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- Il le fallait pour déchirer le rêve, pour ne plus considérer la surface de l’imaginaire comme un miroir.
- Ce fut un curieux moment, je voulus lui expliquer… Impossible. Je suis heureux qu’elle ait employé, elle, le verbe aimer, hésitant sur sa justesse… Jamais il ne fut plus adéquat.
- Certains phares brillent longtemps. Il est permis de les retrouver après épuisement d’une curiosité que l’on devait satisfaire.
- Logique de repenser à elle qui intervint quand je redoutais de m’égarer. Ce sentiment affronta la démence m’envahissant, les deux s’équilibrèrent. Désormais la réalité me tente.
- Laisse toi dire.
- Proximité terrifiante, mélange d’impressions, d’images… Celles de septembre furent le relais par lequel je peux remonter le temps. La porte de l’armoire est ouverte… Je dois faire sortir ce qui s’y trouve. Petits yeux luisant dans l’obscurité… Petites dents acérées… Le ciel est gris de nouveau, les orages s’accumulent, il est temps de l’affronter, de sentir la pluie sur mon visage, d’entendre le tonnerre alors que les éclairs blessent mes yeux. La mort était proche par les cadavres qui me suivaient. Trois en trois ans… Logique d’en être marqué. Elle me faisait signe.
- Inamicale ?
- Je me pose la question. En colo j’aurais dû être à l’abri, dans la solitude elle revint vers moi, intervenant indirectement, touchant la monitrice. Main par la porte entrebâillée d’un caveau, d’une armoire, d’un placard… Toutes pour en symboliser une autre, intérieure, plus importante. Comprendre est difficile, inexprimée une idée paraît claire, verbalisée elle l'est moins. La précision me fuit, Cette émotion vient d’avant ma naissance mon cerveau était capable d’emprisonner l'empreinte physique, cérébrale, d'une perception dans une cangue neuronale. Les barreaux mentaux se dissolvent et libèrent leur prisonnier. Cette bête fut l’amie sur laquelle je montais pour arpenter les forêts de l’horreur. Je sens l’anormalité, cicatrice de séquelles intérieures que je recherche. C'est un pont vers le passé, une faille au plus secret de mon être où n’importe qui verrait une surface lisse et apaisante, une lézarde par laquelle je peux m’insinuer. Mon regard s’y aventura, un éclair de sensibilité, un traumatisme laissant une trace indélébile. Mon système nerveux en formation était sensible comme une plaque photographique. J’ai quitté la route de la normalité, un coup infime, au bon moment, pour me faire sortir des rails du banal sans me faire basculer. Un rai de savoir a filtré sur ce processus et ce fut un vertige, je voyais le chemin suivi par la vie pour accéder à moi. Déclaration vaniteuse mais c’est l’analogie traduisant le mieux ce que je veux exprimer. Là où les autres vivent dans une maison dont ils ignorent tout j’ai jeté un œil sur les plans, suffisamment longtemps pour distinguer les fondations, deviner les étages successifs et apprécier celui auquel je me trouve, devinant d’autres à venir car la vie ne peut s’arrêter. Je me plaisais à penser qu’une porte ouverte en un seul provoquerait un cataclysme cérébral en chacun auquel peu survivraient. C’était le temps où l’autre m’était insupportable ! Je me voyais reptile colossal, prédateur insatiable. La vie ignore l’individu et continue son chemin sans conscience l’entravant alors que celle-ci doit avoir une utilité qu’il faudra découvrir un jour pour ce qu’elle est, loin de la mythologie humaniste. Prédatrice… Non… La clé de cette porte, le moyen de l’ouvrir pour continuer. Quelles traces mnésiques conservons-nous de notre genèse ? Des êtres comme des choses auxquels appartenaient les cellules de notre corps. Ces composants infimes contiennent la part du chemin qu’ils incarnent, serait-il possible de les "entendre", de décrypter ce qu’ils "disent". Un individu peut-il suivre sa propre genèse ? Sortir de soi paraît impossible puisqu’il faudrait que la partie s’interrogeant soit consciente d’elle-même, comme si des yeux pouvaient se voir en train de regarder. Quelle caractéristique avoir pour y parvenir ?
- Tu as la réponse.
- Être fou ? double en restant un. Je me fais l’effet d’un enfant jouant avec ses cubes et s’étonnant de ce qu’il crée. Si ce n’est qu’au lieu des cubes ce dont des mots que j’assemble, que ma (?) pensée ordonne et craint de lire. Ce n’est plus un enfant qui joue, ce ne sont pas des cubes que j’assemble… J’entends le balancier du temps, rire aigrelet que rien ne fera cesser. Je voudrais le bloquer en un instant que je comprendrais, contemplant… Mais il m'emporte. J’entends un appel auquel je peux répondre sinon je serais à genoux, implorant je ne sais quels dieux pour me protéger, prêt à tout pour apaiser ce feu intérieur attendant de se faire lumière. Je ne m’étonne plus de redouter ces mots même si appel n’est pas le meilleur terme. Je doute avoir le vocabulaire convenant à définir ce que je dois exprimer. Un murmure attendant un désir l’entendant, débarrassée des liens de l’éducation. Ulysse profite du chant des sirènes lié au mat pour leur résister, j’entends la vérité de leur enchantement si complexe à traduire. Je suis au-dessus d’un gouffre sur un pont de pensées. Ne pas lâcher… Si cela était arrivé je rirais au cœur d’un asile, me frappant la tête contre le mur épais, marquant le temps pour ne pas m’oublier tout à fait. Vouloir comprendre est étrange. Quelque chose me tient la main, je ne sais plus me perdre. Un trou noir psychique serait une analogie évocatrice si l’on considère qu’il est un accès vers l’improbable. Une serrure à portée de lucidité, perturbant les pensées l’approchant. Une couche de glace, peau d’un lac riche d’abysses. Il y a dix ans l’orage psychique que je subis était une résurgence de ce passé, trop faible pour s'imposer encore mais sachant que la prochaine tentative serait la bonne et que je ne pourrais plus la contenir. C’est une reconstruction, je virtualise ce qui m’arrive physiquement. Oublier les certitudes, ne pas opposer je ne sais quelle défense psychique, ne rien prévoir, laisser venir, accepter. Aimer ce qui vient, l’intégrer, il me ressemble. J’attends ce qui me manque, l’ombre que je porte et qui me nourrit. Je me souviens avoir pensé qu'une anormalité m'avait protégé un cerveau "normal" aurait subi des dommages irréversibles. Deux négatifs forment un positif instable mais