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7 août 2009 5 07 /08 /août /2009 06:37

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Produit de la technologie moderne la porte de verre s’ouvre devant qui se présente sans se poser de question, l'avantage d'être un simple mécanisme. L’homme traverse un immense hall de marbre aux colonnes assez grosses pour qu’un tunnel puisse les traverser, entre chacune un service différent orné d’une hôtesse au sourire commercial mais au regard parfois lucide.

Celui qui vient de pénétrer en ce temple de l’industrie et de la finance lève les yeux. Tout là-haut, si haut qu’il en a le vertige il entrevoit un bout de ciel au travers d’une verrière ; il est bon que les employés gardent l’image du jour, de la vie, ainsi ils travaillent mieux, apercevant l’extérieur ils sont rassurés (!).

On lui indique de la voix et du geste la procédure à suivre, le doigt manucuré lui montre les ascenseurs, la main forme un chiffre, il comprend, pas si bête. L’avant-dernier puisque l’ultime niveau sert d’appartement. Montée rapide, au milieu des gens il repasse mentalement son discours, une leçon qu’il connait par cœur, la personne avec laquelle il a eu rendez-vous, il y a trois mois, va déterminer son avenir. Costume impeccable, pas trop neuf pour être à l’aise, le sourire brille, le cheveu est court, mais pas ras, ainsi veut-il se montrer. La première impression qu'il donnera est capitale, avoir des diplômes est nécessaire mais insuffisant, l’extérieur est la vitrine, le masque à présenter au client éventuel. Il bat le rappel de ses qualités, de ses défauts. Le cynisme, la capacité à trahir, à mentir pour promouvoir l’entreprise sont-ils l'un ou l'autre ?

Pas pour l’homme qu’il vient rencontrer, ni pour lui donc. La réussite va à celui qui tire le premier. Progresser dans l’échelle sociale contraint à être rapide, efficace, sans pitié, en sachant qu’un jour viendra quelqu’un de plus jeune, prêt à tout comme lui le fut. La chute sera dure, plus la position est élevée plus elle dure. Un aspect à ne pas négliger.

Il n’écoute pas les murmures, se fout de la belle blonde, artificielle, à côté de lui dont le décolleté est à lui seul une publicité pour les matières synthétiques. Il sait ce qu’il veut, tout dans son esprit est ordonné, prêt à l’emploi, même certaines choses qui ne font pas partie de l’attirail du cadre dynamique, mais de cela nous ne parlerons pas.

L’ascenseur s’arrête, il n’est pas seul à en descendre mais l’unique à prendre le grand couloir devant la porte qui vient de s’ouvrir. Quelques pas, une secrétaire moins souriante que les autres, chien de garde et consciente de son rôle de filtre. Il répond à ses questions, opine quand elle lui enjoint d’attendre, ça lui fera du bien. Une dernière fois il imagine ce qu’il dira, fera. Il sourit dans un miroir, pour peaufiner sa technique il a pris des cours de comédie, le petit détail est souvent celui qui fait la différence. Pas question de s’asseoir, il pourrait froisser son costume, le pantalon ferait des poches aux genoux, autant profiter de la vue imprenable sur la ville lointaine, celle des autres, des pauvres errant dans les rues, ici il fait bon, il y fera meilleur quand il saura avoir sa place dans l’entreprise, dans le futur en construction.

Le silence est le signe extérieur de la puissance. Est tranquille qui le mérite, qui sut œuvrer pour monter dans les étages, pour parvenir au sommet, pour être engagé il dispose de tout ce qu’il faut, à commencer par quelques dossiers sur d’anciens collègues, d’avant, une autre boîte…

Chut ! Après tout illégal ne veut pas dire interdit.

N’est-ce pas ?

Il parlera de sa femme, si belle… Il a, par hasard, une photo d’elle prise lors de leurs dernières vacances, elle y est en petite tenue, elle paraît même n’en porter aucune, le cas échéant il la dissimulera, lentement.

