05
- Il doit être gay, il n’y a pas de tante ; Si j’ose dire. Bref ! L’avion jusqu’à New York,
puis pour un état du Sud. Paysages superbes, tranquillité dépassant les bornes de l’ennui, heureusement que la bière existe, et que ce mot a deux significations. Une voiture nous attendait, nous
devisâmes de choses et d’autres. Dément et cultivé, ça existe. Une maison magnifique, vraiment. Isolée dans un cadre enchanteur, vu de loin. Solide bâtisse, inquiétante vue de près. Mais je suis
subjectif. Un personnel trié sur le volet, prêt à tout pour lui. Le regard qu’ils me jettent en dit long ; j’ai bien fait de les tuer tous ceux-là. Je ne fais pas le guide pour entrer dans le vif
du sujet : Le sous-sol. La police ne trouva rien en visitant la maison. Le passage y menant part du premier étage, il fallait y penser. Mon père était un monstre, pas un con, flatteur pour moi.
Ses actes me dispensèrent d’agir, j’en suis certain, s’il avait résisté ou cédé à la folie totale j’aurais eu plus de difficultés à trouver mon chemin entre l’autisme et la folie homicide. J’ai
embrassé les deux mais lui céda à la seconde.
- Vraiment ?
-Dans le cadre professionnel je pus faire quelques sacrifices à celle-ci.
Par peur d’obtenir une réponse Kah se retint de poser une question.
- Un chevalier défend le bien.
- Mon armure est noire de lumière.
- Belle image.
- Claire ! J’ai envie de parler de ce qui s’est produit dans cette maison mais les mots m’emportent. quand j’écrivais cela se passait de cette façon, venait ce qui voulait. Longtemps après, de retour dans cette ville je voulu me pencher sur mes textes, les comprendre et ôter le superflu. Dans cette conversation aucune coupure possible. L’horizon est une ligne imaginaire vers laquelle j’avance. C’est impossible, la distance est immuable ? Pourtant elle s'approche, le bord du monde, le bord de l’étoile, comprenne qui peut cette comparaison. L’inconnu attend, souriant de mes efforts pour retarder l’inéluctable. Mais j’étais dans la maison, le sous-sol. De suite l’horreur imbiba mon âme. Elle rodait partout, dans les cellules, les couloirs, la salle des tortures, s’étirait comme un chat guettant une souris croyant qu’il dort. Un four crématoire individuel, l’extermination démocratisée, le progrès. Un détail me parut curieux, un vide dans la visite, une salle qu’il omit de me montrer, le cœur de l’épouvante, le point névralgique. Quel terme est-il adéquat, s'il en est un ! La nuit suivante je ne trouvai pas le sommeil, sous cette maison une force attendait, maintenant encore je ne peux dire qu’elle fut jamais mauvaise en elle-même tant je la sais dépassant nos médiocres définitions humaines. J’attendis le sommeil. Par le passé c’était entre rêve et réalité que mon esprit se mettait à l’écoute des autres, courant le monde en quête de ma proie, un chien de chasse à l’efficacité redoutable. Cette nuit-là rien ne vint, un trou noir, un voile recouvrait mon esprit. L’unique certitude que j'eus au matin fut que tuer mon père était nécessaire. Le petit déjeuner se passa bien, nous blablatâmes de tout, du reste, de la maison dont il avait dessiné les plans, des environs, un calme mortel entre deux ennemis, chacun guettant l’attaque de l’autre. J’attendis la première occasion pour lui poser la question, il ne fut pas surpris, la nuit était un nouveau test en rapport avec ce qu’il allait me révéler.
- A ton avis, qu’ai-je dissimulé ?
- Le plus important ! Ce lieu est un iceberg.
- Qu’as-tu deviné de précis ?
- Une attente, ce mot est le meilleur que j’ai trouvé.
- Tu as raison, viens, allons voir, tu me donneras ton avis.
