03
- Il manque un détail. Nous étions six, je suis là, quatre moururent, qu'est-ce qui reste ?
Personne. J'ai causé la mort du dernier.
Nouveau silence, si dense qu’aucun ange ne trouve de passage.
- Ce n’était pas un hasard kah. Cette nuit faisant écho à une solitude venue de loin. Cet homme savait où me trouver, que je sortirai cette nuit-là, entre lui et moi un lien existait, normal, c’était mon père.
- Ton père ?
- Et je l’ai tué ! Combien de vies connurent-elles les épreuves qui jalonnèrent la mienne ? Y en eut-il une ? J’en doute. Celles qui furent dans ce cas ne purent jamais en parler, leur esprit n’y survécut pas. Le mien si ! J’ai eu l’occasion de le déplorer sans pouvoir rien y faire. Mes agressions n’étaient qu’un besoin de confirmation, comme une administration demandant x fois un même document. Parler ne fut jamais mon fort, écrire était plus facile. s'exprimer est utile. J’ai rêvé d’une vie banale, un travail routinier sans interrogation. La logique de ma vie fut la plus forte. J’ai connu une femme, non loin d’ici, pour elle j'eus l'idée de changer de voie, elle refusa, devinant que ma vie ne pouvait être ainsi, elle m’aimait. Elle fut la seule. Je te parle d’une autre vie, la mienne ! De la mort je passe à l’amour, le second me fit supporter la première, à croire qu’il n’existe que pour cela. Allons faire quelque pas, nous rafraîchir, mes souvenirs sont brulants, si je ne me refroidis pas ils vont me consumer.
Diatek s'interrompit, marre de parler dans ce décor oppressant, des mots heurtant les parois pour lui revenir avec plus de force évocatrice d’un passé terrifiant. Sortir, prendre l’air… Être ailleurs, simplement.
Il passa le premier, ce n’était pas un sursis qu’il recherchait mais un cadre différent, loin de ce contexte débordant de souvenirs. Kah ne dit rien, lentement il se faisait à ce qu’il venait d’entendre. D’un autre il aurait cru au discours d’un dément, pas du commissaire qu’il avait appris à connaître.
La réalité lui parut une photo sous laquelle est placée une flamme, d’abord rien, puis l’image se déforme, une tache brune apparaît qui noircit avant que les flammes surgissent. L'ancien monde fondait, le faux. Maudite curiosité, ce n’était pas une porte ouverte qui avait attiré son attention, l’effet ne serait pas différent.
* * *
Le vent leur fit du bien, une rue tranquille entre deux boulevards. Une place sur la gauche, un pont, l’eau moqueuse les regarde passer.
- Combien de milliers de fois suis-je passé pour là pour rejoindre l’école maternelle, puis primaire. Des raisons familiales me la firent fréquenter plutôt que celle de mon quartier. Situation ayant pour effet d’accroître ma solitude, mes copains habitant de l'autre côté de la rivière, je ne connaissais pas les gamins de mon côté... Maintenant je sais quelles raisons m'y conduisirent !
Il désigna une construction récente :
- Regarde cette merde de béton, si le sol pouvait l’engloutir je serais ravi, sans que quiconque ait le temps de s’échapper pour faire un exemple. Aujourd'hui le bâtiment abrite des activités ludique et non plus studieuses. Tu me parais songeur, voir dubitatif ?
- J’attendais un récit corsé, je suis pas déçu, la mort est terrifiante.
- Regarde mieux, elle sourit, le crâne a perdu sa parure d’inutile, il sait la valeur des choses, il se gausse de nous, de nos illusions.
Ils longèrent le quai bordé de marronniers, enfant Diatek s’y amusait, courait observait l'eau sur laquelle il faisait des ricochets ; avec les marrons, il remplissait son cartable pour les distribuer sournoisement en classe provoquant une bataille qui l’amusait beaucoup.
La jeunesse est insouciante.
- Les souvenirs se ramassent à la pelle mécanique, regarde, le pont suspendu là-bas ; accoudé à la rambarde j'imaginai le voyage d'un crâne charrié par le courant. Une enfant halluciné me retint alors que je me penchais sur un vide si attirant qu’il faillit m’engloutir, un abîme intérieur… J'ignorais alors d'où elle venait. Un sujet de roman. J’y étais la nuit du premier crime.
- Un bel endroit, la nuit chasse les badauds, l’idéal pour profiter de la ville si ce raisonnement d’autres ne l’ont pas.
- L’endroit pour évoquer la mort ?
- Elle est partout chez elle, à commencer à où se trouve la vie.
- C’est juste, la mort… Mon père donc ! Officiellement je ne l’ai pas connu, lui ne m’a pas reconnu, maintenant...
- Ta voix laisse planer le doute.
- Je l’ai abandonné, vivant, dans une situation, disons, difficile.
- Un trou perdu.
- Pile poil ! Une fosse dans le sous-sol de sa propre maison. Une expérience pour lui, l’ultime qu’il pouvait connaître. Ce qu’il attendait de moi, le moyen de me confier un témoin dont j’ignore encore ce que je devrai en faire… enfer !
- Tu ne seras pas surpris que je te suive difficilement.