cohérent. Aujourd’hui j'imagine cela, demain son contraire sans que quiconque puisse me contredire ni m’approuver. Le présent seul est réel, à moi de le comprendre au mieux. Combien avant moi prirent ce chemin pour se perdre ? Le pire est de survivre, de s’interroger, et de deviner les réponses. J'avance en moi, mes pensées cheminent entre des promesses fallacieuses de repos. Une seule dit la vérité et j’ignore laquelle. Un dédale cosmique où la conscience ne saurait se retrouver si elle ne se laissait guider par… Par je ne sais quoi, la logique, des forces actives là comme partout. Me laisser porter, sans lutter, sans renoncer pour un salut dont j’ignore le visage à venir. La gueule du loup est ouverte, ses crocs brillent dans la nuit… Je sais qu’il n’aspire qu’à me donner de grands coups de langue pour me remercier de le libérer. Un risque devient une chance, un danger devient une aide. J’ai appris de mes errances, de leurs morsures, invisibles mais douloureuses, sans elles je me serais endormi. Être, sachant qu’au terme du chemin je rencontrerai celui que je suis. Combien d’échecs pour une réussite, qu’un seul parvienne au but et il justifie les souffrances de ceux sans lesquels il n’aurait pu progresser. J’entends ces voix, je devine ces âmes tourmentées, lacérées par les griffes de la peur, déchiquetées par les crocs de la sauvagerie. J’entends leurs supplications, leur délivrance tient dans ma réussite. Elles m’encouragent, me portent, au fil des siècles elles furent nombreuses à dessiner le chemin sur lequel je progresse. Je suis au cœur d’un désert de cendres dont chacune est un espoir, une tentative, jusqu’à celle qui allant jusqu’au bout les justifiera. Dans ce lieu les pires hallucinations deviennent réalistes. Je ne les ai pas refusées, au contraire, je les pris pour les dévorer, n’ayant rien d’autre pour avancer. En moi s'imposèrent d'obscènes désirs, de chacun naquit une fleur, l’aridité devint jardin. Comment survivre avec tant de cicatrices ? Une terre brûlée s’enrichit, ce qui repousse est plus fort. Un fleuve de sang au cœur de l’immensité, un fleuve de vie déposant les alluvions d’ambitions aussi âgées que l’univers. Je me penche, m’abreuve, aimant ces vies qui me permettent d’être là, lucide, vivant. Je ne crains plus la main de la folie sur mon bras, quand elle vint je n’étais plus là ! Je remonte l’échelle de ma vie, reprends mes cubes… Un souvenir ressurgit, complément de ce décor, un édifice colossal. Je me voyais maître du monde, décidant de l’incarner en une construction symbole. Dictateur ? Le pire tyran exprime le désir de millions d’esclaves sinon comment parviendrait-il au pouvoir ? Il y est placé pour donner ces ordres que les troupeaux rêvent de suivre. Les moutons ont besoin d’un berger, ils aiment jouer au loup, ignorant qu’un jour ils en rencontreront un ! Édifice, disais-je, défi à l’oubli, besoin d’expression de secrets enfouis au cœur de l’être. Une tour dépassant les montagnes, une construction à laquelle chacun participerait, à la mesure de ses moyens sans absence excusable. La distance est ténue entre le dément et le visionnaire, parfois ils se retrouvent. Le premier ressent mais se noie dans son incapacité à s’exprimer, si j’eus une qualité ce fut celle de savoir dire. Le visionnaire a de l’avenir une image floue qu’il transmet en l’imposant. L’idéal est d’être les deux. Je dirais cela pour moi que je n’en serais pas étonné ! Un défi contre le néant. Je sais, vaincre ce dernier est impossible. C'est un adversaire de taille, qui soutiendrait la comparaison ? J’imaginais qu’un siècle serait nécessaire pour que ceux ayant assistés à la pose de la première pierre fussent absent pour la dernière. Symbole d’une pulsion, d’un élan vers l’ailleurs, de l’envie de se désolidariser du sol, regarder le ciel, aspirer à le rejoindre. La religion sait cela qui transforme le croyant en spectateur pourrissant lentement. C’était plus facile à supporter que de faire l’effort de chercher un meilleur chemin. J’aime me savoir debout, rescapé d’une guerre qui laisserait autour de moi sur une Terre champ de bataille des milliards de cadavres dont la corruption, allant la nourrir, lui rendrait ce qu’ils lui prirent.
Un temps je pensais être ainsi le dernier.
C’est l’inverse, je serai le premier !
Je vois cette tour, l’escalier menant au sommet, expression d’une quête surhumaine. Le long des murs se trouverait inscrite l’histoire de la vie, celle-là même dont nous sommes une étape, une marche. Il me tarde de gravir la suivante.
Je suis mon chemin…
Les pièces du puzzle se mettent en place, c’est ce que j’ai en commun avec chacun qui apparaît. Quand l’individualité est assez solide elle ne se perd pas dans le flot de la création, au contraire, elle est l’ancre permettant d’y plonger pour l’explorer. La vie vient de l’eau, un de nos lointains ancêtres s'aventurât sur terre, piégé il dut pour survivre utiliser des facultés qu’il ignorait posséder. Être ainsi, émerger des mythes, accepter la lumière, utiliser mes capacités. Près des rives le courant faiblit autorisant de le remonter. Aucun vocabulaire ne sait traduire d’intimes perceptions comme celles-ci, je ne peux pas même me les expliquer. Le vertige est une plaisante sensation. Je sens l’Origine en moi… Mais si elle n’était pas qu’un départ, mais, aussi, surtout, une arrivée ? L’aiguille de l’imagination suit la trame du réel pour y tisser une image compréhensible. Une traduction assez fidèle permettant d’aller plus loin, la défaire pour recommencer, en mieux, encore et encore. S’approche le moment où les yeux verront la lueur du premier jour, où l’imagination sera inutile, où l’art cédera sa place. Mes phrases sont biscornues ? Elles sont le mieux que je puisse produire. Comment délaisser ses jouets d’enfant, peluches que le temps gorge de vers.
- Ces paroles furent longues à venir. Elles disent ce que je suis, peluche de ton esprit ? Tu me connais désormais.
- Tu es toujours belle.
- Malgré la pourriture qui me vêt, la corruption qui me ronge ? Est-ce là ton idéal ?
- Est-il moins méritoire qu’un autre ?
- Toi seul peut le dire. Cesse de jouer, assis dans l’herbe quand le ciel s’assombrit. Cesse de jouir des larmes d’un petit garçon. Aimer une enfance morte interdit de vivre. Par moi elle te tend les bras, espérant le repos. Avance, les mots sont en toi !
