
De ma mort je me souviens mal...
Était-je croulant, à l'hôpital,
Pris dans un accident fatal,
Malandrin, stoppé par une balle ?
Mon agonie fut-elle abominable,
Dans un coma profond et confortable,
Un bruit d'enfer, concert de tous les diables,
Ou seul et oublié au bout d'un câble ?
Autour de ma dépouille y aura-t-il du monde,
Des enfants envahis d'une détresse profonde,
Ou un tas d'héritiers à l'appétit immonde,
Avaricieux complets anxieux de faire la ronde ?

Mon tombeau sera-t-il celui d'un conquérant,
En marbre ou granit, paré d'or et d'argent ;
Une dalle anonyme caressée par le vent,
Ou la fosse commune dédiée aux indigents ?
Puisqu'il me faut ici parler sincèrement,
De celui que je fus, je me fous complét'ment !
Je vais enfin savoir ce qui tous nous attend,
Devant qui me courber, Lucifer ou Satan ?
L'oiseau planait si haut, cherchant avidement,
Une proie pour midi qui calme son tourment.
Être le prédateur est un job à plein temps,
Pas question de glander, de flâner dans le vent.
Un serpent dans les blés s'en allait en sifflant,
Guilleret et serein, pépère se promenant,
Sans se soucier du ciel, d'un danger en venant,
Regardant devant lui, solitaire et confiant.
Quand l'ombre devant lui attira son regard,
Se dressant brusquement il fit face au busard :
Où vas-tu volatile, erres-tu au hasard,
Ou voudrais-tu de moi pour faire un peu de lard ?
Je suis un vrai chasseur, il me faut bien manger,
Pourquoi pas un serpent pour mon p'tit déjeuner ?
Et ça c'est du décor ? En montrant ses crochets,
Répondit le reptile se sentant humilié.
Des plumes ou des écailles qui devaient triompher ?
Cousins d'évolution, allaient-ils se renier ?
Ils se jaugèrent un temps puis en vinrent à penser :
Prédateurs associés partagent le gibier !
Photos Internet
De fer, d'acier, de feu,
Les décors de batailles,
Sont pour moi lieux de jeux,
Et terrains de ripailles.
Je ne suis pas vivant,
Pourtant j'aime à chasser.
La rage m'habitant,
Qu'il me faut épuiser.
Nulle âme ne me distrait,
Penser m'est inutile,
C'est l'humain qui me fait,
Moi sans je, lui n'est qu'il.
Bientôt, lors d'un combat,
Je serai à mon tour,
Par un tir mis à bas,
Et transformé en four.
Les soldats enfermés,
Deviendront mes victimes.
Je serai libéré,
Et paierai pour mes crimes.
La rouille au fil du temps,
Dissoudra mon passé,
Symbole pour les enfants,
Ou peut-être jouet.
De métal et de mort,
Gorgé d'innovations,
Fruit de tant d'heures d'effort.
Penser n'est qu'illusion !
Un si bel instrument,
Comblerait-il un manque,
Est-il un brin dément,
Qui admire les tanks ?
Photo : Internet
10
La mort.
- Je ne te fais pas peur ?
Non ! Parce que…
- Parce que quoi ? Dis-le, tu le peux, tu le veux, tu en meurs d’envie, si je peux employer une telle expression.
Parce que je te connais bien.
- Raison apparente ! Qu’est-ce qui fit que tu me connais si bien ?
Connue, vue, c’est vrai mais insuffisant.
- Continue, oser, cherche en toi, affronte cette vérité qui te fait peur.
Facile à dire.
- Et à faire.
Ce n’est pas toi qui m’aiderait.
- Pourquoi suis-je là à ton avis, pour passer le temps ?
- Je t’ai appelé, tu fais partie de moi même si je crains d’affronter quelque chose d’intérieur et d’incroyablement violent.
- Ose, tu le peux, je suis là. Tu m’a donné un joli visage. Je ne suis pas le squelette habituel, j’ai le corps d’une enfant morte, un regard vide, un corps dévoré par les vers. Tu les aimas jusqu’à croire qu’ils t’appartenaient, que ton corps n’était qu’une outre gorgée d’annélides blancs, translucides et immondes. Je sais tout cela. Veux-tu m’embrasser, que nos lèvres se touchent ? Vois, je n’en ai plus, mes dents sont à nu, ma langue a disparue, ma bouche est un logement pour des insectes nécrophages que chaque parole fait chuter vers un sol, qu’ils ne peuvent atteindre. Je ne suis une réalité violente qui ne t’effraie pas. N’importe qui serait terrorisé de me voir, toi, non. As-tu fais un si long chemin que tu ne ressentes plus rien, que tu sois vide, non pour te remplir de vers mais te gorger de vents. Tu sais ce que cela veut dire et penses que je suis cela pour me moquer de ta détresse alors que tu tremblerais dans un coin d’asile psychiatrique.
Ce n’est pas cela, je ne suis pas fou et n’ai pas peur de toi alors que de te voir belle me fit gémir d’angoisse des années, l’apparence important peu, je lui donnais ton visage. Tu n’es pas la folie, petite adversaire mise en textes, jadis. Elle aurait pu emporter mon esprit, laisser une coquille vide portée par un flot intangible. Ne deviens pas fou qui veut, surtout pas moi, je suis lucide, ou presque… ou plus…
- Presque ! Un petit mot, une grande différence, tu sais qui je suis mais pourquoi cette image, quelle est ma fonction ?
La mort.
- C’est bien, encore.
Ma mort.
- C’est mieux, flou, précise.
Ma mort à venir.
- Non !
Une mort connue ?
- Tu as changé de mot.
De mot ? J’ai dit une… Alors ce serait…
- C’est difficile je sais mais n’y peux rien.
Ma mort, ma…
- Oui ?
Non, je ne peux dire cela, l’image de la vie n’a pas sa place ici.
- Elle te permit d’être là, il t'en reste tant à découvrir.
Un homme doit assumer ce qu’il est. Je sais ce que je suis… Mort ? Et l’amour est encore présent dans ce qui n’est donc pas son contraire.
