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Il s’est nourri d’émotions violentes, de plaisirs pervers. Fuyant sans bouger, hamster dans une invincible cage, usant ses pattes sur une roue de vie pour moudre un temps qui n’existait plus.
Quand il s’arrêta un grain de sable tomba dans le sablier.
La nuit est lente, l’obscurité s'emplit d’anciens murmures tissés par mille derniers souffles. Il écoute les voix émanant de mondes qui ne devraient pas exister, distingue les corps qui jamais ne grandiront et qui sont là, près de lui, bûchers d’enfances détruites prêtes à se sacrifier, à s’offrir pour, par lui, goûter la vie et mériter le néant.
Une âme massacrée peut encore trouver le repos. Et la sienne ?
Il ne lutte pas, encaisse les chocs, le séisme mental venu du fond des âges et qui l’atteint par les failles de son passé.
Mais qui survit vraiment ?
Il sourit des mots qui viennent, des phrases naissantes. "Tu fais trop littéraire…" Voilà ce qu’elle lui dirait, elle, si proche, une vie que la main peut saisir, que le cœur peut mériter quand l’âme bat le rappel de ses souffrances comme d’autant de raisons de ne pas bouger.
L’amour ? Un corps sur un autre, sur du vide, le néant qui s’amuse.
S’il y croyait encore…
Deux âmes sur un chemin, similaires. La souffrance appose son sceau sur les esprits et leur permet de s'identifier. Dommage qu’ils s'évitent. Voir son semblable masqué peut amener à lâcher le sien.
Un bruit sourd, des fragments sur le sol, un courant d’air sur le visage, le désir à nouveau de respirer, l’affolement en constatant que c’est possible. Peur ?
Tuer est impérieux, tuer l’autre faute de se trouver. Satisfaction qui, assouvie, disparaît. Un peu de temps gagné à cultiver un faux espoir.
La mort est le salut, ils le savent et l'appellent en fuyant. L’amie aux bras si doux, si rassurants. S’y perdre, ne laisser de soi qu’une flaque de néant sur laquelle les autres marcheront sans la remarquer.
Il sait, il sent. Ses… Leurs sensations, leur similitude. Le monstre est proche et l’aide plus qu’aucun ami ne l’aurait pu.
Derrière les volets clos chacun sait ce qu’il faudrait faire. Les mesures sont faciles à prendre afin de rétablir la sécurité, rassurer les braves gens. Les enfants sont surveillés, un monstre peut surgir de la nuit, frapper, tuer, laisser en s’en allant le corps brisé d’un enfant.
Si c’est chez le voisin…
La nuit est glacée, le ciel trop clair laisse fuir la faible chaleur de la veille. Le tueur est-il dans cette famille heureuse ? Est-ce cet homme seul que ses voisins ne remarquèrent jamais, avant aujourd’hui ?
Discret rime avec suspect. Coïncidence ?
Avec le temps un peut être ressemble à une preuve.
Des couples s’agitent pour oublier un danger qui ne les menace pas. Qui peut s’affirmer à l’abri derrière les statistiques ? Le calme est excitant pour qui vampirise la douleur des autres.
Diatek tourne la tête, sur la chaise nounours le regarde, un cadeau avec son nœud papillon rouge de travers. Il a passé l’âge de lui parler et pourtant il a envie d’un geste, de le prendre, de se réchauffer au froid d’une peluche.
Jouet ?
Tous ne sont que cela ! Joujoux sans valeur qu’un caprice peut briser. Faible risque, pour laisser de côté celui d’affronter sa conscience. Le vide se remplit à coups de désespoir, de larmes, d’instants de rage.
Il l’aurait voulu…
La loi est peu distrayante, le permis est moins stimulant et libérateur que l'interdit, maintenant abattre un tueur d’enfants lui serait difficile, même si cet assassin eut le bon goût de n’occire que des mâles. C’est masculin, c’est moins que rien se plait-il à dire.
En espérant que ce soit vrai !
Il ne sème pas, sinon de petits lambeaux d’être dans l’idée à peine reconnue de pouvoir reculer pour se retrouver.
