"Ce qui est terrible quand on vieillit, c’est qu’on reste jeune." Oscar Wilde.
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Ce n’est plus comme ça qu’on dit, je ne sais pas comment on le dit aujourd’hui. Je suis définitivement fâchée avec ces
trucs. Désormais je préfère les boutons même si avec le temps ils ont tendance à s’échapper et alors une fois sur deux je les perds et il faut changer tous les boutons du manteau, de la veste ou
du pyjama. Le pyjama je m’en fous, je n’ai plus de vie sociale au lit. Sauf en trek quand il faut partager le gîte avec de parfaites inconnues. Je ne me lie plus d’ailleurs avec ces compagnes
d’une semaine. Elles font des confidences et moi ça me rase parce qu’à partir de soixante ans on a tous la même vie privée, je veux dire la même vie privée de pas mal de choses. Dont la
principale !
Quand j’étais môme on disait "fermeture Éclair" ; Éclair, c’était la marque. J’ai la flemme d’aller regarder dans le catalogue des Trois Cuisses pour savoir comment on dit ne nos jours. Mais vous aurez compris qu’il s’agira de vêtement dans mon aventure.
Les rhumatismes ? Connaissais pas.
On n’est pas d’une famille à rhumatismes, c’est plutôt les ulcères qui nous grignotent. Alors quand des douleurs d’abord sournoises puis de plus en plus impérieuses ont investi bras et nuque au point de briser mes nuits, j’ai consulté.
La rhumatologue, jeune Malgache aux doigts longs et fins, m’a rassurée : tout arrive vous savez… bien de la chance que ça vous arrive si tard...
Elle m’a piquée le cou en maints endroits, des images de mygales traversaient mon écran frontal.
"En attendant je vous donne quinze séances de kiné. Mais vous savez ce n’est pas un traitement curatif, ce n’est qu’un soin des symptômes."
Ouais, en attendant les soins palliatifs ! Quand on devient vieux on peut être sûr que par malchance, ça va durer.
J’ai pris rendez-vous chez la kiné du bourg voisin. Fortiche, au courant des dernières nouveautés. Ce qui est bien en général avec les kinés c’est qu’on peut se livrer en leur compagnie à une thérapie remboursée par la Sécu. Pendant que la praticienne vous étire, vous malaxe, vous pinçotte, vous gnognotte, elle vous parle et vous lui parlez, d’abord par politesse. Puis comme vous aimez les mêmes livres et les mêmes films et que vos petits-enfants ont l’âge de ses enfants, vous en arrivez à échanger des points de vue et des sentiments intergénérationnels. C’est quelque chose d’entendre que la mère de la kiné, que sa grand-mère même, pensent comme vous. Exactement comme vous. Personnellement ça ne me rassure pas d’être formatée à ce point mais ma kiné ça l’attendrit et j’ai droit à une caresse entre deux étirements. Toujours ça de pris. Qui ferait du mal à sa grand-mère ? Quant à sa mère, la réponse reste ouverte.
Nous avancions pas à pas dans la connaissance de nos réciproques environnements quand est apparu le mari de la Kiné, non pas dans l’embrasure de la porte de la salle des délices mais sur les lèvres bien ourlées de son épouse. "Il a des doigts de fée, Virgile. L’as du massage vietnamien…". Ses mains quittèrent quelques secondes mon épaule gauche comme si elle se passait un film très personnel.
Avec un nom pareil ! Bon sang, il y avait encore des gens capables d’appeler leur fiston Virgile au lieu de Kevin ou… J’ai la flemme d’aller consulter mon Télé Sept Jours.
Un masseur romain et poète… Cela me trotta dans la tête alors que je rentrais chez moi. Oh pas longtemps ce trot cérébral ! Les avenues de mon imagination ne sont plus des autoroutes et c’est tant mieux car j’ai toujours aimé batifoler.
De séance en séance j’en appris un peu plus sur les capacités, talents et compétences de Virgile, le masseur vietnamien prodigieux. Rien de tel qu’une femme amoureuse pour vous détendre, vous redonner des picotements bien placés, et des joues roses.
Certes ma Kiné, Juliette, avait du savoir-faire. A la cinquième séance je ne souffrais déjà plus de mes cervicales. Mais je crois que ce qui me soignait le mieux c’étaient les descriptions du fameux Virgile coulant de la bouche bien ourlée de son épouse vers mon cou en processus inexorable de flétrissement.
Et Virgile était maître de Kwen Khi Doo (art martial plutôt hard) ! Et Virgile aussi commettait des textes (c’est bien la moindre des choses) ! Et Virgile, les femmes en étaient folles. "Ah ! Il est si beau, le visage coupé à la serpe et le nez fort comme celui de Lambert Wilson."
J’adore Lambert Wilson son nez fort et ses yeux doux.
"Et il chante aussi mon Virgile !"
A la treizième séance, j’avais les joues de plus en plus roses et comme un nouveau frétillement au niveau des hanches, une manière désinvolte de jeter mes vêtements le soir au coucher. Juliette et Virgile y étaient pour beaucoup et aussi, la période des soldes approchait. Fouiner dans les fringues aux heures où les jeunes femmes ne le peuvent est un vrai délice dont je me gave. A la treizième séance j’ai demandé si Virgile prenait de nouvelles clientes. "Bien sûr, bien sûr. Mais il y a des délais assez longs. Vous savez, Virgile est très demandé !"
Ce ne serait pas avant la fin du mois. Bof ! Trois semaines à attendre. C’est moins long que d’attendre Godot ! Et c’est
plus propice aux fantasmes !

