Héritage - 5
06
L’enfant voulait courir vers les autres, se joindre aux enfants passant devant lui, un jour il essaya, pour ne plus s’y risquer de nouveau.
Seul dans son lit il rouvrait la porte de son univers, la nuit le protégeait, les monstres
accouraient, se penchaient sur lui, ses seuls amis. Leur aspect eut terrorisé n’importe qui, lui savait distinguer derrière l’apparence la vérité de l’âme. Un défaut ! Connaître les autres amène
à se détourner d’eux, le pire c’est quand ils le sentent, quand ils perçoivent le regard les dénudant.
Un sourire est plus effrayant qu’une grimace, un coup de poing plus sournois qu’une
caresse.
Certitudes !
Partout il se cherchait, un enfant identique ne pouvait exister.
La preuve ? La vie le rejeta, tentatrice, proposant puis retirant l’autre qui aurait été
soi.
Elle fit bien.
La bleu du ciel fait écran, le gamin s’approche, cette couleur ne peut rien proposer de
répugnant, voulant être séduit sa méfiance s’endort.
Où est la beauté d’une enfant morte, les os brisés, la peau lacérée, les muscles arrachés ?
Quel est le plaisir d’agir ainsi ? Il apprend la haine, le mépris, le dégoût, vrais noms des compagnons de ses nuit. Le temps vient de les appeler, d'employer les termes réels, les images
véritables, la force de la destruction. Une main est Vie, l’autre est Mort, tout, entre elles est matière, et le diable murmure.
Manque un miroir, s’y découvrir, s’y aimer peut-être.
*
* *
Les images et les mots dansent autour de Diatek, les pièces volent et prennent leurs places
l’une après l’autre. Les policiers s’engagent dans le jardin, empruntent l’allée goudronnée, s’arrêtent au premier niveau. Autour du bassin aucun garçonnet ne courre. Seuls le vent et la nuit
s’amusent, plus haut ce furent les pseudo tipis, vides, les cercles de pierre… Il tiqua, entre eux et des margelles la similitude le frappa. Ce totem coloré planté au milieu de l’aire de jeu,
n’attend-t-il pas de se jeter sur les enfants pour s’en repaître ?
Il aurait raison !
Le temps des larmes est passé, il en versa tant que le puits déborda, il s’y jeta, glissant
au fond sans trouver la paix. Il creusa, découvrit de vieilles souffrances dont il apprit à se nourrir.
Avec le jour le soleil enjambera le ciel avant de disparaître à nouveau insouciant des fils
le manipulant. Le froid est moins vif, tout va bien.
- Des souvenirs ?
Diatek rejoignit le convoi poussif du tangible.
- Des images, des impressions, les fantômes ne manquent pas. Parler file le temps, si peu
en reste, de lui ou de nous qui est Pénélope. Si tu avais envie de rentrer chez toi je le comprendrais. Que de mots, d’atrocités avant de pouvoir conclure. Je suis las de mon décor, des pierres
qui n’oublient rien. Le minéral est le socle de la vie, le sapiens n’en est qu'un rameau. Bref ! En revenant des États-Unis je suis allé voir mes partenaires. Devant leurs tombes accolées je suis
resté un long moment, les autres visiteurs pensèrent que je priais, et, peut-être, n’en étais-je pas loin. Je sais, cela est vain, je ne crois pas à une survivance de l’âme après la mort ! Ils
vivent dans mon esprit, sons et images inoubliables, rire et drames qui jalonnèrent notre amitié. Je dois y retourner. Comme les cétacés après une exploration des profondeurs j’avais besoin de
respirer l'air gorgé d'oubli du passé.
- Le roc en toi te permit de résister ?
- Voulant me durcir j'aurais explosé, j’ai été souple, flou, dans le vent pour me redresser
ensuite. Des métaux sont ainsi, la chaleur leur rend l'aspect qu'un choc altéra ; le minéral singe l’esprit. L’instinct me dirigea, le délire me permit de surnager. Maintenant je suis calme,
presque content, la fatigue produit de curieux effets.
- Elle muselle la censure.
- Tu n’aimes pas ce risque ?
- J’ai ma vie, mes habitudes, les criminels ne me dérangent pas, j’ai grandi avec eux mais
cette nuit entrouvrit d'étranges portes.
- Tu oublieras, considérant ces instants comme une illusion. La route qui rejoint l’horizon
est longue… Mais pas assez !
- Tes limites se fendillent, vers quel monde vas-tu ?
- Le nôtre Kah, le nôtre.
- C’est le problème.
- Je sais.
- Il me reste des jours de vacance à prendre.
- Part en famille, en Asie par exemple, vers l’est. De nouveaux jours se profilent, une
perception autre du réel. Une odeur de sang me vient du futur, plusieurs fois dans mes contes je décrivis plusieurs fois la Terre comme un champ de bataille, des milliards de victimes, morts et
agonisants. Passe le temps, s’impose la vie, de chaque carcasse naît une fleur, un arbre, la vie.
- Ambition ou prémonition ?
- Les deux mon commissaire, les deux ! Maintenant…
- Maintenant ?
- L’avenir se moque de mes interrogations. J’ai envie de me réveiller, de constater que
tout cela ne fut qu’un rêve, que je suis seul dans le fond du dortoir et d’entendre le clocher. Me rendormir ensuite et ne plus jamais retrouver le chemin de la conscience, plus
jamais.