Nous descendîmes comme la veille, mon impression fut différente, un plaisir était là, un appétit souriant.
- C’est là, une simple porte.
Il l’ouvrit, j’entrai derrière lui.
- Que vois-tu ?
- Une vitre, un puits surmonté d’une vitre.
- Seulement cela.
- Non, Il paraît vide mais je perçois le danger, la souffrance, des cris, des pleurs… Cet endroit en est rempli.
- Comment sert-il ?
- Des victimes y sont jetées pour y mourir, les plus faibles de faim, les autres, aussi, mais après avoir tout tenté pour survivre. Je devine leurs regards quand une nouvelle victime leur est offerte. Mon métier me fit croiser nombre de monstruosités, un endroit comme celui-ci, jamais… Me revient le souvenir d’un conte que j’écrivis, un des premiers, une vengeance. Pas de puits, juste une salle vitrée. Un homme s’y réveille, réalise où il se trouve, veut s’échapper… Je passe les détails inutiles. Le but était de le pousser vers la folie en lui offrant en nourriture le cadavre de son enfant, ou son propre bras proprement tranché. Il refuse, avant de céder, il mourra de faim. Le responsable se pendra ensuite. Tout est mal qui finit mal.
- Les grands esprits se rencontrent, viens, allons y faire un tour, de l’intérieur l’impression est plus forte.
Un escalier descendait autour du puits, nous y pénétrâmes, la porte était une pierre déplacée par un contrepoids, facile de bloquer le système, impossible de sortir. L’impression d’étouffement me saisit, le puits était vide et cependant gorgés d’angoisses, prières ou menaces que je dus ressortir. Mon père souriant en attendant que je retrouve mon calme, il savait ce que j'éprouvai.
- Étonnant non ? Cet endroit me ressemble, j’y suis chez moi. La première fois que j’y descendis fut une révélation. J’aime pourtant rester là-haut contemplant ces êtres abandonnant leur humanité ; ce masque si facile à déposer ; pour se battre, se dévorer, régresser, redevenir ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être. Beaucoup se trouvent des excuses, j’ai vu un couple se faire une scène, l’homme accusait sa femme, lui faisant porter la responsabilité de leur présence ici afin de justifier qu’il la tue.
- La chasser de son cœur pour la mettre dans son estomac.
- Belle image. Ici, la vérité s’impose, dans des conditions aussi extrêmes tricher est impossible.
- J’entendais des centaines de voix se mêler, des rires et des larmes, dansaient devant moi un ballet d’ombres, des formes se ruant les unes sur les autres, se déchirant pour survivre quelques heures de plus, un nid de haine, une sauvagerie sans nom. L’image de certains camps me revint, ce puits les dépasse largement. L’encrier du pire. J’ai vu des femmes serrer le cadavre de leur enfant, une charogne dont elles se nourrissaient pourtant, j’ai vu des hommes rire en contemplant leurs viscères et qu’ils tentaient de dévorer, j’ai vu des enfants ronger des restes pourris. Un éblouissement qui m’emporta, une force contenue qui trouve enfin la voie de la libération… Un cri résonna, un cri libérant des centaines d’âmes maudites par une seule bouche acceptant de hurler. La mienne, l'âme hyène ! J’ai titubé, frémit quand une vague de froid passa sur moi. Fondu au noir ! Rouvrant les yeux je découvris mon père sur le sol, assommé. J’ai parlé de bord du monde, je l'avais atteint et m'était penché. Mes yeux ont vu trop loin et ce qu’ils découvrirent est en moi, attendant que j’ose comprendre. Je suis resté debout, le silence était absolu, l’épouvante s’était éloignée. Mon père haletait, luttant contre la violence du coup que je lui avais porté. S’il n’avait pas été un athlète je l’aurais tué. L’action fut un soulagement, après quoi je me suis détourné pour quitter cette