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26 juin 2009 5 26 /06 /juin /2009 05:28
Héritage - 1 
 

                                                 02


- Tant d’images superposant le réel à l’imaginaire firent que je pris le premier pour le second. Souvenirs, empreintes qui laissèrent en moi une plaie purulente. Une rencontre avec la violence, le sang, la mort, choc oublié sitôt vécu. Derrière cette porte le voile du passé s’est déchiré. Pas de tremblement de terre, d’orage extraordinaire, le tissu du temps fait un pli, le passé revient, s’impose et emporte tout. J’étais tranquille, l’abîme s’est ouvert sous mes pieds si vite que je mis du temps à le comprendre. J’ai baissé les yeux, découvert le vide, su qu’il avait toujours été là. J’habitai mon reflet ! Que d’années et de mots entassés pour amortir un choc qui en fut d’autant plus violent. Avec mes collègues nous passions des heures à discuter au cœur de l’enquête la plus difficile nous avions besoin de nous changer les idées, d’être stupides et vulgaires, d’oublier ce qui nous attendait. La mémoire est curieuse Kah, quel sont ses mécanismes ? Elle retient mais sait oublier. Elle met de côté ce qu’il est trop tôt pour vivre. Existence bizarre et fascinante non ? Tu ne dis rien, psychanalyste ! Une nuit, une colonie de vacances, le genre maison familiale, une douzaine d’enfants, trois monitrices, une ambiance sympathique. Septembre est bien entamé, les autres sont repartis, la rentrée scolaire menace. Je suis seul dans le dortoir, au fond à gauche, à côté du lavabo. Je ne dors pas. Tout débuta en fin d’après-midi, je joue avec des bâtons assis près du grillage ceinturant le potager, soudain je lève la tête, le ciel est gris, immense, d’un coup me tombe dessus l'évidence d'une solitude infinie. Des larmes coulent, la révélation me fige intérieurement. Mais la monitrice vient me chercher pour manger, feindre est une seconde nature, presque la première. C’est vieux, une ruine. Le choc me fit changer de chemin, ni plus, ni moins.

- Il vous ramena ici !

