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10 août 2009 1 10 /08 /août /2009 06:18
La Porte de l'Enfer - 01

                                                  02

Deux hommes dans la ville, ils marchent sans se presser, le temps est pour eux, circulent dans ce corps de béton, d’acier et de verre pour en écouter le souffle, en deviner l’esprit et deviner ce qui les attend, là, quelque part, dans le silence ou dans un cri ; ils sont invités, le hasard n’est pour rien dans leur présence.

Ils regardent à peine les passants, exemplaires multiples d’individus se voulant uniques mais désireux de se prouver une ressemblance, un collectionneur n’y retrouverait pas ses petits. Un amateur d’ordures peut-être, ce qu’ils viennent chercher n’en est pas si loin.

Des regards étonnés ou envieux, des appels et des murmures à leur passage, tout et son contraire, une menace et une invite, une promesse et un désir. Ils nagent dans une mer dont ils savent les secrets, les pièges et les mystères, sauf un, le pire : Leur hôte !

La circulation est incessante. Flot de voitures charriant du vide, des formes faisant semblant d’en avoir une. Pour se déplacer dans une ville de cent kilomètres de long, entre océan et désert la possession d’un véhicule est nécessaire.

Des tas de pauvres par endroits, une créature improbable qui se révèle être la réunion de détresses diverses, d’un plaisir aussi, celui de se montrer, celui de la plaie se sachant le signe d’une gangrène irréversible et qui aime l'idée d'être le reflet d’une mort annoncée, évidente mais refusée.

Curieux temps, sur la côte Est c’est le printemps au cœur de l’hiver reprenant son souffle pour se glisser sous les protections les plus épaisses, derrière les murs les plus solides, comme s’il savait ce qu’il avait à faire, lui aussi.

La pollution envahit les poumons, agrémentée d’odeurs diverses et indescriptibles. Le toucher est difficile, ces formes qui s’approchent, frôlent, caressent, ces regards sombres et quémandeurs, ces malédictions pour une vie différente. Cela glisse sur eux, sur ce qu’ils attendent, sur le masque qu’ils portent et dont la chute sera une nouvelle souffrance.

Le risque est partout présent, un camion fou quittant la route, un tueur sortant de sous son manteau un fusil à répétition, un drogué en manque imaginant que les poches de ce type regorgent de billets. Mais le regard d’un de ces hommes suffit à dissuader l’imprudent, celui qui voudrait… Et qui, croisant ces yeux, ressent son intérêt à choisir une victime moins rétive. Attaquer un tank avec une lime à ongle serait moins risqué. Rien de sensé mais dans une ville que la raison déserte c’est logique. Une scène parfaite pour le show qui commence. Montée en puissance des rôles, magie de l’organisation des décors sur lesquels passent le temps pour en arracher les couleurs, pour en montrer la trame, celle de la vie même.

Des filles sourient, adolescentes usées comme pour étouffer les espoirs censés être le corollaire de cette jeunesse. Les illusions mort-nées laissent au fond des yeux un voile de cendres que rien, jamais, ne fait disparaître.

Des cris, des altercations, des moqueries, une sirène quelque part, des ordres glapis par un homme mort de peur se rassurant de s’entendre comme le bébé hurlant pour savoir qu’il est bien là.

Les rues sont larges, le ciel tout là haut est d’un bleu menaçant, les immeubles gardent une immobilité de façade, ils attendent le Big-One pour prendre un repos bien gagné.

Seuls les morts sont heureux ! crie une voie lointaine, ils sourient, sachant que c’est, souvent, faux. Distributeurs de journaux, titres en gras, articles qui le sont aussi, autrement, romans suçant une réalité exsangue pour se vendre en satisfaisant l’appétit macabre de cadavres refusant de le reconnaître. Suffit-il de marcher dans les rues, de se gaver de hamburgers en regardant la télévision pour être vivant ?

Les fils d’encre glissent sur la réalité pour en présenter une autre, excitante, savoureuse et ultime, voile noir qui en retombant fermera à jamais une vérité en laquelle peu osèrent croire.

S’ils savaient ce qui s’agite sous la croûte du spectaculaire, ce qui rôde certaines nuits en souriant d'une faim inextinguible.

Ils connaissent cela pour l’avoir vu, pour s’y être plongé si longtemps, si profond qu’ils n’en sont pas sortis intacts. Ainsi certains contacts, répugnants au début sont excitants ensuite sans que le dégoût disparaisse, au contraire.

