01
L’âme est éparpillée et pourtant survivante, elle se tord, cherche du secours mais espère la lumière qui l’anéantira.
La nuit domine le monde, dehors ma proie ignore que le fil de son destin est sur le point d'être tranché. J’ai droit de vie et de mort, un poignard pour instrument. La lame pénétrera son dos, il s’effondrera, le sang collera ses vêtements, engluera ses reins et ses jambes, le froid l’emportera, devant moi la vie le quittera.
Rêve ? Espoir, désir de dessiner l’heure qui vient, un chant du cygne, un rien, pour disparaître. Facile d'entrer chez les gens, l’audace suffit, trop s'y préparer est inutile, un crime n’est pas un film. Privilégier l’émotion, l’action, la réalisation. La pensée ne peut tester chaque maillon, le ferait-elle qu'il y en aurait toujours un plus faible. L’instinct me fera oublier cette civilisation dompteuse, elle n’a rien effacé, je le sais, le sens. Je ne veux plus refuser ce que je suis.
Déclaration alibi dans la bouche d’un presque tueur, si c'est ma vérité qui peut m’interdire de l’exposer ? La vie est une scène, mon rôle est écrit mais suis-je crédible ? Les fils qui me font agir m’indiquent une volonté autre que la mienne. La mienne ? Cela me fait curieux de parler ainsi, la mienne, moi… ces mots ont-il un sens ?
L'âme hyène, cette formulation est plus convaincante.
Pas une cellule de mon corps qui leur échappe, une pensée sur laquelle ils n’influent, une cage aux barreaux fins mais si nombreux qu’il interdisent de voir par delà. Je sens leur présence, je devine des formes, des bras qui me repoussent, j’ai voulu…
Voulu ? Le passé est mort, plus de vouloir, de lutte, l’asservissement est doux puisque nécessaire, être esclave pour être malgré tout. La nature du maître fait la différence. Je table sur mon acceptation de ses volontés pour dessiner son visage tel un jet de sang sur un être invisible pour en dessiner le contour, esquisser un portrait.
Escalader une gouttière, briser une vitre, l’espagnolette, une fenêtre à pousser, le rideau la retient un moment, je me glisse dans une chambre inconnue comme dans un autre monde.
Le propriétaire ne tardera plus, j'attends, le courant me charrie depuis si longtemps... Le jeu est commencé. La vie n’est que cela, l’admettre est une victoire, temporaire, l'ultime est interdite. Quel plaisir y aurait-il à jouer en pouvant plus que retarder l’inévitable ?
Je devine ses gestes, la porte qu’il referme, ses clefs dans le tiroir, son manteau ôté il le suspendra à la patère, me tournant le dos, s’offrant. Un hurlement silencieux, des années d’espoir libérées en un geste, mon arme s’enfoncera dans ses chairs, aucun obstacle ne l’arrêtera, peut-être glissera-t-elle sur l’os du bassin, prenant un nouvel élan pour traverser l’abdomen. Le barrage annihilant ma force va céder, il est le dernier obstacle à ma libération. La haine attend depuis ma naissance, une masse informe et puante, entre le noir et le rouge, mélangeant les émotions qui parfois éclatent à la surface de la boue qui coule du paysage alentour. Il est en moi, collines mortes, site que trop de poisons anéantit. Je suis cela, ce que je vois et l'ombre du néant, reste de vie à la surface du vide. La mort est libératrice, celle de l’autre, de tous. Je n’ai rien contre lui, il paie pour tous, ni nom, ni visage, une réalité qui disparaîtra en un seul geste.