Rester dans la capitale était impossible après ce que j’y avais vécu. J’aurais pu m'éloigner mais j’avais envie, besoin, de faire le point, l’appartement de mon enfance était l'idéal. Il me fallait écrire comme je le fis durant mon adolescence. Cette porte, dans le coin, donne sur une penderie transformée en bureau. J’y étais à l’abri. J'y ai retrouvé mon fantôme et ce fut comme si le temps se repliait. La machine à écrire, les feuilles, tout était là, m’attendant. La colo… Cette nuit là, je ne peux plus attendre un sommeil impossible. Je dois sortir. En silence je m’habille, le parquet n’a aucun secret pour moi, je sais où poser mes pieds pour qu’il se taise. De même pour l’escalier, j’arrive dans la cuisine, la traverse, le ronflement venant de la chambre sur la gauche me rassure, celle de droite, le dortoir des filles, est vide. La clé est sur la porte, facile de sortir. La nuit m’accueille. La maison est à l’écart du village. J’y suis retourné, mais pas jusqu’au bout, je n’ai pas osé, pour un flic spécialiste des atrocités ça en dit long ! Le chemin est silencieux les chiens sont muets, cela aurait dû me faire tiquer, dans un endroit pareil ils ne dorment que d’un œil, mais non ; ils savaient que j’avais rendez-vous, ils avaient peur. L’instinct est souvent de bon conseil. Je passe à proximité de l’église, un haut mur sur ma gauche, une porte ouverte, trait noir sur fond de nuit, souffle glacé qui m’attire. Je connais cet endroit, la sacristie, le couloir vers la nef, banal. Sauf les bruits que je perçois. Je dispose d’une rare sensibilité aux sons, toute mon attention se fixe dans mes oreilles et je perçois ce qui échapperait à n’importe qui. Cette fois mes tympans ne furent pas seuls coupables, nous y reviendrons. Des voix, j’entre silencieusement, écoute, la discussion vient des caves. J'hésite, la poussière en suspension manque me faire éternuer, en face de moi, une salle éclairée. Je vais faire une bêtise mais je dois en savoir plus. Les objets entassés me regardent, ils s’amusent de cet enfant allant de soi-même poser la tête sur le billot. A un mètre je stoppe, j’ai froid, ma respiration doit s’entendre, les battements de mon cœur résonnent dans tout l’édifice, les cloches vont se mettre à sonner, me trahissant ou me prévenant. Mais non, seul le silence m’accompagne, me pousse vers la clarté et les voix. Vois-tu, pendant longtemps je ne pus évoquer ces images sans éprouver une violente émotion. Tant de choses me laissèrent froid par la suite parce que celle-ci fit vaccin ! J’entends des moqueries, des menaces, des rires, des gémissements surtout, maintenant il me serait facile de reconnaître les effets d’un bâillon. J’ai avancé en ayant envie de fuir, la main intérieure qui me tenait fut la plus forte. Une cave nue, quatre hommes debout dans la lumière entourant quelque chose que je vis mal, un pas de côté me fit découvrir ce dont il s’agissait. Une petite fille, nue, attachée et bâillonnée, tremblante de peur, gémissante d’angoisse. Je suis resté figé, les regards de l’enfant se sont fixés sur moi, ses tortionnaires se retournèrent. Trois hommes se précipitent sur moi. Je les vois venir comme au ralenti, le temps s’étire, ils se saisissent de moi, me tirent, je chois sur le sol. Je ne les reconnaîtrais pas. L’autre… Le quatrième, celui-là j’ai des raisons de garder son souvenir vivace. Les autres étaient excités, nerveux, ricanant, lui restait calme, froid, terrifiant. Le seul dangereux, cent voix me le hurlèrent. L’enfant m’a regardé, ses yeux étaient écarquillés de peur, sa peau était sale et couverte de sang et de sueur. Ses joues portaient la marque des coups. Elle me suppliait Kah, moi, un garçonnet sans force ! J’ai évoqué la souffrance de se mutiler, l’absence de mots pour la transmettre. Ce que je ressentis quand le passé se déchirât fut cent fois plus violent et m’appris bien des choses sur moi-même et mes motivations. Qui découvrant cette révélation me comprendrait ? Je me suis accroché à la machine, hurlant en silence alors qu’un flot de terreur m’inondait jusqu’à noyer la plus infime de mes cellules. Ils parlent mais je n'ai rien retenu. Elle était si belle, une île dans les ténèbres. Je la retrouve en t’en parlant, curieux n’est-ce pas ? Une couche de peinture restait, un vernis incolore mais altérant le souvenir. La seule comparaison que j'ai trouvé porte un nom étranger et remonte à plus de soixante ans. Je n'évalue pas le nombre des victimes mais l'esprit animant ces réalités, comme si la mort n'était plus qu'un masque porté par... Par ? Si je le savais. Je crus qu'il s'agissait du pire, de l'Enfer, je sais que non, ce n'est que notre réaction à une vérité indicible. Les doctrines, les intégracismes, les ismes en général ne sont que notre réponse au goût d'une tentation à laquelle nous ne pouvions éviter de goûter.

- Y survivrons-nous ?

