Survivre au Mal - 2
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Il ferme les yeux, imagine la scène, l’enfant dans son berceau, les parents qui s’éloignent, tranquilles, des mains surgissent, s’emparent du petit être et l'emportent. En une minute il était
possible de se perdre dans les rues sans se faire remarquer. D’autres crimes vont-ils se produire, seul le premier pas coûte dit la sagesse populaire, en ce domaine c’est souvent vrai. Des années
sont nécessaires avant le passage à l'acte, le temps d'épuiser l’imaginaire. L’esprit se lasse de manipuler des images, la sauvagerie ne se contente plus d’animaux ou de films, elle exige un
aliment plus fort, une saveur que la réalité seule lui apportera. Agir est libérateur, source de crainte au début, le tueur ensuite s’interroge, pourquoi avoir attendu, c’était si simple, si
jouissif. Les policiers ne le trouveront jamais, ils sont trop bêtes. Il ne sera jamais pris, jamais !
Le deuxième pas sera plus assuré, les suivants seront faciles.
Difficile de retrouver qui n’a, avec sa victime, que des liens tissés par le
hasard.
Les yeux mi-clos il s’interroge sur ce qui aurait pu se produire si lui avait été
assassiné. Mais n’est-ce pas le cas ? Tout cela est l'œuvre d’un esprit repoussant la mort et générant une fausse vie pour se protéger de l’anéantissement ?
Rien ne change, où que l’on aille c’est avec soi. Ce monstre tueur d’enfant ne sera pas une
pièce de plus pour sa collection déjà si riche, c’est une créature lisse, plate, brillante…
Un miroir !
Il est des rendez-vous qui se repoussent sans s’annuler, sauf à s’annihiler soi-même, trop
facile ! Son refus de céder à cette solution prouve, bien qu’il redoute de se l’avouer, qu’il sait pouvoir, devoir, plonger au plus profond, non pour trouver mais pour
abandonner.
L’odeur du sang ne le fait plus palpiter, ses narines ne sont plus en quête d’une fragrance
repoussante. La folie était attirante, forme malléable et dangereuse, un adversaire qu’il crut à sa mesure, qui le fut, alors qu’il n’avait pas compris pourquoi.
Tuer est un désir puissant, une pulsion qui fait souffrir mais détruit qui lui cède.
Pouvoir divin, prendre une vie, dire que cela suffit, celle-ci ne sera plus, nous le voulons !
Nous ? Mais qui est l’autre, qui est là ? Qui EST ?
Quels miasmes ont-ils gonflé le ballon, où le vent va-t-il l'emmener ?
Toute son énergie sert à retenir les pièces d'un puzzle mental afin qu’elles ne se
réunissent pas encore. L’abîme est fascinant, mais s’y jeter n’apporte pas de soulagement. Le poids dans ce vide-là n’en est que plus grand, et quand l’évidence surgit de l’erreur, cela arrive
toujours, il est trop tard pour reculer en se bouchant les oreilles afin de ne plus entendre le rire de la démence.
Une âme se perd, non de se briser, mais en maintenant sa cohérence.
L’unique moyen de rejeter un fardeau est de connaître sa nature.
Qui regarde l’abîme, l’abîme le regarde. La phrase du philosophe lui plait, encore qu’il se
demande ce qui se passe quand c’est l’inverse.
* * *
Le chien tire sur sa laisse, son flair a perçu un truc inhabituel, il veut en savoir
davantage. Derrière ce taillis, au bas de cette pente il vérifiera si son flair ne le trompe pas.
Son propriétaire le suit, là, ailleurs, quelle importance ?
Il regarde le décor, la ville et son manteau de brume, les montagnes, le centre commercial
tout près, et puis- là, en bas, le vieux mur, la fortification et puis… On dirait…
* * *
Diatek regarde les grilles. Elles sont du même vert que dans son souvenir. Enfant il aimait
ce jardin public installé sur les contreforts de la Chartreuse. La pente est raide mais c’est un détail. Plus haut un parc était, est toujours, accessible, des remparts, des sentiers, un monde
qu’il occupât souvent.
Quelques minutes de grimpettes, un attroupement, un de plus, il peut entamer une collection
! Il se fraie un chemin en s'attirant quelques remarques qui s’éteignent quand un agent en uniforme le salue.
Il n’est pas surpris par le cadavre d’un autre enfant blotti contre les pierres, cette
collection-là il l’a commencé depuis longtemps !
- La série continue, cette fois les médias vont nous tomber dessus.
