Promettez... (13)
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- Il le fallait pour déchirer le rêve, pour ne plus considérer la surface de l’imaginaire comme un miroir.
- Ce fut un curieux moment, je voulus lui expliquer… Impossible. Je suis heureux qu’elle ait employé, elle, le verbe aimer, hésitant sur sa justesse… Jamais il ne fut plus adéquat.
- Certains phares brillent longtemps. Il est permis de les retrouver après épuisement d’une curiosité que l’on devait satisfaire.
- Logique de repenser à elle qui intervint quand je redoutais de m’égarer. Ce sentiment affronta la démence m’envahissant, les deux s’équilibrèrent. Désormais la réalité me tente.
- Laisse toi dire.
- Proximité terrifiante, mélange d’impressions, d’images… Celles de septembre furent le relais par lequel je peux remonter le temps. La porte de l’armoire est ouverte… Je dois faire sortir ce qui s’y trouve. Petits yeux luisant dans l’obscurité… Petites dents acérées… Le ciel est gris de nouveau, les orages s’accumulent, il est temps de l’affronter, de sentir la pluie sur mon visage, d’entendre le tonnerre alors que les éclairs blessent mes yeux. La mort était proche par les cadavres qui me suivaient. Trois en trois ans… Logique d’en être marqué. Elle me faisait signe.
- Inamicale ?
- Je me pose la question. En colo j’aurais dû être à l’abri, dans la solitude elle revint vers moi, intervenant indirectement, touchant la monitrice. Main par la porte entrebâillée d’un caveau, d’une armoire, d’un placard… Toutes pour en symboliser une autre, intérieure, plus importante. Comprendre est difficile, inexprimée une idée paraît claire, verbalisée elle l'est moins. La précision me fuit, Cette émotion vient d’avant ma naissance mon cerveau était capable d’emprisonner l'empreinte physique, cérébrale, d'une perception dans une cangue neuronale. Les barreaux mentaux se dissolvent et libèrent leur prisonnier. Cette bête fut l’amie sur laquelle je montais pour arpenter les forêts de l’horreur. Je sens l’anormalité, cicatrice de séquelles intérieures que je recherche. C'est un pont vers le passé, une faille au plus secret de mon être où n’importe qui verrait une surface lisse et apaisante, une lézarde par laquelle je peux m’insinuer. Mon regard s’y aventura, un éclair de sensibilité, un traumatisme laissant une trace indélébile. Mon système nerveux en formation était sensible comme une plaque photographique. J’ai quitté la route de la normalité, un coup infime, au bon moment, pour me faire sortir des rails du banal sans me faire basculer. Un rai de savoir a filtré sur ce processus et ce fut un vertige, je voyais le chemin suivi par la vie pour accéder à moi. Déclaration vaniteuse mais c’est l’analogie traduisant le mieux ce que je veux exprimer. Là où les autres vivent dans une maison dont ils ignorent tout j’ai jeté un œil sur les plans, suffisamment longtemps pour distinguer les fondations, deviner les étages successifs et apprécier celui auquel je me trouve, devinant d’autres à venir car la vie ne peut s’arrêter. Je me plaisais à penser qu’une porte ouverte en un seul provoquerait un cataclysme cérébral en chacun auquel peu survivraient. C’était le temps où l’autre m’était insupportable ! Je me voyais reptile colossal, prédateur insatiable. La vie ignore l’individu et continue son chemin sans conscience l’entravant alors que celle-ci doit avoir une utilité qu’il faudra découvrir un jour pour ce qu’elle est, loin de la mythologie humaniste. Prédatrice… Non… La clé de cette porte, le moyen de l’ouvrir pour continuer. Quelles traces mnésiques conservons-nous de notre genèse ? Des êtres comme des choses auxquels appartenaient les cellules de notre corps. Ces composants infimes contiennent la part du chemin qu’ils incarnent, serait-il possible de les "entendre", de décrypter ce qu’ils "disent". Un individu peut-il suivre sa propre genèse ? Sortir de soi paraît impossible puisqu’il faudrait que la partie s’interrogeant soit consciente d’elle-même, comme si des yeux pouvaient se voir en train de regarder. Quelle caractéristique avoir pour y parvenir ?
- Tu as la réponse.
