Promettez... (5)
06
La gueule du néant s’ouvrait, quelques secondes et l’apaisement. Quoi qu’il y ait après
j’étais prêt à prendre le risque… Il n’est pas trop tard, refuser cette sensation, glisser doucement… Non, je ne sais plus croire qu’il s’agisse d’une illusion créée par lâcheté. Ironie de la vie
alors que je m’apprêtais à lui faire un bras d’honneur. Elle attendit la dernière seconde pour me dire vivant pour un d’autre.
Je recule, mes pieds retrouvent le tablier, le goudron, ventre contre la rambarde de fer,
le cœur fou. Tant d’idées en moi, d’impressions opposées. Me retourner, découvrir que je suis seul, entendre un rire, tendre les mains et atteindre à travers l’illusion la réalité de murs
capitonnés. Loin d’être un avenir la démence serait donc un présent ? Mais alors je n’aurais pu tomber, il n’y avait pas de rivière, j’étais là préparant un cri qui ne finirait
jamais.
Est-ce la chance dont j’entends décroître les pas ? La main est toujours là, pression
rassurante m’incitant à me retourner, à vaincre mon désir de fuite.
Envoyée par la famille Adams ?
Qu’ai-je oublié alors que l’impossible m’ouvrant les bras je pouvais assumer mon choix
?
Cent voix se mêlent sans qu’une soit distincte. Échos d’ambitions mort-nées, d’aspirations
demeurées fantômes, d’espoirs engloutis dans la médiocrité. Ce n’est pas le froid qui me fait trembler, ni la peur, c’est pire !
A les regarder sereinement les récifs ne sont que des cailloux émergeant d’une eau sombre,
nimbés d’écume pale, gencive liquide dont les crocs broient le vide. Une rivière banale qui m’aurait pourtant reçu, se faisant la confidente de mes ultimes craintes, de mes derniers espoirs. A
moins que ce n’eut été les premiers.
Regarder, oser ! Pourquoi ce silence, des paroles me rassureraient. Sauver une vie est une
responsabilité. Terme inadéquat, elle n’est que prolongée. La fin ne change pas, la date est reportée. La médecine ne permet pas encore de vaincre la mort, mais la science vaincra.
Vaincra…
Un effort, un quart de tour…
Je reste coi. Rêve, folie s’amusant de mes pensées, piochant au cœur de l'intime comment
m’atteindre ?
Une enfant !
Impossible! Pas une enfant, pas ce regard posé sur moi, vivant, inquiet ! Même un
personnage ne pourrait l’exprimerait avec tant de sincérité, la réalité l'interdit.
Chaos psychique, de multiples perceptions attendaient cet instant pour se heurter, chacune
trop faible pour m’atteindre ; réunies, assez actives pour me bouleverser. Tant de petites voix s’unissent, chaque cellule murmurant. La vie n’est pas une illusion, il est permis de passer au
travers du piège, elle l’attend.
Son sourire, son regard plein d’étoiles, quel talent faudrait-il pour en donner par les
mots une vague idée ?
Je me disais pantin, je découvre les fils psychologiques se tendant, sans eux je serais un
rocher heureux de ne pas exister, sans question ni devenir.
Un rêve ne peut s’incarner, j’aimerais le croire mais quelle puissance peut-elle réaliser
ce…
Miracle ?
Expliquer, comprendre, réduire en quelques définitions ce que je ressens, ce que je vis,
summum de l’imbécillité, seule importe l’évidence de l’instant.
Par les miens ses yeux plongent en moi, parcourent mes secrets, n’oublient rien des désirs
que je n’oserais pas m’avouer. Aucun tient devant elle, aucun.
Le vent fait danser sa chevelure, le froid ne paraît pas l’atteindre. Elle est si jeune
mais son regard indique une maturité fruit d’expériences, une acuité douloureuse.
Qui disait que j’étais trop lucide ? Regard d’un ciel bien sombre en comparaison de celui
que je contemple.
Silence rime avec absence, pas cette fois. Trop de présences, si fortes que le temps se
contracte autour de nous et étouffe ce qui distrairait la force nous reliant. Tant d’angoisses accumulées depuis si longtemps, barrage contenant une émotion qui maintenant s’impose, explose, se
répand comme un bain de napalm. Je me sens brûler, son sourire est la force qui me transperce.
Deux êtres se font face sans que l’un soit, ou cherche à être, le reflet de l’autre.
Pourtant nous sommes semblables, évidence sans question à poser pour le confirmer.