- C’est bien d’avoir compris, je craignais que cela n’arrive jamais, je n’ai de personnalité, de présence, que celles que tu me confies, je suis une représentation de toi, rien de plus.
C’est difficile, j’attendais un autre sourire. Quand j’ai sentis ta main à nouveau sur mon bras j’ai cru que tout recommençait. J’ai espéré… Un peu de vie suffit pour te rendre ton vrai visage. Autrefois ce fut différent mais tu es l'image de la mort en moi, ce que j’ai vécu de plus épouvantable, normal que cela se voit sur toi, que ton visage et ton aspect soit ceux d’un cadavre, à croire que je n’ai rien d’autre en moi. J’ai trop de charognes en moi pour accepter un aspect différent, j’ai besoin de t’accepter si je veux découvrir pourquoi je suis là, car je ne devrais pas, je le sens, chacune de mes pensées le souligne, en écho, en ombre. L’impossible s’offre et je ne peux l’éviter. J’ai affronté la situation par laquelle mon décès est arrivé, sans frayeur, je savais ce que j’allais faire, je pouvais anticiper ce qui m’attendais, sans me l’expliquer mais en conservant lucidité et responsabilité. Je ne peux te tendre la main, je ne peux attendre de toi plus que des indications, nécessaires mais insuffisantes, les mots sont là, clairs… Ma mort.
- Étrange de parler ainsi ?
Oui, mort je parle à l'incarnation de cette mort, impossible, je sais ce qui m’arriva, ce que je vécus, cette folie dans la réalité, puissance prête à s’imposer. J'ai obéi, elle attendait, moi aussi. Un duel ! Qu’importe le risque, renverser l’impossible, le faire mien, le dresser à ronronner sous mes caresses, à me regarder comme on regarde son maître. Forfanterie ? Pourquoi pas, ma situation est si étrange que je suis prêt à tout pour l’affronter, à croire en ce que je suis, en ce que je ne suis pas, mais voudrais ou devrais être, recul interdit.
- C’est ce que tu fais pourtant.
Je fais ? La ville folle de violence déchaînée, de pillage, et mon comportement d’offrande, l’horreur volée ne suffisait plus, la clé dans sa serrure attend d’être tournée. Je suis cette clé, si j’échoue la porte s’ouvrira, le monde changera…
- Que désires-tu ? En cédant tu retrouverais la vie, en agissant pour que la clé referme la porte tu mourrais.
Voilà !
- Te dire quoi faire n’est pas mon rôle et ça n’est pas en mon pouvoir. je suis l’image que tu voulais revoir. Ta peur te fis espérer un retour à ce passé d’émotions déstabilisantes, heureusement perturbantes, à l’époque, une violence qui te fit souffrir mais avancer. Rejouer la même scène se fut retourné contre toi, désormais il importe que tu agisses selon ta conscience, un joli mot pour qui l’accepte, personne ne choisira pour toi, ni moi, ni l’amour en lequel tu crois encore. Elle n’a pas sa place ici, j’imagine le choc si elle avait été là à ma place.
Cela eut été signe de folie, de mélange de dimensions trop différentes pour les contraindre à coexister, il ne pouvait y avoir de rencontre ici qu’avec toi. Elle… Ailleurs, plus tard. L’amour m’est interdit, je ne peux que tout perdre. Rôle étrange au goût de malédiction, comme si j’avais à payer un acte commis avant moi sous prétexte des liens du sang. Je n’ai pas envie d’accepter cela, ni de me contenter de le dire ainsi mais plutôt de tout envoyer promener, de hurler, à la face de je ne sais qui ou quoi, mon refus, l’impossible ne m'effraie pas. Ni la mort ni la folie ne m’ont repoussé, qui a ce pouvoir ?
Je sais, tu ne peux répondre, déjà tu t’éloignes, me reste à aller plus loin en me remplissant d’une atroce réalité, si ce mot a un sens ?
Un seul.
Je suis entouré d'ombres, d'échos, de possibles à intégrer.
L'impensable est mon lot. J’aime !
* * *
Les regards se noient dans une rage envahissant jusqu’à la plus petite ombre.
Brisé en plusieurs époques sa réalité est floue. Croire suffit-il à donner à une impression la force suffisante pour vaincre ? Pourquoi rester ainsi clivé, comme s’il relevait de sa responsabilité de choisir d’affronter les temps à venir en toute lucidité ? L'ignorance aide un moment, se débarrasser de sa laisse impose l’autonomie de décision. Il ne sait plus et tout se brouille.
Peut-elle choisir, alors qu’il la devine les yeux noyés dans le spectacle d’un charnier sur lequel survit, ravalé au niveau de son esprit, ce qui fut ou parut humain. Qui, méritant ce qualificatif, aurait-il cédé à ses instincts pour survivre si peu. Ce mot est un vêtement qu’un regard lucide transperce pour découvrir la réalité d’un visage marqué par la bestialité. Le sien ! Celui du temps qui le vit naître. Étrange qu’il le retrouve ainsi, mais logique, ses défenses s’abaissent, il se croit loin alors revient l’évidence de sa nature.
Tout est là, dans une implacable clarté. Les ombres sont mortes, le silence rugit dans son esprit, un long cri venant de l’univers.
Il revoit sa civilisation, elle aussi se croyait au-dessus des autres, de son temps. De piètres esclaves donnent un pitoyable maître. Images presque effacées, recouvertes d'oubli. empire puisant en des peuples asservis sa subsistance sans avoir rien à faire. Celui qu’il fut ne put s’acclimater à cette situation, il voulait évoluer, voyager, décrypter les mystères qu’il devinait sans pouvoir les atteindre. Explication aisée maintenant, alors il ne comprenait rien de ce qui le poussait, ne vit pas le piège s’ouvrir devant lui, piège fait pour capturer le meilleur, face à un nouveau prédateur conçu non pour éliminer les plus faibles mais pour utiliser le plus fort dans un but qu’il entrevoit.
