01
Le murmure de ma voix me rassure. Je me répète "Je suis calme." sans en être convaincu.
Le silence m’entoure, aucune présence perceptible. Au travers d’une porte-fenêtre je
regarde un ravissant parc privé elle semble l’unique accès. Oasis de verdure ceint de murs d’une hauteur décourageant la curiosité, les aspérités que j’observe sur leurs arêtes ajoutent à
l’hostilité qu’ils inspirent.
Derrière ces murs ? Question spontanée. Un autre parc, immense ; celui-ci est une enclave,
un lieu réservé, privilège de quelques-uns. Pas un instant je ne doute d’en faire partie, non plus que j’oublie l’ironie de ces termes. Dans mon dos une porte est close, je n’ai pas tenté de
l’ouvrir, dans mon oreille rôde l’écho du pêne s’enfonçant dans sa gâche.
L’unique voie accessible est devant moi.
Au-delà des murs disais-je ? Un autre parc, immense, planté d’arbres séculaires, et puis
d’autres murs tout autour, moins hauts que ceux-ci. Une route, la nature sauvage, et, plus loin, encore, les rumeurs d’un monde si lointain qu’il ne m’en reste que des images
floues.
Cette pièce, un bureau, autour… un bâtiment d’un genre particulier. Retraite pour individus
désavantagés. Asile est un terme désuet mais reste le meilleur. Hôpital psychiatrique dit-on de nos jours.
La paroi de verre et d’aluminium coulisse doucement. L’air me surprend, il y a si longtemps
que je n’eus l’occasion de respirer celui du dehors. Frais, chargé de quelques odeurs que je perçois sans les identifier. Un pas, j'hésite avant d’avancer jusqu’à fouler le gravier du chemin.
Celui-ci reste droit sur quelques mètres puis s’échappe à droit et à gauche pour former un cercle. Des massifs de fleurs, quelques arbustes, et, visiblement le parc fut construit autour de lui,
un chêne superbe à l’ombre duquel un banc se fait tentateur. Ce calme appelle le recueillement, offre à l’esprit dans un décor idéal le moyen de se couper du monde, de ses contraintes, pour se
pencher sur lui-même.
Le reste du monde semble si loin, interdit en ce lieu de paix, de
calme.
Celui précédant la tempête.
J’ai beau regarder le ciel, aucun nuage laissant présager un orage, un léger souffle d’air
mais le soleil n’est pas trop chaud, probablement sommes-nous au printemps. Je préfère l’ombre et la fraîcheur qu’elle engendre.
Le gravier crisse sous mes semelles. J’inspecte les lieux, gazon parfaitement tondu, fleurs
idéalement agencées, l’endroit est assez important pour être entretenu comme il convient.
Machinalement je lève le bras gauche en portant mon regard vers le poignet. Rien, aucun
moyen de connaître l’heure, dans la pièce d’où je viens il n’y en avait pas non plus. Il n’y en a plus. Je me souviens, une haute horloge, un large coffre de bois dominant les visiteurs, rythmant
le temps d’un tic tac implacable, leur rappelant que rien ne peut entraver son cours, qu’ils le veuillent ou non il passe, les emporte, et lentement les effrite.
Le professeur l’aimait beaucoup ! Le maître des lieux, siégeant derrière son bureau,
l’observant parfois, complice. Je me revois, assis devant lui, laissant errer mon regard sur les murs avant de l’arrêter sur le coffre en bois magnifiquement sculpté de la sentinelle du temps,
incarnation de la patience en même temps que d’un défi impossible à relever.
L’éclat doré du balancier avait quelque chose d’hypnotique et de rassurant, ainsi le
visiteur pensait-il n’être pas seul dans un endroit à part cela impressionnant. Je fis l’effort de résister pour faire face au professeur qui m’observait sans que sur son visage transparaisse la
moindre émotion, à peine une once de curiosité dans son regard.
Si ce souvenir est si prégnant c’est que je n’avais pas eu l’opportunité de le rencontrer
dans son antre auparavant. Nous nous rencontrions ailleurs, dans… comment dire, un endroit blanc, totalement blanc, les murs, le sol, la porte, la lumière froide et tranchante, pesante comme une
menace. Et ça en était une !
Ici c’est une chambre, dans un asile ce serait une cellule.