Sa main se retire… Un moment je crains qu’un voile noir s’abatte, que je réalise avoir
sauté, imaginant la suite pour nier ma situation et la mort s’approchant. Non, elle reste là, souriante, lisant en moi, ainsi ai-je l'impression que si elle me voit c'est que
j'existe.
Elle n'est pas un mirage, pas davantage un cauchemar qui va se dissiper pour révéler une
pièce sombre et silencieuse et cependant je suis terrifié.
- Il ne fallait pas !
Elle a raison, j’en avais désespérément envie pourtant. Sans ce désir nous ne nous serions
jamais rencontré. Je ne suis pas venu pour rien sur ce pont. Le vent a emporté mes terreurs enfantines au moment où je ne l'attendais plus.
Elle plisse les yeux, incline la tête, elle attend que je parle. Jadis j'étais disert
maintenant les mots glissent entre mes pensées sans que je sache en saisir un. Ai-je tant de regrets que je sois paralysé à ce point, ou est-ce l’inverse ?
Envie d’être un enfant, ne plus vouloir ; qu’elle prenne ma main et m’emmène. J’ai dormi si
longtemps, marchant les yeux ouverts, sans rien voir, rêvant de mondes étranges sur des feuilles blanches, non pour écrire mais pour faire de la place en moi afin de pouvoir rêver encore, rêver
toujours, me laissant emporter par d’autres visions, oubliant que le réveil pouvait sonner.
À l’heure de l’irréversible, quand une seconde de sommeil supplémentaire aurait été
définitive, quelque chose a sonné en moi, un contact, une simple douceur, une présence. Mes certitudes s’effondrent, mes servitudes me paraissent convenues au possible, je me retrouve face à
moi-même par ce regard d’une formidable limpidité.
Où me terrer quand mes muscles ne répondent plus ? Je leur fis faire tant
d’âneries.
Je me sens bizarre, engourdi par des années de léthargie. Une demi-vie emportée, en reste
quelques kilos de papier. L’ailleurs que j’imaginais était si proche.
Atroce banalité du décor, bacs à fleurs vides, façades et lampadaires obscurs, magasins et
restaurants fermés.
Est-ce Alice m’entraînant du bon côté du miroir ?
Je ne vois de merveille que celle tenant ma main.
De jour l’endroit est animé, des voitures circulent continuellement, cette nuit est notre
amie et la solitude nous protège de la curiosité.
Quelques pas, nous traversons le pont, longeons le quai. Un banc sous un réverbère, en
pleine lumière elle est encore plus belle. A l’inverse je ne serais pas étonné si en me voyant mieux elle disait regretter, qu’il est temps pour moi de disparaître hors de sa
vue.
Elle ne cesse pas de sourire.
- Vous regrettez ?
- D’être là ?
- Plutôt qu’ailleurs
- Non… Je ne sais pas où c’est. J’avais seulement le désir de quitter cet endroit, d’être
emporté par les eaux. N’est pas Moïse qui veut ! J’avais fait le deuil de moi-même, de ce en quoi j’avais cru. Je découvre maintenant où je voulais aller, vivant.
- Est-ce mieux, ou pire
?
- La différence ? Je comprends mal mes actes. L’émotion est une complice que j’avais perdu
de vue, de cœur, depuis longtemps. Les mots sont de vieux amis mais ils quittent ma bouche en rangs désordonnés.
- Expliquez-moi votre envie de décamper, c’est ce que
vous vouliez, n’est-ce pas ?
- Oui, partir loin, ne plus être faute d’oublier qui je suis. Comment se fuir sinon en
prenant un chemin définitif ?
- Mais je vous ai vu.
- Retenu.
- Vous m’en voulez ? Vous m’en voudrez
?
- Non ! J’ignorais la beauté de la vie. Les yeux clos je prenais l’obscurité pour la
normalité.
- J’étais là, je ne pouvais pas vous laissez aller, vous
ne m’avez pas entendu approcher. J’ai posé une main sur votre bras, rien de plus. Si votre désir avait été si fort vous n’auriez pas senti une aussi faible
pression.
- Ai-je jamais voulu quelque chose ? Ce verbe me surprend. J’allais, suivant mes pulsions,
mes instincts, devant moi. Je faisais semblant, le supportant difficilement. Je voulais disparaître pour ne pas voir qui je suis.
- Ce que vous croyez être. Il n’est jamais trop tard
pour accepter sa vie.
- Faut-il avoir été proche de la repousser ?