Violent et négatif, refusant de s’adapter à une société pouvant tout lui apporter en échange d’une totale servilité. Peu refusaient ! Il voulut s’adapter mais ne put supporter une prison trop étroite. D’autres désirs le hantaient loin des pensées enseignées pour borner un monde qu’il sentait trop grand pour se satisfaire de si peu.
Jugé, condamné, à plusieurs reprises, jamais il ne s’amenda, son cas fut jugé insoluble, restait l’ultime peine, une façon d’éliminer sans tuer, de mettre chacun face à l'inéluctable semblant n’être imposée que par la vie. Hypocrisie d’un monde se voulant au-dessus de ce comportement. Sur le moment le doute l'envahit, peur brève avant l’excitation. Il revoit le chemin menant hors de cette ville se croyant cœur du monde, la forêt d’arbres immenses, obscure et silencieuse, puis le désert immense. Un véhicule l’emporte sans qu'il pense à s’évader ! Il feuillette son passé, sachant ses souvenirs altérés. Un tel laps de temps déforme, qu'importe le vrai. Le désir de s’affronter est un plaisir avec un zeste de lucidité. Il a payé cher le pouvoir auquel il s’ouvrit pour survivre comme si la main du destin l'avait mené jusque-là. Il voulait scruter les mystères les plus profonds, les visions les plus atroces. Les secondes abondèrent, les premiers s'approchent.
Quittant son véhicule il découvrit une forteresse immense, sculptée plutôt que construite. D’anciens contes lui revinrent, enfant on évoquait ce château découvert lors d’une mythique expédition au travers d’une mer de sable semblant conduire au bord du monde. En ce temps on le croyait plat, bordé d’une frontière d’avertissement faite d’un paysage nu, le néant attendait celui qui s’avancerait trop loin, non comme une frontière visible de loin et autorisant le retour en arrière, mais comme une barrière apparaissant la limite dépassée. Trop tard pour reculer, qui l'aurait osé se serait perdu en sentant une vie introuvable. Nul, jamais, dirent les conteurs, ne l’avait tenté, une légende l'évoquait sans rien expliquer, puis se forma l’expédition fantastique, quelques chevaliers un peu fous, déçus de leur époque, prêt à tout risquer pour gagner une improbable grandeur.
Ils partirent donc. Raconter le voyage serait fastidieux, rien n’arriva réellement, les esprits seuls furent soumis à une formidable pression. Ainsi naissent les diamants, le carbone souffre, se débarrasse de ses impuretés et laisse place à un diamant d’une eau sans égale. Les chevaliers qui parcoururent le désert connurent cela. Un seul revint qui put expliquer ce qui s’était passé. Ses compagnons avaient cédés, l’un après l’autre, comme s’ils s’étaient offert à un cerbère prélevant son tribut à mesure de leur avancée. Maintenant il voit le piège. Une patience sans nom attendant la première opportunité.
Les explorateurs refusèrent ce qu’ils découvrirent, une construction en ce lieu n’avait pas de sens, nul n’avait jamais traversé ce désert, les prêtres le soutenaient, le temps ne permettait pas de penser qu’avant leur monde il y ait eu place pour un autre afin qu’un tel monument fusse érigé, et pourtant il était là. Peut-être, dit-on, s’agissait-il d’une race inconnue vivant dans le désert.
Ils contemplèrent la construction prodigieuse mais leur terreur crût quand ils virent qu’elle n’était pas faite d’éléments apportés, d’où seraient-ils venus ? Non, la montagne avait été creusée. Un travail demandant une patience infernale, un temps immense, un projet hors de leur compréhension. Le ressentir était à la limite du supportable. Le plus étrange, fut, peut-être, de la découvrir au-delà d’un gouffre sur lequel ils se penchèrent sans en apercevoir le fond, il plongeait au cœur du monde, peut-être le transperçait-il. Mais non, sur quoi la montage eut-elle reposée ? Leur peur fut indicible. Seul qui vit ce gouffre et découvrit cette forteresse peut apprécier ce qu’elle est, car elle existe encore, quelque part. Les mots définissent, normal qu’il use de tous les artifices pour repousser le moment où l’image sera si précise qu’il ne pourra éviter de se découvrir en hurlant de peur.
Les chevaliers s’interrogèrent : Traverser ? Continuer ou reculer ? Cette découverte justifiait un retour triomphal, le chemin serait facile dans l’autre sens une fois admis que cet endroit était la frontière au-delà de laquelle s’ouvrait le néant. Cet endroit était un phare, avertissant, par un moyen formidable, qu'aller plus loin serait folie. Ils s’éloignèrent pour voir l’ensemble et ne découvrirent qu’un silence sans nom et une ancienneté qui les prit à la gorge.
De l’autre côté une double colonne semblait indiquait un pont. Aucun n’osa se placer en face. Ils hésitèrent, le plus incroyable s’était déjà produit, une espèce de sort pourrait-il agir, indifférent au temps, sentinelle placée là pour… L’interrogation est source de terreurs. Ils ne tenaient pas à aller plus loin, pour eux la limite du monde était atteinte, ce poste frontière le leur montrait. Ils se contentèrent de dessins, de reproductions aussi fidèles que possible avant de rentrer. Hésitations, comme un regard pesant sur leurs âmes. Nul n’avait répondu à leurs appels, aucun aventurier ne le regrettait.
Ils rentrèrent aussi rapidement que possible, et moururent l’un après l’autre. Fatigue, besoin de s’arrêter, de fermer les yeux. Après le premier il était évident que ces signes étaient ceux d'une mort inévitable. L'important étant qu'au moins un regagne le point de départ. La foule inquiète aurait préférée que nul ne revienne plutôt qu’un seul. Était-il celui qui était parti ou le néant ayant trouvé ce moyen de s’imposer dans le monde des vivants ?
Un piège dans lequel la curiosité ferait tomber la proie.
La Chambre Rouge - Edogawa Ranpo
Traduction : Jean-Christian Bouvier.
