Survivre au Mal - 7
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Les communiqués de la préfecture sont sibyllins, difficile de masquer le vide d’une enquête débutant. Comment en un jour mettre la main sur un tueur intelligent et pervers ? La routine est utile,
vérification des individus fichés, des malades mentaux plus ou moins en liberté, mais les pires savent se dissimuler et si, parfois, un pensionnaire en récréation d’asile se fait prendre d’autres
ne sont jamais repérés et mourront en emportant leurs secrets et leur tableau de chasses.
Il ne croyait pas à une piste trop évidente. Certes la folie progresse, elle apparaît tôt mais ses premières manifestations ne sont pas des homicides, seulement des comportements particuliers que les parents voient rarement, trop de changements interviendraient. Là, proche, l’étrange et le monstrueux se font concurrence et nous évitons le miroir qu’ils tiennent devant nous.
Tuer des mouches ? Empoisonner les chiens du voisinage, casser ses jouets ? Un enfant agissant ainsi ne devient pas, forcément, un tueur en série. La démence dangereuse laisse une place à la lucidité afin de savoir comment dominer discrètement afin d’agir plus violemment ensuite. Elle astique ses serres derrière une apparence trop sage. Oui, méfions-nous d’abord des enfants trop tranquilles jouant dans leur coin sans s’intéresser à leurs camarades, lesquels se tiennent, instinctivement, à l’écart. La folie leur tend une main secourable et leur offre les paysages infinis du délire.
Tuer c’est aussi couper son propre cordon ombilical, trancher la corde qui fait lien avec le réel et autrui, une corde qui serre, retient l’esprit voyant s’ouvrir devant lui un espace infini prometteur de plaisirs et de satisfactions prodigieuses. Il lui suffit de céder à la tentation. Qui peut séjourner dans le désert et continuer à dire non ?
Qui ?
Diatek sait qu’il pourrait n’être que le second !
Un criminel de ce genre revient rarement sur les lieux de son crime, il l'emporte et le revit jusqu'à ce que sa faim se réveille.
Les regards les plus avides sont ceux des innocents. Mais… N’être pas coupable est-ce être innocent ?
L’expression contrite dissimule le regard souriant, la mine apitoyée étouffe les murmures déçus de ne pas en voir plus, de ne pas avoir été là alors que ceux qui ont ce regret ne l’auraient pas supportés.
Il manque de criminels tant le nombre de victimes "méritantes" est élevé !
Témoignages à compiler, affirmations à vérifier, recoupements à effectuer. Un troisième crime différent, la victime est sortie d'elle-même sans se douter de ce qui l’attendait. Pas de lutte, tout fut rapide, une main frappe un enfant content d’échapper à la protection parentale, si pesante, si utile. Il n’a pas compris. Comment dans une société refusant la mort, injectant du formol mental pour faire croire à l’éternelle jeunesse, à l’éternité bientôt accessible. Comme si cette dernière n’était pas la pire malédiction.
L’assassin joua finement, se tenant sur les dalles de pierre formant chemin pour ne laisser aucune trace derrière lui.
Outre le sang figé du cadavre est évident celui, froid, du tueur, qui appela sa victime alors que ses parents étaient proches. Le rendez-vous avait été pris avant, ainsi l’enfant n’avait-il pas été étonné.
La petite rue est si tranquille. Peu de fenêtres en hauteur, encore que l’hiver fasse qu’elles sont fermées pour se protéger d’un froid que le garçonnet brava pour s’approcher d’un autre plus profond et définitif.
La première victime avait été choisie, le forfait mûrement réfléchi, une fois commis il interdisait tout recul. Le deuxième enfant s’était présenté de lui-même, manipulé par les circonstances. Le pli était pris, la folie meurtrière ne pouvait plus se satisfaire d’images, se nourrir d’attente, elle voulait être alimentée encore d’où la nécessité de puiser dans l’environnement une proie facile. Ce troisième cadavre sentait le coup de fringale à contenter sur-le-champ. La mémoire avait été ouverte au chapitre des connaissances, l’obsession était impérieuse. Tuer est un soulagement temporaire.
