02
Jeter la lame, jeter là, l'âme ! Trop facile ! La retourner contre moi ? Avec un rasoir j’ai caressé mon corps sans éprouver de douleur, juste un sourire pitoyable. Trop tard pour céder à l’appel de la folie, à ses promesses d’une paix ultime et réelle une fois mon corps détruit. Je me souviens, une nuit, une pulsion, le dos contre le mur, les jambes devant moi semblaient appartenir à un autre. Le rasoir brille, murmure les mots que j’espère, il chante le désespoir, me pousse dans la transe pour agir. Je pose le métal sur ma peau, près du genou, j’appuie, rien, presse davantage, la lame fine tranche peau et muscles, un liquide chaud coule sur le parquet, ce sont les larmes que je retenais.
À demi enfoncée la lame remonte vers l’aine, une ligne rouge et profonde, je glisse mes mains dans la plaie, mon cœur accélère, une énergie folle circule dans mes veines, impossible de reculer, j’écarte, regarde, l’intérieur bouillonne de sang. Pas de douleur quand mes doigts s’emparent du fémur, j’entends un gémissement, un dernier refus, pitoyable tentative, j’arrache l’os de son logement, un univers brûlant m’éparpille, j’ai envie de céder, de renoncer à la conscience de la repousser, trop tard pour dire non, je ne sais plus reculer. Le temps passe, la douleur reflue, pas bien loin, assise dans un coin de la chambre ses petits yeux ne me lâchent pas, je ne sais plus leur échapper. Une jambe reste, un corps, la vie s’y cache, c’est elle ma cible. Me faudra-t-il ouvrir ce ventre, expulser ces viscères palpitants, y plonger ma main comme la plume dans l’encrier espérant n’y plus rien découvrir pour cesser de courir sur un papier fantôme.
Ulysse se fit attacher pour résister à l’appel des sirènes, ainsi put-il en profiter. Cette comparaison dit ce que j’ai ressenti, ces milliers de pages qui furent autant de pas dans la nuit, d’appels à la folie, d’espoirs refusant de s’éteindre.
Dans la réalité j’aurais pu m'arracher l'os, l’envoyer à l’autre bout de la chambre et mourir de n’avoir pas osé vivre, exsangue et misérable.
Le rêve ?
Un pas de plus, rien qu’un. La mort recule, mon d’esprit résiste au temps, au pourrissement des chairs retrouvant la poussière originelle, première étape vers le néant. J’aurais voulu sentir les vers grouiller et se repaître de moi jusqu’à laisser un squelette propre mais incomplet. Cadavre ayant conservé l’empreinte de son âme. Il n’est de pire ennemi que soi ! Extériorisé le flot de haine qui m'envahit m’aurait détruit, intériorisé il m'alimenta. M’accrocha à la vie par goût d’une malédiction insurmontable. Mort et vivant à la fois je me serais traîné jusqu’au miroir bronze qu’une amie m’offrit, le seul dans lequel je puisse me voir. Je n’ai plus d’yeux mais distingue une masse étrange, semi liquide et malodorante, ayant un vague aspect anthropomorphe. Plus de peau, un linceul opalin et mouvant, les vers dansant sur moi. Maintenant je comprends ce qu’ils représentent, l’ultime protection, plonger vers la mort comme pour un défi, tenir face à elle, ressentir ses doigts d’os dans ma main et ne pas hurler. Trop tard pour commencer, pour me perdre.
L’image me fascine, la pourriture se secrète d’elle-même, une cage restera en laquelle mon âme persistera.
Imaginer plus loin, l’intrusion de quelqu’un chez moi, il me trouverait, hurlerait de peur en percevant dans cette momie un reste de vie, une lueur au fond d’orbites vides, une moquerie infernale.
J’aurais voulu dépasser le cadre du temps, toucher à cette éternité déjà évoquée. La Terre devenue une boule de silence, la victoire du minéral, l’univers en désert de fer, souriant d’une victoire attendue.
Je délire avec lucidité, tel un joueur d’échec regardant la pièce qu’il va déplacer, celle-ci touchée il doit l’utiliser, j’ai joué sans espoir de pat. Le point de non-retour est dépassé, la réalité fait partie de mon jeu, pion ou fou, cavalier ou tour ? les autres rôles sont répartis.
Il y a sept ans. Sept, comme les péchés capitaux, ou les vertus cardinales, mais qui connaît ces dernières ? La fiction envahit ma réalité manquant la détruire, elle reflue, me reste à récupérer ce qu’elle me laisse, pas des ossements mais des moments de vie, les pièces d’un puzzle qui me ressemble. Ne pas dire non, c’est tout ; ne pas dire non. Le plus difficile.
Le pire.
J’aime !
La fin du monde, y survivre, la fin d’un monde de rêves et de peurs, assister à son engloutissement dans un océan d’émotion. L’univers ne peut espérer l’éternité, ce qui naquit disparaîtra. L’éternité est le mot le plus menaçant que je connaisse. J’en perçois le sens, si Dieu existait et qu’il sache qu’ainsi se nomme sa cage je comprendrais qu’il ait créé l’homme pour se distraire.