Éditions Philippe Picquier - Poche N° 31/Juin 1995/128 pages
ISBN : 87730-230-X
Couverture : Bénédicte Guettier
Recueil de cinq nouvelles :
Imomushi (1929, 芋虫; La Chenille)
Tokiko vit dans une petite maison au fond de la propriété du général Washio avec son mari, enfin, avec ce qui reste de son époux, celui-ci ayant été blessé gravement n'est plus qu'une espèce de chose à l'apparence vaguement humaine, en effet il est le seul soldat à avoir survécu à l'amputation des quatre membres, si l'on ajoute à cela qu'il fut défiguré par une explosion et qu'il est incapable de parler vous aurez compris qu'il ne dispose plus des moyens de réussir dans la vie. Seuls ses yeux restent expressifs, bien qu'ils ne semble pas jouir de toutes ses facultés mentales. Étant donné les circonstances nous le comprendrons, il parvient pourtant à communiquer en traçant quelques mots, un crayon, placé par sa femme, dans la bouche.
La nouvelle montre la relation trouble qui unit le couple et l'exaspération sensuelle que ressent Tokiko passant de l'excitation irrépressible au dégoût. Une nouvelle courte toute en ambiance, considérée aujourd'hui comme un chef d'œuvre du genre « Ero-Guro » (érotisme et grotesque), elle fut refusée par la revu Kaizo mais publiée ensuite par Shin Seinen dans une version caviardée, le prétexte étant qu'elle semble antimilitariste, ce qui n'est sans doute pas faux. Pas tout à fait une nouvelle policière classique avec un crime et un meurtrier mais un texte finalement assez pervers sur l'association honte/plaisir, à moins que ce ne soit le contraire, et une fin qui ne dépare pas dans ce blog... Inutile de dire que je me suis précipité sur les nouvelles suivantes de ce livre lu dans le cadre du défi : Littérature policière sur les 5 continents.
Ningen isu (1925, 人間椅子; La Chaise humaine)
Yoshiko reçoit une lettre étrange, la confession d'un homme qui lui raconte sa vie, comment sa laideur le conduisit à une profession solitaire, fabriquant de fauteuil, et à quel point il excellait dans ce métier jusqu'à être considéré comme l'un des tout meilleurs du Japon. Il avoue avoir reçu un jour commande d'un fauteuil ''à l'occidental'' dans lequel il mettra tout son cœur et bien plus puisqu'il réussira à y creuser une véritable niche dans laquelle il va s'installer finalement dans le but de pouvoir pénétrer discrètement chez des gens riches afin de les voler. Nous ne sommes pas surpris quand il déclare qu'après maintes pérégrinations il s'est retrouvé chez Yoshiko et qu'il est tombé amoureux d'elle de la sentir contre lui, si proche, presque accessible...
Presque !
Encore une histoire explorant la psychologie de l'héroïne, son émotion à la lecture de ce courrier, puis une nouvelle lettre arrive !
Ni-haijin (1924, 二廃人; Deux vies gâchées)
Pour sa seconde nouvelle (et la troisième du recueil !) l'auteur reprend le thème du crime commis par un somnambule.

Saito et Ihara font une partie de Go en sirotant du thé vert, ils se connaissent depuis dix jours et tout en jouant chacun en vient à parler de lui et de sa vie qu'il estime lamentable. Le premier est un ancien combattant défiguré pendant une bataille, le second, lui, raconte comment, alors qu'il était étudiant, il assassinat, dans l'inconscience du somnambulisme, le propriétaire du lieu où ils, lui et ses camarades, résident. Se dénonçant, après avoir découvert dans son placard les preuves de son méfait, il sera jugé puis acquitté pour avoir perpétré son crime en absence de sa volonté.
Son adversaire du jour hésite et puis, reprenant les éléments que vient de lui confier Ihara, propose une autre hypothèse...
Ambiance, analyse psychologique et un comportement final qu'un Occidental n'aurait peut-être pas eu. Lequel ? Et bien vous savez ce que vous devez faire pour le savoir !
Akaï heya (1925, 赤い部屋; La Chambre rouge)
Sept hommes passionnés de mystères, d'excentricités, d'anormalités, ont l'habitude de se regrouper régulièrement et chacun raconte ses derniers exploits. Ce soir-là ils se retrouvent pour l'intronisation d'un nouvel impétrant. Le nouveau se présente donc et explique pourquoi il pense être digne de rejoindre les autres, en effet, n'a-t-il pas mis au point une façon de tuer « sans en avoir l'air ! » Il a découvert, un peu par hasard, ce moyen d'assassiner ses semblables en ayant l'air de vouloir les aider. Par exemple, voyant une personne âgée traverser devant le bus, mais ayant le temps de le faire, il hurle : Attention ! L'interpellée marque un temps d'arrêt et se fait donc écraser par l'autocar. Ainsi semble-t-il avoir voulu secourir celle qui, en réalité, est sa victime. Il décide de commettre cent meurtres et en est à quatre-vingt dix-neuf alors qu'il prend la parole. C'est alors qu'intervient une barmaid lui apportant un verre d'eau, sortant un pistolet de sa poche il tire, la détonation résonne dans la chambre rouge...
Nisen dōka (1923, 二銭銅貨; La Pièce de deux sen)
La toute première nouvelle écrite par Edogawa Ranpo, début d'une prolifique production dont l'intégrale comporte soixante-cinq volumes.
Un vol a lieu dans une usine, ne manquant pas de sang froid le criminel intervient en plein jour, déguisé, et parvient à dérober cinquante mille yens. Le seul indice est un mégot d'une marque de cigarettes égyptiennes ''Figaro'' !
Takeshi raconte au narrateur comment, lui, à partir d'une pièce de deux sen, parvient à retrouver l'argent volé.
Bien sûr l'histoire ne s'arrête pas là, ce serait trop simple, et l'auteur a construit un texte tout en précision et réflexion, basé sur la culture japonaise.