- Une stèle, des relents de terres fraîchement retournées. Mes oreilles s’emplissent du bourdonnement d’insectes affamés, aux ventres pleins d’œufs à déverser dans une charogne. L’instinct, la vie… A genoux, creuser l’humus, ignorer les diptères en nuages autour de moi, répondre à la voix qui me héle. La mort seule put me marquer ainsi, expliquant ma fascination pour la violence, elle est là, complice d’un avenir auquel je ne peux me soustraire. J’ai rêvé de cadavres sortant de terre pour me cerner alors que je contemplais la dalle portant mon nom. Je me souviens de tout cela et l’explication passe par cette saveur de chair pourrie dans ma bouche, par le crissement des vers nécrophages broyés entre mes dents. Plus qu’un cocon, mieux qu’un trou noir, c’est une tombe que je porte en moi. La mort posa ses lèvres sur mon front bien avant qu’un flot de sang n’en coulant se durcisse en un masque que je ne sais plus enlever, voile gluant de souvenirs assoiffés de reconnaissance. La mort… Celle de l’enfant que je crus voir, qui me choqua si fort que j’en tremble encore. En cette soirée de septembre revint le vaisseau et le fantôme qui le hante. Dans la nuit, par les portes du rêve, je vis ma terreur émerger. Cauchemar de fin d’été quand la pluie recouvrait le monde, quand le vent dénudait les arbres pour que leurs bras tendus vers le ciel traduisent mon appel. J’ai vu la mort, cette nuit-là, quand dans l’après-midi je n’avais fait que la deviner. Trente-trois ans pour comprendre d’où viennent mes stigmates. Cette vision d’un crime expliquait d’une manière "acceptable" ce que je ressentis. Acceptable…terme ironique ! Que doit être la vérité pour qu’un tel cauchemar soit amical ! Ensuite je crus que la mort était mon amie.
- Et ton amour ?
- Aussi !
- Tu ne peux lui donner ce rôle, tu te souviens, tu n’as pas sombré. Errant sous la surface, à la limite de perdre conscience tu trouvas cette embarcation par laquelle tu pus émerger. Tes spectres firent l’équipage, l’imaginaire fut le bateau voguant sur la mer déchaînée de la folie. Jamais elle ne fut assez puissante pour t’entraîner, jamais. La vie prit le seul visage que tu pouvais discerner pour t’arracher la promesse de tenir. Elle t’indiqua une lumière si loin que tu oublias les risques proches. Le temps a passé, l’orage est loin, tu as trouvé ta réalité loin de l’asile protecteur que tu attendais. Je te vois souriant sur ce tabouret fixé au sol, murmurant des mots d’amour à un fantôme masquant le décor. Je te vois aimant une image malodorante et hideuse, léchant le corps pourri d’une morte et ressentant des émotions si fortes que dans la réalité tu ne pouvais en connaître de semblables, quelques horreurs que tu aies provoquées. Tu es plus fort que tu le penses, à pouvoir le regretter. Te souviens-tu de ces nuits ? A genoux affrontant des pensées torturantes, des visions qui te hantaient, tu réussis à te relever, à marcher à nouveau. Je suis un spectre à demi estompé, l’expression d’un désir qui te porte encore. Le chemin n’est plus si long désormais.
- Le chemin… Je me souviens, une histoire ancienne. Un sentier étrange, à sens unique, je savais en m’y retrouvant que quelque direction que je prenne il n’y aurait qu’une destination. Je revois les formes tordues le bordant, créatures du néant tentant de m’attirer. Un moment d’inattention aurait causé ma perte. J’ai avancé pour atteindre une forteresse sise sur une île au milieu du vide. Derrière moi le chemin se refermait, s’estompait, que faire sinon traverser le vide ? Posant un pied sur l’abîme je ne fus pas étonné de sentir sous moi un sol que je ne voyais pas. Ainsi ai-je franchi le gouffre pour entrer dans le château. Des corps de bâtiments vides, des pièces que j’aurais pu explorer éternellement, le vrai chemin passait par une porte d’argent permettant d’accéder à une tour gigantesque. Je vis sur cette porte les visages grimaçants de ceux qui avant moi avaient connu cette route, s’y étaient perdus… Je pus l’ouvrir et traversai une pièce immense pour accéder à un escalier d’argent. Je devais monter, au sommet il me resterait quelques pas à faire pour atteindre l’unique endroit de cette création me permettant de découvrir le dernier soleil brûlant encore, je savais que ce simple contact était l’ultime chance pour cet univers de revivre. C’était la relation d’un rêve, une nuit durant des milliers de pages après quoi ma vie put continuer.
- Tu savais que ton étoile te permettrait de retrouver la vie.
- Une prémonition, une préparation. Je me souviens de ma crainte du dernier pas, des trésors d’imagination que je puisais en moi pour perdre du temps. Comme je le fais encore.
- Un seul pas, une pensée, la vie t’effrayait. N’as-tu pas envie de ce tunnel, de cette lumière dorée t’accueillant ?
- Ceci n’est pas la mort, seulement la vitrine qu’en virent ceux qui crurent s’en approcher. Je perçois autre chose… Une proposition, que je ne peux refuser mais qui pourrait me détruire. Il n’y a plus d’autre chemin, je ne peux m’arrêter ni reculer, il n’est plus temps maintenant, je sens sur moi un souffle étrange et attirant.
- Maudit pour en savoir trop ? Tout dépend de la condamnation. Elle sera ce que tu en feras. As-tu peur de te retrouver enchaîné à la montagne, un aigle venant te dévorer le foie ? Tu imagines un prix alors que tu as déjà payé le trophée qui t’effraie, c’est un comble.
- Je me fais l’effet d’un mystique cherchant une réponse.
- Il y a en toi ce que jamais il n’y eut en eux, la lucidité ! Ils te précédèrent, explorant des voies en culs-de-sac que tu peux éviter.