- Autant pour moi. Comment résumer ma vie, ses heurs et bizarreries ? Elle diffère de la
norme mais ne la pouvant changer je fais avec. La raconter est malaisé puisque certains faits doivent rester secrets. Les souvenirs sont parfois des épaves flottant entre deux eaux remontant à
l'occasion d'une tempête mentale. Il y a un certain temps je pris le pont que nous venons de passer, à l’autre bout un homme en fait autant, un vrai duel de western, chacun à une extrémité allant
vers l'autre. J'ai senti un regard, sortant de mes pensées je l’ai vu se rapprocher, étrange trouble quand je le croisais, sans l’avoir reconnu j’eus le désir de me retourner. J’allai jusqu’au
bout, traversai la route, pris la montée du jardin, mécaniquement. Je me suis arrêté, deux visages se superposèrent, non, trois, deux du même homme à vingt ans d’écart, plus le mien, comprendre
fut rapide, admettre un peu moins. Précision : la différence d’âge entre mon père et moi est d’une vingtaine damnée. Moi ? Je tique sur ce mot tant ma personnalité me semble floue, à édifier, à
compléter. J’habite un château immense que je crains d’explorer. Les pièces sont pleines de vampires, de raisons de refuser un objectif indistinct mais redoutable. Et je ne parle pas des
oubliettes… Celles-là j’aimerais les oublier. En considérant mon existence et les obstacles qui la jalonnèrent je me reconnais une extraordinaire force de vie. Pour mon père la vie se nourrissait
de la mort. Il incarne les circonstances qui me façonnèrent à mon insu. Une main de chacune. Elles me créèrent Kah, impression mal rendue par les mots, peu importe, je ne suis pas là pour faire
joli mais pour me dire. Je retrouve la dualité/complémentarité vie/mort dans la chambre que nous venons de quitter, mon grand-père y mourut. J’avais sept ans a son décès, l’âge de raison, celui
de ne pas la perdre. Partant de mon père, j’arrive à mon grand-père maternel, logique. Je fus façonné par un vécu in utero, ainsi ma sensibilité fut-elle sélective par la suite, plus grande pour
ceci, moins pour cela, un enchaînement logique de circonstances et d’effets. Finalement il se peut que la face décharnée et souriante de la mort soit le reflet de qui la regarde, un miroir lui
renvoyant sa plus intime réalité. Force de vie, folie peut-être, suis-je vraiment là, es-tu réel ? Je ne vais pas te demander de me pincer pour le prouver, cela ne signifierait rien. Je voulus
affronter la folie dans son cadre : une cellule capitonnée. Une nuit j’ai attendu une rencontre qui n’eut pas lieu. Qui sait si je ne suis pas resté dans cette cage imaginant en être sorti ainsi
que le déroulement de la suite jusqu’à cet instant. Ce lieu ? La réponse est en moi. J’ai espéré en la folie, en vain, tant pis, tant mieux. Je me souviens de cette nuit, des ombres croisées, des
cris, comment aimer rire après avoir entendu, et vu, un dément s’esclaffer ? Je restai un moment debout, autour de moi des gens circulaient, certains me jetaient un coup d’œil, j’étais seul. Je
me suis repris, les doigts de la démence allumèrent en moi un feu dont les effets furent bénéfiques et le seront dans l’avenir plus encore. Je me sens nettoyé, curieux à dire, plus encore à
ressentir. Cette rencontre était un entraînement, une autre devait venir, elle ne se fit pas attendre, cette fois je ne fus pas surpris. Même motif, même punition ; même lieu, même heure ! Je
l’ai reconnu de loin, m’approchant je sentis une violente agressivité m'envahir, l’envie de le détruire, de le... n’importe quoi pour me soulager, un vent de fureur qui retomba brusquement, pas
de haine, l’instinct qui a envie de s’imposer sans y parvenir, la haine est différente, humaine, j’en reste à l’animalité, elle est confortable ! Un instant de calme, l’œil du
cyclone. Ma réaction fut celle qu'il attendait. Moi qui percevais mes proies n’avais rien vu venir, à l’instar des voyants qui ne distinguent rien pour eux. Peut-on se voir autrement qu'en reflet
? J’effleure un secret, un côté médium que j’appris à domestiquer en lui proposant les conditions qu’il aimait, ainsi je pus mener à bien des enquêtes qui autrement eussent été insolubles. Nous
connaissons si peu de cerveaux, la censure est grande, en revanche je sais sortir du sujet, digresser… Nouvelle rencontre donc, la troisième ! Il s’arrête devant moi, les grands mâles se jaugent
ainsi, semblant s’interroger sur l’utilité de l’affrontement. - Viens ! - Dit-il. J’étais là pour ça. Un café sur la place, tu vois que le décor sert à tout, nous pourrions faire une pièce de
théâtre de ma vie sans beaucoup d’investissements, financiers. Sa sûreté m'indiquait qu’il connaissait l’endroit, l’habitude de préparer sa fuite, on ne sait jamais. Nous nous assîmes dans le
fond, près de la sortie de secours. Chacun utilisa le temps nécessaire au service pour ranger ses idées. Je pris la parole.
Héritage - 4