Edogawa Ranpo 江戸川乱歩 (Tarō Hirai 平井太郎 ; Nabari le 21 octobre 1894 - 28 juillet 1965) est un des fondateurs du roman policier japonais, associant à l'énigme, plus qu'à l'enquête, une qualité d'analyse psychologique rare à l'époque, souvent mâtinée de fantastique, de macabre ou d'érotisme. Son personnage principal, récurent dans son œuvre, est Akechi Kogoro.
Son pseudonyme est, phonétiquement, la transposition japonaise de Edgar Allan Poe, il fut également influencé par Maurice Leblanc et Arthur Conan Doyle. Son nom signifierait Flânerie au bord du fleuve Edo. C'était ma première lecture de cet auteur, il ne m'étonnerait pas que le connaissant mieux je ne trouve quelques habitudes littéraires. Il a créé un prix qui porte son nom et qui est une référence au Japon.
Injū (1928, 陰獣; La Proie et l'ombre) fut adapté au cinéma par Barbet Schroeder en 2008, avec Benoît Magimel et Lika Minamoto.

Après cinq jours de combats acharnés cinq Marines et un infirmier hissent le drapeau américain au sommet du Mont Suribachi point culminant de l'ile d'Iwo. Événement symbolique immortalisé par un photographe suivant les combats il va devenir pour les Américains la preuve que la fin du
conflit approche et qu'il importe de continuer l'effort de guerre afin que celle-ci se termine rapidement.

Est passé sous silence que les affrontements dureront encore trente-cinq jours !
Afin de promouvoir la vente des Bons nécessaires les trois survivants des soldats figurant sur le cliché devront s'exhiber dans tous le pays, souriants, vainqueurs et confiants, répéter les mêmes
mots des centaines de fois mais toujours conclure qu'il est important de passer à la caisse, pour ceux qui ne risquent pas de finir dedans !
Le, remarquable, film de Clint Eastwood suit ces hommes dans leur déambulation et plonge dans leurs âmes pour nous montrer ce qu'ils ressentent d'être exhibés « pour la bonne cause » alors qu'ils ne s'en sentent pas dignes, un seul ayant vraiment participé au combat, tiré, tué et manqué de l'être. Ce dernier, amérindien, est celui qui, bien qu'étant le plus méritant, vit le plus mal ce qu'il fit et ce qu'il vit, sans omettre le racisme qu'il subit aussi bien d'un barman que de ses supérieurs h-i-é-rarchiques.
Eastwood choisit l'angle humain d'une bataille dont nous connaissons déjà le vainqueur, il montre derrière le sang et la
mort des intérêts se souciant peu de la réalité du moment que l'apparence est « vendable » ! La photo mise en avant (de Joe Rosenthal) ayant été prise lors d'un second lever de drapeau, le premier étant trop petit pour être vu de loin, le cliché fait alors fut pris par le capitaine Dave E.
Severance.
Pendant que des dizaines de milliers d'hommes luttent, et meurent, pour elle, la classe dirigeante applaudit les héros qu'elle aura vite oublié, à se demander si elle en valait la peine
! Mais tel n'est pas le sujet du film et si je devais donner mon avis...
Par-delà la vision des combats sur l'île Iwo c'est, en écho, le ressenti des trois personnages principaux que nous
suivons, leur évolution et leur devenir alors que 7 000 de leurs camarades sont morts sans que l'on puisse dire que les survivants n'aient pas, aussi, laissé beaucoup d'eux-mêmes sur Iwo
Jima.

Alors qu'un homme creuse le sol il sent quelque chose de différent, il s'arrête et, délicatement, se penche sur sa découverte.
Ainsi commence Lettres d'Iwo Jima (Iōjima kara no tegami) second volet du diptique voulu par Clint
Eastwood. Le film peut alors plonger dans le passé et nous montrer le général Tadamichi Kuribayashi (栗林忠道) débarquant sur Iwo
Jima (硫黄島, île du souffre), il sait déjà qu'une partie importante de la guerre va se jouer ici, si l'envahisseur américain devient maître du lieu il en fera sa base avancée pour détruire le
Japon. Il réorganise le défense côtière contre l'avis de la plupart des autres officiers, tous de la vieille école. Ayant fait ses études aux états-Unis, puis au Canada, il connaît ses ennemis et
appréhende leur comportement lors d'une invasion qu'il sait inévitable.
Compétent et actif il fait de ces quelques kilomètres carrés une forteresse qui sera
difficile, très difficile, à prendre. Son but étant de gagner du temps en attendant l'arrivée de la flotte impériale.
Il apprendra ultérieurement que cette dernière a été anéantie lors de la bataille du golfe de Leyte. Dès lors il sait la victoire impossible et qu'il ne retrouvera jamais les siens auxquels pourtant il continue à écrire des lettres agrémentées de dessins.
Nous allons au travers des soldats japonais assister à l'agonie d'une vision du monde par l'opposition entre deux impérialismes. Le plus jeune l'emportant, comme il se doit. À se demander si la démarche nippone n'était pas suicidaire dès l'attaque de Pearl Harbor, comme pour ne pas devoir assister à l'émergence d'une nouvelle ère. Opinion personnelle bien sûr mais je suis là pour donner mon avis, ceux qui ne sont pas de mon avis savent ce qui les attend).
Sur les 20 000 combattants 216 se rendirent !
Par chance (elle se reconnaîtra) je pus voir les deux films l'un après l'autre, ainsi réunis la mise en relief de cette
bataille y gagne beaucoup. Eastwood unit l'ensemble des soldats, tous illustrant la maxime de Paul Valéry : La guerre est un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui
se connaissent mais ne se massacrent pas !

Les bonus nous montrent Iwo Jima aujourd'hui, île interdite aux touristes et sans doute pleine de fantômes se demandant encore pourquoi ils durent finir ainsi. Au moins maintenant peuvent-ils
communiquer à leur façon, tendons l'oreille comme Clint le fit...
Vous les entendez ?