Il n’existe donc pas. Ou pas encore ?
L’univers serait-il destiné à capturer l’éternité faute de pouvoir l’engendrer ?
Démence ? Et alors ? Mécano mental, édifice se créant de lui-même par le refus d’achever la partie et d’en voir les mystères, ces spectacles autrefois donnés sur les parvis.
Après... Mon imagination ne va pas jusque-là ! Naissance et mort, big bang et big crunch, je préfère les jolies initiales du premier, c’est le hasard, oui, le hasard, quoi que…
La vie est un manège, l’éternité une menace cherchant à se distraire d’elle-même, y parvenant elle s’oublie sans pouvoir détruire le miroir dans lequel l'attend le sens de sa malédiction.
Cet enchaînement est encore un hasard, j’espère.
* * *
Le vent me gifle sans me gêner, l’indifférence à soi est une étrange force, elle pousse hors des chemins aisés, des zones éclairées, elle amène à arpenter un désert en quête d’une trace. Le pire est de la trouver, alors la réalité prends corps. Dans le vide j’étais bien, autour de moi s’estompaient un quotidien insoutenable d’absence. J’ai vu les signes, perçu la vie, tombant à genoux j’ai voulu rester ainsi, j’ai renié la vie, plus de trois fois et le coq n’a pas chanté, malgré moi j’ai levé les yeux. Au travers du néant le phare brillait encore. Si près et si loin, nocif et tentant. Être convaincu qu’il était accessible m’aurait interdit d'avancer, la haine et le dégoût m’auraient aidé à renoncer, activant une lâcheté, toujours sur le qui-meure. L’impossible fut un soulagement. Je me suis redressé, titubant, laissant le vent abraser mes défenses et me dénuder, offert, sensible. Chacun des oasis sur ma route promettait une horreur différente, un enfer particulier, je me suis abreuvé à l’un, à l’autre, à tous, je me suis penché, l’eau fit miroir, insoutenable. Refusant la tentation j'ai continué. Des mirages d’épouvantes dansèrent autour de moi, mille tourments me furent proposés, j’ai souri sans comprendre, sans ralentir.
Les larmes nettoyèrent mon visage de la couche de silice. La vie me souriait alors que je hurlai contre elle, cherchant le pire blasphème… Elle ne s’est pas détournée, m’a tendu la main, je l’ai prise et j’ai pu la lâcher… Paupières baissées j’aurais pu tirer le rideau sur une scène enfin désertée.
Émotion et désir mêlés forment un inaltérable ciment, une volonté est à l’œuvre, la mienne, je n’en suis même pas surpris.
En marchant j’ai retrouvé un endroit qui me plaisait jadis ! Un pont suspendu surplombant une eau sombre, quelques rochers affleurent la surface, je les voyais crocs de pierre attendant mon corps pour le dévorer. J'imaginai le courant m’emporter... L’eau est tentante comme un souvenir d’avant la vie. Embryon nageant dans une volonté amniotique je grandis rêvant à une naissance mortelle.
Ce lieu m'attriste, je le connais trop, bien que la ville ravalent ces immeubles que je connus lépreux et croulants, rue traversée de cordes à linges, silhouettes s’interpellant.
Un autre temps, mon enfance.
Le froid me tenta, l’eau glacée m'aurait étreint avec douceur. L’hiver est revenu, le printemps de cette hémisphère sera-t-il le mien ?
Une image me retint, une enfant aux yeux d’infini posés sur moi, un miroir montrant des ombres oubliées. Plus que l’imaginaire enfanté par la volonté, la lucidité, mais une nécessité que j’aurais refusée en la voyant autrement incarnée.
Une enfant…
Je crains les noms mais connais le sien : Thlita. Comprenne qui peut.
Sa main sur mon bras ; l’esprit désireux de basculer, la conscience avide de s’engouffrer dans l'absence. La vie me surveillait, elle prit le bon visage, manipulant symbole et hallucination pour me conduire vers la vérité. Malédiction bénéfique ou bénédiction maléfique, les deux se disent et se justifient.
Larmes, nuits et lumières mélangées, loin d’une clarté artificielle gonflée de définitions routinières, une vérité sereine.
Braise émotionnelle qui me réchauffa, mes défenses colossales furent renversées d'un souffle. Rien ne résiste à qui ose, qui, dans un espoir met la force qui lui reste. L’obstacle est un défi que j’ai relevé sans voir le risque, pas celui de me perdre mais celui, mille fois plus grand, de me trouver.
Je n’ai pu tuer, ni me suicider, nul squelette hanté d'une âme puante, de gorge offerte à une caresse d’acier, de sang me dessinant afin que dans un miroir je me visse, souriant d’une mort enfin capturée. Le masque pourpre aurait été la réalité du renoncement.
