a plus, beaucoup plus, beaucoup trop.
Hommes, femmes, enfants, tri, organisation impeccable, réflexion interdite, elle troublerait les esprits, il le sait. Curieuse sensation de vertige, à force de se pencher sur l'abîme, en verrait-il le fond ?
Parler ? Avec qui ? Agir est aisé, réfléchir est plus inquiétant comme si ce camp était le premier miroir dans lequel il voyait son âme, reflet combinant ténèbres et horreurs. Folie ? Sans elle aurait-il conçu un tel plan ? Et dans quel but ? Était-ce son destin, attendre le moment, utiliser la peur, la rancœur, la haine et le chaos du monde. Civilisation et culture sont des mots, des masques, rien de plus. Derrière ? Ça...
Les plus fragiles ont la meilleure part : l'élimination. Frustrant pour lui qui a le pouvoir de violer l’esprit d’un supplicié, jouissant doublement, tortionnaire il voit s'activer ses mains, buvant l’agonie d'une victime jusqu'à l'ultime goutte de vie.
Suppliques prières et malédictions glissant sur lui se perdent en d’insondables profondeurs. Auraient-elles au fil du temps érodé sa cuirasse ? L'envie à disparue ; l'abîme est-il plein ? Et maintenant ? Il veut savoir sans être persuadé que ce désir soit sien.
Les formes passent devant lui, plus des êtres vivants, pas encore des spectres, cela viendra. Il en a suivi de ces esprits qui s’accrochaient à une infime parcelle d’optimisme, imaginant un ailleurs favorable. Mais demain ne sera pas mieux, seulement pire, et le lendemain...
Combien de vies digérées dans ce décor, le souvenir s'effacera-t-il un jour ou la vie s’éteindra-t-elle avant ?
L’espace est un gouffre glacé dont il espère une réponse venue de… Peu importe, il utilisera la première sortie qui se présentera.
Il n’en existe pas, ces doutes seront vite oubliés, il sortira vainqueur de cette épreuve, bientôt, simple affaire de jours, de semaines tout au plus, quoi qu’il doive se produire c’est pour bientôt.
Le train est en sommeil, il va repartir, mais reviendra. Mouvement destiné à marquer le passage d’un temps inutile et sans but.
Tranquillement il traverse le camp jusqu’à ses appartements, la haine frappe parfois physiquement, un coup dont il sent la violence sans faiblir. Il lui en faudrait plus pour ciller, beaucoup plus. N’a-t-il pas traversé des épreuves qui auraient tué n’importe qui ?
À commencer par lui ?
Mourir est une habitude facile à prendre.
* * *
L’air est lourd de pensées, gorgé de larmes amères. L’ombre monte des parquets, suinte des murs, des toits, un objet est un piège, la tentation de se souvenir d’une mauvaise émotion.
La facilité se cache derrière les aspects les plus rebutants, des ordres, des indications, inutile de penser, d'exister. Bien vite le numéro s’impose, marquage qui aurait pu se faire au fer rouge pour rester dans le cadre d’une certitude logique, mais non, l’encre bleue viole la peau, griffure d’une époque qu’il ne sera plus permis d’oublier.
* * *
Ce jeune homme aurait voulu reprendre son dialogue, retrouver son ami et le plaisir de la pensée, impossible. Un geste est une menace, plus de désirs personnels, ne valent que les ordres, ce rythme de vie imposé pour détruire corps et esprits. Reste la facilité : aimer son bourreau et le supplice pour voir en la mort la clé vers le Paradis.
Qui le sait ? Il s'interroge en découvrant son univers, la pièce tout en longueur, lits étroits, assemblages de planches superposés, perdre le minimum de place. L’organisation impeccable autant qu’implacable.