- C’est l’occasion d’admettre le passé, le moment
d’ouvrir les yeux.
- Curieux endroit, bizarre circonstance.
- Prenons-les ainsi. Elles vous permettent de considérer
autrement la vie. Faites lui la gueule et elle vous tourne le dos. Utilisez-la, prenez-la, elle ne demande que cela, vous verrez, vous saurez. Elle vient vers vous. Une règle suffit : elle aime
qu’on l’aime.
- Aimer ?
- Vous connaissez ce verbe ! Ce qu’il veut dire,
vraiment, quand bien même vous avez envie de vous en défendre, d’oublier les regrets que l’employer évoque. Laissez-vous faire, c’est une étape de votre chemin, un moment. Une halte avant de
continuer.
- Pour aller
où, quelle distance encore à parcourir ?
- L’existence se passe de chiffre, sinon elle serait un
programme d’ordinateur. Nous y allons, c’est le souhait de beaucoup, l’avenir de la civilisation et de ses règles, mais il reste possible d’être libre, de vaincre la peur qui va avec. Je devine
vos pensées "Ce n’est pas pour moi". Ce couplet défaitiste est pernicieux. Ne me demandez pas pourquoi mais je le sais, vous entendez, je le sais ! Nul ne naît un contrat en poche l’assurant des
années disponibles, du droit d’avoir une télévision, une voiture, d’avoir ceci ou cela. Ceux qui croient, ceux qui exigent, ceux-là adorent le vide et nient la vie. Qu’ils se rassurent, c’est
réciproque. Mourir viendra toujours et la science luttant contre la mort pourrait en promettre une pire que celle que nous connaissons. Votre tour n’est pas venu, pas encore, pas cette nuit.
Mourir en pleine lumière vous ira mieux.
- Lumière ? J’ai tant apprécié la nuit, l’obscurité.
- Que l’une domine l’autre et le néant serait vainqueur.
Il triomphera, plus tard.
- Oui, plus tard, une part de moi s’est effondrée, le mur derrière lequel j’étais
protégé.
- Bien, mais pourquoi vouloir tout comprendre ?
Attention aux mots érigeant autour de vous un mur fantasmatique protecteur, si l’on peut dire, des émotions que procure la vie. La réalité est si belle parfois.
- Rarement.
- Le jour effacera vos
cauchemars.
- Si c’était le contraire… Bah ! N’y pensons pas.
- Vous avez raison, nous sommes si bien
ensemble.
- Nous ? Curieux, un pluriel singulier ?
- N’eut-il jamais de sens pour vous
?
- Il faillit, j’eus le réflexe salvateur de m’éloigner.
- Il est temps de vaincre la peur qu’il vous procure.
Vous n’êtes plus le maître du jeu. Préparé à une épreuve vous êtes perdu devant une autre. Vous voudriez la refuser mais elle vous intéresse. Vous avez entassé vos affaires avant de partir et
soudain la destination de votre voyage est à l’inverse de celle que vous attendiez. Laissez venir vos angoisses, elles ne résisteront pas. Votre carapace est emportée par la rivière. Quelle fut
votre motivation pour choisir ce moyen de départ ?
- De lointaines émotions remontèrent, j’ai glissé du réel, plus que d’ordinaire, l’appel se
fit sirène pour me tenter. En posant votre main sur mon bras vous l’avez coupé. Voulais-je retrouver une ambiance amniotique. Explication psychologisante d’une banalité à
pleurer.
- Elle n'est pas fausse pour
autant.
- Un moyen d’exprimer mon désir de naître… il serait temps. Je ne trouve que des questions
supplémentaires.
- Les réponses sont là. Avec l’envie de les connaître
vous les trouverez. Voir paupières baissées est malaisé.
- Vous
m’aiderez à les contempler.
- Ne me donnez pas un rôle trop grand. C’est avec vous
que vous aviez rendez-vous, je suis l’instrument du destin pour que vous le compreniez, rien de plus.
- Si important, déterminant comme un aiguillage, un rôle lourd pour une
enfant.
