Être de pierre, est-ce être ?
Question informe alors que des frémissements de pensées forment l'embryon d'une conscience.
Elle est là. Depuis quand, nul ne sait, poserait-on la question à un de ses adorateurs qu'il répondrait qu'elle fut toujours présente, qu'aussi loin que remonte la mémoire de son peuple il en fut fait mention. Pourtant elle ne vint pas du vide, ne sortit pas du rêve fou d'un homme, il fallut une volonté pour en imposer l'idée.
Quand, comment, pourquoi ?
Répondre à cette question ne changerait rien pour ceux qui s'agenouillent. Pour eux le temps n'a pas de signification, le présent est ce qui importe et l'avenir est un possible informe. Demain est la limite, ce qu'ils attendent c'est une récolte abondante, que la chasse se passe bien, que la guerre leur soit favorable.
Suivons un enfant, pour la première fois il pénètre dans la caverne, le décor l'impressionne, quelques torches éclairant des murs polis par ses ancêtres. Le peuple seul existe, lui, individuellement, n'est rien, ou si peu qu'il ne saurait en tenir compte. Il regarde l'œuvre de ses semblables, ces dessins sur les murs, les couleurs, les formes, il en reconnaît certaines, elles montrent son environnement, les saisons, les actes de la vie, les cérémonies, les animaux, les récoltes, les têtes prises aux ennemis, à mesure qu'il progresse passe en lui l'héritage de ceux qui empruntèrent ce couloir. Il régresse, les pensées de ses aïeux l'envahissent, digérant sa faible personnalité, lui communiquant leur force, leur espérance.
Leur peur !
Son guide le précède, ils ne sont que deux mais seul l'enfant peut voir, plus tard il enfilera une cagoule, il n'est pas bon de revoir les esprits des anciens, un regard suffit pour être accepté par eux et absorber leur force.
Bientôt il n'entendra plus les paroles des anciens, il sera parmi eux, parmi tous, un seul esprit, plus fort, plus dense, plus dur.
Plus vide ?
Enfin il arrive dans la grande salle, naturelle mais modifiée par un patient travail, au centre il aperçoit la statue, sombre, impressionnante, pleine de ce qu'elle représente pour lui : mots murmurés, légendes et chants. C'est l'image du dieu descendu parmi ses sujets, l'incarnation de leur destin.
Il ne comprend pas mais l'important est ce qu'il éprouve, son éducation est faite dans ce but, qu'il s'immerge dans un tout, qu'il soit fort de ne plus être un mais partie de tous.
Désormais il doit avancer seul, s'approcher de la statue, chercher son regard, ces yeux de lumière dont on dit que parfois ils s'ouvrent pour illuminer celui qui est choisi, celui qui portera la voix, qui dira les pensées, exprimera l'effroi.
Le dieu sait cela, il sait ce qu'il est. La pierre n'est pas absence ! En elle se tient le réceptacle des pensées originelles exprimant les premiers ordres de la vie, ses premiers pas, chacun libérant l'énergie dont se nourrit celui qui marche.
Il incarne ce que ses adorateurs ignorent intérieur.
Au début c'était plaisant, il ne savait pas, ne voyait pas, ne comprenait pas, puis il perçut d'autres pensées derrière les psalmodies des esclaves, il entendit le murmure de la vie, ce souffle si ténu que seul qui le mérite l'ouït. Il sut qu'il devrait un jour, bientôt, être son porte-parole, qu'alors tout serait différent, il ne resterait de lui qu'un souvenir marqué du sourire de celui qui se sent plus fort, de celui qui croit savoir.
L'enfant est calme, il accepte ce qui murmure en lui, des interrogations étranges ; derrière les pensées anciennes il perçoit l'ombre dans laquelle s'agitent des formes inquiétantes. Pourquoi est-il là, dans cette caverne, pourquoi tout est-il si sombre ?
Pourquoi ?
La terreur fait place à la sensation d'une présence tiède et vivante.
Quand la statue ouvre les yeux, il perçoit la lumière, entend ses ancêtres hurler en disparaissant, il sait ce cri de joie, qu'ils furent prisonniers mais qu'en chacun résista un peu d'espérance.
A lui de la porter désormais.
Il regarde son guide, il n'y aura plus de cagoule. Alors qu'il marche vers la sortie il sait que beaucoup reviendront dans la caverne pour chercher auprès du dieu minéral le secours qu'ils ne trouveront pas ailleurs. Alors le dieu s'éveillera, se lèvera.
Il se sait le dernier à quitter la caverne. Ceux qui y
retourneront n'en ressortiront jamais !