- Être fou ? double en restant un. Je me fais l’effet d’un enfant jouant avec ses cubes et s’étonnant de ce qu’il crée. Si ce n’est qu’au lieu des cubes ce dont des mots que j’assemble, que ma (?) pensée ordonne et craint de lire. Ce n’est plus un enfant qui joue, ce ne sont pas des cubes que j’assemble… J’entends le balancier du temps, rire aigrelet que rien ne fera cesser. Je voudrais le bloquer en un instant que je comprendrais, contemplant… Mais il m'emporte. J’entends un appel auquel je peux répondre sinon je serais à genoux, implorant je ne sais quels dieux pour me protéger, prêt à tout pour apaiser ce feu intérieur attendant de se faire lumière. Je ne m’étonne plus de redouter ces mots même si appel n’est pas le meilleur terme. Je doute avoir le vocabulaire convenant à définir ce que je dois exprimer. Un murmure attendant un désir l’entendant, débarrassée des liens de l’éducation. Ulysse profite du chant des sirènes lié au mat pour leur résister, j’entends la vérité de leur enchantement si complexe à traduire. Je suis au-dessus d’un gouffre sur un pont de pensées. Ne pas lâcher… Si cela était arrivé je rirais au cœur d’un asile, me frappant la tête contre le mur épais, marquant le temps pour ne pas m’oublier tout à fait. Vouloir comprendre est étrange. Quelque chose me tient la main, je ne sais plus me perdre. Un trou noir psychique serait une analogie évocatrice si l’on considère qu’il est un accès vers l’improbable. Une serrure à portée de lucidité, perturbant les pensées l’approchant. Une couche de glace, peau d’un lac riche d’abysses. Il y a dix ans l’orage psychique que je subis était une résurgence de ce passé, trop faible pour s'imposer encore mais sachant que la prochaine tentative serait la bonne et que je ne pourrais plus la contenir. C’est une reconstruction, je virtualise ce qui m’arrive physiquement. Oublier les certitudes, ne pas opposer je ne sais quelle défense psychique, ne rien prévoir, laisser venir, accepter. Aimer ce qui vient, l’intégrer, il me ressemble. J’attends ce qui me manque, l’ombre que je porte et qui me nourrit. Je me souviens avoir pensé qu'une anormalité m'avait protégé un cerveau "normal" aurait subi des dommages irréversibles. Deux négatifs forment un positif instable mais cohérent. Aujourd’hui j'imagine cela, demain son contraire sans que quiconque puisse me contredire ni m’approuver. Le présent seul est réel, à moi de le comprendre au mieux. Combien avant moi prirent ce chemin pour se perdre ? Le pire est de survivre, de s’interroger, et de deviner les réponses. J'avance en moi, mes pensées cheminent entre des promesses fallacieuses de repos. Une seule dit la vérité et j’ignore laquelle. Un dédale cosmique où la conscience ne saurait se retrouver si elle ne se laissait guider par… Par je ne sais quoi, la logique, des forces actives là comme partout. Me laisser porter, sans lutter, sans renoncer pour un salut dont j’ignore le visage à venir. La gueule du loup est ouverte, ses crocs brillent dans la nuit… Je sais qu’il n’aspire qu’à me donner de grands coups de langue pour me remercier de le libérer. Un risque devient une chance, un danger devient une aide. J’ai appris de mes errances, de leurs morsures, invisibles mais douloureuses, sans elles je me serais endormi. Être, sachant qu’au terme du chemin je rencontrerai celui que je suis. Combien d’échecs pour une réussite, qu’un seul parvienne au but et il justifie les souffrances de ceux sans lesquels il n’aurait pu progresser. J’entends ces voix, je devine ces âmes tourmentées, lacérées par les griffes de la peur, déchiquetées par les crocs de la sauvagerie. J’entends leurs supplications, leur délivrance tient dans ma réussite. Elles m’encouragent, me portent, au fil des siècles elles furent nombreuses à dessiner le chemin sur lequel je progresse. Je suis au cœur d’un désert de cendres dont chacune est un espoir, une tentative, jusqu’à celle qui allant jusqu’au bout les justifiera. Dans ce lieu les pires hallucinations deviennent réalistes. Je ne les ai pas refusées, au contraire, je les pris pour les dévorer, n’ayant rien d’autre pour avancer. En moi s'imposèrent d'obscènes désirs, de chacun naquit une fleur, l’aridité devint jardin. Comment survivre avec tant de cicatrices ? Une terre brûlée s’enrichit, ce qui repousse est