Diatek le comprit rapidement, c’était écrit en lettres invisibles sur les feuillets de l’évidence. La silhouette du tueur ne lui apparaissait pas, pas encore. Il redoutait de s’en approcher pour mieux la distinguer, pour laisser passer en lui les flots de peur expliquant ces assassinats.
Malheureusement il ne put couper à la conférence de presse, trois cadavres sont une pâture attirant trop de bêtes à micro, à caméra, à stylos. " Nous faisons le maximum… Tout ce qui est en notre pouvoir… Moyens considérables en hommes, en matériel… Nous… "
- Et vous commissaire ? Vous semblez jeune pour mener la traque ?
- Je semble seulement. La valeur n’attend pas le nombre des années vous le savez. L’âge ne porte pas en soi les qualifications requises. Je connais mon métier. Tous nous souhaitons conclure rapidement, cela implique une discrétion déplaisante mais nécessaire.
- Vous semblez faire peu de cas de vos obligations médiatiques ?
- Merdiatique.
- Grâce à nous vous deviendrez une vedette.
- Je laisse ce désir aux Mères Denis de l’actualité.
- Passer de l’ombre à la lumière vous éblouit.
- Celle que vous offrez est artificielle.
- Les médias font partie du paysage maintenant.
- Comme les tours de béton et les décharges publiques, oui.
- Vous ne souhaitez pas entretenir de bons rapports avec nous ?
- Pour ce qui est des rapports je les préfère autres, quand à ce pluriel de majesté à vous de savoir s’il est justifié ou révélateur. Les obligations périphériques à mon métier sont de pénibles contraintes. Je suis policier, rien de plus.
- Et nous journalistes, rien de moins.
- Et pour cause !
- Vous avez besoin de nous.
- Je ne parle pas de mes besoins en public.
- Ce n’est pas ainsi que vous obtiendrez notre collaboration.
- Qui dit que je la recherche ?
- Vous préférez travailler dans l’ombre et le secret.
- Je préfère la méthode qui me convient, du moment qu’elle donne des résultats c’est suffisant pour moi. D’autres dans la profession sont heureux de se montrer, de faire parler d’eux, maintenant vous faites partie du décor, vous arrivez plus vite que les mouches. A la différence qu’elles sont utiles. Aucune de vos questions ne concerne l’enquête, quand celle-ci aura donné des résultats nous aurons peut-être l’occasion de nous revoir en attendant vous pourrez dire du mal de moi ça n’a aucune importance.
Tranquillement le policier s’éloigna, laissant derrière lui micros et caméras. Kah l’applaudit silencieusement, heureux de n’avoir pas eu à affronter la horde des charognards.
- Pas mal, vous avez l’habitude de vous exprimer ainsi ?
- Je vais me faire taper sur les doigts. Je n’attends pas d’articles élogieux, quand au contraire ça m’indiffère complètement. A mon avis il n’en diront pas lourd, ils garderont ça pour une prochaine fois, je leur souhaite de la patience. Facile de tenir tête à ceux qui ont de grandes gueules mais de petites dents.
- Jolie formule.
- Oui, j’en suis content.
- Être populaire vous paraît inutile ?
- Populaire est un mot que j'associe à soupe… Un journal n’est pas le meilleur papier pour s’essuyer ! Je ne vise pas de siège électoral, de poste important, je n’ai pas à ménager de susceptibilités, de fausses vedettes. Se mettre à genoux n’est pas la solution, au contraire
- La diplomatie est une qualité.
- Je sais en faire preuve quand les circonstances l’exigent.
- Ce n’était pas le cas ?
- Oh non ! L’obligation de paraître me dérange. Si le tueur est arrêté rapidement mes déclarations passeront et ils m’emmerderont moins dans le futur. Média et médiocre ont une même origine étymologique. Vous aimeriez devenir une vedette ?