- L’apparence est une chose. Dans certains cas les
années comptent double, voir davantage. Si je regardais mon état civil je découvrirais une inconnue. Il me reste quelques souvenirs de l’enfant que je fus, quelques impressions… Un point commun,
il faut qu’il y en ait un. Cela arrive quand deux personnes se rencontrant se reconnaissent sans s’être jamais vues. Certitude de vécus semblables nous soufflant l’autre nous comprendra. En me
connaissant je sais qui vous êtes, et inversement. Nos rêves se ressemblent. C’est un désavantage d’être en avance, vous le savez. Être à l’écart, sentir le poids des regards, des interrogations,
de l’incompréhension. Les autres aiment la simplicité, parfois cela s’altère, les rôles se mélangent, remettent en cause des habitudes fortement ancrées. Déranger nous aimons ça ! C’est notre
situation, autant y prendre plaisir. Cette nuit moi aussi j’ai envie que tombe le masque. Jouer à la petite fille est amusant, un moment, mais je n’en peux plus. Il faut bien rassurer les adultes
ils sont si fragiles, si adorateurs de leurs mythes sociaux, culturels. Des enfants refusant de grandir, prisonniers de leurs berceaux.
- Parfois certains s’aventurent au dehors.
- La masse est rassurante. Nous en échapper nous permet
de découvrir un univers différent. D’enchanteur ou merveilleux il devient pénible, agressif, chaque seconde est une peur nouvelle qui nous mord et laisse l’empreinte de ses crocs, une plaie
purulente en souvenir.
- Ces blessures furent autant d’encriers, aujourd'hui asséchés j'en voulus de fraîches pour
y puiser l’inspiration. Je les crus preuves de vie et refusais qu'elles s'estompent.
- Des voies différentes amènent à des conclusions
identiques. Nous sommes proches à en être terrifiés.
- Cette peur nous unis sans nous tétaniser.
- Curieuse impression, sentir en soi les pièces d’un
puzzle récupérées au long d’une vie se mettre en place. Étions-nous conscient de les receler ? Étrange magie de l’éveil, nous voir et le supporter.
- Nu, débarrassé des apparences, exister hors des convenances face au miroir de la
lucidité. L’esprit soudain sensible, se découvre capable de penser et l’effroi ressenti est un plaisir inédit. J’étais à l’abri entre mes murs intérieurs. La liberté est terrifiante mais ce qui
m’atteint ne me blesse pas, me frappe sans me faire souffrir.
- Par méconnaissance nous ne reconnaissions pas la vie.
Nous voulions nous perdre, mais avançant lentement nous nous sommes trouvés.
- Notre chemin a une destination. Ça change du nulle part que je croyais être mon but.
J'étais dans une gare, mes lourdes valises déjà dans le train, j’allais y monter... Le convoi est parti, je me retrouve sans rien hormis moi-même, le train s’éloigne et je ne désire pas le
rejoindre. Un quai en vaut un autre. Mais, vous, en pleine nuit, ici …
- J’étais lasse d’être enfermée, pour mon bien, et je
sais que c’est vrai. Je connais mal cette ville, j’ai pris la voie que je connaissais, l’appel de l’eau, pour moi elle évoque une vie d’avant… D’avant quoi je ne sais pas, quels mots
pourraient-ils décrire un temps d’avant le Verbe ? J’allais, pour être dehors, tant pis pour le froid. Je vous ai vu et j’ai compris que je n’étais pas sorti sans but. Prise dans mes pensées,
dans une nuit personnelle je l’ai senti en vous apercevant. Pourquoi regardez-vous en l’air ?
- Je nous sens pantins et voudrais découvrir ce qui tire nos fils. Sans croire en une
volonté consciente nous menant quelque part je nous sens obéir à des contraintes. Il reste tant à découvrir des mystères de la nature œuvrant en nous. Je souhaitais mourir par incapacité à
comprendre la vie. maintenant je me demande l’utilité de mon existence. La mort n’aurait pas apporté de réponse, seule la vie le peut. Répondre à une question c’est gravir une marche d’un
escalier sans fin. Profitons de ce que nous pouvons voir pour regarder, quand nos orbites seront creuses il sera trop tard. Tant d’yeux sont des tâches de ténèbres ne pouvant endurer la
lumière.
- Des circonstances particulières sont nécessaires pour
savoir que c’est possible.
- Se comprendre est une activité solitaire.
- Encore faut-il
survivre.
- Il importait de regarder l’abîme, de l’accepter au point de désirer se jeter en lui,
comme un défi à l’utilité que nous avons pour la vie. Pour vérifier qu’elle sait ce qu’elle fait.
- Mais pas ce qu’elle est. C’est la
différence.