- Je les remercie, et la mort avec eux, si présente dans mes premières histoires, toutes mettaient en scène un héros ignorant sa propre mort. Je savais qu’un jour je serais là, déjà… Les fils guident des pensées que je feins de croire miennes. Je revois cette tour, son sommet, une salle immense, un trône de pierre, je m’assois et plonge mon regard dans un univers béant devant moi. Tout est cohérent ! Ce chemin mène au but, chaque pas le précise un peu plus. Je me souviens d’une lumière intérieure perçue au détour des mots, des pensées dont ils étaient l’écho. Une pensée est une réalité, nous sommes dans un monde tangible, physique, même si ses lois ne sont pas encore toutes connues. Je voulais retrouver en m’enfermant dans un placard ce mélange de ventre et de caveau. Ventre, caveau… Les indices sont flagrants, je m’étonne de n’avoir pu les comprendre auparavant. Dans l’argile fraîche fut gravé le message que je lis. Si la mort ne pouvait venir pour rien, quelle pouvait être sa cible sinon un jumeau ! Les pièces se mettent en place, émergences de souvenir à utiliser pour éviter qu’ils ne m’agressent. Ma mémoire recelait un savoir traumatique qu’elle ne pouvait libérer d’un coup. Coquille de pensées contre une présence mentale trop complexe comme un pied empêchant le battant de se refermer. C’est le danger le plus grand, un cortège de pensées, un lien organique avec les fondements de la vie inaccessibles dans des conditions normales. Quelle est la nature de ce qui me permit de survivre... J’ai grandi, poussé à comprendre les réalités du cerveau pour nommer des sensations qui sans cela m'auraient rongées de l’intérieur. Une blessure, et autour, une zone cicatricielle, une geôle biologique. Maintenant je peux supporter cette pensée. Il y a dix ans elle était mortifère. L’émotion faillit m’engloutir. Par la grâce du temps je peux considérer calmement les faits. Je vois le passé, surplombe un savoir vertigineux, l'abîme au-dessus duquel je sus passer. Je comprends mes fantasmes cannibales ! Le plus apte seul pouvait survivre. Les contraintes firent leur choix. Pourquoi deux victimes quand une suffit ? C’est mon histoire de ce prisonnier dans une fosse au toit de verre où étaient jetés les condamnés à mort, à chacun de se débrouiller en se nourrissant de ce qu’il trouverait Il chercha une autre solution, la trouva en entendant un murmure venant de dessous. Je sais ce que je voulais me dire au travers de cette parabole anthropophagique. Il descendit un escalier paraissant sans fin et tout en bas, dans l’obscurité, passa un pacte avec quelque chose pour survivre. Ainsi put-il affronter le temps, défiant une mort qui ne pouvait plus l’atteindre. Condamné à être le dernier, à être là quand la vie serait effacée par le temps, victoire sur le néant, gardien de l’univers contre l’annihilation. Conscience, ultime écho de la création ! Moi ? je ne prétends pas à l’éternité, heureusement, mais d’avoir touché un savoir qui participe du fonctionnement même de la vie. Ma mémoire enregistra ce qui se passait. La porte ne put se fermer. Hasard ? La vie sait-elle où elle va ? Par ce personnage je pourrais, dans le miroir de l’imaginaire, contempler une vérité inattendue. Jumelle, ainsi est-il logique que je vois mourir une enfant ! Qu’est-elle devenue physiquement, est-elle née avec moi ou n’en resta-t-il aucune trace ? J'ai cherché un état fusionnel sans être jamais satisfait, et pour cause, personne ne pourrait être proche de moi comme elle le fut. Même tuer une femme ne la rendrait pas plus proche, même la dévorer... Mon regard observe cette étape, ce tunnel hanté de cris résonnant sans fin. Dois-je rire ou pleurer ? C’est la Création que je ressens. J’étais à l’Origine par quelques molécules, marches que le savoir peut dessiner mais l'esprit seul emprunter. Je vois cela et tout là-bas perçoit des forces inouïes. Le feu originel, la seule fontaine pouvant étancher ma soif.
- Était-ce si difficile ?
- Maintenant non !
- Te sens-tu coupable ?
- Non, je me devais de survivre, renoncer eut été trahir. Restent les questions ! Physiquement elle a disparue mais rien n’effacera son souvenir. C’est à elle que je promis de vivre, elle seule pouvait me le demander. Plus qu’une image, l’expression d’une vérité indescriptible.
- Tu sais maintenant qui je suis.
- Pas un cadavre, un être qui aurait pu vivre et abandonna sa vie pour que je parvienne au jour. C’est pourquoi nous nous voyons la nuit, moi seul existe en dehors. Quelle proximité avec la mort explique-t-elle que pour certains elle soit la seule amie possible ? Connurent-ils une expérience semblable sans savoir l’exprimer ou la comprendre ? Si c’était l’explication ? Les mystères de la création sont innombrables. Un jour il me sera possible de comprendre cela, alors on me donnera raison, et si l’on me donnait tort cela n’aurait aucune importance. Il s’agit d’une vie, la mienne, ou presque. Je suis un élément de cette tour, parmi des milliards d’autres. Je voudrais être plus, c’est impossible, j’atteins ma limite. Malgré ses ressources mon imaginaire n’englobera jamais le réel. C’est mieux. L’éternité fait peur au point que je me demande si la vie ne ressent pas l’effroi de sa situation. C’est très amusant.
- Pire, ce pourrait être vrai !
- La vérité est une notion difficile à exprimer. Ne pas pouvoir être plus précis est désagréable mais ce pourrait être une protection, voir clairement ce qui se trouve devant soi serait risquer de céder à son attraction. Regarder l’abîme est tentant savoir que lui nous voit… aussi.
- J’aime ces paroles. Qui connaît les secrets de la Création, l’imaginaire est un pont sur le plus effrayant des abîmes. Penser n’est pas perdre son temps, ni vouloir réduire ce qui nous dépasse.
- Je me le suis dit parfois. Se laisser être, psychiquement… La psyché humaine produit une cage à l’intérieure de laquelle la conscience se croit à l’abri des tentations qu’elle perçoit. Pourquoi amener à soi les mystères de la création s’il est possible de se laisser porter jusqu’à eux ? Quitte à en perdre l’image de nous même, l'illusion d'être. L’humain croit connaître le monde et ne dispose que de la traduction perçue au travers de ses capacités. Il est une étape. Je me sens porteur d’une vie me dépassant. Je sais qui je suis, je connais mon nom, mon adresse, les visages du passé, j’ai les souvenirs des lieux que je connus pour les avoir fréquentés… Tout cela est vide ! Comment associer entre eux les pièces dont je dispose pour obtenir davantage de précision ? Qu’ai-je touché jadis que je pourrais décrypter ? J’ai échappé au formatage intellectuel scolaire, l’instinct, si ce nom convient, me pousse vers ce que je dois apprendre ou redécouvrir, ce qui traduit ce que j’ai "perçu". Appréciant le passé, connaissant le présent, par ces deux points je trace une ligne et voit l’avenir en gestation.
Une étape de la vie est grosse de la suivante.
Les recherches avancent lentement, je sais ce que dit le proverbe mais je ne suis pas sûr que ce soit vraiment le cas, cette maladie est nouvelle et nous amène à nous interroger. Heureusement pour l'instant elle ne semble pas promise à progresser dans toutes les couches de la société.
Des mois se sont écoulés depuis que j'ai jeté quelques remarques dans ce cahier, je n'en ai plus le temps, je passe la majeure partie de mes journées dans mon labo, et il me faut reconnaître que mes nuits sont occupées de la même façon, j'ai de moins en moins l'occasion de rentrer chez moi, ma femme s'en plaint, mes enfants également mais ils font semblant de comprendre que je ne peux pas faire autrement, le problème est complexe, si j'osais, et je puis me le permettre ici, je dirais qu'il est passionnant. En public je me dois de parler des malades et de la nécessité de faire progresser nos recherches rapidement, ce n'est pas faux, mais le plus excitant c'est l'interrogation scientifiques et ce qui s'y rapporte, c'est un champ de recherche inconnu qui s'offre. Je suppose que j'aurais un point de vue différent si j'étais praticien hospitalier.