Il caresse étrangement sa nouvelle peau, un uniforme gris, rayé, il voudrait pleurer, chercher un regret, il ne trouve rien, d’espoir ou de désespoir, d’une petite graine pour imaginer l’avenir. Le temps est resté derrière la porte du wagon, désormais la vie est à savourer autant que possible. Il sait qu’un tel raisonnement choquerait, la vie ? ici ! non, impossible, interdit. Dans le fond de la noirceur s’ouvrira une voie nouvelle. S’il voulait affronter ses sentiments il chercherait une improbable sincérité. C’est sa façon de survivre, ne pas s’arrêter à l'apparence, un reste de croyance en une autorité supérieure elle aussi morte, quelque part. Dans son esprit ? Pas sûr, jamais il n’eut l’occasion de savoir ce qu’il ressentait en accomplissant des rites si anciens qu’il en perçoit maintenant l’odeur de poussière. Pas celle de l’extérieur, l’autre qui lui fait réponse, venant de l’intérieur, une ressemblance enfin comprise et la mort qui domine est celle d’un dieu en qui il ne peut plus croire. La sincérité n’est pas nécessaire. Facile d’agir sans question, la religion est faite ainsi, assez coercitive pour que les pensées restent en dehors, ainsi se fit un échange, allant vers la mort il se découvre une conscience personnelle et se débarrasse de croyances anciennes, peau morte protégeant les esprits inaptes au réel, sinon pourquoi supporter cela ? Le destin qui se présente ? Se peut-il qu’il y en ait qui croient aux promesses d’un monde tranquille mais séparé ? Le bonheur trop parfait est un mensonge, un sourire qui ne montre qu’un peu des dents dissimule qu’elles sont des crocs attendant de se repaître d’une âme fragile. Il devine ce qui l’attend. Pas besoin de savoir vraiment, l’odeur est un voile opaque que la lumière fait danser en la révélant pour qui ose accepter la lucidité de son regard. Peu l’admettront, la majorité priera pour ce nouveau départ, pensant qu'elle fut exploitée puis expédiée ailleurs. Ce sera vrai, tout étant dans la définition de l’ailleurs.
Un autre monde ?
Lui sait qu’ils y sont déjà, que cet autre monde est là, dans ce décor qui sonne faux, dans les regards des gardiens qui sont autant de portes sombres, béantes, sur la peur, une haine qui ne masque rien. Il sait, la vie ne conduit ailleurs que par la mort. Pourquoi ne pas le reconnaître, savourer la seconde qui se présente, plus de coups, de souffrance. Un souvenir jaillit, emporte le présent, inutile de chercher un état qui durerait toujours. C’est cela le bonheur, c’est cela la mort, sa présence en un lieu d’agonie est une chance à côté de laquelle il aurait pu passer, à l’instar les autres, ceux que, déjà, il ne reconnaît plus comme ses semblables mais comme des fantômes cherchant à s’adapter pour fuir une souffrance inéluctable.
Puanteur et promiscuité, des voix, des murmures, des échanges sur des vies passées, rêvées, sur un futur peint en rose. Qu’un doute surgisse et l’évidence d’un abîme qu’ils sont là pour combler surgira. L’image est venue comme un souvenir qu’il n’aurait pas vécu, ou pas ici, ou pas encore. Une promesse qui fait se tordre ses lèvres en une ébauche de sourire qui pourrait lui faire honte. Un gouffre, ouverture sur laquelle il s’arrête, cela l’intrigue davantage, il hoche la tête, entend des mots incompréhensibles, le choc qui le sort de sa rêverie, il est temps de répondre à l’appel, le premier, à ne pas manquer. Les peines sont réduites au minimum, à moins que ce soit le maximum. L’imagination sait qu’elle doit attendre un jour meilleur qui ne viendra pas. Les voix le crient, le gravent sur les surfaces malléables d’esprits noyés de peur. Lui ne se sent pas ainsi, non qu’il saisisse la réalité de la situation, au contraire, à croire qu’il en fait une chance, au point de le répéter pour le garder comme un trésor à surveiller jalousement. Qui sait ce que feront les autres, à qui faire confiance ? Les mots d’un instant révèlent une ambition que les faits mettent à l’épreuve, c’est le moment le plus important, s’affronter à soi-même, alors cèdent les motivations les plus pures, les forces les plus exposées comme des vêtements beaux mais fragiles. Il ne pourra jamais se confier qu'à lui dans le secret d’une tête qu’emplissent des images et des mots. Il ne se connaissait pas cette qualité, du reste il découvre qu’il ne se connaissait pas, il se faisait une idée de soi imposée par ses parents, son entourage, désormais s’il fait face à l’adversité il sait qu’au-delà c’est soi qu’il affronte. Le lieu s’y prête. Le pire fait révélateur ; fait-il aussi fixateur ? Ses illusions sont moribondes, la peur est sœur de la trahison, ce serait le jeu des gardiens que d’instiller la suspicion, la surveillance en serait facilitée, se regrouper fait la force, la valeur de l’union, quand il n’est qu’apparence, ne donne que des tentatives avortées paiement dérisoire d’un espoir survivant le temps de s’exprimer, qui en disparaissant laisse dans les esprits davantage de regrets. Une porte se ferme, un mur se dresse devant soi, ensemble il était permis de rêver, seul, la mort paraît une solution, un passage vers un peut-être. Le monde se fait gris, triste, le gouffre a faim.