Je me souviens de la douceur des murs, parfois je me laissais aller à donner des coups de
tête. Ainsi, horloge moi aussi, je marquai le temps, le bloquant afin qu’il ne m’agressât pas davantage.
C’était…Ça n’est plus.
Ses yeux observaient ma contemplation. "Elle est magnifique !" Dis-je sans réfléchir que
j’aurais dû me taire pour ne pas lui donner l’avantage. C’était ce qu’il voulait, dans ma cel… dans ma chambre, il n’obtenait de moi que quelques grognements, parfois un haussement d’épaules, de
rares onomatopées, rien de significatif. Son bureau était une extension de son être, comme un nid, y être admis était une preuve de confiance que peu de patients avaient eus.
- Elle vous plait ?
- Beaucoup, elle semble garder un temple dont nous ne pouvons que contempler l’entrée sans
y être admis, tentant d’observer l’intérieur, percevant ombres et formes que notre imagination reprend et modèle suivant nos croyances, nos capacités et nos goûts.
- Une belle mécanique n’est-ce pas, comme nous.
- Supérieure, incapable de s’interroger, là, présente et totalement en cette présence.
C’est le symbole qui importe plus que la réalisation. Quelques rouages, mécanismes parfaitement agencés, un coffre en bois, cercueil de nos illusions de maîtriser un jour le temps. Pouvoir le
mesurer est en devenir esclave. Sans montre, sans horloge, sans rien pour nous indiquer qu’il est là et nous entraîne nous serions plus heureux. Un symbole, le temps existe sans horloge, sans
mouvement des aiguilles qui le rend perceptible pour nous, mais chacune de nos cellules en connaît l'effet dévastateur.
Son regard se fit souriant.
- Je parle beaucoup n’est-ce pas ? Vous le souhaitiez, supputiez que me laisser dans ma
chambre me gênerait pour m’exprimer. Vous aviez raison, la preuve. Comment parler dans un cadre aussi hostile, dans un endroit où je vis, si ce terme veut dire quelque chose, depuis si longtemps,
depuis… Je n'ai pas d'horloge mais le temps est mon seul, et implacable, compagnon. Et pourtant avoir la preuve, humaine, qu’il existe me manquait. Ce que je dis est-il intéressant professeur où
n’est-ce qu’un flot d’inepties que je retenais depuis longtemps, enfin libéré il s’écoule de moi comme le sang d’une blessure incicatrisable. Parfois j’écoutais mon cœur, il me berçait la nuit,
m'interdisant de penser en focalisant mon attention sur lui, oubliant le reste, devenant ce muscle, effaçant une angoisse que les médicaments n’éteindront jamais. Combien de fois êtes-vous venu
professeur ? Vous l’avez noté, dix, cent… Était-ce ma dernière chance avant que vous ne me déclariez irrécupérable, avant que je ne sois condamné à perpétuité à vos produits, à ces murs, à ce
piège dans laquelle la nuit ne vient jamais, là encore pour m’empêcher de différencier le jour de la nuit. Je ne sais pas quand nous sommes, où nous sommes, si même être veut encore dire quelque
chose. Suis-je un sujet intéressant ou un pauvre type scellant sa condamnation pour inintérêt total ?
- Vous êtes loin d’être un pauvre type. Rassuré ? Quoique je pense que vous cherchez plutôt
à être entendu.
- Entendu ? A quel titre ? Qu’ai-je à dire ?
- Chacun possède en soi une source d’intérêt pour les autres.
- Vous avez fait métier d’y puiser.
- Seulement chez ceux en qui elle n’est plus endiguée.
- Jolie formule, endiguée… Afin d’éviter que l’esprit ne soit noyé.
- Cette formule vaut la mienne.
- Si un jour vous la replacez, n’omettez pas de me citer, ayez une pensée pour moi, surtout
si j’ai fini par être submergé.
- Désirez-vous l’être ?
- C’est la question. Si je suis là c’est que cela fut proche de m’arriver, que je fus
arraché aux flots tumultueux avant qu’il soit trop tard, reste à savoir si je peux remonter sur la berge ou s’il est écrit que je doive être entraîné par le courant.
- Nous sommes là pour connaître les données de l’alternative.
