Je venais de m'installer au volant de ma voiture quand il me prit l'envie de jeter un œil sur mon visage.

J'aperçus tout d'abord mes yeux.
En redressant un peu l'objet, je vis alors mon front. En le rabaissant, je contemplai mon menton. En l'orientant carrément à la verticale : je n'eus d'yeux que pour mon nez !
Pendant que le petit miroir réfléchissait, je me posai une question fondamentale :
Comment peut-on réussir à « jeter un œil » sur ses propres yeux, puisqu’on n’en a que deux ??? Et pourquoi, lorsque l'on jette précisément un œil sur ses deux yeux, on ne peut jamais en observer qu'un ?
J'opérai une légère contorsion pour jeter encore un œil sur le rétroviseur extérieur gauche : je vis mon œil gauche. J'en jetai un autre sur le rétroviseur droit : je vis mon œil droit. Mes yeux se trouvaient donc cernés de toutes parts. Ils prirent une expression tellement ahurie que je crus voir un instant l'inspecteur Derrick !
Je réfléchis encore pour constater cette incroyable invraisemblance : je venais de jeter trois yeux : un premier au centre, un second à gauche et un troisième à droite…
Tracassé par ce que je venais d’observer, j'appelai une passante …apparemment sans souci (elle ressemblait d'ailleurs à Romy Schneider !). Je la priai gentiment de s'asseoir sur mes genoux et de jeter à son tour un œil dans le rétroviseur !
Que voyez-vous ?
Elle s'esclaffa :
- Je vois mon décolleté ! Nous étions en hiver : étaient-ce les "seins de glace" ?
J'interpellai une autre personne, beaucoup plus grande, et lui demandai d'effectuer la même opération. Croyez-moi, et ce n'est pas du bidon, elle s'écria :
- J'aperçois mon nombril !
La première était encore ébaubie sur le trottoir. J'en profitai pour lui demander de se réinstaller.
- Madame, veuillez avoir la bonté de regarder dans le rétroviseur gauche. Qu'y voyez-vous ?
- Mon sein gauche, Monsieur!
- Veuillez à présent vous mirer dans le rétroviseur droit. Qu'y voyez-vous ?
- Mon sein droit.
Je redoublai de réflexion, ne sachant plus à quel saint me vouer, persuadé que tout cela n'avait pas de sens. Pourtant, les sens, en voiture, c'est essentiel !!!
Si les miroirs prenaient la peine de réfléchir correctement, ils auraient l'honnêteté de nous renvoyer l'œil qu'on y jette et la délicate complaisance d'égayer une moue, gommer ça et là quelques rides. Certains poussent le cynisme jusqu'à être déformants ! Ne devraient-ils pas, sans nous prévenir, être plutôt flatteurs et rectifier d'emblée notre portrait ? C'eût un jour dispensé l'un d'eux de répondre à la question légendaire et candide :
- Miroir, mon beau miroir, dites-moi que…
Si j'étais à leur place, irrité par d’interminables séances de maquillage, je deviendrais subitement pervers et démolirais sournoisement le portrait en question !
Le peintre s'attardait autrefois sur la toile, sachant mettre élégamment en valeur chaque détail de la personnalité, jouant sur la lumière, l'harmonie des couleurs. Observant le résultat d'une pose aussi longue, on ne pouvait pas se trouver laid, tout au plus éprouver de l'indulgence et un grand respect pour l'artiste.
Pour en revenir à mon "auto…portrait", je tentai un dernier essai et pris du recul en manœuvrant le siège. Mon visage finit par apparaître entièrement mais assez éloigné pour estomper les défauts accumulés durant toutes ces années que je n'avais pas vu passer. J'avais roulé beaucoup trop vite !
A ce moment précis, j'eusse volontiers effectué une fulgurante marche-arrière pour voir à quoi ressemblaient autrefois ce front, ces yeux, ce nez, ce menton. C'est alors que j'aurais définitivement stoppé le véhicule pour entreprendre, à pied cette fois, une longue marche tranquille, ne craignant aucun détour, aucun égarement, contemplant chaque petit détail de la nature, des personnes rencontrées, n'écartant aucun plaisir, sans jamais chercher à me regarder, fût-ce à la simple surface d'une onde calme.
Détestant aujourd'hui la vitesse et les chauffards, je ne crains pas de foncer n'importe où pour découvrir, une seconde après, c'est à dire vingt ans plus tard un visage méconnaissable, car à cet instant, jeter un œil sur mes yeux me ferait à coup sûr très mal !
Je quittai brutalement mon auto pour me rappeler Lamartine, lui qui s'adressa au temps comme personne ne l'avait jamais
fait, le priant si élégamment de bien vouloir suspendre son vol !
Jacques APPAR

