2
A la quatorzième séance j’ai voulu en savoir un peu plus sur le massage vietnamien; sur le masseur, j’avais mon compte de détails.
- Ça ne m’enlèvera pas la peau ?
J’avais le souvenir cuisant d’une énorme Bédouine écorchant mon dos dans un hammam minable de Toulon. Les jours de spleen
on ferait mieux de rester planqué devant ou derrière un écran plutôt que de chercher réconfort en n’importe quelles mains !
- Et comment faut-il être dévêtu, euh, vêtu ?
- Nu, nu, le massage du fessier est très agréable alors les culottes ça empêche.
- Ben…
- Mais vous pouvez mettre un string si…
Je suis devenue très pudique à partir de cinquante ans. Allez savoir pourquoi mon caractère a changé à cette époque
!
Un string. Je ne porte pas de string. Mon médecin me l’a formellement interdit à cause de problèmes circulatoires
récurrents.
A la dernière séance j’ai pris mon courage à deux mains. Tout en enfilant mes collants pure laine de chez "Bernard",
vente par correspondance pour les frileuses :
- J’aimerais prendre rendez-vous avec Virgile pour un massage vietnamien.
- Attendez, je consulte le carnet de rendez-vous… Pas avant la fin du mois…
Nous partons en stage, trois semaines.
- Et les strings… Vous croyez… ?
- Écoutez, j’en ai vu de très jolis en ville chez Z. Alors a-do-ra-bles ! J’ai craqué pour
un ensemble tee-shirt et string parme. Un papillon rose derrière chacun en organdi. Brodé, je ne vous dis pas ! Fait en
Inde probablement.
- Ils n’avaient pas plus simples, sans papillon ou colibri ? Je ne voudrais pas m’égarer…
- Chez Z. ils ont de tout et les soldes battent leur plein !
Se moquait-elle de moi, Juliette ? Elle me regardait enfiler mes baskets T.B.S. bleus en solde aux Trois Cuisses. Un
petit sourire tendre déformait à peine ses lèvres bien ourlées.
L’après midi, négligeant les bienfaits de la sieste sacrée, j’ai rejoint le centre ville à bord de ma vieille Twingo.
Trop pressée pour prendre le bus local, j’ai enfreint mes propres impératifs citoyens. Pour une fois je polluerais comme tout le monde !
Chez Z. il n’y avait pas foule. J’étais la seule cliente à farfouiller dans les bacs à slips, culottes, et strings. J’ai
mis à droite ces petites choses légères, transparentes, arachnéennes, roses, noires, dorées. Enfin des choses pour derrières en boutons, je veux dire arrières et avants encore dans la fraîcheur
des adolescences réelles ou prolongées.
J’ai enfin dégotté un string de coton blanc qui coûtait la peau des fesses, (si je peux oser cette expression), en dépit
des soldes.
La caissière m’a demandé si c’était pour un cadeau ?
- Non, c’est pas pour ma petite fille, c’est pour moi. Je pars au Vietnam avec mon copain.
Je n’ai même pas rougi ! La nuque bien redressée, fière comme la sirène du Mississippi je suis sortie de chez Z.
mon trésor enfoui dans la poche. Petit trésor, facile à chaparder mais je ne suis pas encore convertie aux éthiques mondialisées.
Un gâteau bien gras, un Earl Grey dans le salon de thé préféré, j’étais prête à dévaliser les autres boutiques. Quand à
soixante neuf ans, on s’offre un string, plus rien ne vous arrête !
Je digérais laborieusement mon moka quand je l’ai vu. "30 euros" en rouge sur une énorme étiquette, dans la vitrine d’une
boutique de luxe où jamais je ne mets les pieds même en période de solde. Alors, moka éclipsé, j’ai pénétré dans cette caverne d’Ali Baba, direct, comme on tire un poisson d’une rivière, l’appât
ayant rempli son office.
Puis toute bête, prête à ressortir :
- Qu’est-ce que… ?
Le vendeur pliait des pulls, la vendeuse a jailli de derrière un millier de manteaux tous pareils. Ces manteaux
matelassés, taillés dans des couettes.
30 euros, 50 euros, 60 euros. J’ai pris le couloir des moins chers. Ils pendaient à gauche les polissons, bien dodus,
bien gonflés, promettant des errances confortables jusqu’au printemps.
J’ai essayé un beige : il a mangé mon teint.
J’ai essayé un foncé : je ressemblais à une Veuve Noire.
J’ai essayé un blanc : employée au SAMU.
J’ai acheté le rose sans vraiment l’essayer, comme ça, vite fait.
J’ai bien vu qu’il s’ornait d’une foule de fermetures à glissière (ça y est, le terme m’est revenu) : ce serait un bon exercice pour mes cervicales.