- Quelque chose te fit peur ?
- Peur a plusieurs sens et le pire n’est pas celui que l’on croit.
- As-tu renoncé à l’écriture ? Avec tes idées tu pourrais t’imposer.
- M'imposer me ferait taxer de trop de noms divers... J’ai dû écrire mais la science
m’attirait. Comprendre pour tisser le support capable de recevoir le savoir. Fais attention à oublier ça.
- C'est fait.
- Tant mieux.
- Je m’en souviendrai quand tu auras le prix Nobel.
- Celui du rêve ! Joli diplôme.
- Ta réputation d’intelligence se vérifie.
- N’est-ce pas ? Tu peux aller jusqu’au génie.
- C'est bien ce qui t’effraie.
Diatek se tut, admirant le paysage de montagnes sur fond de nuit.
- C’est une révolution que tu proposes ?
- Bernard Shaw disait : La révolution n’ôte pas le fardeau, elle le change
d’épaule. Un soulagement temporaire mais rien n’est changé, tiens, révolution, un mot à double sens, double tranchant !
- Comme un satellite ayant fait le tour de la Terre.
- Il revient à son point de départ. Une révolution n'est qu'un tour de manège, pour
rien.
- Je te suis, de loin, mais je te suis.
Les heures ont passé, le soleil caresse l’horizon, lui sait ce qu’il y a de l’autre côté.
La journée sera douce. Diatek contemplant son passé découvre qu’il crut fuir mais ne fit que se précipiter vers l’unique but possible. Le désir sexuel s’est émoussé, trop de plaisirs si intenses
qu’en retrouver de semblables est impossible. Pas de manque, il est soulagé d’être libéré d’une chaîne d’instincts superflus Le besoin de voyager pour dissoudre le temps va en faire autant. Alors
il affrontera ses vraies obligations. Toujours il eut des idées, ses carnets regorgent de notes, d'idées, de pensées. Comprendre avant de savoir ! Paroles de vérité sur un air de boutade. Cela ne
se décrète pas et arrive à n’importe qui sans qu’il l’ait désiré. Il voudrait associer littérature et sciences, un conglomérat bizarre qui le fait sourire, pour commencer une nouvelle journée,
entamer une nouvelle vie, l’idéal !
Les marches d’argent du donjon flottent sur le vide, il hésite.
Prix Nobel de lâcheté, ça existe ?
Curieusement Osiris l'accompagna, dieu découpé reconstitué par Isis.
Puzzle d’un esprit qu’il reforme pièce après pièce, image à venir d’une vérité pénible et
lumineuse. Elle est rarement l’un sans l’autre.
Ils continuèrent à monter pour dominer la ville. Les murailles de la citadelle les
entourent, les protègent, la certitude sereine de la pierre, une sagesse à envier mais à ne surtout jamais atteindre.
- Tu n’as jamais essayé le dessin ?
- Je détestai ça, pas de chance pour les cours qui étaient en début de journée, ils me
virent peu. Sauf à une époque, une œuvre qui attira les encouragements de la prof, ce fut suffisant pour me dégoûter. Si elle avait été jolie je me serais forcé. Depuis j’ai fait une tentative de
cours, ça m’est sorti par les yeux, un comble.
- Raison de plus pour réessayer.
- Chaque chose en son temps, j’ai de quoi m’occuper un moment.
- Tu as dû avoir une scolarité facile, moi pas, j’ai bûché comme un malade, pas de regret,
la place est bonne et la retraite confortable.
- De chevet ! Il faut y arriver, une balle met vite fin à cette
ambition.
- Je ferai attention, toi un bel héritage qui t’attend.
- J'y penserai le moment venu, la maison me plait, tu te souviens, le conte du rêveur, le
chemin, le château, bien, il hérite d’une demeure, en s’y installant il oublie ses chaînes. Précision, il se voulait écrivain.
- Point commun.
- N’est-ce pas ? Elle m’attend. La particularité du lieu dut conserver le cadavre de mon
père. Jolie momie que je laisserai à sa place.
La maison, l’horreur qui rode, la mort circulant dans les couloirs, ce contact glacé qu’il
connaît bien, qui lui fait peur et l’excite.
*
* *
La ville reprend son activité, les piétons sont peu nombreux, les voitures circulent encore
aisément. Les brumes matinales brillent par leur absence. Le temps leur fait une fleur, en plein hiver c’est rare. Après tant de mots ils se gênent, chacun désire se retrouver seul, marcher pour
tasser les découvertes de la nuit.
- L’année est jeune, le temps des résolutions court.
- J’ai pris celle de n’en plus jamais prendre, je m’y suis tenu.
- Bravo.
Chaque mot soulignait ce qu’ils taisaient. Si l’un ou l’autre eut l’idée d’un p'tit dej' il
n'en dit rien. Ne pas tenter le diable, c'est son job.
- Il est temps de rentrer, peut-être pas pour dormir mais une douche et un coup de rasoir
me feront le plus grand bien.
L’autre opina, ils se serrèrent la main rapidement. Le temps conserverait ces instants, au
sortir d’une rencontre aussi intime se revoir est souvent pénible.
S’éloignant de son côté Diatek se dit qu’il ne reverrait jamais son confident d’une nuit,
il poussa un petit soupir de soulagement.
Mais n’en perçut pas l’écho !