plus fort. Un fleuve de sang au cœur de l’immensité, un fleuve de vie déposant les alluvions d’ambitions aussi âgées que l’univers. Je me penche, m’abreuve, aimant ces vies qui me permettent d’être là, lucide, vivant. Je ne crains plus la main de la folie sur mon bras, quand elle vint je n’étais plus là ! Je remonte l’échelle de ma vie, reprends mes cubes… Un souvenir ressurgit, complément de ce décor, un édifice colossal. Je me voyais maître du monde, décidant de l’incarner en une construction symbole. Dictateur ? Le pire tyran exprime le désir de millions d’esclaves sinon comment parviendrait-il au pouvoir ? Il y est placé pour donner ces ordres que les troupeaux rêvent de suivre. Les moutons ont besoin d’un berger, ils aiment jouer au loup, ignorant qu’un jour ils en rencontreront un ! Édifice, disais-je, défi à l’oubli, besoin d’expression de secrets enfouis au cœur de l’être. Une tour dépassant les montagnes, une construction à laquelle chacun participerait, à la mesure de ses moyens sans absence excusable. La distance est ténue entre le dément et le visionnaire, parfois ils se retrouvent. Le premier ressent mais se noie dans son incapacité à s’exprimer, si j’eus une qualité ce fut celle de savoir dire. Le visionnaire a de l’avenir une image floue qu’il transmet en l’imposant. L’idéal est d’être les deux. Je dirais cela pour moi que je n’en serais pas étonné ! Un défi contre le néant. Je sais, vaincre ce dernier est impossible. C'est un adversaire de taille, qui soutiendrait la comparaison ? J’imaginais qu’un siècle serait nécessaire pour que ceux ayant assistés à la pose de la première pierre fussent absent pour la dernière. Symbole d’une pulsion, d’un élan vers l’ailleurs, de l’envie de se désolidariser du sol, regarder le ciel, aspirer à le rejoindre. La religion sait cela qui transforme le croyant en spectateur pourrissant lentement. C’était plus facile à supporter que de faire l’effort de chercher un meilleur chemin. J’aime me savoir debout, rescapé d’une guerre qui laisserait autour de moi sur une Terre champ de bataille des milliards de cadavres dont la corruption, allant la nourrir, lui rendrait ce qu’ils lui prirent.
Un temps je pensais être ainsi le dernier.
C’est l’inverse, je serai le premier !
Je vois cette tour, l’escalier menant au sommet, expression d’une quête surhumaine. Le long des murs se trouverait inscrite l’histoire de la vie, celle-là même dont nous sommes une étape, une marche. Il me tarde de gravir la suivante.
Je suis mon chemin…
Les pièces du puzzle se mettent en place, c’est ce que j’ai en commun avec chacun qui apparaît. Quand l’individualité est assez solide elle ne se perd pas dans le flot de la création, au contraire, elle est l’ancre permettant d’y plonger pour l’explorer. La vie vient de l’eau, un de nos lointains ancêtres s'aventurât sur terre, piégé il dut pour survivre utiliser des facultés qu’il ignorait posséder. Être ainsi, émerger des mythes, accepter la lumière, utiliser mes capacités. Près des rives le courant faiblit autorisant de le remonter. Aucun vocabulaire ne sait traduire d’intimes perceptions comme celles-ci, je ne peux pas même me les expliquer. Le vertige est une plaisante sensation. Je sens l’Origine en moi… Mais si elle n’était pas qu’un départ, mais, aussi, surtout, une arrivée ? L’aiguille de l’imagination suit la trame du réel pour y tisser une image compréhensible. Une traduction assez fidèle permettant d’aller plus loin, la défaire pour recommencer, en mieux, encore et encore. S’approche le moment où les yeux verront la lueur du premier jour, où l’imagination sera inutile, où l’art cédera sa place. Mes phrases sont biscornues ? Elles sont le mieux que je puisse produire. Comment délaisser ses jouets d’enfant, peluches que le temps gorge de vers.
- Ces paroles furent longues à venir. Elles disent ce que je suis, peluche de ton esprit ? Tu me connais désormais.
- Tu es toujours belle.
- Malgré la pourriture qui me vêt, la corruption qui me ronge ? Est-ce là ton idéal ?
- Est-il moins méritoire qu’un autre ?
- Toi seul peut le dire. Cesse de jouer, assis dans l’herbe quand le ciel s’assombrit. Cesse de jouir des larmes d’un petit garçon. Aimer une enfance morte interdit de vivre. Par moi elle te tend les bras, espérant le repos. Avance, les mots sont en toi !