Il se raidira, tendra ses forces, ignorant la cause de cette douleur, peut-être pensera-t-il à une crise cardiaque, à une attaque d’urémie, le silence répondra ; il sera cadavre devant moi, cadavre… moi…
Agir autrement ? J’ai essayé, voulu parler, être compris, exister dans l’œil en face de moi, j’ai perçu la moquerie, l’insulte que la bouche ne formulait pas. Je suis seul, le joug sur mes épaules me fait baisser la tête, découvrir le sillon qui est ma vie, ma voie. J’ai quitté le chemin de la majorité. Un verbe existe qui signifie quitter le sillon : délirer. C’est beau la culture. La nature relève-t-elle du délire ?
Ce n’est plus le moment, j’ai trop attendu, trop espéré ma délivrance, par un crime je vais claquer dans mon dos l'huis menant au normal. J’ai voulu l’ouvrir, changer d’air, j’ai échoué, le refuse est ma route.
Le temps s’étire, une minute semble une heure. Rouge, la réalité prendra son sens, nous nous comprendrons enfin, c’est son prix.
J’imagine les titres, les commentaires, les regards curieux et effrayés glissant sur moi, ils l’ont toujours fait.
Je suis une vitre que même l’ombre efface.
Je tuerai à nouveau, il le faudra, pas trop à vite. Attendre, utiliser le temps, ou multiplier les homicides en quelques heures, avant que la police s’organise, le jeu serait excitant, le risque grand, je suis là pour un rendez-vous avec moi. Le goût du sang me donnera celui de la vie. Supporter mon quotidien sera facile, j’y serai à l’abri, une autre proie viendra s’offrir, le jeu est plus amusant, attendre le gibier.
Mon cœur bat si fort qu’il me semble entendre un pas. Mon corps triche, m’incite à penser à autre chose. Ma volonté sera plus forte, ma raison m'indiquera la bonne route.
Je transpire, l’émotivité est répugnante. Pas de trace, ne rien oublier, pas même une pensée. Il ne me verra pas et, mort, que dirait-il ? Mais un cheveu peut donner une empreinte génétique, la science s'oppose à moi, avec eux, avec tous, avec… Moi ?
Un devoir conjugal. Un poignard pénètre, la mort est ma compagne, elle prendra tout le plaisir. Derrière l'effroi qu'elle affiche la société a les monstres qu'elle mérite, damnés d'un monde qui les crée, les utilise et les renie.
Un rai de lumière sous la porte, la minuterie, la porte va s’ouvrir, une forme entrera, même pas un homme, une proie. Nous devons tous mourir, certains tôt, d'autres survivent sans savoir pourquoi. La soirée fut éprouvante, il n’aura pas la capacité de réagir, il mourra presque sans souffrir, sans le plaisir de profiter d’un moment unique. N’ai-je pas cet espoir, qu’il soit plus prompt, m’arrache le poignard pour le planter dans mon ventre ? Alors aurais-je le temps de le remercier ?
Il prend son temps afin que d’infâmes pensées m’envahissent et fassent baisser ma résolution. Le tuer sera trop doux, je dois le torturer, le détruire, laisser un tas de chairs déformé et repoussant.
Silence, pas de délire, c’est fini, la raison, la certitude, le calme tant attendu, mérité, je sais, je ne veux pas d’un échec de plus, d’un nouveau constat de mon incapacité à réaliser quoi que ce soit. Le choix est fait, irréversible, terrifiant, un sourire qui m’embrasera, un pas en avant pour le néant.
Être au bord du précipice, savoir qu’un pas apportera la délivrance, pourquoi hésiter, le temps de la chute pour sourire avant la paix.
Bondir, silence, retrouver le choc du nouveau né baignant dans la lumière et la souffrance. Je vis les dernières minutes avant la clarté d’un autre monde dans laquelle je ne disparaîtrai pas, au contraire. Elle est précise, douce et terrifiante, sachant que je ne pourrais plus lui échapper. La solitude ne peut m'effrayer, elle sera mon ombre jusqu’à la fin des temps, oublié de l’anéantissement, dernière âme incarnant l’éternité une fois le temps englouti.