Je prends quelques minutes pour relire ce que j'écrivais il y a déjà plusieurs années, le temps glisse entre nos mains et me donne tort, je pensais que cette maladie resterait localisée, il n'en est rien, elle s'est développée socialement et géographiquement, personne ne semble pouvoir être à l'abri, sauf à vivre quasi hors du monde, ce qui est peut-être le cas de certaines peuplades qui ne nous fréquentent pas, et réciproquement, elles au moins ne changent pas leurs modes de vies et en cela elles prouvent que ce que nous appelons progrès n'en est peut-être pas un. Nous voyageons, nous consommons des produits inhabituels, rencontrons des gens différents, cela semble un bien et pourtant les faits infirment cette opinion.
Oui, c'est de pire en pire, pourtant nous avançons mais il apparaît que la maladie mute constamment, nous courons derrière elle sans pouvoir faire mieux que balayer ses traces, éradiquer les formes qui ne l'intéressent plus. Mais je n'ai pas dit mon dernier mot. Sans doute nos voies de recherches sont-elles mauvaises puisque nous progressons lentement, c'est l'opportunité de nous remettre en cause, d'explorer des voies de recherches nouvelles, je sais que je parais bizarre pour mes collègues, eux persistent à penser "à l'ancienne" comme si demain devait ressembler à hier, quoi qu'il en soit s'ils ont raisons ils trouveront, sinon...
Les choses avancent mieux que je le pensais, enfin, de mon côté, pour ce qui est de la maladie au contraire ses dégâts ne font que croître, c'est comme si la nature se déchaînait contre nous, je sais que certains le pensent, le disent aussi, de plus en plus fort, c'est peut-être vrai, peut-être... Mais ce ne sont pas les questions que je dois me poser maintenant, j'ai tant à faire.
Je vais faire mes premiers essais cliniques, discrètement, personne ne fait trop attention à moi, je passe pour un doux dingue dans mon coin, ce n'est pas plus mal, si j'échoue au moins éviterais-je les quolibets derrière mon dos.
C'est bien, c'est très bien, je jubile, intérieurement, pas question que quiconque devine ce que je fais et que mes résultats sont positifs.
Une totale réussite ! Ça paraît grandiloquent et pourtant les malades que j'ai traités sont désormais exempts de toute infection, c'était pourtant simple, tellement simple.
J'ai réinjecté le virus à mes patients, j'ai besoin d'un temps de réflexion avant de savoir que faire, que valent mes découvertes et, même couronnées de succès, seront-elles utiles, je veux dire qu'une maladie vaincue n'est-elle pas un défi pour la nature et notre espèce vaut-elle d'être sau... non, le terme est impropre, prolongée me semble le qualificatif adéquat, oui, en vaut-elle la peine, et encore ai-je tort de parler d'espèce puisqu'il semble qu'il y ait certaines populations qui ne soient pas touchées, comme si nos civilisations n'étaient que des culs-de-sac et nous appelés à nous éteindre. Nous étions une expérience qui aura échouée, si j'étais la Vie je hausserais les épaules et recommencerait, autrement. Nous agonisons mais luttons comme si nous étions poussés dans nos ultimes retranchements afin de jauger nos aptitudes. J'ai beau lever les yeux je ne vois rien, c'est ce qui m'attriste le plus, je contemple l'infini, je sais qu'il y a quelque chose mais qui dépasse mes perceptions, mes capacités.
Que dois-je faire, brûler mes résultats, les rendre publics, je ne sais pas, je ne sais pas...
Le bruit et la fureur,
Des éléments déchainés,
Quand la nuit et la peur,
Sont venues m'entraîner.
Tout en moi se rappelle,
Les craquements, les cris,
L'effroi qui ensorcèle,
Moi aussi je gémis.
L'avenir n'a plus de sens,
La vie n'est qu'un mot,
Quand demain est errance,
Et la mort un cadeau.
Le calme est revenu,
Sur mon pont de bois,
Où le mat abattu,
Se demande pourquoi.
L'ouragan se fit cruel,
Laissant des survivants,
Tous marqués de séquelles,
Hébétés, implorants.
J'ai bien trop de blessures,
Pour espérer voguer longtemps,
Par plus de cent morsures,
L'eau envahie mes flancs.
Quand demain est mort sure,
Les marins se querellent,
Pour l'infâme pâture,
Trouvée dans la poubelle.
Peu à peu englouti,
Dans l'océan complice,
La paix est mon amie,
Au cœur des abysses.
Parfois de forts courants,
Vers le haut m'enverront,
Effrayer les vivants,
Qui par malheur me verront.
Dans les profondeurs de l'esprit,
J'aperçois le réel,
Mon âme a compris,
Malédiction éternelle.
Des spectres m'accompagnent,
Équipage de maudits,
Folie pour compagne,
S'exprimant en mots dits !
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- Et moi son encrier ! Je voulais inverser le temps, revivre des émotions mortes que l’objectivité ne pouvait ressusciter. Même un personnage mérite le repos et vous êtes plus que cela, une partie de moi incarnée pour me dire ce que le raisonnement ne peut expliquer. La folie seule pouvait nous réunir, chacun faisant un pas vers l’autre. Pourtant c’est sur un pont que notre rencontre eut lieu. Je rêvais d’un chemin herbeux, d’innombrables cailloux me blessant. Les arbustes me giflant de leurs bras épineux. Je voulais dominer et ne fis qu’obéir. J’ai puisé dans mon enfance jusqu’à la plus intime goutte d’une douleur qu’il me reste à utiliser. Ces mots sont-ils miens ? Suis-je une illusion proche de croire en soi ? Quand le personnage s’échappe il en vient à s’interroger sur lui-même, sur son créateur, et si ce dernier connaît la même situation comment différencier l’un de l’autre ? Où sont les fils, en les coupants sentirais-je mes jambes se dérober, et saurais-je me redresser ? Dois-je m’y résoudre ? J’ai manipulé mes terreurs, conçu des décors inquiétants et face au réel je ne sais plus agir. J’ai fait du vide une scène. Refusant d’avancer ; façonnant mes émotions comme si elles m’étaient étrangères, et je m’étonne qu’elles tombent en poussière ? D’une argile gorgée de sang et de larmes naissent des personnages tors et obscènes, à mon image ! Ils m’ont distrait avant de s’échapper pour trouver en moi des passages leur permettant d’exprimer ce que je suis, de mettre en scène une réalité fuyant la prison dans laquelle je l’avais enfermée depuis si longtemps que les murs en sont poreux, que vouloir suffirait pour les faire disparaître. Ils attendent. Par eux je m'en dis capable. J’ai tenu, je peux trouver la force de poursuivre ma route, elle n’est pas si longue encore. Je me voulus ombre sans admettre ce qui la projetait.
- C’est pourtant facile à comprendre.
- L’amour ?
- Idéal, sans autre substance que celle du besoin. Celui qui ne se vit pas, une lumière qui te permit d’avancer.
- Pour des images, comme un pont sur le vide. Le vivre m'était impossible, le fantasmer me permit de me retenir au réel.