- Cela semble si simple, dit ainsi. La situation est pourtant pénible, je me sens papillon
sous l’œil de l’entomologiste, désirez-vous m’ajouter à votre collection ? Combien en avez-vous déjà, des centaines, des milliers ? Je suis proie devant la mire du chasseur, pantin entre des
mains que je ne comprends pas. J’ai envie de lever les yeux, de dire non ! De saisir mes fils pour tirer dessus et prouver au grand manipulateur que je peux tenir debout sans eux, sans lui, sans
rien, sinon ma propre volonté. Être entendu, mais de qui ?
- De vous-même.
- De moi-même ? C’est vrai, m’entendre, me connaître… Pantin ai-je dit. Mais j’ai déjà tiré
sur les fils et c’est tenir debout qui m’étonne. Pouvoir résister au désir de me laisser tomber. Je l’ai voulu pourtant, et puis non, non ! Maintenant j’ai envie de comprendre. J’ai désiré
ressembler à cette horloge, cœur pour balancier, rythmer le temps, coquille vide d’âme, il faut croire que je n’ai pu y parvenir.
- Vous le déplorez ?
- Pas encore, mais bientôt, viendra le temps des regrets.
- Se connaître est parfois déplaisant, parfois captivant.
- Encore faut-il en valoir la peine. Vous penserez que je pratique l’auto dénigrement, vous
aurez raison, je me connais.
- Vous hésitez.
- En le disant je me suis demandé si c’était aussi vrai que cela. Je crois me connaître,
mais en fait non, je sais à peine qui je suis, il reste tant de zones d’ombres en moi, tant de taches… Je regarde derrière moi et ne vois que des traces éparses. Qui suis-je ? D’où viens-je ?
Dans quel état j’erre ? Questions fondamentales, autant d’abîmes s’ouvrant sous mes pieds, attirants autant que prometteurs.
- L’individu gagne parfois à oser s’y regarder.
- Encore faut-il le vouloir, le…
Je me souviens de cette première rencontre, le bureau, l’horloge, celle que je n’ai pas vue
tout à l’heure, ma discussion avec le prof. Aujourd’hui je ne sais pas combien de fois il vint me voir, les questions que je me posais à la fin de notre entretien déambulent dans mon esprit et je
suis là pour leur apporter réponse, pour regarder l’abîme, m’y trouver ou m’y perdre, mais cela vaut mieux que rester à ne savoir que faire, ne pouvant m'égarer définitivement. J’en fus si près,
dans ma chambre… Je sens encore les liens me retenant au lit, sensations au niveau des poignets, des chevilles, du ventre, je ne pouvais me lever, je ne pouvais… mais qu’aurais-je fait alors ? Je
me serais précipité sur la porte, tentant en vain de l’ouvrir, aurais hurlé une fois de plus. Ils seraient venus alors, silhouettes blanches, visages impersonnels, yeux en gouffres
d’indifférence, aiguilles prêtes à mordre, à m’injecter du silence. En surface, mais en moi, tout au fond, sans que rien ne se manifestât extérieurement je continuai à
hurler.
La fatigue me tomba dessus comme une bouche prédatrice se refermant, comme une fenêtre
emportant avec elle la lumière, la lucidité, l’aptitude à être présent. Je devine que je ne me suis pas écroulé, que je suis resté là, incapable de m’exprimer, de bouger. Je ne me souviens pas
même des actes basiques de la vie. Mais cette rencontre ne fut que la première d’une série expliquant ma présence solitaire en ce lieu.
- Est-ce encore à moi de parler ?
- C’est à celui qui en a le plus besoin.
- Je me souviens des questions, mais vous avez les réponses. De nos jours, alors que tout
un chacun est fiché, prisonnier de dizaines de références, qu’il peut à peine faire quelque chose sans laisser une trace je doute que vous en ignoriez beaucoup de ma vie. Vous me direz que c’est
ce qui manque le plus important, que cette espèce d’amnésie dont je souffre n’est que la protection autour de cette connaissance, que c’est elle que vous voulez, l’abîme est ouvert, je suis
l’appât pour vous y attirez.
- L’appât, l’abîme, et celui qui peut en profiter le plus.
- Vraiment ?
- Je vous l’assure. Je ne suis pas là pour mentir quelle importance pour moi ? La vérité
est plus utile.