Enfin c'est son tour, il se racle la gorge, dans ses veines coule le flot d’adrénaline ressenti par le comédien au moment d’entrer en scène, il est temps d’être bon, la vie n’est qu’un spectacle et réussit le mieux celui qui le sait.

Une vaste pièce, moquette crème, des murs bordeaux, des tableaux d’art moderne, il n’y connaît rien, dommage ! Des statues dont il se demande si elles ont de la valeur. Attention, ne pas s’esbaudir devant celle qui ne vaut que dix mille dollars.

L’homme qu’il vient rencontrer est assis au loin, derrière un bureau de verre et de bronze, une porte menant vers un cabinet de toilettes, un large meuble, un immense miroir couvrant le mur du fond, ainsi l’arrivant, de se voir, se sent inférieur, deviné jusqu’au plus intime de son être. Éviter l’abus de servilité, montrer une forte personnalité tout en restant malléable, un jeu subtil comme il les aime.

Son futur patron - il s’efforce à penser positivement afin qu’arrive ce qu’il souhaite - est resté assis, sa taille jouerait en sa défaveur, ainsi les tyrans sont souvent plus petits que la moyenne, comme si de se croire inférieur incitait à puiser en soi d'autres qualités que physique. Épaules étroites, visage en lame de couteau mais des yeux d’une fixité minérale, deux diamants sans couleur, d'une dureté confinant au sadisme, dit-on…

Un signe de la main, il s’assoit, silencieux, stupéfait par ce regard qu’il n’imaginait pas, par l’aura de ce personnage sur lequel circulent d’inquiétantes rumeurs. Il tient un moment puis baisse la tête, devinant son vis à vis esquisser un sourire de satisfaction. Pour l'heure il se doit de passer pour un homme capable de prendre du plaisir en se sachant dominé. Un jour cela changera, un jour... C’est la logique de la vie.

Encore faudrait-il que sa vie soit assez longue pour l’autoriser.

La voix douce, elle sait l’ampleur superflu, à la limite de l’audible, met l’autre dans une position difficile, comment demander à un employeur potentiel, espéré, de monter le son ? Questions banales, un round d’observation, le jeu peut être de ne pas le jouer, de tabler sur l’angoisse de celui qui attend un combat sans l’imposer.

Subtil, très subtil.

La porte s’ouvre dans le dos de l’important personnage, sa stupeur prouve qu’il ne s’y attendait pas. Tout se passe très vite, un homme surgit, se précipite, la main qui volait vers un tiroir est arrêtée en pleine course, violemment. Le cri qui allait jaillir est bloqué par une forte pression sur une gorge trop petite pour lui résister. L’agresseur, de noir vêtu, jusqu’à la cagoule qui laisse à peine apparaître ses yeux, se penche sur sa proie, murmure quelque chose à ses oreilles, paroles importantes puisque le petit homme cesse de gesticuler, qu’il ne se débat pas quand l’agresseur fait basculer sa tête en arrière, dégageant bien la gorge, un poignard sourit en caressant son cou. De puissants jets de sang au rythme du cœur, un soupir, un corps frémissant, enfin libéré, glissant, tombant à genoux alors que les mains tentent de retenir la vie qui s’échappe. Le bientôt ex PDG s’écroule et le silence s’emplit d’un indicible soulagement.

L’homme en noir a disparu, le jeune cadre dynamique pris par la scène qui vient de se dérouler, par cet assassinat ne l’a pas vu s’enfuir, obnubilé qu’il était par le sang près de l’atteindre.

Il lui faut une minute pour comprendre qu’il vient de rater son entretien d’embauche.

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commentaires

Plume Dame 08/08/2009 18:24

ah c'est balot! mais si bien narré...un régal

Lee Rony 18/08/2009 11:19


Dommage que cette porte, une fois claquée derrière soi, ne puisse plus s'ouvrir. C'est bien fait pour moi !


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