Cher Charles,
Vous souvenez-vous cette fameuse balade en barque du mois de juillet ? Je suis certaine que oui, que pour vous, maintenant, c'est une image que vous chérissez plus encore que moi, qui sait si ce n'est pas cet instant que vous vivez et revivez pour une sorte d'éternité. Mais je ne vous connais pas assez pour savoir quel était le fond de votre pensée.
J'ignorais en vous demandant une histoire qu'elle serait le point de départ d'une aventure aussi longue et prodigieuse, vous-même, sur le moment, n'y songiez pas. Étrange activité que celle de l'esprit qui d'une graine d'imaginaire fait pousser un arbre extraordinaire, qui, d'une enfant anonyme tire une héroïne emblématique.
Laquelle suis-je maintenant, de quel côté du miroir suis-je restée ? Probablement du vôtre, c'était ce que vous vouliez, que nous restions unis à jamais. Oh ! Je sais que vous ne l'anticipiez pas, qui dispose du pouvoir de regarder aussi loin devant lui, au travers des brumes de la mort et du destin pour savoir ce qui l'attend, demain est déjà difficile à distinguer...
Je comprends quel argument je fus pour vous permettre de donner votre opinion sur une société que vous n'aimiez pas, et vous la voyiez mieux que moi, avec plus d'intelligence et de perspicacité ; le conte permet de montrer le réel sans le rendre insoutenable la lecture terminée, au contraire, les yeux ouverts le quotidien se supporte plus aisément. L'enfant normale devint une femme banale qui connut ses bons moments et ses heures de peines, la plupart après votre propre décès comme si vous me protégiez du malheur, vous parti il ne tarda pas à s'approcher et plus encore dans les années de guerre... En cela je ne fus pas unique sans que cela ait pouvoir de diminuer mon chagrin.
Vous voyez, finalement celle qui reste s'accroche au réel sans l'avoir voulu, au contraire pourrais-je dire, je voudrais l'oublier, je voudrais retrouver le monde que vous dessiniez pour moi, sans doute ma part d'enfance a-t-elle disparue à jamais, ce n'est pas maintenant que je vais la retrouver alors que vous avez eu le pouvoir de conserver la vôtre, peut-être en volant la mienne et celles d'autres fillettes. C'est en l'écrivant que je comprends quel type de vampire vous étiez. Tout en douceur, sans méchanceté j'en suis certaine, utilisant simplement un talent personnel et si rare. Recueillant une enfance qui se serait perdue de toute façon et la rendant sur le papier par des histoires qui sont loin d'être aussi enfantines qu'elles le paraissent. Changeant de nom comme si le premier était le cocon de l'artiste qui seul dispose de l'accès à une immortalité dans laquelle vous m'avez entraînée.
Savez-vous que d'autres que vous me reprennent, me torturent, sans conscience de le faire, me croyant simple personnage, ignorant que nous sommes quelques-uns à osciller entre deux réalités sans pouvoir choisir l'une ou l'autre. Qui me veut ainsi, qui me voit à l'inverse, j'incarne des fantasmes que j'aurais honte de seulement nommer.
Je voulais vous entretenir de tout autre chose, de mes aventures, des autres personnages, de ceci ou cela et puis les mots me surprirent, vous qui savez ce qu'écrire veut dire le comprendrez, j'étais un instrument pour vous et le reste pour un destin dont je perçois les fils, qu'ils soient fait de mots n'enlève rien à leur exigence, que je les perçoive amplifie leur cruauté sans que je parvienne à vous maudire pour m'empêcher de trouver une paix qui ne serait que le néant. J'aimerais retrouver ceux qui furent des amis, la reine de cœur même. Je sais cela impossible et que le seul qui viendra désormais, j'espère le plus en retard possible, sera un lapin noir.
Alice