- Facile de parler ainsi, de se dédouaner de sa responsabilité en avouant n'avoir pu que subir. Que les autres se satisfassent de subir, qu'importe, ils retourneront à la poussière après que la vie se soit servie d'eux. Mais toi, maintenant nous pouvons nous tutoyer, tu sais la vérité, tu te vois agir et peut dire non. C’est douloureux mais arrivé où tu en es autant poursuivre. Tu as le choix. La normalité pardonne, elle accueille les brebis égarées, leur offrant une chaleur inconnue, la moiteur d’un ventre d’où ils sortiront morts.
- L’amour… Prendre autrui pour soi. Piège de l’instinct fondamental de perpétuation de la chaîne de production des pantins. Tant se contentent d’une sublimation qui mérite bien son nom. Qu’est-il de plus ? Comment savoir, une porte sur plus loin que la seule évidence d’appartenance à une espèce. Il est temps de me débarrasser d’un costume qui n’est plus mien. D’autres le porteront, sans lui ils seraient nus face à une réalité insupportable. L’amour m’est inutile, il me retient quand je peux arpenter de nouvelles voies. Un bébé, s’il est bien dans son parc finit par en sortir. Le temps est venu de m’affranchir d’antiques besoins, de souvenirs chargés d’émotions ou de plaisirs qui ne m’apporteront plus rien. Tu penses que je pourrais à la faveur d’une rencontre changer d’avis ? Possible mais improbable. Je l’ai cru, espéré, dans des yeux de ciel je crus m’envoler… La réalité me ramena à une meilleure compréhension d’elle-même. Le cœur et le cerveau semblent inconciliables, le premier bat et assourdit le second. L’idéal serait un accord entre eux pour donner la note juste. Le corps est un ennemi ; le plaisir, un piège. L’esprit sait-il survivre ? C'est lui qui est le chemin. Je me suis accroché à l’amour quand l’ouragan se déchaîna, refusant l’engloutissement définitif. S’il est intéressant de toucher le fond, il convient de ne pas y rester trop longtemps sous peine d’être écrasé par la pression.
- L’enfant t’indiqua que faire, exprimant ce qu’une conscience veut éviter. Ne lui demande pas de devenir le gardien de ta geôle.
- J’ai désiré l'enfermement, organisant la rencontre entre moi et mon héros principal, dans un asile. Je sus le faire évoluer et pu en faire autant de mon côté, celui que je suis détruit celui que je fus, le déchire, en émerge et se délecte de la chair de ses rêves, de ses espoirs. Je crus trouver l’amour, il se révéla une prison au cœur de laquelle je fus heureux jusqu’à ce qu’une force plus grande que moi me fasse la démolir, en sortir après ces années au cours desquelles mes plaies s'étaient refermées. Il reste des séquelles, à moi d’oser les employer. Le bonheur est une cage qui ne me convient plus, dont je perçus l’insidieux poison. Quelque chose me manque et je doute qu’à la place je détienne quelque chose de plus, ou de mieux. J’ai pu oublier jusqu’à ce que je n’en sois plus capable.
- Il est temps de regarder par cette porte entrouverte. Une seconde, ouvrir les yeux, apprécier ce qui est là, un cadeau sans prix si tu peux l’accepter, et tu le peux.
- J’ai l’impression d’une explosion dont le souffle se ferait sentir avec retard. Je feins de vouloir ce que je ne peux éviter. J’imagine, sortant, les hordes du quotidien se refermant sur moi… C’est un cauchemar sans force. La porte noire claquera dans mon dos, je connaîtrai cette béatitude de l’instant partagé quand l’autre n’est plus étranger, quand JE le devient. L’opposé complémentaire. Le piège s’affine, le phare lustre sa lanterne, nettoie sa lentille, bientôt il éclairera l’océan maléfique. Je vois les âmes éperdues de curiosité s’en approcher, se fracasser sur d’insoutenables interrogations.
- L’individu te ressemble. Les moutons édifieraient une religion de ton enseignement.
- Je les guide vers leur vide intérieur afin qu’ils y disparaissent, il fait moins peur aux troupeaux. Le creux ne remplit pas le vide, même s’il en donne l’impression. Le gouffre est prometteur, dans l’obscurité les promesses semblent vraies quand seule celle du pire est réalité. Qu’ils me lisent, tentent de me comprendre et se noient pour refuser ce qu’ils sont ou ne sont pas. Je me sens porteur de mort, déclencheur de cataclysmes intimes auxquels peu réchapperont. Combien de spermatozoïdes au départ pour un à l’arrivée ? J’imagine les réactions outrées en prenant connaissance de ces opinions, une satisfaction supplémentaire ; susciter la haine est un grand plaisir. Les yeux devinent un sens que l'intellect effleure. Ils seront mal à l’aise et pour apaiser leurs doutes libéreront la bête que chacun recèle, prompte à surgir pour dévorer l’hésitant. Je lui propose de s’exprimer. Je sens sa faim, sa rage d’être contenue dans une cage fragile dont elle veut se délecter. Les pensées lui sont souffrances, en détruire la source est son unique chance de survie. Elle s’éveilla en moi, grandit mais je parvins à la contenir, jetant sa rage sur le papier. En moi elle m’eut dévorée totalement alors que maintenant elle est à mes côtés, heureuse de mes caresses, sachant que parfois je la libère. Je sais, je perds un temps qui m’est compté. Ce qui en moi se nourrit me ronge et bientôt aura besoin de plus. Je redoute l’inutile. Les mots m’entraînent, je revois cet instant ou dans un réflexe salutaire je tordis ma machine à écrire. Sans cela je me serais perdu dans un océan verbeux. Il me fallut de longues périodes de repos pour recouvrer mes forces, repartant ensuite. S’approche l’instant de mon dernier arrêt, à mon tour je tomberai à genoux, les charognards se délecteront de moi. Ce destin s’approche, mon ombre est son gîte et contre elle je ne peux rien. La nuit est sa complice, l’antre au fond de laquelle elle m’entraînera pour me dévorer. Je le vivrai, avec le recul suffisant pour y prendre plaisir. Mourir est une expérience unique. Je me souhaite une agonie lente et savoureuse. Mon corps souffre, j’utilise l’énergie qu’il détient, à quoi bon lui en laisser. Laisser de moi un vieillard usé, mais sans regret.
- L’instinct fut un guide sûr.
- J'ai cru créer le terme de sur-conscience avant de découvrir qu’il avait déjà était défini. La confirmation que j’avais raison.
- Sur-conscience ?
- Une sensibilité à des forces internes. Explication fumeuse, je sais, mais que dire de plus ? Ne pas refuser pour de vains prétextes ce qui n’est pas une autorité tutélaire mais ces contraintes, ces lois qui font que la béance même est cohérence, qu’une intelligence peut le percevoir et regarder. Presque comprendre, presque…
- Ces fils qui nous dirigent ?
