Puis-je en parler ? L'écrire est déjà un risque, pourtant je ne peux conserver cela pour moi. Impossible de discuter avec un ami, du reste les amis de nos jours cela n'existe plus, un mot vide de plus, lourd d'un passé que personne ne veut plus porter.
Ce silence me pèse. Comment exprimer une responsabilité impossible à partager.
Ma famille ne comprendrait pas, elle me jugerait bizarre, soucieuse de préserver la logique des apparences d'une vie prisonnière d'une cellule qu'elle se forgea elle-même ?
Suis-je unique ? Il me semble, sans certitude, pourtant depuis des mois je cherche, j'attends un signe me montrant que je ne le suis pas, mais rien ne vient, la solitude est mon lot, mais l'exprimer est interdit sous peine d'un sort encore pire.
Ici ? Oh ! Nous sommes tranquilles, ces villes enterrées sont vastes, il y a tout ce dont on peut avoir besoin, mais rien de plus, la place pour l'imaginaire, le rêve, tout cela a disparu, est prohibé, interdit, il ne faut pas entretenir des illusions, concevoir des mondes qui ne seront pas, qui ne seront plus.
Pourtant moi je… Mais comment un seul homme pourrait-il tout changer ? Sa responsabilité serait trop grande, moi elle me broierait, elle m'écrase déjà, alors que je ne sais qu'en faire, que je ne peux en parler. Ils se jetteraient sur moi, m'examineraient, me détruiraient, pour un espoir dont eux-mêmes disent qu'il ne faut pas l'entretenir, mais qu'ils n'ont jamais pu éradiquer, fut-ce de leurs propres esprits.
Il paraît que là-haut la vie était belle parfois, qu'elle aurait pu l'être tout le temps, mais non, il fallut des guerres, des conflits, il fallait se battre et détruire, détruire… Maintenant ce n'est plus possible, la vie est différente, détruire serait suicidaire. Voilà ce que l'on inculque aux enfants, c'est la vérité, un idéal totalitaire réussi, abouti, dépersonnalisant, la conscience individuelle ne doit plus s'exprimer, encore moins s'imposer, pourtant elle reste là, comme un sourire attendant de s'agrandir. Il me semble disposer de ce pouvoir, en être Le porteur.
Pourtant…
Pourquoi y eut-il cet incident, lors d'une patrouille à l'extérieur, pourquoi mon appareil respirateur tomba-t-il en panne me forçant quelques instants à respirer l'air vicié, nocif, insupportable, du dehors ?
Est-ce le hasard seul qui présida à cette découverte, le destin indiquant que malgré tout l'espoir restait possible ?
Alors pourquoi suis-je le seul, pourquoi moi ? Je suis un individu comme il y en a des milliers dans la ville, j'ai un poste peu important, intéressant par moment, quand il me permet de sortir, d'aller visiter le monde du passé, ce monde qui voudrait qu'on lui revienne, un monde qui ne semble pas avoir compris que son désir est vain.
Mes enfants ?
Ils ne disposeront pas de cette faculté de supporter deux mondes si opposés, ils sont trop bien éduqués, comme si cette impossibilité était un blocage. Je ne suis pas, physiquement, différent, peut-être est-ce mon esprit qui est frondeur, insatisfait de ce qu'on lui donne il imagine, rêve, il veut, trouver autre chose, et, de le vouloir, le découvre. Il ne crée rien, c'est un pouvoir que je n'ai pas, seulement je ne me fige pas, je n'érige pas en moi des murs m'interdisant de comprendre qu'une autre vie est possible, qu'un autre monde est moins inaccessible qu'on le pense.
Est ce l'extérieur qui est le plus nocif ?
Je sais que des analyses sont faites régulièrement ; depuis mon incident d'autres survinrent, il y eut un mort, mais peut-être est-ce sa propre terreur qui le fit périr, le danger est si grand quand on ne veut pas reconnaître qu'il vient de l'intérieur. Ce qui n'exclut pas qu'à l'extérieur il y en ait, mais si faible, si facile à dissiper, à contrôler dès lors que l'on a vaincu sa peur pour le considérer objectivement, pour le comprendre. Le dépasser n'est plus qu'un jeu.
Je ne sais ce que valent ces idées, ou plutôt si, une vie dans un centre spécialisé, pudiquement nommé ainsi alors qu'il sert à reconstruire les personnalités inadéquates.
Alors que c'est l'inverse, le monde n'est qu'un gigantesque centre de déstructuration, de malformations. Je ne suis pas normal, je ne suis que naturel. J'en suis certain !
Je vais conserver en moi ce secret, pour le moment, il n'est pas mort, d'autres vont peut-être venir, nous nous retrouverons, nous penserons à l'avenir, ailleurs, nous pourrons partir, reconstruire…
Pour redétruire ?
Une prison n'est-elle pas agréable malgré tout ? Le secret est dangereux, je suis dangereux, la vie est dangereuse, en prison on enferme ce que l'on craint. L'extérieur montre ce que nous sommes, ce que je suis aussi, est-ce que je voudrais que tout recommence, est-ce que j'ai envie de tout détruire ? l'équilibre est fait, pour presque tous, pour presque… clic… pour presque… clic… pour presque… clic...