- Une stèle, des relents de terres fraîchement retournées. Mes oreilles s’emplissent du bourdonnement d’insectes affamés, aux ventres pleins d’œufs à déverser dans une charogne. L’instinct, la vie… A genoux, creuser l’humus, ignorer les diptères en nuages autour de moi, répondre à la voix qui me héle. La mort seule put me marquer ainsi, expliquant ma fascination pour la violence, elle est là, complice d’un avenir auquel je ne peux me soustraire. J’ai rêvé de cadavres sortant de terre pour me cerner alors que je contemplais la dalle portant mon nom. Je me souviens de tout cela et l’explication passe par cette saveur de chair pourrie dans ma bouche, par le crissement des vers nécrophages broyés entre mes dents. Plus qu’un cocon, mieux qu’un trou noir, c’est une tombe que je porte en moi. La mort posa ses lèvres sur mon front bien avant qu’un flot de sang n’en coulant se durcisse en un masque que je ne sais plus enlever, voile gluant de souvenirs assoiffés de reconnaissance. La mort… Celle de l’enfant que je crus voir, qui me choqua si fort que j’en tremble encore. En cette soirée de septembre revint le vaisseau et le fantôme qui le hante. Dans la nuit, par les portes du rêve, je vis ma terreur émerger. Cauchemar de fin d’été quand la pluie recouvrait le monde, quand le vent dénudait les arbres pour que leurs bras tendus vers le ciel traduisent mon appel. J’ai vu la mort, cette nuit-là, quand dans l’après-midi je n’avais fait que la deviner. Trente-trois ans pour comprendre d’où viennent mes stigmates. Cette vision d’un crime expliquait d’une manière "acceptable" ce que je ressentis. Acceptable…terme ironique ! Que doit être la vérité pour qu’un tel cauchemar soit amical ! Ensuite je crus que la mort était mon amie.
- Et ton amour ?
- Aussi !
- Tu ne peux lui donner ce rôle, tu te souviens, tu n’as pas sombré. Errant sous la surface, à la limite de perdre conscience tu trouvas cette embarcation par laquelle tu pus émerger. Tes spectres firent l’équipage, l’imaginaire fut le bateau voguant sur la mer déchaînée de la folie. Jamais elle ne fut assez puissante pour t’entraîner, jamais. La vie prit le seul visage que tu pouvais discerner pour t’arracher la promesse de tenir. Elle t’indiqua une lumière si loin que tu oublias les risques proches. Le temps a passé, l’orage est loin, tu as trouvé ta réalité loin de l’asile protecteur que tu attendais. Je te vois souriant sur ce tabouret fixé au sol, murmurant des mots d’amour à un fantôme masquant le décor. Je te vois aimant une image malodorante et hideuse, léchant le corps pourri d’une morte et ressentant des émotions si fortes que dans la réalité tu ne pouvais en connaître de semblables, quelques horreurs que tu aies provoquées. Tu es plus fort que tu le penses, à pouvoir le regretter. Te souviens-tu de ces nuits ? A genoux affrontant des pensées torturantes, des visions qui te hantaient, tu réussis à te relever, à marcher à nouveau. Je suis un spectre à demi estompé, l’expression d’un désir qui te porte encore. Le chemin n’est plus si long désormais.
- Le chemin… Je me souviens, une histoire ancienne. Un sentier étrange, à sens unique, je savais en m’y retrouvant que quelque direction que je prenne il n’y aurait qu’une destination. Je revois les formes tordues le bordant, créatures du néant tentant de m’attirer. Un moment d’inattention aurait causé ma perte. J’ai avancé pour atteindre une forteresse sise sur une île au milieu du vide. Derrière moi le chemin se refermait, s’estompait, que faire sinon traverser le vide ? Posant un pied sur l’abîme je ne fus pas étonné de sentir sous moi un sol que je ne voyais pas. Ainsi ai-je franchi le gouffre pour entrer dans le château. Des corps de bâtiments vides, des pièces que j’aurais pu explorer éternellement, le vrai chemin passait par une porte d’argent permettant d’accéder à une tour gigantesque. Je vis sur cette porte les visages grimaçants de ceux qui avant moi avaient connu cette route, s’y étaient perdus… Je pus l’ouvrir et traversai une pièce immense pour accéder à un escalier d’argent. Je devais monter, au sommet il me resterait quelques pas à faire pour atteindre l’unique endroit de cette création me permettant de découvrir le dernier soleil brûlant encore, je savais que ce simple contact était l’ultime chance pour cet univers de revivre. C’était la relation d’un rêve, une nuit durant des milliers de pages après quoi ma vie put continuer.