- Ils sont autant de chemins dans des directions que l’imaginaire anticipe. Je dis anticiper car je pense que viendra le moment de mieux connaître notre univers et qui nous sommes. Cette seconde condition remplie le premier deviendra accessible.
- Le genre de paroles menant vers les récifs.
- Je voulais, que mon corps se brise, mon esprit eut à connaître ce sort, se heurtant à des réalités qui l’endommagèrent sans l’anéantir. J’aurais pu me relever idiot, légume à face humaine, mais j’ai survécu, mes plaies se sont refermées, mes fractures mentales se sont ressoudées autrement qu’elles l’auraient dues. Paraître difforme mais adapté à un environnement nouveau. Ainsi ce premier hominidé se levant dut-il ressentir quelque chose de similaire. Une inquiétude étrange devant son propre comportement. Sans se l’expliquer par manque de vocabulaire mais sensible à une émotion nouvelle. Devait-il être différent pour adopter une posture inédite ? Cérébralement, psychiquement ? Une altération, une mutation était-elle intervenue l’autorisant à effectuer une action accessible pourtant à ses semblables ? C’est flatteur pour moi de me voir ainsi mais je voudrais définir ce que je suis, il me sera plus facile d’en admettre la cause. Quels fils se tendirent-ils, me déchirant sans me détruire ? Suis-je apte à expliquer pour que mes successeurs aillent plus loin ? Dieu est une explication pour pseudo sapiens. Je me vois ainsi, m’interrogeant maladroitement sans moyen de résister. Mes héritiers le pourront. Le premier primate debout ne fut pas le premier à courir, encore moins à faire du vélo, mais ce dernier n’aurait pas existé sans le premier. La comparaison est amusante, elle a un fond de vérité. Si je m’égare j’aurais la satisfaction d’avoir fermé une mauvaise route. Comprendre est un besoin plus taraudant que la faim, plus impérieux que la soif, il me tient et me conduit en des ténèbres de moins en moins hostiles. La porte est ouverte devant moi mais la crainte pèse sur mes paupières. Les mots diront ce que je vois, je souhaite rester clair, et si je dois être détruit que ce soit lucidement, assez lentement pour que j’en profite sans le regretter. Puisque la folie vint m’aider à écrire, à accumuler des pages et des pages, combien de vies aurais-je pu connaître, de situations… Face à moi-même je crains le pas à venir. Le chemin parcouru est long, devant je ne distingue pas même où je vais. Je l’imagine pour me rassurer.
- La vanité fut un soutien, être le découvreur.
- Vanité, délire, combiner les deux pour progresser ! Le premier ignore la portée de son geste s’il en perçoit intuitivement, émotionnellement l’importance. La responsabilité me terrifie alors que je soutiens le contraire. Je préfère l’Enfer. Un pas, céder au plaisir de mourir faute d’avoir connu celui de tuer.
- D’avoir connu…
- C’est à dire ?
- Guider les débiles vers l’abîme aurait quel résultat ? Tu sais le pouvoir des mots, combien sont sans défense en face de lui. Tu as envie de combler ce gouffre ?
- De victimes s’y jetant par incapacité de le franchir.
- L’intention de nuire serait retenue contre toi.
- J’ai envie que certains réussissent, que d’autres échouent, l’un va avec l’autre, le négatif est quantité, le positif est rareté. Les deux pôles sont réunis en moi. Bien et mal sont des concepts "humains", seul importe l’utile participant à l’édification de l’avenir, lequel comme un monument, ne peut se construire sans matière. Mes mots sont ce pont que je tente de traverser depuis longtemps. Vouloir comprendre gêne, je voudrais agir comme une machine, remplir mon office et disparaître mais je ne le peux pas. J’espérais des bras surgissant de l’autre côté pour m’attirer malgré moi, aucun n’en eut la force. L’écriture fit couveuse autant que cocon, si je ne la déchire pas pour l’absorber elle deviendra suaire. Tout en moi n’est pas né et entre la vie et la mort attend la pièce manquante. J’attendais de l’Enfer qu’il me détruisit, il n’y parvint pas. Au contraire, il me nourrit, me rassura quand le néant s’approchait gorgé de sensations, quand le froid menaçait de m’anéantir. L’Enfer contre une espèce de Paradis en forme de rien. S’il est vrai que je suis le diable alors il est normal que cela se fût déroulé ainsi. Quand le démon vint vers moi ce fut pour se mettre à genoux, le rire que j’entendis était le mien, il résonne encore et me rassure. Je laisse la paix à ceux qui la souhaitent et ne peuvent supporter la morsure d’une pensée. Que le vide les accueille et répercute les échos de leurs ultimes bêlements. L’abattoir est leur abri, ces lieux de culte, mouroirs d’âmes s’y traînant en quête d’une dissolution rassurante. Je confesse l’envie de les rejoindre, jadis. Dans le silence de l’église s’éveillèrent ces voix qui m’attendaient, me hantaient. Plutôt que l’adoration du vide j’optais pour l’affrontement. Jamais je ne pus faire glisser entre mes doigts les mots mille fois ruminés de ces chapelets, chaînes pesant à l’âme, heureuse avant l’équarrissage. Je me souvins de ces spectres se succédant pour une tranche de néant fondant sur la langue. Procession marmonnant, prenant ses peurs pour une réponse, priant pour s’empêcher de penser. Sont-ce les feux de l’Enfer brûlant en moi qui me firent m’échapper alors qu’il allait être trop tard ? L’abus de ténèbres est salutaire, mon séjour dans le désert fut enrichissant bien qu’il ait duré plus de quarante jours. Ma mission n’est pas achevée, je suis un maillon. La souffrance est une preuve d’être. Parfois je regrette la haine qui me tenait, mais je sais que celui qui lui cède se perd entre des crocs qui n’oublient rien, jamais ! Mes ombres furent plus vraies que les visages de la réalité, elles m’accompagnent depuis toujours, elles sont là, autour de moi, souriantes, rassurantes. Ces monstres dansant autour de mon lit étaient des amis, des protecteurs, j’étais un enfant alors… J’étais… Se disperse celui que je fus un après midi de septembre quand l’orage menaçait, trente-trois ans pour mourir… Il entendit et dut s’oublier pour en réchapper. Le masque peut tomber, dans le miroir de papier va apparaître ma vérité. Je peux la supporter si j’ose exister. La terreur est une encre séchant lentement.
L’enfant joue dans son coin, la grande armoire est un monde d’êtres demandant à jouer avec lui. Petit il craignait ce qui lui semblait gigantesque. Il a appris la vérité et sait que la peur est une ennemie repoussant qui voudrait se distraire en sa compagnie.
Ses parents ne savent rien, il voulut leur dire, vite ils mirent un terme à ce qui pour eux n’était qu’un babil indigne de son âge. Il ne devrait plus raconter ces sornettes, il ne devrait plus y croire, comment peut-on être assez bête. Et ils le regardaient, apitoyés. Autant garder son secret quand personne ne veut le partager.