Victime n’est pas une qualité ! Il n’existe pas de contes créditant la douleur que le titulaire pourrait utiliser. La souffrance passée ne se dépense pas sur les autres.
L’enfant mort ne sent plus rien, lui !
Une famille s'ignore amputer, la mort prit le visage convenable.
La peur a faim.
Diatek ne se voit pas le tuer, sa haine est éteinte, le dégoût de soi qui rejaillissait sur les autres. Pourtant un monstre est plus rassurant mort qu’emprisonné avec lequel on se trouve des ressemblances.
Dire qu’il préférait le couteau... Le contact humain.
La fatigue semble amicale, le danger est patient, son sourire écarlate difficile à écarter.
Des ombres attendent derrière la porte, espérant leur fin proche. l'enfant a peur mais joue avec elles quand il n’a personne d’autre.
Le silence était total, il avait oublié qu’il avait oublié, dormant avec la radio pour s’éveiller loin de son désert, ridicule ! L’homme intelligent n’est jamais seul, dit-on, mais être homme c’est être solitaire. Alors ?
Les larmes ne submergèrent pas les souvenirs, son supplice l'ancra dans le réel. Sa recherche de cousins d’âme était quête de la sienne.
Un couteau, manche bleu, tuer, tuer… Tu es…
Rien murmure l'ombre, un mirage pour toi que les murs contiennent.
La lumière fait mal en réveillant, la part de soi que l’on refuse en est plus puissante. Nier sa culpabilité ne l’altère pas. Se vouloir étranger n’atteint pas la réalité.
Enfant, des monstres dansant autour de son lit, il s’endormait, certain d’être protégé.
De qui ?
" Tu es le Diable ! " Lui dit-on un jour. Il aurait voulu n’être que cela !
* * *
Difficile de définir le bonheur, il se fait remarquer plus par son absence que par sa présence, par le bruit qu’il fait en partant.
Une mère se lève, un jour normal, aucune raison qu’un événement vienne désorganiser la routine familiale. Les enfants à réveiller, le petit déjeuner, bref les activités ménagères qui lui sont dévolues.
Si l’imprévisible était attendu il perdrait tout intérêt. Le temps d’un regard tout est changé, un faux pas, un moment d’inattention, une autre direction prise. L’erreur se concrétise, on veut reculer… Trop tard ! La nouvelle réalité s’impose sans même y prendre plaisir.
De loin c'est parfait. Couleurs vives, formes douces, paysage ouvert. De près les teintes sont criardes, les formes fragiles guettent le souffle destructeur. Le sol est nu. Les autres continuent pourtant, leur chemin est-il différent où ne voient-il pas ce qui se passe ?
Chacun des enfants a sa chambre, au rez-de-chaussée une grande pièce fut divisée afin que chacun se sente chez soi, responsable de son espace. Une fenêtre étroite donne sur un petit espace vert, plus loin un muret protège de l’extérieur. Une rue tranquille. Quelques arbres luttent contre le froid, le printemps leur fera du bien.
Pour eux il reviendra.
L’habitude la guide, d’abord le plus jeune, c’est lui qui met le plus de temps à se lever, ça lui passera dans quelques années…
Une seconde donne l’idée de l’éternité. Le temps d’ouvrir une porte, que naissent sur les lèvres quelques mots qui se perdent dans un murmure d’incompréhension.
D’un coup le silence est trop lourd, la ville trop lointaine, ce lieu si tiède exsude un froid angoissant, insupportable.
Allons ! Elle se rassure, le garnement a voulu faire une farce, c’est tout lui ça, il s’est réveillé tôt et en profite pour se faire remarquer, il aura droit à une sévère remontrance sitôt qu’elle l’aura trouvé.
L’autre chambre, le grand, sûr que c’est un coup mis au point entre eux, elle va attendre, faire semblant de chercher, ils croiront avoir réussi leur affaire.
Un doute pourtant, et s’il n’était pas là ? Impossible, elle les connaît ces petits diables, toujours prêt à la faire bisquer, sans méchanceté, par goût de blaguer, pour mettre de l’animation dans la maison.