Un nom est crié, le sien, malgré les pensées qui l’assaillent son esprit assure un service minimum, ne pas répondre réduirait son temps d’existence, la solution est dans ce compromis entre l’imaginaire et le réel, le premier pouvant se nourrir du second. Si un jour ce dernier disparaît alors la balle qui le frappera ne l’atteindra pas, son esprit aura trouvé refuge en un lieu indicible. Un sarcophage de peurs, de douleurs, le ventre de l’enfer. Petite cellule produisant un acide dont rien ne protège. Il entrevoit cette image, deux esprits se séparant, celui d’apparence dissous par le réel, l’autre préférant l’enfermement à l’affrontement. Soumission nécessaire, s’y abandonner en totalité n’amènera que l’échec, viendra le moment de la compréhension, face à la mort, tendant les bras, les masques tombent, les résolutions cèdent et la vérité qui s’impose n’est pas celle qui fut rêvée, elle a le visage souriant sans chair ni peur de l’absurdité.
Il entend dans les esprits proches les murmures, les imprécations, les prières, il en connaissait tant, toutes, mises dans la tête si jeune qu’elles furent positives, il accepta leur pouvoir, à l’image de ce qu’il devra accomplir dans ce camp, sacrifier une part de soi, un jeu de miroir derrière lequel, au-delà des gestes et des mots, il tentera de survivre. Seul, qui comprendrait, juxtaposer des situations opposées pour découvrir leur similitude n’est valable que pour lui, cas unique.
Unique ?
Peut-être est-ce sa façon de voir qui est spéciale, spécieuse, justifier ce rapprochement serait difficile, et pourtant, ce désir de contraintes, pour soi, l'autre, tous ! Ses parents ne lui voulaient pas de mal, il sait leur amour pour lui, leur seul enfant, à quel point il était important qu’il n’oublie pas le passé, ses racines. Maintenant il sait que les arbres n'atteignent pas le ciel mais finissent toujours par mourir.
Ne pas sourire, ne rien montrer, vider ses yeux, conserver l'attitude soumise, le corps est secondaire, ce qu’il va subir dépassera les souffrances connues, mais peu importe, il n’ose penser : tant mieux. Pouvoir se confronter à sa vérité en levant les yeux vers le bourreau non pour le haïr, non pour l’aimer, mais pour le remercier de ce qu’il offre de compréhension de soi dans un moment aussi difficile.
Aime-t-il souffrir ?
Le problème n’est pas dans un goût particulier, dans une passion, il n’y ajoute pas de majuscule, bientôt il osera s’il retient la leçon que céder, au pire comme au meilleur, est un seul piège. Céder à ses désirs sans les comprendre, à cette envie de s’agenouiller pour éteindre ses pensées, à ce désir de crier pour espérer la balle qui mordra ce cœur honni, à ce besoin de trouver une ressemblance avec son tortionnaire au point de se voir méprisable, au point, dans tous les cas, de renier sa vie et son âme.
Ses yeux contemplent le sol, son esprit le recouvre de mots, de situations, le repeint de couleurs qu’il découvre avec curiosité. Folie ? Peu importe la définition, peu importe le mot, le risque de savoir comme un poison prometteur, à admettre, sans lui obéir.
Le ciel est gris, quelque part, au loin, un reste de ciel bleu lui sourit. Tant qu’il conservera le pouvoir de secouer le linceul de ses peurs il se saura vivant. Les brimades, les coups, la douleur, rien ne l’atteindra vraiment, non en limitant son esprit, en l’emprisonnant, au contraire, en l’ouvrant sur ce qui se présentera, sur le pire sans le refuser, sur l’étrange sans y renoncer, sur le rêve, le délire, sur ce qui l’accompagnera sur ce chemin, au loin du voyage qui commence.
Alors il vaincra.