Diatek opine lentement, lui qui a toujours fuit le vedettariat, voilà qu’en retrouvant sa
ville d’origine, relativement calme, les feux de la curiosité médiatique risquent de troubler sa tranquillité.
- Jamais deux sans trois dit le proverbe, pour une fois espérions qu’il ne sera pas
confirmé. Le monstre a faim de sang et de publicité.
- Dommage qu’il ne s’en prenne pas plutôt aux journalistes ! Entre eux et les amateurs de
crimes il aurait de quoi faire. Je me demande ce que dirait un vampire virtuel de se trouver face à un tueur et à la perspective de se trouver à la une.
- Si un journaliste vous entendait il tremperait sa plume dans le
vitriol.
- Ça lui éviterait de la plonger dans la merde ! Mais je ne suis pas là pour me laisser
aller. Tous les pisse-copies ne sont pas à mettre dans le même seau hygiénique, il en est faisant bien leur métier, dommage que d'autres fassent la une ! J’ai du respect pour les morts, pas pour
ceux se revêtent de leurs dépouilles. N’oublions pas que donner une bonne image de la police fait partie de nos obligations, le gouvernement et ses représentants locaux nous en seront
gré.
- Vous le croyez vraiment ?
- Non ! Mais trêve de billevesées, quels sont les faits cette fois ?
- Classique, un homme sort son chien, l’animal se laisse guider par son odorat en tractant
son propriétaire lequel le regarde faire sans imaginer ce qu’il va découvrir, comme l’autre il y a quelques heures. Lui aussi a ressenti un sacré choc, découvrir un cadavre d’enfant n’est pas un
moment aisé à encaisser. Je parie que tout le monde va se méfier des formes suspectes, que nous allons être dérangés pour des colis bizarres, des sacs intrigants, et que nous ne découvrirons rien
nulle part. Le criminel a agit très vite puisque le père était un peu plus haut, derrière le virage, le tueur a été ultra rapide et décidé. Il a saisi l’opportunité. Vraisemblablement il n’était
pas loin quand le corps a été trouvé. Le sang coulait encore, sans quoi l’odeur eut été étouffée par le froid. Si le témoin s’était retourné il aurait pu le voir, il aurait dû le voir. Un adulte
aurait pu survivre à cette blessure, les secours ne sont pas loin, ils sont arrivés en quelques minutes, finalement le portable a du bon.
- Deux crimes coup sur coup comme si le criminel voulait prendre de l’avance, se laisser
aller à ses pulsions pour les dominer ensuite le plus longtemps possible. Le temps n’aide pas, il fait si froid que les gens réduisent leurs sorties, à fortiori dans un parc public, là encore les
parents vont se culpabiliser.
Des "experts" allaient et venaient essayant de récupérer un indice, n’importe quoi, le
commissaire laissa son regard aller au loin alors que son esprit était ailleurs, combinant des images, cherchant un point commun, une piste, retrouvant des formes venues du passé, des spectres
moqueurs, les seuls à pouvoir l’aider.
* * *
Une voix s’élève que personne n’entend, prisonnière dans un casque, chant de mort pour
âmes illusoires.
L’esprit suit la musique, qu’importe s’il ne comprend pas les paroles, la voix suffit,
lien vers un monde dont il s’éloigne de plus en plus.
L’appartement est vaste, confortable, un immense désert pourtant où les oasis sont
asséchées et le sable vide d’empreinte.
* * *
L’homme est effondré, la tête penchée il observe un sol qu’il ne voit pas, parcouru
d’images qu’il retrouve comme pour les retenir avant que le temps ne les altère. L’absence est un océan dans lequel il est difficile de se perdre volontairement.
Diatek regarde ce décor qu’il connaît si bien, sur la gauche, un peu en hauteur deux bancs
l'observent, il aimait s’y asseoir, regarder discrètement les promeneurs. Un visage parfois retenait son attention et excitait une imagination qui n’en demandait pas tant.
Les montagnes au loin restent indifférentes les murs séculaires attendent il ne sait quoi,
peut-être qu’un jour il n’y ait plus rien à voir, que la ville à leurs pieds se dissolve, que tout s’effondre, et que la nature reprenne ses droits. Le commissaire sait que cela arrivera, il lui
suffirait de fermer les yeux, la réalité disparaîtrait, si ce mot a un sens. Quelle est la vraie nature de ce que nous voyons ?