- Vedette est un grand mot, je me souviens de célèbres commissaires venant à la télé expliquer leur travail, c'était intéressant.
- Tout dépend de qui maîtrise le jeu. Ne vous laissais pas griser. Quand nous aurons solutionné cette enquête vous serez au premier plan, moi je suis un sauvage.
- Vous ne redoutez pas qu’un journaliste soit intéressé par votre personnalité, qu’il soit tenté d’en savoir davantage sur vous ?
- Et alors ?
- Vous êtes un homme étonnant, un policier… Comment dire ? Qui eut une carrière discrète, sinon obscure.
- De quoi intéresser des fouille-merde…Pourquoi se faire du souci par avance ? Affrontons les problèmes quand ils sont devant nous. S’il faut prendre des cours de communication pour faire son métier...
- Si nous changions de sujet.
- N’oublions pas que nous avons un tueur quelque part, actif, féroce et efficace. Chaque crime le rapproche de nous, pas l'inverse ; nous le poursuivons mais lui s’efforce, avec des moyens personnels et dramatiques, de briser la cage de silence qui l’entoure.
-C’est étrange de fonctionner ainsi, par impression.
-N’est-ce pas ? Le flair est-ce un mélange d'expérience et d’intuition, la capacité à laisser son cerveau fonctionner sans le contraindre par d’abusives règles. Est-ce si étrange de se passer de chaînes ?
-C’est inhabituel.
-Le mot est bon, inhabituel. Anormal diraient certains qui prennent la routine pour un obligation alors que c’est seulement un tranquillisant.
- Il se peut que je me trompe mais il me semble que vous prenez très à cœur cette enquête. Qu’elle a une signification personnelle ?
- Je l’utilise ainsi, symboliquement bien sûr. Chaque événement évoque en nous des échos utilisables, pose devant nous un miroir dans lequel découvrir une image nouvelle, et inquiétante, de nous, est possible. Pourquoi un crime d’enfant nous touche-t-il, ou un meurtre de vieillard ? pourquoi sommes-nous indifférents aux milliers de décès quotidiens ? La mort est présente, active, nous faisons notre possible pour ne pas le comprendre, pour ne pas l’admettre. Nous la voyons frappant un enfant, nous baissons les paupières devant les ravages de sa faux.. Combien de morts seraient évitées avec de petites modifications de comportements. L’époque trouve là une expression révélatrice de ce qu’elle est, de ce qu’elle veut ou vaut. Pourquoi la folie meurtrière tient-elle la vedette alors qu’elle n'est pas nouvelle ? Que nous dit-elle d’une nature humaine refusée et qui a trouvé cet alibi pour se libérer ? Quelle soif étanche-t-elle ? La société nous pose de plus en plus de poids sur le dos, nous sommes partagés entre la satisfaction de nous courber, d’être comprimé, encadré, dirigé et la volonté ancrée en nous de nous redresser pour choisir un chemin plus satisfaisant. La vie ne se satisfait pas de lâcheté et s’exprime à sa façon. Nous habitons des hôtels particuliers ou des HLM mais tous nous oublions sur quoi ils sont érigés.
- Voilà qui captiverait les journalistes, les vrais, les curieux.
- Nous évoquerons le sujet plus tard. Nous avons tant d’informations à collecter, ces crimes sont des lignes qui se recoupent. Il suffit de si peu pour découvrir une piste et attraper l’assassin. Un indice nous crevant les yeux sans que nous comprenions son importance. L’intuition est utile dans ces circonstances, laisser en nous les pensées s’interpénétrer et espérer qu’une illumination viendra éclairer nos doutes et solutionner nos interrogations.
- Un quatrième aurait d’importantes répercussions. La ville est en état d’alerte, tout peut arriver maintenant.
- Une étincelle mettrait le feu aux poudres. Rien de tel que de bons dictions puisés dans le savoir populaire pour résumer une situation.
- Une étincelle de démence embrasant une poudrière de folie.
