Écrire, raconter ma vie, cela me semble vain, pourtant j'en fais encore l'essai, sachant qu'il ne sera pas transformé, le besoin de clore mon histoire me fait retrouver cette habitude. Enfant je tenais mon journal, notant ce qui me passait par la tête ou m'arrivait, en vrai ! Tout me semblait fantastique, et l'était ; tout était découverte, le monde était paré de mille couleurs. Elles sont passées, mes illusions ont été aspirées dans l'abîme du réel, antre obscure où le quotidien détruit les rêves. Je n'ai pas de regret, qu'en faire ? Mon quotidien est banal au point que chacun peut l'imaginer.
Flashback, il y a quelques semaines j'apprends que mon géniteur est au plus mal, la nouvelle ne me surprend pas, elle ne me touche pas davantage. N'était-il pas responsable de mon acte ?
Ce secret l'accompagna vingt ans. lui aussi !
Mais que restait-t-il de vivant en lui, comme en moi ? Pendant des années je ne me suis plus posé la question, c'était loin, ailleurs, dans les pages du journal qui reçurent mes aveux. J'ai crié sur une page, pleuré sur la suivante. Échos résonnant dans une ancienneté telle que nulle curiosité ne devrait les retrouver. Mes larmes sont fossilisées.
Bref, j'appris l'agonie paternelle, son fantôme était mort depuis...
Deux puits ? Voilà ce que nous fûmes, l'un est comblé maintenant, j'occupe l'autre. Loin, au-dessus, une tache d'espoir se moque mais il m'est interdit de l'atteindre. Dans l'obscurité mon esprit s'interroge, ma solitude est-elle aussi totale que je pense le souhaiter ?
Je me perds dans ces feuillets, écrire est difficile, les mots pèsent et l'encre devient rouge devant moi. A quoi bon l'émotion, n'est-elle pas inutile puisque ce cahier attendra sous un linceul de poussière d'être lu. Qui, déchiffrant mes pattes de mouches devinerait leur sens ?
Au seuil de la mort peut-être le brûlerais-je, pour tout effacer, pour que personne ne sache, ou je l'emporterai dans mon cercueil, il me tiendra compagnie, il me rappellera, il m'interdira d'oublier.
Je ne suis allé le voir qu'une fois, je ne l'ai pas touché, il me répugnait, les vieux, les malades me dégoûtent, nous nous sommes regardés un moment, les mots étaient inutiles, nous savions à quoi nous en tenir, je n'avais pas pardonné, ni à lui ni à moi. Comment l'aurais-je pu ?
Les souvenirs sont implacables, je n'ai rien oublié, rien... ni du bruit, ni de la peur qui me tenait, le fusil était si lourd... Qui se douterait que c'était moi qui l'avais chargé ? Mon oncle aimait chasser, il était fier de ses armes, il a cru que je jouais, et puis il a croisé mon regard, avais-je des yeux d'enfants à cet instant, je parierai que non, je pleurai en relevant le canon, il s'est approché, j'ai tiré...
Le soir même j'ai dit à mon père que je l'avais tué, que je l'avais tué, lui, par personne interposée ! Il était mort et personne ne le voyait, seuls lui et moi savions. De cet instant il n'osa plus m'importuner.
Sa seconde mort est la mienne, je m'en aperçois en l'écrivant ; d'une balle je fis trois victimes, dont une innocente... Je n'en conçois pas de remord, je suis le fils de mon père !
La justice humaine ne m'atteindra jamais, peut-être, un jour, devrais-je passer devant l'autre, si Elle existe.
Peut-être...