Parfois il regrette d’avoir fait l’effort de saisir dans le monde l’image suffisante pour
avoir envie d’y revenir. Le gouffre était si proche, promesse d’une paix qu’il refusa.
Le père… Un enfant sans papa est un orphelin mais quel est le mot pour dire le contraire ?
Le père donc lève les yeux, regarde ce policier venu s’asseoir près de lui. Répondre ? À quoi bon !
- C’est un cauchemar commissaire, je vais rouvrir les yeux et ce que je viens de vivre
disparaitra de mon souvenir, rien. Ce serait bien si c’était vrai, vraiment bien. Je connais la vérité commissaire, je l’ai vu, de si près, j’en doute pourtant, je veux en douter, je veux
espérer… Saleté d’espoir qui invite à refuser l’évidence.
- Pour l’accepter doucement.
- Plus rien ne sera doux maintenant, plus rien, jamais. Par ma faute. J’ai participé à la
création d’une vie, je croyais que cela suffisait, qu’elle ne courrait aucun risque, et voilà que parce que j’ai été imprudent une minute cette vie appartient au passé et m’en accuse. Je sais,
vous faites votre métier, il est important de retrouver le coupable, je voudrais vous aider, j’aurais voulu avoir le sang froid de chercher l’assassin tout de suite, il n’était pas loin n’est-ce
pas ? J’ai entendu ce que vos hommes disaient… Je n’ai rien compris, la situation m’a dépassé.
- Comme elle dépasserait tout le monde ! Quand on connaît les faits on s’accuse mais nous
ne pouvons pas reculer dans le temps.
- Je comprends vos paroles commissaire, intellectuellement, mais mon esprit m’assure que
j’aurai dû… J’avais un peu d’avance, j’ai vu le chapiteau du cirque, en bas, je me suis approché, je pensais que ce serait bien d’y aller avec le petit… Il aurait aimé voir les animaux, les
fauves… Mais les pires bêtes sont parmi nous commissaire, ce n’est pas à vous que je vais l’apprendre. Une minute de joie par la perspective d’un bonheur à venir. J’ai oublié le présent et mon
fils est mort, il était heureux de marcher, de découvrir la nature, il aimait cet endroit… La mort l’y attendait, sournoise, vicieuse…Le Seigneur m’a puni commissaire et je ne sais pas pourquoi
?
- Le Seigneur ?
- Pour vous ce mot ne veut rien dire, c’est du passé. Dieu…Je n’ai pas envie d’essayer de
vous convaincre, vous me répondriez que laisser mourir un enfant est indigne d’un dieu d’amour… Peut-être avez-vous raison commissaire, mais peut-être pas.
- Le peut-être me suffit, moi non plus je n’ai pas envie d’essayer de vous convaincre de
quoi que ce soit, je suis là pour découvrir un assassin, ses motivations, qu’il soit dirigé par une force supérieure, qu’il le croit, cela n’est pas de mon ressort et j’en suis heureux. Je m’en
tiens aux faits, aux actes. À chacun d'affronter ses croyances.
- Vous n'en avez pas ?
- Non, j’ai admis depuis longtemps qu’il existe des interrogations que je n’effacerais
jamais par la réponse adéquate. Dès lors j’évite la question, c’est aussi simple que cela.
- C’est une forme de sagesse que je pourrais vous envier. Curieux métier que le vôtre
pourtant même s'il est indispensable puisque des crimes sont commis mais vous êtes vous demandé pourquoi c’est ainsi ? Sans crime vous n’auriez pas de raison d’être.
- Sans doute.
- Vous vivez avec la mort, l’horreur, chassant les criminels comme d’autres le gros
gibier.
- Uniquement les homnivores.
- Je vous fais perdre votre temps, l’assassin cherche sa prochaine victime, il guette,
observe, attend l’occasion, comme ici. Il attendait, il espérait, je lui ai donné l’opportunité de tuer mon enfant. J’ai tourné le dos. Il m’a vu, j’en suis sûr, il nous observait, quand je me
suis éloigné il a frappé, vite, en quelques secondes tout était dit n’est-ce pas, rien n’était plus possible. Dites-moi commissaire, pensez-vous pouvoir arrêter la mort ?
- Elle est un adversaire au-dessus de mes moyens, je me limite à ceux qui s’en font les
hérauts. Vous n’avez vu personne ?
- Vu ? J’ai seulement croisé un couple de personnes âgées. Je n’ai pas fait attention, je
ne savais pas.