- Tu savais que ton étoile te permettrait de retrouver la vie.
- Une prémonition, une préparation. Je me souviens de ma crainte du dernier pas, des trésors d’imagination que je puisais en moi pour perdre du temps. Comme je le fais encore.
- Un seul pas, une pensée, la vie t’effrayait. N’as-tu pas envie de ce tunnel, de cette lumière dorée t’accueillant ?
- Ceci n’est pas la mort, seulement la vitrine qu’en virent ceux qui crurent s’en approcher. Je perçois autre chose… Une proposition, que je ne peux refuser mais qui pourrait me détruire. Il n’y a plus d’autre chemin, je ne peux m’arrêter ni reculer, il n’est plus temps maintenant, je sens sur moi un souffle étrange et attirant.
- Maudit pour en savoir trop ? Tout dépend de la condamnation. Elle sera ce que tu en feras. As-tu peur de te retrouver enchaîné à la montagne, un aigle venant te dévorer le foie ? Tu imagines un prix alors que tu as déjà payé le trophée qui t’effraie, c’est un comble.
- Je me fais l’effet d’un mystique cherchant une réponse.
- Il y a en toi ce que jamais il n’y eut en eux, la lucidité ! Ils te précédèrent, explorant des voies en culs-de-sac que tu peux éviter.
- Je les remercie, et la mort avec eux, si présente dans mes premières histoires, toutes mettaient en scène un héros ignorant sa propre mort. Je savais qu’un jour je serais là, déjà… Les fils guident des pensées que je feins de croire miennes. Je revois cette tour, son sommet, une salle immense, un trône de pierre, je m’assois et plonge mon regard dans un univers béant devant moi. Tout est cohérent ! Ce chemin mène au but, chaque pas le précise un peu plus. Je me souviens d’une lumière intérieure perçue au détour des mots, des pensées dont ils étaient l’écho. Une pensée est une réalité, nous sommes dans un monde tangible, physique, même si ses lois ne sont pas encore toutes connues. Je voulais retrouver en m’enfermant dans un placard ce mélange de ventre et de caveau. Ventre, caveau… Les indices sont flagrants, je m’étonne de n’avoir pu les comprendre auparavant. Dans l’argile fraîche fut gravé le message que je lis. Si la mort ne pouvait venir pour rien, quelle pouvait être sa cible sinon un jumeau ! Les pièces se mettent en place, émergences de souvenir à utiliser pour éviter qu’ils ne m’agressent. Ma mémoire recelait un savoir traumatique qu’elle ne pouvait libérer d’un coup. Coquille de pensées contre une présence mentale trop complexe comme un pied empêchant le battant de se refermer. C’est le danger le plus grand, un cortège de pensées, un lien organique avec les fondements de la vie inaccessibles dans des conditions normales. Quelle est la nature de ce qui me permit de survivre... J’ai grandi, poussé à comprendre les réalités du cerveau pour nommer des sensations qui sans cela m'auraient rongées de l’intérieur. Une blessure, et autour, une zone cicatricielle, une geôle biologique. Maintenant je peux supporter cette pensée. Il y a dix ans elle était mortifère. L’émotion faillit m’engloutir. Par la grâce du temps je peux considérer calmement les faits. Je vois le passé, surplombe un savoir vertigineux, l'abîme au-dessus duquel je sus passer. Je comprends mes fantasmes cannibales ! Le plus apte seul pouvait survivre. Les contraintes firent leur choix. Pourquoi deux victimes quand une suffit ? C’est mon histoire de ce prisonnier dans une fosse au toit de verre où étaient jetés les condamnés à mort, à chacun de se débrouiller en se nourrissant de ce qu’il trouverait Il chercha une autre solution, la trouva en entendant un murmure venant de dessous. Je sais ce que je voulais me dire au travers de cette parabole anthropophagique. Il descendit un escalier paraissant sans fin et tout en bas, dans l’obscurité, passa un pacte avec quelque chose pour survivre. Ainsi put-il affronter le temps, défiant une mort qui ne pouvait plus l’atteindre. Condamné à être le dernier, à être là quand la vie serait effacée par le temps, victoire sur le néant, gardien de l’univers contre l’annihilation. Conscience, ultime écho de la création ! Moi ? je ne prétends pas à l’éternité, heureusement, mais d’avoir touché un savoir qui participe du fonctionnement même de la vie. Ma mémoire enregistra ce qui se passait. La porte ne put se fermer. Hasard ? La vie sait-elle où elle va ? Par ce personnage je pourrais, dans le miroir de l’imaginaire, contempler une vérité inattendue. Jumelle, ainsi est-il logique que je vois mourir une enfant ! Qu’est-elle devenue physiquement, est-elle née avec moi ou n’en resta-t-il aucune trace ? J'ai cherché un état fusionnel sans être jamais satisfait, et pour cause, personne ne pourrait être proche de moi comme elle le fut. Même tuer une femme ne la rendrait pas plus proche, même la dévorer... Mon regard observe cette étape, ce tunnel hanté de cris résonnant sans fin. Dois-je rire ou pleurer ? C’est la Création que je ressens. J’étais à l’Origine par quelques molécules, marches que le savoir peut dessiner mais l'esprit seul emprunter. Je vois cela et tout là-bas perçoit des forces inouïes. Le feu originel, la seule fontaine pouvant étancher ma soif.