antichambre de l’Enfer. Bloquant la porte derrière moi. Ainsi puis-je penser que mon père est mort bien que je n’en ai pas la preuve. Restaient les domestiques. Ils se méfiaient, pas assez, prendre un revolver fut facile, les tuer aussi, mes sens fonctionnaient mieux qu’ils le firent jamais, une balle, un mort, économique. Le vide Kah, la frontière que l’esprit s’impose pour se développer tranquillement. Vient le moment où il ne peut aller plus loin. La chenille se fait chrysalide puis papillon, avant de naître celui-ci se dégage difficilement de sa protection, il l’abandonne ou s’en nourrit. N’existe-t-il pas un papillon capable de s’enfermer à nouveau pour renaître sous une autre forme ? Je caresse mes limites et plus loin le réel existe encore. Le pire est la peur du meilleur. La barrière cède Kah et j’ai peur. Une autre histoire me revient, j’en commis des centaines. Une maison dont la pièce la plus importante est sombre et secrète. L’écrivant je pensais à la conscience, ce qui se voit ; à l’inconscient, ce qui se cache, et cette partie de l’inconscient faite d’ombre et d'omnipotence. Il est facile de tout lui mettre sur le dos, je m'accroche à la poignée pour croire la porte close. J’ai souvent depuis, deux puits, évoqué cet endroit, ce pas dans le minéral, dans le passé. Les racines sont à la mode, les retrouver… Quelle bêtise ! Elles plongent vers le passé et l'absence d’esprit. Lâcheté, satisfaction facile, suffisante pour les médiocres, aller plus loin est difficile, jusqu’à comprendre. Ce n’est pas ton cas. Mes mots sont sibyllins ? Pour moi aussi, comprendre Kah, comprendre ce que nous sommes pour progresser. Je ne peux être moins obscur. Tiens ! Obscurité, un autre conte : Un homme rêve qu’il marche sur un chemin, de chaque côté grouillent des formes étranges qu’il sait être les hordes du néant à l’assaut de l’ultime réalité qu'il incarne. C’est moins simple ? Bien ! Il avance puis s’interroge, est-ce la bonne direction ? Il se retourne mais d’évidence le chemin n’a qu’un sens, comme le temps, pour nous. Tu me suis ? Bravo ! Il arrive jusqu’à une forteresse prodigieuse constituée principalement d’un donjon semblant toucher le ciel. Je passe sur les péripéties, finalement il arrivera au sommet de ce donjon, de là il apercevra l’ultime lumière présente dans l’univers et par cette seule action vaincra les forces du néant. Amen ! Mon héros se réveille prêt à changer de vie. Résultat rapide pour ce qui fut mon texte le plus long, 5500 pages. C’est beaucoup, mon personnage, et moi à travers lui, prolongeait le rêve car il savait qu’au réveil sa vie changerait, comme moi en concluant ce récit j’ai modifié ma façon d’écrire et les thèmes de mes récits.
- C’est moi qui suis pantois, en un seul mot, ce n’est pas une illusion.
- Gentil de le préciser. L’histoire continue, le passé n’a pas tout dit, par exemple mon père, j’ai croisé son regard avant de partir, je le crus plein de surprise, maintenant je me demande si ce n'était pas de la satisfaction. Une conclusion logique à une vie où la mort portait un manteau de sang. Voir venir la fin doit être intense, sentir son corps se détruire lentement et la conscience luttant jusqu'au bout comme pour avoir le temps de jeter un œil par dessus l'épaule de la Camarde. J’ai pris sa succession, bien que je ne sache pas laquelle.
- Il aurait pu se dévorer ?
- Non, l’avenir confirmera cette opinion. Avant de partir j’ai averti la police, elle a dû se poser des questions.
- Pas seulement elle.
- Vrai, il me faudra apporter les réponses, et pas qu'aux flics.
- J’avais compris. L’angoisse est le début de la pénitence.
Diatek hocha la tête. Pardon ? S’ils connaissaient ce mot, lui-même…