La porte est lourde, difficile à ouvrir. En concentrant ses forces, il y parvient, cela en valait la peine quand il découvre l’obscurité et la profondeur d’un lieu qu’il imaginait avant de le découvrir.
Une hésitation, une pensée comme le souvenir d’un monde qu’il va quitter, rien de suffisamment attrayant pour qu’il renonce à s’éloigner pour en arpenter un sans limite.
Un moment d’étonnement. De l’extérieur l’armoire semblait plus petite, il y fait plus froid, normal, la lumière n’y rentre jamais, la chaleur est interdite c’est un univers différent.
Les yeux brillant devant lui le rassurent.
Il sait que ce ne sont pas des lumières mais les pupilles des créatures vivant en ce lieu, forcément elles ignorent la clarté, les visites, logique qu’elles s’approchent pour le découvrir, le sentir. Il devrait avoir peur, s’enfuir, se réfugier dans le giron maternel. Elle le gronderait de se comporter comme un bébé. Ce n’est plus de son âge, elle qui fait semblant d’apprécier des occupations censées être du sien. Elles se rapprochent, lentement, le sentent, il fait moins froid, plus près, encore plus, à le toucher.
Les morsures ne l’étonnent pas, c’est à peine s’il réagit. Il est venu pour cela, quand les petites dents pointues se fichent dans ses chairs il comprend la vérité de sa motivation.
Il ne crie pas se laisse dévorer sans crier. C’est son secret.
S’il avait pu en parler, s’il avait su…
Il y retournera souvent, jamais ses lèvres ne diront ce qui se passe dans un univers si proche sans que quiconque n’en soupçonne l’existence. Il n’est plus seul, ne le sera plus jamais, un jour, quand elles sauront qu’il est leur ami les créatures de l’armoire en sortiront pour connaître le jour, pour connaître une autre vie.
Et la dévorer aussi !
Son corps est sans trace, ce qui se passe là-bas est invisible ici, et inversement, y retourner est comme raccourcir le temps, deux vies parallèles. Un jour elles s’oublieront.
Bientôt !
Il est heureux de céder à ce qu’il ignore comme étant lui.
En lui ?
Les armoires dans lesquelles je m’introduisis abritaient des odeurs de moisis et des vieux vêtements oubliés par les mites.
Mon stock d’horreurs est inutile, je n’ai pas envie d’y replonger les mains comme un enfant dans son bac à jouets, son coffre aux trésors. Aucun tueur ne viendra plonger sa lame encore rouge du sang de sa précédente victime dans ma poitrine et s’étonner que je ne ressente rien. Alors, de nous deux, lequel s’interrogerait pour savoir s’il est vrai ? Il reculerait, s’enfuirait. Du brouillard ne viendra aucun monstre pour me faire sourire de ses grimaces.
Mon cauchemar ne croit plus en lui.
Le pire pouvant survenir, c’est moi.
Quand ? Maintenant…
- Une belle histoire d’espérance, l’enfant refusant de mourir, cachant ses larmes en regardant le ciel.
- J’aimerai écrire une belle histoire d’amour.
- Quand tu accepteras que du brouillard surgisse autre chose qu’une créature avide de sang, quand tu l'accepteras comme une force et non une entrave ! Tu ne pouvais le voir, il t’aurait détruit. Tu idéalisais le sentiment non vécu, sublimé par l’absence. Le temps t’apprendra. Une image ne peut prendre vie, c’est dangereux, elle serait la porte d’une armoire dont tu ne sortirais jamais.
- J’eus tort de la rencontrer ?
Bonjour James
C'est difficilement que je vous ai écrit, vous savez que ce n'est pas mon activité préférée, je préfère m'amuser, sauter, vivre mille et mille aventures, courant après le temps avec l'espoir qu'il va s'arrêter. Je sais que c'est illusoire mais ce que je sais surtout c'est que là est votre souhait. Moi je ne suis pas réel et si je prends le temps d'écrire ces quelques lignes c'est que s'est ouvert une parenthèse dans mon existence. Vous noterez que je ne dis pas vie, ce mot ne peut pas me convenir.
Dans quelques minutes je retrouverai mon état normal, mes habitudes, mes amis et ennemis puisque j'en ai aussi, en particulier le capitaine Crochet, mais est-il vraiment un adversaire, à Neverland les choses ne sont pas aussi simples qu'elles le paraissent, les couleurs comme les êtres s'emmêlent et chacun semble dépendre des autres comme un rouage ne saurait exister seul dans un mécanisme compliqué, un mécanisme dont vous êtes l'auteur tout en en étant un élément parmi d'autres.
Ne croyez pas que je vous en veuille de vivre ainsi, emporté par un manège que je ne maîtrise pas, au moins le temps pour moi est-il l'illusion qu'il n'est pas pour vous, à l'inverse d'un certain portrait c'est vous qui vieillissez "en vrai", et moi qui reste un enfant, pour l'éternité, incarnant le rêve de tant qui, lisant mes aventures, peuvent imaginer que rien ne changera et que demain sera à l'image du jour qui finit, sans ignorer toutefois que si cela était vrai ce serait la pire des malédictions, ce que moi je peux connaître serait insupportable dans la réalité et vous le savez aussi bien que moi. Je peux exister sur scène, dans un livre ou sur un écran mais pas dans un réel qui ressemblerait à la folie.
Je laisse à d'autre le loisir de se pencher sur vos motivations, étant votre marionnette je ne peux vous comprendre, seulement vous apercevoir en levant les yeux, tout là haut, dans les cintres de la création. Je qualifie même un comportement psychologique particulier, ainsi puis-je penser que je représente cette affection chez vous et qu'en me façonnant vous vous soigniez afin d'affronter une vie qui avait peu pour vous plaire mais que vous ne pouviez fuir sinon par un acte définitif.
Qui sait ce que je représente également pour l'auteur de ces lignes, le hasard n'existe pas dans l'esprit si parfois ses mécanismes sont difficilement compréhensibles, il choisit de m'utiliser et cela ne saurait être innocent, j'espère qu'il disposera de plus de lucidité que moi, et, peut-être, que vous.
Mais la parenthèse se referme déjà, j'ai récupéré mon ombre, je vais retrouver Wendy, la fée Clochette...
Dois-je vous dire a bientôt ?
Peter
| Bienvenue sur ce blog ! Vous y découvrirez mes goûts, et dégoûts parfois, dans un désordre qui me ressemble ; y partagerez mon état d'esprit au fil de son évolution, parfois noir, parfois seulement gris (c'est le moins pire que je puisse faire !) et si vous revenez c'est que vous avez trouvé ici quelque chose qui vous convenait et désirez en explorant mon domaine faire mieux connaissance avec les facettes les moins souriantes de votre personnalité. |