Un bruit de clés, dans quelques secondes tout sera dit, le rideau sera tombé, à moins qu’il ne se lève, j’ai besoin d’un peu de temps, raffermir ma certitude, retrouver mon désir de… mais de quoi ?
Il allume, ôte son manteau, je peux, je dois… Il me tourne le dos, légèrement cambré, il s’offre, me veut, mais la force m’échappe, de sinistres pensées sont venues au pire moment, le passage se referme, je ne suis plus rien.
Il va aux toilettes, parfait, le bruit de chasse couvrira le mien.
Le destin est cruel, ironique mais cruel !
* * *
Je déteste ces cartes, les atouts de mon jeu s’effacent alors que je vais les abattre, alors que tout peut basculer en ma faveur, que s’offre un univers de silence accueillant une âme indigne de ce nom.
Les mots composent de jolies phrases, ordonnées jusqu’à former un portrait précis et insoutenable.
Je connais ces rues et suis las de les arpenter, las de ces fenêtres derrières lesquelles je me fous de savoir ce qui se passe. Qu’un vieillard agonise devant sa télé, qu’un jeune couple fornique en croyant vaincre le temps, tous me répugnent. Je ne désire plus gaspiller mon temps en simulant la curiosité, il m’en reste si peu, les autres m’occupaient l’esprit, me cachaient la réalité. Elle est devant moi, la ressemblance m’effraie. L’avenir ? Je l’imagine désagréable, c’est un souhait, la réalité…
Tuer aurait été une délivrance ! Cette affirmation devait être le prélude d’un roman, au présent, l’imaginaire l’a refusé. Les faits se moquent, se jouent de mes espoirs. A quelques minutes près… Une mise en scène si bien réglée. Quelque part un manipulateur se distraie, il jouit de ce que je ressens.
Souffrance ? Ma vie est insensible à une autre sensation. L'habitude entraîne l’accoutumance, la peur de changer. Ma victime aurait volé la paix que je cherche, elle m’aurait spolié d’un bien plus précieux que tout. Je ne suis pas sûr que le suicide m’apporterait la paix attendue.
Mon esprit est en guerre contre lui-même, il imagine affronter une illusion pour s’y immerger et ne plus connaître qu’elle.
Tuer aurait été aisé ! Facile à dire sans passage à l’acte. J’y pense sans avoir trouvé la force d’inscrire ce désir dans la réalité. J’ai biaisé, utilisant une machine à écrire pour jouir de morts de papier qui m’apportèrent un soulagement infime mais salutaire.
Le poignard me plaisait, une arme symbolique, et le regard de l'âme libérée. Je l’aurais évité en frappant dans le dos, je suis trop lâche !
De ce crime j'espérai, en me penchant sur l’agonisant, découvrir mon visage. J’aurais pu tricher, arracher le sien pour un lifting à rebours, poser ce masque chaud et gluant sur moi, lever les yeux jusqu’au miroir, découvrir quelqu’un d’autre, non ! découvrir quelqu’un, enfin !
Le masque d’horreur serait tombé, piégé par le miroir, fasciné je serais immobile physiquement, absorbé par une image terrifiante.
Les rues sont froides, le mois de février est le cœur de l’hiver, le vent passe au travers de mes vêtements, il ne me fera pas réintégrer un appartement moins agréable qu’une morgue, hanté par des morts qui m’attendent, qui ont besoin de moi pour rire encore. Parmi eux se terre un enfant, il se cache en espérant que je le trouverai.
Est-ce lui que je recherche dans ce jeu de masques ? Que je fuis ? Je me cache de lui, refuse de le reconnaître, d’entendre ses appels, ainsi je m’accroche à lui et le/me voue à une existence de damné. Les larmes qui coulèrent sur mes joues le nourrirent, ma solitude était le moyen de le repousser, de l’oublier alors qu'il ne fut jamais loin, guettant l'opportunité de revenir. Les cauchemars devinrent mes amis du jour et de la nuit, en comparaison avec le réel ils étaient amicaux.