Le pire n’arrive qu’aux autres c’est connu, pourtant une crainte subtile s’insinue en elle. Elle a peur pour rien, combien de fois imagina-t-elle le pire alors que l’un des deux s’était attardé chez un petit camarade ? Jamais elle ne vit ses craintes confirmées, jamais…
La lumière du couloir éclaire l’autre chambre. Le lit… Une seule forme y est étendue.
Le temps d’une profonde inspiration, quelques pas… Personne sous le lit, derrière le petit bureau, force lui est de se rendre à l’évidence, il n’y a qu’un seul enfant ici.
La maison est grande. Il s’est planqué ailleurs, ce petit malin a prévu qu’elle irait voir chez son frère, il a trouvé une autre cachette.
La cuisine… Non ! le salon, derrière le divan ou le grand fauteuil, c’est sur qu’il se trouve… ailleurs ! Les toilettes, la salle de bain, derrière le rideau de douche, ce serait bien de lui d’avoir choisi cet endroit.
Mais non, tout est vide, froid, désert.
Son mari qu’elle est allé trouver la rassure, il s’est mieux caché qu’elle le pense, il a pu changer de cachette en cours de route, ainsi tout s’explique, inutile de se faire du souci.
Dans sa propre chambre, derrière la porte, sous le lit… Il n’y a personne, la porte d’entrée est fermée de l’intérieur, la fenêtre de la chambre aussi et… Non ! la fenêtre est juste tirée de l’extérieur, en la poussant elle s’ouvrirait, de même les persiennes sont habilement coincées pour donner l’impression d’être normalement close.
Si son épouse ne le trouve pas dans la maison c’est sans doute qu’il ne s’y trouve pas. Il pousse les persiennes, l’air glacé le fait à peine frissonner tant l’inquiétude le coupe des perceptions extérieures.
Se penchant il cherche des traces.
Il recule, titube en fermant les yeux, sa femme se précipite, le bouscule, à son tour elle regarde vers le sol…
La réaction de chacun trahit sa nature. Pour l’un c’est l’envie d’aider, pour l’autre la méfiance, chez un troisième la curiosité domine.
Le hurlement traverse la rue, frappe aux fenêtres, réveille les esprits. Dans le tas un pense à téléphoner à la police, on ne sait jamais.
La douleur trop violente s’anesthésie, au début, la souffrance est niée, la réalité recule, le passé n’a plus de sens, demain c'est quoi ?
Le cadavre du cadet de ce couple vient d’être emporté quand il tente de répondre aux questions, sa femme est alitée dans leur chambre, aidée par une injection pour trouver un calme précédant une tempête intérieure qui ne laissera rien intacte derrière elle.
Les caméras ont pris place autour de la maison, la réduction de leur taille les rend aisément transportables, un homme seul peut à la fois filmer, s’occuper du son, du commentaire et de l’investigation, sommaire, nécessaire pour le préparer. Quelques mots, le papier ne manque pas, en rouleaux !
* * *
La mort est tabou de près, en vrai, en proche. Chez le voisin elle est spectacle, réjouissance, plaisir malsain mais plaisir avant tout quand elle passe dans la boite à horheures fixes.
Elle est belle et monstrueuse, la différence est ténue. Fascinante au loin elle terrifie à mesure qu'elle s'approche. Elle s’empara d’un enfant en giflant celui qui se voit hors de sa portée, croyant qu’existe un domaine où sa loi ne peut s’imposer.
Il est des esprits (?) se nourrissant de charognes pour oublier qu’ils sont corrompus, rongés, boursouflés par les gaz de la décomposition.
La camarde s’ennuie à moissonner ces épis si petits, si friables, rares sont ceux qu’elle met de côté comme promesses d’une récolte magnifique à venir. Ces graines éclatent entre ses doigts en libérant d’infects miasmes. Et pourtant la masse pourrissante des vivants recèle ici ou là, oui, là ! Quelques perles dignes de poursuivre leur chemin, de faire progresser la vie, de lui préparer un prochain festin.