- Plus violente, dangereuse.
- L’un va-t-il sans l’autre ?
- Sans doute pas, aidez-moi.
- Nous pourrions commencer par chercher ce que vous faisiez avant de vous retrouver dans
cet endroit.
- Nous ? Un pluriel pour le moins singulier.
- Vous pourriez commencer par-là.
- Avant ? Chercher son passé c’est espérer de le modifier.
- Résistez à cette tentation ! Vous êtes devant une pelote de phrases, tirez sur le bon
fil, toutes viendront les unes après les autres.
- Une autre image s’impose depuis quelques temps.
- C’est déjà quelque chose.
- Une machine à écrire, un placard en guise de bureau. Je passe ma vie dans cet endroit
confiné, j’imagine des histoires pour le plaisir ou par nécessité personnelle. Je ne me vois pas essayant de les vendre, de gagner ma vie ainsi, non que ce soit dégradant, j’ai simplement autre
chose à faire.
- Simplement ?
- Le terme est mal choisi. J’ai, d’abord, autre chose à faire. Puiser dans mon passé des
réponses. L’imaginaire, par lui je regardais ailleurs, dépassais les frontières du quotidien, de la banalité, je voyais loin, au-delà, je voyais… en moi d’une certaine façon, au point que je pus
m’en rendre compte un jour. J’arpentais les chemins de l’effroi, les seuls menant quelque part. J’écrivais, non par désœuvrement, au contraire, je n’avais pas d’occupation car je devais écrire.
Les idées venaient comme autant d’envahisseurs auxquels je cédais par désœuvrement, j’admirais la collection de monstres, de masques, j’étais bien alors que mes doigts couraient sur le clavier,
que les pages s’amoncelaient sans que jamais je m’interroge à leur sujet. Des heures, des mois, des années… Les mots aspiraient ma vie, et ce placard ressemblait à une tombe, fermant les yeux je
me serais cru dans un cimetière… J’aurais pu écrire l’histoire d’un écrivain prisonnier d’un placard condamné à exprimer les pensées du charnier sur lequel l'immeuble aurait été bâti. A la
frontière du vivant, point de rencontre entre les mondes, regardant l’un, l’autre, pouvant des deux côtés garder l’esprit ouvert. Chaque mot était une seconde jetée sur le papier, nul besoin
d’horloge alors…
- A quoi pensez-vous ?
- A l’idée de n’être qu’une chose, par analogie avec votre horloge, cœur en balancier, à
l’époque je cherchais à être ainsi, actif mais pour ne rien faire, écrivant pour ne pas être, pour combler un abîme sans fond. Œuvre vaine s’il en est. Un monceau de papier, assez pour un bûcher.
Je me vois jetant ces pages en tas, ces milliers d’heures passées à écrire, montant dessus, une étincelle, l'embrassement… L’ai-je fait ? Il semble que non. Je l’ai voulu, convaincu d’avoir pris
la bonne décision. J’entendais les mots en une cacophonie insoutenable pour me brouiller l’esprit. Ils y sont parvenus. Les ombres de ma chambre me parlaient, télépathes elles renvoyaient mes
pensées, déformées ou enfin claires ?
Je me souviens endurant mille griffures, ces oiseaux maléfiques autour de moi, becs
d’aciers insatiables.
Souvenir ou imagination ? Esprit croyant en son délire. Récupérer chaque cendre, les mettre
dans un sablier, leur rendre ainsi l’utilité de marquer le temps. J’ai tout détruit, me suis relevé, ai regardé autour de moi. Les murs s’effacèrent, plancher et plafond s’estompèrent ; s’ouvrit
un univers, béance sans limite, sans dimension, sans contrainte, éternité et infinitude. N’étais-je plus rien ? Enfin moi-même ? Dépouillé des mots qui me vêtaient, spectre s’évanouissant dans
une obscurité éternelle. Et puis elles sont venues ! Ces atrocités jetées sur le papier, surgissant de partout et me déchirant. N’avais-je que cela en moi ? J’écrivais toujours plus vite, sans me
relire, essayant d’établir un nouveau record chaque jour, jusqu’à plus de cent pages en une journée. Ma vie filait dans une machine à broyer le temps, à faire de mon existence une litanie de
traces d’encre. J’étais ouvert, porte, ce qui passait par moi se précipitait sur le papier. N’écrivant plus cela se rua en moi. Ma présence ici s’explique n’est-ce pas ? Est-ce par volonté de
vivre que je voulus brûler mon œuvre ou par désir de disparaître ? Par peur ou par défi ? Quand affluèrent ces horreurs sans nom, ai-je crié, souri, pleuré ou ri ?