Le plaisir est évident, découvrir ce que l’on espérait sans se l’avouer. Ne plus avoir peur d’être seul, ne plus avoir peur d’être.
Ai-je raté une chance ? Question gratuite, si j’avais agis, je me serais demandé l'inverse. Refus de la réalité dans le désir meurtrier, refus du refus désormais, je n’ose imaginer où cela va me conduire. Au dernier moment d’étranges pensées me vinrent, au lieu donnant à la réalité une plus juste appréciation.
J’espérai d’insupportables hurlements m’emplissant l’esprit au point de le pousser à l’autodestruction, mais non, les mots dansent devant moi et je vois ce qui s'est produit. La lumière ne s’est pas éteinte, un reste de force m'aide afin que je reste debout, refusant de prêter serment à l’horreur. La peur n’est pas le maître que je cherche.
Il y a des gens heureux derrière ces fenêtres, sans question, leurs journées se copient, combien en connaîtront-ils ? Je n’ai pas refusé cette idée, je réalise maintenant ce qu’elle signifie. J’ai accepté et subis des impératifs encore flous, mais plus pour longtemps. La voix du crime aurait été celle de la fiction, j’aurais fini par ne plus différencier le concret du papier, l’inverse aurait pu être la vérité, risques entre lesquels je me suis glissé sans être broyé, ce qui ne veux pas dire que je n’ai rien senti, mon esprit put supporter ces contraintes. Le problème étant d’oser comprendre pourquoi !
Tuer, traverser le mauvais miroir pour plonger dans mes fantasmes les plus répugnants, j’ai reculé. Je vois au travers de ce qui n’est plus qu’un souffle sans interférence. Ils ne regrettent pas ce recul, au contraire. Me perdre en eux les auraient dissous dans la démence, ainsi ils restent accessibles, un point d’attache avec le possible.
Céder aurait été plus facile, je ressens les effets du cyclone intérieur qui se lève. C’est par un autre reflet que je veux trouver la lumière. Seul j’ai honte de parler d’amour comme si je salissais ce mot, je me suis couvert de pourriture pour être répugnant à mes propres yeux.
Encore un échec. Je me voulais Prométhée, enchaîné à jamais… Lui fut délivré ! Ce destin ne m’est pas interdit, la lâcheté qui me retient est un fil de coton.
Traverser l'image pour se découvrir et se reconnaître. J’ai voulu aller trop vite, je fus retenu par une laisse invisible, mon esprit la refusait, désormais je contemple mon image, la vraie. Je n’ose dire la bonne. J’ai voulu jeter un voile de sang sur ce portrait honni, un si petit acte, une simple vie, j'ai attendu longtemps qu’une main amie vienne le déchirer. Comment tient-il ainsi morcelé, parcouru de lézardes qui cicatrisent, j’ai peur de cela, de réussir ; peur de ne plus avoir peur.
Tuer n’importe qui, un c’est tous, par impossibilité de se tuer soi. Comment détruire ce qu’on ignore ? Maintenant je me sais vivant, dans un regard trop clair je me suis aperçu et je ne peux l’oublier, et je ne peux m’oublier. Il ne pouvait se porter sur une âme sanglante.
Amour est un mot curieux, puis-je le savourer, le désirer. Mon cœur sait ce que refuse mon esprit hanté d’anciennes et pourrissantes émotions. Il voulut se réfugier dans la violence et n’y parvint pas, tricher était un moyen de repousser l’inéluctable. En vérité je ne voulait assassiner qu'une vie qui ne sait plus s’éviter.
Puis-je comprendre maintenant ce que je cherche à me dire depuis si longtemps ? J’ai crypté mes textes au point d’être tenté d’entrer en eux pour m’y disperser, j’ai échoué, tant mieux. Je suis si près, qu’une pensée me trouve...