Le plaisir est plus grand pour celui qui peut le regretter, il sait quel prix il acquittera pour cela.

Partout l’odeur du sang, de l’envie, de la jalousie, partout les grimaces de l’échec et du refus.

La nuit tombe vite, les deux hommes remontent leurs cols, bien des vies seront fauchées dans les heures qui viennent. Ils s’en foutent.

Un esprit poétique verrait dans la lune le reflet d’une faux immense attendant de faucher la ville. Qui sait si dans les regards se posant sur elle il ne s’en trouve pas un pour penser cela, pour en être satisfait, pour s’avancer au-devant d’un salut espéré depuis si longtemps qu’il paraît n’être plus qu’un rêve...

Le plus âgé se penche vers son compagnon.

- On se croirait au cinéma.

L’autre sourit, approuve.

- C’est que nous sommes dans un décor d’autant plus factice qu’il se veut solide, crois-tu que ce soit un hasard si cette ville est proche de la faille de San Andrea ? La peur s’explique par un mensonge, alibi hâtivement collé sur la réalité. Tu n’avais jamais songé à cela n’est-ce pas ? Moi non plus, en parlant je prends conscience de ce que je pense. Ici c’est le bout du monde, l’ouest de l’Ouest, au-delà c’est l’océan, le néant, même si la Terre est ronde.

- Combien comprendraient ce que tu dis ?

- Moi-même… - Il sourit - Je délire, abus d’imagination. Quoi qu’il en soit nous ne pouvons rien pour eux, la plupart sont morts depuis longtemps. Ils s’agitent pour faire semblant, déjà ils sont à genoux, une chiquenaude et ils s’effondreront pour de bon. Port du masque obligatoire, afin d’éviter de regarder dessous.

Ils frissonnèrent, la température venait de chuter, la faux sifflait.

- C’est le début ?

- Oui, cette nuit va marquer les mémoires et les corps, demain la ville se réveillera brisée mais pas comme elle le pensait, les assauts les plus efficaces sont ceux auxquels on ne s’attend pas, à croire qu’ils le font exprès. C’est parfois vrai.

- Ça ne paraît pas t’ennuyer.

- Quelle importance si je l'étais ? Ces gens ne m’intéressent pas. Regarde le Nil, une crue catastrophique laisse le limon fertilisant le sol jusqu’à la crue suivante. Ainsi en sera-t-il de ce qui vient. La mort nourrit la vie, et réciproquement. Deux faces d’une seule pièce.

- Et si elle retombe sur la tranche ?

- Alors nous aviserons. Nous arrivons, regarde cette construction, nous n’avons pas de tels commissariats chez nous.

- Ni les mêmes criminels.

- Touche du bois.

- Il faudrait en trouver.

- Un cercueil, ça te va ?

- Merci, parlons un peu de l’homme que tu viens voir.

- Capitaine Wool ! je l’ai connu alors qu’il venait faire un stage en France. Je me suis occupé de lui, nous avons sympathisé, étasunien mais pas con pour autant, plus intelligent qu’il le faudrait dans son métier, dans son pays. Il le sait et ça le gène dans ses petites habitudes. Cela fait six ans que nous ne nous sommes vus, je pense qu’il n’aura pas oublié les soirées que nous avons passées ensemble, de celles qui tissent de solides amitiés.

- Copains comme cochons.

- Si tu veux, avec du whisky pour lui, de la vodka pour moi.

- Boisson d’hypocrite, se cache dans une bouteille d’eau minérale.

- Me traites-tu d’alcoolique ? Seul je préfère un jus d’orange.

- Amélioré.

- Par hygiène, c’est tout.

Les deux hommes échangèrent un sourire, ils n’auraient plus l’occasion de le faire avant un temps indéterminé.

Ils gravirent les imposantes marches du perron, pénétrèrent dans un hall grouillant, des uniformes dans tous les coins, des cris… La rue se prolonge partout, le domaine du policier, celui qu’il arpente en croyant le connaître, celui qui fait d’un sourire un danger, d’une menace une promesse, celui qui fait que la peur a autant de noms et de masques que nécessaire, sans jamais qu’un homme se révèle capable de la nommer, de la regarder.

Les deux visiteurs étaient là pour cela.

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