Des mots murmurés, la laideur attire plus que la beauté, elle fait moins peur, sans doute parce que proche de chacun. Ce pauvre petit, innocente victime, un ange maintenant...
Une promesse d’avenir soufflée par la folie.
Promesses… Hitler ou Pasteur ?
La mort ne se frotte pas les mains, elle attend de se les laver !
* * *
Des spectateurs défilent, vampires aux dents qui, pour être factices, n’en sont pas moins pointues. Le malheur des autres fait plaisir à voir. Pour les curieux habitant loin nul doute que l’office de tourisme, une fois l’affaire réglée, ne mette en place un circuit suivant les crimes, avec photos des victimes dans la pierre. À notre époque il faut faire flèche de tout bois, y compris celui des cercueils, s’ils sont petits il y en a moins, cela requière une plus grande efficacité.
La mort d’un enfant permet toutes les exégèses, ses parents le diront parfait, intelligent, riche d’avenir. Il sera sage, disponible. Pourtant combien de monstres eurent-ils la tête tranchée avant de pouvoir mordre, combien de dictateurs ne purent-ils s’exprimer, rendus muets par la pointe d’un couteau. Le drame a une saveur particulière quand il libère ses effluves de douleurs, d’envies sombres et refoulées, ses pulsions maléfiques que VOUS n’assumez pas. Rassurez-VOUS, tout près, un monstre œuvre pour NOUS.
Des gens ont vus, entendus, des ombres furent aperçues, chacun porte en soi un soupçon dont il entend faire profiter la société, sans vouloir faire de tort à quiconque, bien entendu, ce qui est rapporté l’est au conditionnel, avec un sourire à peine est-ce qu'y sait.
La tension circulant dans les rues est perceptible, nul besoin d’avoir mauvais esprit pour deviner craintes et interrogations, maintenant chacun sait qu’il ne faut plus se fier à n’importe qui, qu’un sourire amical peut dissimuler des crocs avides, qu’une main offrant un bonbon peut le remplacer par un couteau, le pire est toujours proche, il prend n’importe quel visage, y compris le sien.
Voire… le MIEN !
La peur est agréable à petite dose, à distance, un danger lointain fait frémir, de plaisir, proche il devient angoissant. Que fait la police ?
Les caméras circulent, la ville sera montrée, utilisée, les endroits bizarres dévoilés, les particularismes soulignés. La monde a les yeux braqués sur cette cité moyenne et tranquille.
Diatek ressent cela, son expérience lui fait remarquer les détails par lesquels le trouble apparaît à la surface de comportements se voulant habituels mais révélant les efforts faits pour tricher. Lui qui espérait le calme pour son retour, qui voulait réfléchir dans un quotidien apaisant et routinier n’est pas déçu. Rien que pour cela il devrait en vouloir à cet assassin qui l’a attendu avant de se laisser aller à ses pulsions.
Il fut souvent confronté à la réalité du pire, à son appétit incoercible, de se remplir de la souffrance de l’autre, pour lutter contre la sienne.
La sienne, lasse hyène ?
Il regardait les cadavres, observait les blessures, supputait sur l’arme utilisée, la nature du criminel. Il y a là, près de chacun, des possibles auxquels peu osent penser.
La route normale est éclairée, au milieu, les bords sont obscurs, le sol est inégal, qui se penche dans l’ombre devine des formes curieuses, des apparences trompeuses, forcément, cela ne peut exister, ne peut être permis, on le saurait. Mais non, il est facile de refuser de voir, de s’interdire de comprendre.
Son plus grand regret est la célébrité qu’il voulait fuir et qui l’attendait chez lui. Il connaît les journalistes, leur culte du scoop, du n’importe quoi tenant le curieux en haleine. Une tache de sang, de l’inédit susceptible d’évoquer des mystères inquiétants. Est-ce le goût affirmé des téléspectateurs ou le leur ?
On ne peut pas avoir le leurre et l’argent du leurre !
Avec lui ils ne seraient pas déçus, sa carrière est une ombre gorgée d'atrocités, des moments à garder loin de la place publique.
Qui les supporterait ?