09
Le vent sèche ses larmes, celles de souvenirs trop violents, un pas de plus, combien encore à vouloir, combien de temps à tenir si cette question a un sens dans un monde où demain est improbable ? Je voudrais que s’éclaire le chemin. J’ai refusé celui-ci dont les pièges sont si visibles que les éviter en est un, le vrai, le pire. Refuser la vérité est une tentation que je repousse sans pouvoir la détruire.
Ma destruction serait une (dis)solution en forme de soulagement, mais pas encore, j’ai à faire. Quelques pas, des images à dépasser, un moment que je peux feindre d'oublier. Je trahis ce pour quoi je suis fait mais quelque rêve que je doive tenter, pourquoi pas ?
Le soleil me terrifie, j’attends la nuit éternelle m’engloutissant faute de recouvrir ce monde répugnant. Je, cours d’une aventure à l’autre, fuyant l’immobilité qui noierait mon esprit sous les émotions. Chasseur d’une proie inaccessible. Prédateur pour oublier ma nature.
L’oiseau a des ailes, s’il supporte le pouvoir du serpent il s’envole, quel serait son intérêt à aller vers celui qui voulait l’engloutir ?
Il ne fuit pas, sait ce qu’il peut supporter, nourrir un autre appétit et ressentir sa propre vie ! Il n’attend et n’espère que cela.
Je n’y suis pas seul, une main se pose sur mon bras.
* * *
Mille regards, traversent le temps, transpercent la nuit, les contraires, pour la première fois, se rejoignent et s’unissent. Pureté et voracité, proie et prédateur, ombre et clarté trouvent un langage commun.
Il a saisi la main de l’enfant, leurs regards se mélangent, le vert de l’enfer et le bleu des cieux, l’impossible devient réalité !
Lui qui a tant menti, manipulant ses pensées craint les mots qu'il va découvrir sous une poussière séculaire.
Elle sait qu’au fond de l’abîme un reste d’âme attendait l’opportunité de se révéler, une flaque de lumière cherchant à refléter mieux que la noirceur d’une vie gorgée d’épouvante.
Par la magie du lien de nouveaux souvenirs reviennent, il voulu, il y a longtemps, parler, en eut la force, un mou dans sa laisse, mais nul ne prit le temps de chercher le réel derrière l’incroyable. Il évoqua un mystère ancien, une force à laquelle il s’était ouvert pour affronter le temps, la mort, pour défier hommes et dieux, il ne comprenait pas le sens de ses paroles, trop d'énigmes à ses propres yeux, alors ils se jetèrent sur lui, le frappèrent pour le tuer, quand la première lame pénétra son corps il fut surpris de ne rien ressentir, un souvenir lui affirmait qu’une telle blessure devant le faire souffrir, il n’en était rien. Les autres coups l’emportèrent du mauvais côté.
Par la main d’une enfant dans la sienne, sur fond de mort il découvre la perversité qui le manipulait, combien son espoir le fit pencher comme attendu. En ce temps il aurait pu… Inutile de chercher ce qui jamais n’advint. Il reçut le plaisir de son pouvoir comme un cadeau. Les images disaient une vérité qu’il ignorait aussi sombre. Inutile de s'excuser, rien n’effacera sa responsabilité. Il ne peut remonter le temps lui qui s’en crut maître, qui vit défiler les siècles puis les millénaires, naître des royaumes et s'effondrer des empires jusqu’à cette civilisation qui mourra de sa volonté dans ce camp d’atrocité. Une porte entrouverte sur une puissance qui le veut immortel.
Dire, puiser dans le passé des mots inusités, des désirs accélérant le cœur, ou son ombre, ainsi ressent-il la vie. Un nouveau piège peut-être, croire bien choisir et découvrir que la liberté en laquelle il crut n’était que le relâchement de ses liens. Le doute est un acide implacable, il détruit les idées fausses ou les renforce, comme la peau se durcit pour se protéger. Comment savoir ?
En lui demandant.
Il prit l’initiative, sans rien dire ils traversèrent le camp de la mort, respirant les mêmes cendres, la même angoisse, sentant couler sur eux une haine décuplée par l’incompréhension. Tous plaignaient cette enfant pourtant plus forte que lui, tous auraient voulu l'attaquer. Pourquoi pas ? Les gardes connaissaient leur maître, cet être étrange nourrissant leur fanatisme par les pouvoirs le cachant, comme un voile d’obscur masque le visage sombre d’un dieu ricanant en contemplant ses esclaves. Les dieux, faits à l’image des hommes, le regrettent.
Il voudrait l’irréalisable, être un d’autre, promis à une mort salvatrice dans les tourments du gaz. Il découvrait la malédiction d’étreindre la mort en souriant, de laisser pénétrer le froid, l’assimilant, goûtant l’horreur comme un met délicieux. Il fut une bouche, une porte entre deux mondes, entre l’ailleurs et un être ayant besoin de lui pour se développer. Ce qui va naître n’est pas un papillon aux ailes de lumière mais... autre chose. Comment qualifier ce qui existe depuis toujours, comme un risque et une attente, un pouvoir contre lequel nul ne peut rien, une violence sachant sa victoire prévue dès l’Origine. Il lui faudrait réfléchir à ses pensées, les regarder. Interdit ! A quoi bon agir quand apparaît le gouffre, comment oser face à l’impossible ? Drame de la vie découvrant sa fragilité et son envie de dépasser ses limites pour, brisant les chaînes du réel, avancer dans l’inconnu. Nouvel échange traversant le temps, il ne saisit pas, espère… mais quoi ? Qu’un autre se saisisse de lui, l’utilise en justifiant ce qu’il fit.
La main de l’enfant brûle la sienne, une souffrance sans marque, une violence réveillant ce qu’il avait cru enseveli sous une montagne de morts, de tortures, de plaisirs obscènes. Elle se souvient des contes, peut-être s’agit-il de la puissance décrite par ses parents, une réalité dépassant ce qu’ils en comprenaient. Elle écoutait la sensation venant d’un temps lointain et sauvage, parlant d’un avenir inconnu et puissant. Au présent les battements de son cœur affirment qu’elle agit comme il le faut. Que lui importait les autres. Beaucoup l’ont vu partir avec soulagement, si par son sacrifice... Il n’en sera rien, chacun aura ce qu’il mérite. Son grand-père est mort, l’homme qui prit sa main en est responsable pourtant elle est sans rancune, ses yeux d’enfant déchirent l’étoffe usée d’un masque désormais inutile.