- Non mais telle n'est pas notre utilité ! L'humanité et ses produits ne sont pas même un paragraphe du livre de la Création ! Je n’en sais pas plus pour l’instant, si plus tard existe pour moi je me reposerais la question. Le quatrième disais-je, le deus ex machina. Les autres ne pouvaient survivre. Un accident… tu parles ! Le lendemain, j’en entendit parler, un suicide je pense. Ces trois-là étaient des pions, le je(u) les détruisit. Quatre pièces et deux joueurs, les premiers : les trois dont je viens de parler et la fillette, les joueurs étant les deux autres ! Oui, je suis d’un côté de l’échiquier ! L’explication viendra en son temps. Parler m’apprend, j’époussette des images salies, leurs couleurs reviennent. Les yeux de cette enfant ne me quittent pas, ce que j’y ai vu, deviné et compris si lentement. Des pantins, mais, plus haut, qui manipulait le marionnettiste ? J’ai écris un conte là-dessus, la poupée lève les yeux, voit ses fils, les suit jusqu’au manipulateur mais sa vision ne s’arrête pas là. Elle voit de nouveaux fils, d’autres mains, continuant de remonter… J’ai senti le plaisir cette nuit-là, la satisfaction pleine et entière, pas le petit orgasme du samedi soir, la jouissance qui ravage tout et abandonne l’âme hagarde sur une rive qu’elle pensait, espérait, inaccessible. Logique si tant de religions la honnissent. La Vie nous manipule par le plaisir, le piège n’est pas d’y céder mais de s’égarer alors que s’y trouver est possible. Un chemin, un pont, un chemin. Refuser le jeu c'est perdre, l’apprécier, aussi, le juste milieu est malaisé à découvrir et pénible à accepter. L’action est facile, pas la compréhension. Je fais le vieux con ? Je sais, les mots m’emportent mais je garde le fil entre mes doigts. Cette enfant, ces hommes, moi, et lui. L’inconscient penses-tu, je préfère le mot de surconscient. J’ai cru l’avoir inventé, je fus ravi de découvrir qu’il n’en était rien, une " Haute Autorité Mentale " agissant pour préserver une chance d’équilibre. Je sais, c’est compliqué, pour moi aussi. Pourvu que ça dure ! Depuis j'ai vu tant d'enfances massacrées par des esprits avides d'effacer la leur trop différente qu'elle fut du symbole exhibé d'une pureté adorée par qui n'en veut que l'irresponsabilité. Le croyant aime détruire ce qu’il adore. Nous avons vu des d’enfants tués il y a peu, la parenthèse se refermait, je suis revenu pour cela et le hasard, s’il existe, je préfère penser que c’est le cas, fait bien les choses. Découvrir un cadavre est une chose, il est raide, froid ! Le voir détruit devant soi, est différent. Je l’ai accompagnée, son regard s’accrochait à moi comme une noyée à une bouée dont elle espère, contre toute raison, qu’elle la sauvera. Je n’ai pas pu, mon corps n’était plus rien, les fils étaient distendus, j’ai regardé sans fermer les yeux. Avec quels muscles, quels nerfs ? Elle emporta un peu de moi, j’ai conservé beaucoup d’elle. Les mots travestissent la réalité, vaine tentative de communiquer ce que soi-même l'on craint d'admettre. Elle est morte et ses restes sont toujours là-bas, quelque part. Je la retrouverai un jour. Ses parents l’attendent peut-être encore. Un temps j’ai pensé lui parler mais je doute qu’il soit possible de communiquer avec les morts, et qu’il le faille, tant pis pour le paradoxe ! Son corps s’est détendu devant moi, le coup qui la tua était faible, la goutte d’eau faisant déborder le vase. Un instant gravé en moi, l’image de son martyr. Ce que j’ai tenté d’écrire dix ans plus tard, après… Mais c’est une autre histoire dont il est préférable que tu ne saches rien, elle n’est pas en ma faveur même si je fis ce que je pus. Quelles formes étranges se cachaient-elles dans l’ombre que je perçus à l’époque pour les percevoir en ce moment. L'obscurité n'est jamais inhabitée. Le récit, suivre le récit, l’enchaînement des faits. La mort résonna dans tous les esprits, le mien s’est secoué, j’ai compris qu’ils n’allaient pas me laisser vivre. L’adrénaline m'a submergé, une énergie que seule la panique octroie. Je me suis enfui comme si j’avais le diable à mes trousses. Le Diable… Ce n’était pas tout à fait Lui mais des humains jouant aux démons. J’ai traversé la cave, pris l’escalier et bondi dans la rue. Le ciel était plein de nuages noirs. Ils me dissimulèrent, je me suis précipité, enregistrant ce que je voyais sans réfléchir. Passant près d’un portail j’entendis geindre les chiens. Je ne me suis pas arrêté pour leur demander de l’aide, ils se seraient couchés par terre. J’ai couru plus vite qu'un enfant l’avait fait jusqu’alors. Eux prirent leur temps. Celui de récupérer d’abord. Appeler la mort est une chose, sa présence en est une autre. J’ai entendu des cris, des bruits de course mal étouffés, une haie m’a accueilli, mes vêtements étaient sombres, la nuit fut ma complice. Ils passèrent sans me voir et je ne m'étonnai pas que tous ne participent pas à la chasse, la terreur était trop forte pour que je me soucie d'un détail. Cette remarque pour dire qu’il n’en était rien. J’ai contenu mes tremblements, les espérant loin je suis sorti de ma cachette pour retourner à la colonie. Je me suis retrouvé dans mon lit où je me suis endormi rapidement. Au matin il ne s’était rien passé, mis à part un accident de voiture, cause de plusieurs décès, qui fut évoqué devant moi. Je le mis dans un coin de ma mémoire, percevant, plus tard, le pourquoi de ce retrait. Trois victimes de plus du quatrième homme qui les guida jusqu’au bord du gouffre et les abandonna d’où ils ne pouvaient que tomber. Ma vie reprit son cours, je restais solitaire et différent, ratant de peu ma vocation d’autiste, reclus dans mon univers, y dormant pour faire semblant de mourir. Souffrance, délire, une vie qui pourrit lentement avant de se détacher de soi comme le fruit mûr de l’arbre. Entre cette fameuse nuit et le moment où l’écriture me la remit en mémoire il semble que rien n’arrivât, des années passèrent pourtant, disparues, en revanche ces derniers mois, me parurent un siècle.

Diatek interrompt son récit, il attend un mot, une remarque, une question, le silence le renvoya à son besoin de poursuivre son récit.

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