La mort n’est pas une amie ai-je pensé, le temps de comprendre mon erreur. Complétant la vie elle sait que nul ne lui échappera. J’aurais pu mourir si souvent, elle éloigna, rassurante dans l’envie que j’avais d’elle mais reculant alors que j’avançais jusqu’à ce que je puisse découvrir une nouvelle souffrance née du désir, ça change.
Je voulais un chemin sanglant, je l’ai évité ; voir la mort, j’ai croisé le regard de la vie. Le pire n’est pas l’ennemi espéré. Tant de recoins grouillent de formes étranges, j’ai appris à me nourrir d’eux.
Deux ?
L’autre me manque, l’Autre...
Ce ne sera pas Thlita, enfant ou enfance, l’incarnation se dispense des détails, il n’est plus temps de tricher. La porte que je voulais claquer dans mon dos est close devant moi, je ne peux pas dire dommage. Je cherchais une réalité corroborant ma peur, je n’ai pu la découvrir, la haine qui m’emplissait moula l'empreinte que j’ai devant moi, je peux la toucher, la comprendre, la dépasser. L’envie de tuer ne reviendra plus, le moyen de fuir m’a explosé dans les doigts. Je n’ai plus envie de retrouver ma chambre-sépulcre, de m’allonger en écoutant le sablier du temps rire de mes inutiles efforts. Un vampire a, dit-on, besoin de la terre de son pays pour trouver le repos, je crus ne pouvoir quitter les murs du passé. Maintenant j’ai envie de les oublier, de m’éloigner d’eux à jamais. L’âme s’est infiltrée en moi, je l’imaginai fardeau elle est libération, je me tiens droit, mieux, ,je découvre que j’étais déjà debout et que je n’en savais rien.
Quel c… !
J’ai eu envie de sauter… Non, c’est elle qui manqua m’avoir. Une nouvelle violente, je sors, le vide m’envahit, je me réveille sur ce pont penché sur le vide, le tintement d’une sonnette de vélo m’emplissant les oreilles. Un souvenir d'instinct au dernier moment se raccrocha-t-il à ce qu’il put ? Sans la solution à cette énigme je prends celle qui me plait le plus.
J’utilise la réalité que je connais, aussi fictive qu'elle paraisse.
La folie seule peut engendrer une enfance pure, modelant la pâte de la souffrance. Pas vraiment l’Amour, la voix qui sait, la bouche qui murmure, la volonté qui montre.
Que de nuits et de journées passées ensemble, heures étranges hors du temps, dialoguer avec une ombre lumineuse est surprenant quand on en est conscient. Elle me fit parler, pleurer, découvrir que j’avais un cœur, des yeux capables de libérer l’émotion, cela ne m’était pas arrivé depuis… longtemps. Une fin d’après-midi, un enfant joue seul, levant les yeux il découvre le gris du ciel comme une menace, comme porteur de la certitude que rien n’existe pour lui, rien ni personne. Les larmes coulent, mais quelqu’un vient, il se tait, cache, triche, l’habitude se prend vite quand elle est mauvaise, pour autant qu’elle protège au risque d’enfermer à jamais. La sincérité porte un masque pour se protéger d’elle-même.
Le pire n’était pas là !
Des semaines gorgées d’émotion, chaque seconde s’inscrivit en moi, chaque larme était un appel, un espoir et un prénom. Chaque nuit était un rêve, un seul, revenant sans cesse. Le temps s’étirait. J’ai eu un avant-goût de l’éternité, assez pour en deviner le piège.
Vint la fin, un roman à conclure, la main de Thlita dans la mienne, trop perceptible pour être délirée ; une réalité intolérable s'apprêtant à déchirer le masque d’oubli que la peur avait posé sur elle.
Elle s'est éteinte faute de vouloir continuer, sachant qu’elle ne disparaît pas vraiment. Elle est restée pour m’aider dans les pires moments. Ses paroles m’apprenaient à supporter, il ne cessa de battre. La preuve : il continue !
Une autre histoire : un asile, un homme s’y promène, il a un bureau, un mini parc à sa disposition, de hauts murs bordent cet univers. Un arbre, un banc, un chemin de gravier, un peu de verdure, un micro qui enregistre sa confession, il est là pour ça.
J’avais un rendez-vous ! La démence me protégeait à l’instar des douves des châteaux médiévaux, seul je pouvais plonger en moi, céder à l’appel que je percevais sans l’avoir, à cet instant, compris..
C’est une cicatrice inoubliable comme la promesse qu’elle m’arracha. Cette image aux confins du désert, par Elle je pouvais survivre. Au sable se mêla les cendres de jadis, j'eus d’improbables visions de terreur et de sang, d’horreur et de crimes. Un fleuve de sang, un esprit prisonnier de ses délires accroché à une lointaine réalité.
L’esprit connaît des tempête que la réalité ignore, force 13 !
La… Non, pas la lumière ! Censure, l’Amour fut le plus fort, la peur devint panique. Image contre image, réalité contre réalité. Du dehors rien n'était visible, le masque était parfait, seul en revanche…
Et puits…