Elle a tant à dire, à découvrir, l’image lui vient de ces fleurs poussant sur le champ de
bataille. Ainsi de la mort naquît une vie, fragile et belle mais digne de ce nom. C’est ce qui peut arriver ici, l’innocence n’est pas à offrir, c’est sa culpabilité vécue comme un plaisir qui
peut avoir de la force, non en geignant, en implorant un dieu reclus au fond des plus sombres cavernes du présent, lieux de cultes étourdissant la conscience et la maintenant dans sa fange
originelle.
Dans quelques minutes le soleil se lèvera, un jour neuf sur une nouvelle réalité. Le pire attend l’étincelle de lumière lui ouvrant la porte sur le monde, les portes, des millions, des milliards… Un univers de portes. Il est la première, ouvrant sur les autres. C’est confus, trop d’images, manque de temps, mais l’avenir recèle des prodiges tels que ce qui paraît vain pourra être utilisable. Il le ressent sans s’y arrêter, lui viendrait, l’envie de broyer son reste de lucidité. Ses interrogations lui apprennent le goût de la vie. Redevenant monstre il se ruerait sur la proie si fragile à ses côtés, la détruirait en d’infinies tortures. Il eut des millénaires pour parfaire son art, pour puiser l’ultime goutte de vie, ne rien laisser dans le corps ou l’âme de celui ou celle qui eut la malchance d’être son élu.
Lui ?
Seulement ?
Tous le salue, un reste de compassion leur fait esquisser un sourire, le plus souvent il s’agit de désir pour cette jeune fille qu’il va détruire, objet dont il videra les ressources avant de la conduire à la mort.
N’est-ce pas ce qui arrivera malgré tout ? Non en soulignant l’évidence naturelle de
la mort mais d’un chemin les conduisant ensemble au néant même si rien à ce jour ne put venir à bout de lui, les blessures les plus graves furent effacées par le pouvoir phénoménal dont il est
l’émergence et l’esclave, il peut chercher dans sa mémoire rien n’apparaît qui lui apporterait la paix.
Vivre ne lui apparut jamais comme un plaisir s’il s’agissait de faire comme les autres. Mariage, enfant, obéissance à des règles apportant cette routine creuse dont se satisfont les esprits vides. Jamais elle ne s’autorisa à penser ainsi, parfois un regard dans un miroir pour se dire son apparence n’était qu’un mensonge, que la vie qui lui était imposée était une trahison. La qualité ne rime pas avec la quantité ni avec la ressemblance avec le modèle terne dont se satisfont ces coquilles pleines de cadavres se voulant représentants de la civilisation. Elle en voit le résultat, en ressent les conséquences. Des mots obscurs jetés là pour un minimum de précision. Il lui expliquera et s’il ne le fait pas tant pis. Ils resteront ensemble et cela suffira.
Un portail, un petit jardin, des arbustes, un grillage, la maison a l’air d’un coquet pavillon de banlieue tenu par un personnel préférant cela à trimbaler des cadavres. En regardant alentour l’image change, banlieue peut-être, mais d’un cimetière en marche, vies pourrissant avant d’être achevées.
Une porte de bois et de verre, un autre monde derrière l’apparence et les murs anodins, une dalle posée sur une gueule infernale béante.
Il ouvre, s’efface, la regarde entrer sans hésiter, hall dallé, gris blanc, miroirs, porte-manteaux, des tableaux bien choisis, il suffit d’avoir les moyens, du goût et l’opportunité de se servir dans les musées ou les collections privées dont le propriétaire ne reviendra pas.
Un souvenir, un nom que l’histoire dévorera comme elle dévore tout.
Elle regarde, l’air frémit de peur devant une présence différente, la maison n’a connut que du sang, des morts, les gémissements volés ou arrachés, il y a si longtemps qu’aucune enfant n’y vint qu’elle ne sait plus, qu’elle se sent sale, pour autant qu’une demeure puisse ressentir quelque chose, pourquoi pas, seule compte la sensibilité de celui qui peut admettre que l’inanimé n’est pas la mort, et l’inverse ?
N’en est-il pas l’exemple ?
Est-il donc mort pour ne pouvoir mourir ?
Pour l’instant lui présenter les lieux, la salle de bain, la crasse n’a pas altérée sa beauté, au contraire, ensuite faire venir de quoi manger, retrouver des forces après un sommeil long et réparateur. C’est lui qui l’imagine, lui qui en a besoin, il préfère la sentir devant lui, imaginant une vie différente de celle des dernières semaines. Le temps passe si vite et c’est pire pour qui peut le défier, le regarder en souriant, confiant en un pouvoir sans rival.
Il a envie de faire le point, seul face à ses pensées en se demandant si ainsi il ne perdrait pas du temps à voiler ses désirs, ses envies, lui qui ne sait plus trouver la paix pour lui avoir dit non.
Elle s’est arrêtée devant la porte de la cave, il n’ose pas parler, elle va choisir autre chose, l’escalier, l’étage, le salon si confortable, la bibliothèque, les œuvres d’art anciennes, ses préférées, souvenirs de jeunesse si ce mot signifie quelque chose pour lui, tout au plus paraît-il la trentaine, trente-deux lui dit-on un jour, amateur de symboles il pourrait voir qu’un an de plus signifierait une transformation.
Une résurrection ?
C’est peut-être ce qu’il craint, retrouver le goût de la vie, sans le re, qu’il voulut fuir en prenant la voie la plus violente. Éprouver la vie le temps de la perdre. Pourquoi s’y accrocher ? La peur, il le sait, ne se justifie pas face à la mort, elle est un moyen de la refuser. Vivre dans ces condition est une trahison.