Vais-je finir ma vie ici professeur ? Le monde extérieur est-il fait pour moi ? Je le
connais si peu qu’il m’est plus étranger que ceux que j’imaginais. Un asile est un abri, vous préférez le terme hôpital, il n’en reste pas moins que l’utilité d’un lieu de ce genre est de
recueillir ceux qui ne savent où aller, ceux qui ne peuvent plus habiter en eux-même. Des questions sources de questions, pas de réponse. Qu’ai-je fait ? Ai-je inventé ce que je viens de vous
raconter ? Ai-je tout consumé pour ensuite péter les plombs et aboutir ici ? C’est tellement simple que je doute que tout soit dit déjà. Le passé est flou, l’album que je feuillette est riche
d’images troubles. Je l’ai ouvert au hasard, besoin de comprendre, de m’entendre, de savoir qui je suis, d’arracher le masque de mots qui fut mon image pendant si longtemps que je crus être lui.
Folie, je prononce le mot, que d’avoir passé tant d’années dans une penderie reconvertie en bureau. Je ne devrais pas me plaindre de vos chambres. L’espace y est plus grand, plus clair, mieux
aéré. Jamais je n’ai su travailler ailleurs, dans un espace trop grand où je redoutais l’invasion de formes bizarres. L’étroitesse du caveau me convenait, rien ne pouvait venir m’y surprendre,
aucune créature ne pouvait devenir plus matérielle que l’encre. Je suis là pour continuer, autrement, une œuvre entamée depuis longtemps, ma vie passera sans que j'y mette le point final. Une fin
ouverte est un procédé littéraire intéressant. Est-ce du sang qui coule dans mes veines ou de l’encre ? Quel est mon aspect, suis-je un monstre inhumain ou d’une flagrante banalité ? Délire
complice, compagnon de jeu, vieille habitude d’enfance dont je ne su me débarrasser en vieillissant. Le temps a fui dans ce bureau, mais pour qui ne file-t-il pas ? Défier le temps, la mort, sur
son terrain, un caveau symbolique. Ne faire qu’un avec elle, user jusqu’à la plus infime parcelle de vie subsistant en moi. Tenir, la contraindre à venir m’étreindre. Ouvrir les yeux alors, et le
temps d’un souffle, d’un ultime soupir, comprendre en plongeant mon regard dans ses yeux d’absence. Tant d’énergie à libérer, à évacuer, un excellent moyen de combattre le froid l’hiver, fort peu
coûteux.
Ai-je effacé ces années ? Vous ne me le direz pas, c’était une question en l’air, je
n’espérais pas vous piéger. J’imaginais être brûlé avec mon œuvre, que nos cendres soient mêlées, ainsi l’auteur aurait-il, littéralement, retrouvé son œuvre. Je parle, je suis là pour ça mais à
quoi bon ? M’écoutez-vous ou faites-vous semblant, que dis-je d’intéressant que vous ignoriez ? Si une chose peut porter en elle son contraire alors c’est cette idée qui exprime le mieux ce que
je fis, écrire pour fuir et pour savoir, anéantir mon œuvre pour m’en sortir et me détruire. Ainsi, entre génie et folie, mort et vie, ai-je pu avancer sur l’étroit chemin de
l’évidence.
Mène-t-il quelque part ? Écrirez-vous sur moi professeur, ce serait ironique mais plaisant.
Ma vie était un château de cartes, effondré, celui que vous remonterez pourra être plus beau il ne sera jamais le vrai. J’ai voulu annihiler quelque chose en moi, après l’avoir laissé libre.
L’affronter et l’éviter. Quel but ai-je atteint ? Je le comprendrai bientôt, alors le vent m’emportera, me disloquera. Aurais-je la paix ou connaîtrais-je un sort pire encore que celui de ce
présent ?
Dans l'Ombre des Murs - 2