Ils m'ont mis dehors de ''leur'' chambre, ce n'est pas la première fois, j'ai
l'habitude. Que faire d'autre sinon traîner dans ce couloir ? J'en connais chaque recoin, je sais quelle latte va grincer si je pose un pied dessus, que l'interrupteur près de la porte ne
fonctionne pas. Combien de fois me suis-je laissé prendre, espérant qu'il avait été réparé, mais ici on ne répare rien, ni les choses, ni les gens.
Il y aurait trop à faire.
Moi je ne peux pas, plus, être réparé, trop de... trop de tout, de rien, de
rebuffades, de coups, de rejets, trop de nuits passées dans ce couloir, allongé dans un coin, comme un chien, et encore, il serait mieux traité. Je dis ça mais je sais que ce ne serait pas le
cas, personne n'obtiendrait de considération de quiconque ici. Alors je reste là, assis par terre, le dos contre le mur, le plus loin possible de la chambre, de ''leur'' chambre. Je ne veux rien
entendre, rien savoir, ça ne me regarde pas, ça ne m'intéresse pas, ça me dégoûte, même !
Sortir, partir ? Pour où, sans argent, sans rien que des vêtements qui me
feraient ramasser par la police, pas question que je tente de récupérer mes affaires dans le placard qui me sers de chambre... Une penderie, je crois que c'est le terme exact, juste un matelas,
deux couvertures et une lumière au plafond. De toute façon je n'ai rien à lire, rien à faire, rien qu'à rester allongé à rêver, à me demander si la vie est la même pour tous, si demain
ressemblera à cela encore, et après demain, et le jour d'après, à craindre de devoir répondre oui, quelle alternative pourrait-il y avoir ? Je ne ferai pas d'études, trop cher, et je me
rends bien compte que je ne suis pas intelligent, avec une telle mère il ne pouvait en aller autrement, quand à mon père je n'ai hérité de lui que son regard, parait-il. J'espère que son goût
pour la boisson n'est pas passé en moi, puisqu'il paraît qu'il était ivre la nuit où il m'a fait. Je n'en suis pas si sûr que ça, et puis je m'en fous bien.
Le futur ressemble à ce lieu, obscur, plein d'endroits où je ne peux mettre les pieds
et cette odeur de renfermé qui me colle aux narines.
Même le mur est tordu, il me brise le dos. Pourquoi rester là, suis-je si bête que je
ne peux regarder dans l'autre direction ? Plutôt que d'aller vers la sortie, l'escalier, l'impossible j'ai aussi bien fait de chercher de l'autre côté. C'est sombre, et alors, je n'ai qu'à
aller tout droit, l'obscurité sera au bout comme elle est dans ce tunnel. Si sombre, si sombre.
Avancer, qui sait si je ne trouverais pas une autre porte. Faute de jouet, l'obscurité
est ma peluche depuis si longtemps, jamais elle ne m'a trahie, abandonnée, son lait m'a nourrie au point qu'il me semble être là depuis... depuis... je ne sais même plus.
Sans doute depuis que ma mère m'a laissé mourir de faim dans ma
''chambre''.