La main sur la poignée elle hésite, ses pensées refusant qu’elle ose. Ce qu’elle attendait, l’interdit est ce qu’elle veut découvrir ! Elle ouvre et l’air glacé la fait reculer. Il lui serait facile d’intervenir, de claquer ce battant qu’il croyait avoir fermé, il souhaitait donc qu’elle vienne là, il le désirait pour n’avoir pas à s’imposer son propre désir, pour se cacher derrière une enfant, image de l’innocence dont il est capable de se servir encore en cet instant, si proche de l’horreur, si proche d’un temps qui revient, déjà il n’est plus dans cette villa banale. Où ? il n’en sait rien encore, l’éclairage est différent, devant lui l’enfant n’a pas changé, un moment il crut… Quelque chose se passe, un temps se substitue à un autre, illusion, la réalité change en son esprit. Ce qu’il espérait et redoutait le plus, ce qui ne pouvait arriver par sa volonté. Il fallait une intervention extérieure, une force à peine quantifiable, suffisante pour faire pencher la balance. Lui aussi passe la porte, descend l’escalier, s’étonne qu’il dure si peu de temps, il aurait cru... mais il se trouve dans un simple sous-sol et son esprit adapte le réel a ce dont il veut se soulager, si sa volonté n’a plus d’importance c’est qu’une force voulant se libérer s’impose, une force qui n’attendait que cela, une force patiente mais inéluctable.
L’enfant s’est approchée du puits.
* * *
Une atroce petite voix me dit de repartir, de chasser cette impression. C'est qu’un rêve puisé au fond d’un passé perdu qui ne m’appartient pas, plus, ne fut jamais que délire. Je revois cet instant si violent qu’il reste en creux dans mon esprit, une blessure qui restera ouverte. Ainsi en est-il d’empreintes imposée à une vie qui n’en voulait pas, je n’ai rien… Si ! J’ai tout accepté et dois l’admettre. Ce lieu est celui des jugements, le tribunal intérieur que toute âme affronte un jour. Une balance, un test qui jauge l’esprit, sa force, sa précision, aucun mot n'exprime ce que je veux dire, les phrases tissent une trame qui sera l’écran destiné à recevoir mes pensées les plus intimes, mes effrois les plus moqueurs. J'ai besoin de m'expliquer, non pour tout réduire à ma petitesse mais pour me hisser à une hauteur dépassant ce que je soupçonne. j’ai cru vivre sous un poids, la peur me fit courber le dos, la panique face à un pouvoir dont vais découvrir la nature. Sous la forme d’une main qui m’entraîne alors que je n’espérais plus rien. Il en va ainsi, toujours. L’esprit se doutant de ce qui l’attend ne fait plus rien. Le mien… Le mien ? Est-il à moi, est-il moi ? Interrogations futiles, je ne suis bon qu’à errer sans rien désirer qu’un temps sans âme sur lequel je glisserai éternellement.
Des mots vides sourdant de moi pour lutter contre le courant.
Je sais qui est là, présence née de mon imaginaire, d’abord, puisée dans une ancienne réalité, je sais ce que je vécus, la camarde arrachant son masque en face de moi, me révélant sa vérité. J’étais si jeune que j’ai oublié, suivant un chemin de violence jusqu’à…
Jusqu’à cette main ! Celle de ma conscience, de mon enfance ? Je ne sais plus, les mots et les pensées filent vite, je ne peux m’arrêter pour deviner ce qui vient. Courir est vain si aucune destination n’est à atteindre mais je suis aspiré par une violence que je perçois, que j’ai envie d’affronter, d'absorber, de digérer ! Le temps se déchire, mon esprit s’accroche pour résister à une pression intérieure trompeuse. Ne pas ralentir, le suaire du néant m'envelopperait, c’est ce qui m’attend, que je redoute et désire plus que tout.
Traverser ce mur protégeant la vie au plus secret des cellules pour entendre un message murmuré depuis l’aube des temps. Un message que je pourrais entendre si... Mais comment affronter le visage d’une enfant morte et glacée ? M’y accrocher serait renier, renoncer, trahir. Il m’est interdit de continuer ainsi, hésitant. Affronter est la solution.
Me retourner, la regarder, l’affronter…
- Bonjour.
Je ne peux rien dire, rien, les mots sont en moi, elle le sait.
- Bien sûr que je sais. Je perçois tes mystères mieux que toi, je suis celle que tu voulais n’est-ce pas ?
Je sais que non, je sais !
- Ce n’est pas en la mort que tu crois malgré le plaisir pris à tuer.
C’est vrai, je l’ai reconnu.
- Est-ce que cela change quelque chose ?
Cela change tout, j’ai affronté mon passé, que faut-il de plus ?
- Ton père ?
Je l’ai laissé mourir dans son puits, il le méritait.
- Un enfant n’a pas à juger ni condamner son père.
Il avait besoin de moi pour mettre fin à un chemin d’horreurs que j’ai dû continuer pour affronter ce qu’il savait en nous. Ce lien dépassant nos vies, tissé il y a si longtemps, tu ne peux me le reprocher, je ne suis plus un enfant, un homme peut en juger un autre.
- Un homme ?
Oui ! Je fus seul lésé, je n’ai rien demandé et j’hérite d’une étrange malédiction, d’une chance incroyable.
- Il faudrait savoir.
Il n’y a pas de différence entre les deux.
- Voici qui surprendrait.
Les ignorants, toi et moi savons à quoi nous en tenir, connaissons ces mots et savons les décrypter. Même de toi je n’ai plus peur.
- De moi ?
De toi.
- Mais qui suis-je ?
| Bienvenue sur ce blog ! Vous y découvrirez mes goûts, et dégoûts parfois, dans un désordre qui me ressemble ; y partagerez mon état d'esprit au fil de son évolution, parfois noir, parfois seulement gris (c'est le moins pire que je puisse faire !) et si vous revenez c'est que vous avez trouvé ici quelque chose qui vous convenait et désirez en explorant mon domaine faire mieux connaissance avec les facettes les moins souriantes de votre personnalité. |