- Une formule digne de moi !
- Je le prends comme un compliment commissaire.
- C’en est un. La folie… Ce genre de crimes est-il inutile ? Nous baignons dans une lumière artificielle, nous immergeons dans une société virtuelle, quel moyen pourrait employer la nature pour secouer notre assoupissement ? Elle est attirante, présentée comme une porte vers la liberté. Une vitrine plutôt ! Je comprends qu’il soit fascinant de disposer du pouvoir de vie et de mort, mais c’est une illusion, tuer n’est pas cela, au contraire. Une liberté sur écran, pour spectateurs assoiffés d’hallucinations ! Comme l’univers, supportable par la télévision, redoutable, seul, la nuit, par l’évidence mise sous notre nez. Mais cela nous éloigne de notre affaire.
- Vous revenez dans votre ville pour vous poser ces questions et voilà que ce sont elles qui vous sautent sur le dos.
- Elles me guettaient.
- Vous espéraient.
- Comme si leurs réponses devaient me conduire au tueur.
- Symboliquement, par une libération intellectuelle.
- C’est tout à fait ça, vous étiez bon en psycho ?
- Pas mauvais, et vous ?
- Aussi.
- Mais vous avez raison, nous dérivons.
- C’est mieux que de délirer. Le problème en la circonstance est que nous ne pouvons déguiser un policier en nourrisson.
- Le tueur ne se laisserait pas prendre. Il tourne à plein régime et ne tiendra pas longtemps. Les ténèbres l’envahissent, le dissolvent.
- La liberté se masque d’ombre.
- C’est magique de parler si bien.
- C’est facile, tentateur pour aligner des phrases semblant sensées mais ne voulant rien dire. C’est le moyen de critiquer et de se placer au-dessus des autres, j’y cède souvent alors que je ne suis pas si différent que je le voudrais. Si nous pataugeons dans la merde c’est qu’il y a partout des trous du cul la produisant et je dois à la vérité de dire que j’en fais partie.
- Il y a une bonde quelque part pour l’évacuer ?
- Espérons-le, mais qui plongera pour la chercher.
- Un fou.
- Oui, un…
* * *
Cette vitre est une transparence trompeuse, elle fait de cette prison sans barreaux au fond de laquelle croupit une âme qui sait que pleurer ne résoudrait rien, qui ne veut plus chercher, ne peut plus comprendre et en souffre encore davantage.
Fini les larmes, les cris, seul subsiste le silence renvoyant les échos d’un vide qui ne mérite pas ce titre alors que rien ne pourrait le combler. Il n’y a plus de mots, de bouche pour en prononcer, de main pour se tendre loin de ces murs devenus rassurants maintenant, plus loin, au-delà, ce pourrait être pire que le pire.
Le corps bouge, se manifeste, programmation sociale, rien de plus. Ne peuvent en voir l’aspect véritable que des spectres gorgés de terreur, damnés, ils ne sont pas aussi nombreux qu’on croit !
Des bancs de brume veulent échouer l’esprit, se retirant ensuite afin qu’il constate sa réalité, que son désespoir grandisse de se sentir proche du salut sans pouvoir l’atteindre.
L’agonie devient parfois promesse de paix.
Les mains ne savent plus, la bouche a oublié sa nature, le regard perçoit un amas de formes en mouvements. L’appartement est joli, les parois couverts d’un beau papier. Mais qu’y a-t-il derrière? Quelles monstruosités coulant des parois pour submerger le monde ? Quelles horreurs errent-elles dans les rues et les chemins en riant d’une satisfaction diabolique ?
Les doigts perçoivent la dureté des murs, la joue demande un froid qui ne peut, encore, s’imposer. Le rempart n’est pas achevé, il est nécessaire d’en boucher chaque interstice, qu’il soit opaque.
Les voix du dehors sont un piège, un tas de mensonges, des mâchoires en quête d’une proie tendre et délicate, des crocs, des crocs… Bleus.