- Était-ce si difficile ?
- Maintenant non !
- Te sens-tu coupable ?
- Non, je me devais de survivre, renoncer eut été trahir. Restent les questions ! Physiquement elle a disparue mais rien n’effacera son souvenir. C’est à elle que je promis de vivre, elle seule pouvait me le demander. Plus qu’une image, l’expression d’une vérité indescriptible.
- Tu sais maintenant qui je suis.
- Pas un cadavre, un être qui aurait pu vivre et abandonna sa vie pour que je parvienne au jour. C’est pourquoi nous nous voyons la nuit, moi seul existe en dehors. Quelle proximité avec la mort explique-t-elle que pour certains elle soit la seule amie possible ? Connurent-ils une expérience semblable sans savoir l’exprimer ou la comprendre ? Si c’était l’explication ? Les mystères de la création sont innombrables. Un jour il me sera possible de comprendre cela, alors on me donnera raison, et si l’on me donnait tort cela n’aurait aucune importance. Il s’agit d’une vie, la mienne, ou presque. Je suis un élément de cette tour, parmi des milliards d’autres. Je voudrais être plus, c’est impossible, j’atteins ma limite. Malgré ses ressources mon imaginaire n’englobera jamais le réel. C’est mieux. L’éternité fait peur au point que je me demande si la vie ne ressent pas l’effroi de sa situation. C’est très amusant.
- Pire, ce pourrait être vrai !
- La vérité est une notion difficile à exprimer. Ne pas pouvoir être plus précis est désagréable mais ce pourrait être une protection, voir clairement ce qui se trouve devant soi serait risquer de céder à son attraction. Regarder l’abîme est tentant savoir que lui nous voit… aussi.
- J’aime ces paroles. Qui connaît les secrets de la Création, l’imaginaire est un pont sur le plus effrayant des abîmes. Penser n’est pas perdre son temps, ni vouloir réduire ce qui nous dépasse.
- Je me le suis dit parfois. Se laisser être, psychiquement… La psyché humaine produit une cage à l’intérieure de laquelle la conscience se croit à l’abri des tentations qu’elle perçoit. Pourquoi amener à soi les mystères de la création s’il est possible de se laisser porter jusqu’à eux ? Quitte à en perdre l’image de nous même, l'illusion d'être. L’humain croit connaître le monde et ne dispose que de la traduction perçue au travers de ses capacités. Il est une étape. Je me sens porteur d’une vie me dépassant. Je sais qui je suis, je connais mon nom, mon adresse, les visages du passé, j’ai les souvenirs des lieux que je connus pour les avoir fréquentés… Tout cela est vide ! Comment associer entre eux les pièces dont je dispose pour obtenir davantage de précision ? Qu’ai-je touché jadis que je pourrais décrypter ? J’ai échappé au formatage intellectuel scolaire, l’instinct, si ce nom convient, me pousse vers ce que je dois apprendre ou redécouvrir, ce qui traduit ce que j’ai "perçu". Appréciant le passé, connaissant le présent, par ces deux points je trace une ligne et voit l’avenir en gestation.
Une étape de la vie est grosse de la suivante.