- Et nous sommes là… Les fils se tendent, les mêmes pour nous deux. Nous subissons des
forces que nous ne percevons pas telles. Nous avançons, le passage se fait, le gué se traverse et voilà qu’à nouveau nous sommes livrés à nous-mêmes, sans pouvoir reculer. Franchir le gouffre,
s’en rendre compte ensuite. Nous demander si nous en sommes capable aurait pu nous faire chuter. Difficile d’accepter ce que l’on est, plus encore d’admettre ce que l’on
peut.
- Maintenant c'est le cas. N’effacez pas cette
découverte. Faire avec sera plus facile que vous l’imaginiez.
Vous incitant à puiser en vous des forces n’attendant
que cela. Comme des muscles n’ayant jamais servis. Difficile dans les premiers temps de savoir les maîtriser. Après une période d’adaptation, de tâtonnements nous sommes plus habiles et prenons
plaisir à les employer comme ils doivent l’être. Ne dites pas que vous n’y arriverez pas, laissez tomber ces habitudes de refuser avant d’essayer. Je vous interdis ces paroles de couardise, vous
ne les ressentez pas. Elles viennent du passé, lambeaux d’avant qui se détacheront rapidement avant de tomber en poussière. Avancer, écoutez moi, je dis la vérité, je le sais. c’est tellement
important, tellement !
Mais pour qui ?
Ses yeux me font peur tant ils débordent d’une vie vers laquelle je désire aller. Toucher
le rêve, en être si près qu’il en devient vivant, avoir peur de découvrir une sensation inédite pouvant me sortir d’un si long sommeil.
- Personne ne s’inquiétera pour vous ?
- Je dors, les autres aussi, quand le soleil sera
levé…
Son regard m’interdit de la questionner, ses réponses lui feraient aussi mal qu’à
moi.
- Nous sommes si bien, le temps s’est arrêté, nous
sommes dans une bulle menaçant d’éclater à la moindre fausse pensée. Minuit est passé, mon carrosse est intact.
La lumière du jour le réduirait en cendres ?
- Tout finit ainsi, et nous aussi. Parlez-moi de vous,
du chemin intérieur qui vous conduisit ici. Trop de solitude ?
- De confrontations avec moi-même.
- Célibataire endurci, pas d’enfant
?
- J’y ai pensé, jadis. J’aimais une enfant trop parfaite pour s’incarner. Elle aurait été
malheureuse et moi aussi. Faisant un garçon j’aurais recommencé. C’était l’envie de briser ma solitude avec quelqu’un dépendant de moi, qui m’aimerait spontanément, sans me connaître. Une image !
Je fuyais la réalité et ce qui pouvait m’y ramener. Par les mots je peux créer n’importe quel marionnette. Le dire amène cette question : Qui écrit ? Si j’étais ces fils, un intermédiaire ? Ces
idées passent par moi mais sont-elles miennes ? Là est la question, et de l’autre ce qui me fait agir. Ils s’imposent, puisent en moi des désirs retenus, des pulsions inavouées. Ma vie était une
suite de rêves accrochée à une pseudo réalité de papier. Par eux j’ouvris une porte sur un univers sans limite.
- Lequel fuyiez-vous ? Pourquoi chercher la mort
?
- Pour m’engloutir dans un vide contraire de l’absence ! Trop d’idées m’emportant, me
charriant comme des chevaux fous. Le rêve est parfois un piège.
- Pour qui oublie sa nature. C’est une vitrine, entrez,
découvrirez-le plus violent et terrifiant que vos espoirs. La porte aura claquée dans votre dos. Aviez-vous l’impression d’être pris dans un piège de fils tendus, une toile verbale dont vous
pensiez vous dépêtrer en cherchant un chemin bordant le vide, le seul praticable ? Quand les mots dessinent sur le vent ils sont inoffensifs, quand se forment les contours du réel il en va
autrement. Mourir fut un chantage à des forces intérieures que vous perceviez. Tentative sincère sinon il ne se serait rien passé. Avec une minute de décalage c’est vous qui m’auriez vu penchée
vers l’eau glacée.
- Je vous aurais retenu.
- Vous seriez arrivé trop tard, vous auriez tendu les
bras, frôlée sans me saisir, me voyant disparaître dans l’obscurité, deviné que j’étais emportée.
- Vous auriez crié !
- En êtes-vous sûr ?
- Non. J’aurais douté, cru avoir sombré comme si je voyais mon rêve disparaître devant mes
yeux, prouvant de cette façon que mes pensées ne m’appartenant plus je devais les subir. Je vous aurais gardé en moi, personne n’aurait su avant que votre corps soit retrouvé. La rivière est
gonflée par la fonte des neiges, vous auriez pu vous engloutir à jamais. Je me rends compte de la monstruosité de mes paroles mais c’est la vérité.