L’homme regarde à nouveau entre ses pieds, l’esprit ailleurs. Inutile de l’interroger
davantage le commissaire sait qu’il n’apprendra rien de plus. Chacun trouve le repos de l’âme où il peut même si lui ne la cherche plus, il sait que si elle existe ce n’est que dans le néant et
tant pis si un croyant le nomme Paradis.
- Si on avait su… est une phrase qu’il a entendue souvent et dont il connaît la
pertinence. Mais si nous savions ce qui nous attend nous ferions tout pour qu’arrive autre chose, par conséquent pour que ne survienne pas ce qui est prévu. Dès lors comment solutionner ce
paradoxe que connaître demain peut donner le pouvoir de le modifier et, par conséquent, rendre cette perception fausse ?
Son collègue a suivi les premières investigations, vaines, comme prévu. Il tente de
retrouver la position du tueur mais le sol est gelé, aucune empreinte détectable. Derrière un buisson, à l’affût. L’adulte s’éloigne, le gosse se rapproche, peut-être attire-t-il son
attention.
Il frappe, jette le corps et s’en va alors que quelques secondes plus tard l’homme au chien
arrive. L’enfant se vide de son sang, essaie de résister mais l’adversaire est trop fort.
La folie se libère sur-le-champ, explosive, nourrissant la sauvagerie. Force intérieure
qu’il connaît si bien qu’il pourrait se demander d’où elle vient, à quoi elle sert.
Ou QUI elle sert !
Quelques secondes, un hurlement intérieur, l’occasion, le hasard peut être, il n’y croie
pas. L’instinct, l’observation, une rage intérieure, quelque raison, bien que le mot soit déplacé, qu’il ignore encore.
Et voudrait ignorer toujours !
Il le sait, une victime supplémentaire ce n’est pas se satisfaire, ce n’est pas étancher sa
soif, c’est l’inverse, toujours.
* * *
- Un fou, cette fois plus de doute, un monstre est en liberté et a choisi notre région pour
s’exprimer. Inutile de dire que c’est un honneur dont elle se passerait bien et nous aussi !
Diatek opine pour manifester son approbation au discours de son supérieur hiérarchique, un
homme qu’il connaît mais juge intelligent.
- Ne nous perdons pas dans les grands mots et les commentaires à la mode. Qui que ce soit
il est parmi nous, circule dans nos rues, cela veut dire qu’il les connaît, ça peut être n’importe qui et vous savez que ce genre de situation si elle dure peut amener des dérapages, chacun se
laissant aller à douter de son voisin, à tort la plupart du temps et pour des raisons n’ayant rien à voir avec celles officiellement affichées. Il frappe, vite, lâchement, et rentre dans son
terrier où il jouit de ses crimes, du mal qu’il fait. La victime n’est qu’un moyen ce n’est pas elle, en tant qu’individu qui est visée. J’ai employé le terme de monstre, cela ne veut pas dire
quelqu’un avec un faciès déformé, un regard halluciné, au contraire, il est souriant, sympathique, discret mais serviable. L’opposé de l’idée que l’on se fait d'un psychopathe. Nous ferons la
liste des malades ayant séjournés en hôpitaux spécialisés, inutilement mais nous devons suivre toutes les pistes, la chance peut nous sourire, et nous en aurons besoin. Tablons sur l’excès de
confiance qui le fera courir trop de risques et se perdre. Il a réussi ses premiers coups, pour lui tout est aisé et la police ne fait pas le poids, il voudra nous narguer, nous pouvons l’espérer
bien que cela implique d’autres victimes possibles. Chaque parent surveillera ses enfants, à nous de déterminer son mode d’action, dans quelles circonstances il préfère agir, d'établir son profil
pour utiliser un terme à la mode et auquel je crois peu je ne vous le cache pas. Ce n’est pas une raison pour ne pas être attentif à des techniques nouvelles. Heureusement Commissaire je sais que
ce genre d’affaire ne vous est pas inconnu, des enquêtes sortant de l’ordinaire furent votre quotidien, je sais, j’exagère, mais à peine.
- A peine, c’est vrai !
- Pensez-vous que la médiatisation fera sortir notre homme du bois ?
- Non, je ne le sens pas désireux d’être une vedette de l’actualité même si c’est quelque
chose qu’il ne peut ignorer. Pour lui tuer est une nécessité, c’est une constante dans ce genre d’affaire même si je ne tente pas de tracer son portrait, c’est un peu tôt pour
cela.
- Néanmoins vous pouvez nous en dire quelque chose.
Survivre au mal - 4