- Je préfère votre sincérité, je sentirais si vous
mentez et vous en voudrais. Je n’aurais pas imaginé votre regard, j’aurais, sinon, sauté allégrement, sachant que la vie réelle ne m’offrait rien mais qu’avec vous celle que je pouvais atteindre
serait mille fois plus intéressante. Le destin est une machine aux rouages bien huilés qui font que les rencontres surviennent quand elles le doivent.
- Vous avez raison, inversée la situation aurait été un simulacre, une
trahison.
- Chacun tient sa place. Vous aviez besoin de frôler le
précipice, de regarder le courant en désirant le rejoindre. Est-ce un flux mental qui vous terrifiait, par analogie vous préfériez celui de la rivière pensant qu’il serait apaisant. Sur le moment
vous n’auriez pas perçu la différence, il vous aurait fallu quelques secondes pour réaliser que le froid vous enserrait, que l’eau s’engouffrait dans vos poumons. D’ordinaire c’est vous qui
faites couler l’encre sur le papier. Au lieu d’un flot de pages c’est dans l’eau que vous auriez disparu.
- Les mots généraient d'incontrôlables situations. Maintenant je trouve des explications
inconcevables sur le moment. Après coup tout est simple, on a une vision globale de la situation, et l’on connaît la fin. Les parois se refermaient sur moi, je ne comprenais plus, il me fallait
agir. Si souvent je perçus la folie proche que je ne me méfiais plus. Cette fois pourtant elle était là, dansant sur les murs. Entre eux je me serais dissous. J’aurais survécu, paru physiquement
normal, et, rentrant, j’aurais retrouvé un enfer indicible. Je me vois, assis, tapant à la machine sans ruban. Écrire, écrire… L’instinct s’est manifesté au dernier moment, plutôt disparaître que
laisser s’ouvrir la perspective de longues années d’une souffrance incomprise.
- Nous ne sommes pas maître de nos pensées, le
croyons-nous que la preuve nous en est apportée sur-le-champ. Tant ne savent pas reconnaître cela, imaginant je ne sais quelle volonté supérieure. Mais c’est à la portée de n’importe laquelle
puisqu’ils n’en ont pas ; connaissant le terme, pas ce qu’il signifie. Avez-vous des regrets d’avoir cédé aux idées venant vers vous, tentacules vous attirant où peu se risquent
?
- J’ignore la saveur des regrets. La démence fut enrichissante à posteriori. Quand elle est
là, caressante, impossible de réfléchir. L’esprit encaisse, supporte, avance malgré tout. Maintenant l’aube me paraît accessible. Je titube, confus mais prêt à supporter la lumière à venir. La
folie brise les convenances, permet de passer par l’ailleurs pour voir si nous y sommes. Qui l’ose se retrouve portant un rebutant costume de délires. Nous nous trahissons par des craintes
injustifiées. Restent des cicatrices qui ne s’effaceront jamais, des plaies qui ne se refermeront pas, autant de preuves que la vie fut là, que je sus la prendre, non lui échapper. Tourner la
tête, regarder ce que j’ai vécu, ce à quoi j’ai échappé sans l’avoir voulu est une tentation à laquelle je refuse de céder encore, je l’ai tant fait.
- Vous avez pris l’unique chemin possible, plein de
détours, le temps qu’il vous semble avoir perdu fut utile pour éviter les pires difficultés. Qu’importe les pages qui ne contiennent rien, chacune prouve que vous avez
avancé.
- J’ai vécu tant de situations aberrantes que je m’interroge sur la suite. C’est un palier,
indication pour continuer dans une direction que je crains. J’ai vogué sur une mer de papier espérant que mes rêves s’y égareraient, que resteraient d’eux des mots que le temps couvrirait de
poussière. J’attendais un mirage dans lequel je serais… Non, dans lequel je suis entré insouciant, pour en ressortir différent. Mon quota quotidien de pages fut la certitude à laquelle je
m’accrochai pour poursuivre ma route sans penser aux symboles m’entourant, au flou du décor. Le but du jour était d’atteindre le suivant, sans lever la tête, sans penser à l’avenir. Je courais
sur place pour ne pas reculer. Régresser aurait été facile. je l’ai tenue entre mes idées, entre mes pensées et l’ai laissé filer.
Cette nuit c’est l’heure du choix, la vie ou la folie.