01
Deux formes se regardent, s’interrogent, mots, pensées, espoirs, une
main se lève, veut caresser l’autre visage mais heurte la surface lisse et froide d’un miroir, les yeux se ferment, l’émotion veut affluer, pas question, piège trop évident pour y tomber
encore.
L’homme se détourne de son reflet comme pour se fuir lui-même, ainsi
voudrait-il reculer jusqu’à ce que sa propre conscience de soi disparaisse.
Fermer les yeux, oublier, éteindre la lumière, tendre les bras pour ne
rien trouver ? Inutile, il sait, il sent, il voit par delà l’usage de ses yeux. Le regard de la lucidité est le pire, froid, clinique, moqueur aussi pour qui espère le crever, pour
qui…
Pour lui ?
Pour rien !
Ces mots sont-ils synonymes ainsi qu’il le
souhaite ?
Non et le déchirement qu’il ressent est une cicatrice floue qu'il revoit
plaie ouverte, souffrance atroce, un encrier désormais, asséché.
Écrire, vivre, ressentir… Pour quoi, pour
qui ?
Le mur fut un complice compatissant quand il y voyait son ombre comme un
autre lui même en deux dimensions, coupant la lumière il se fut retrouvé dans des ténèbres dont il espérait le salut.
Le salut ?
Il sourit de ces illusions en lesquelles il crut, par lesquelles il
supporta une impitoyable réalité sans pouvoir s'y perdre.
Vouloir ne fut jamais son fort, disait-il, c’était vrai, car, alors, il
eut désiré disparaître. Il ne put s’y résoudre, la vie fut la plus forte, l’espoir, la foi, ce mot lui déplaisant tant il le juge bovinisé par les croyants de toutes sortes.
Maintenant ? Il est allé trop loin pour ne pas retrouver son point
de départ, non pour constater son échec mais pour réaliser sa réussite. Un mot curieux pour lui ! Il a fait un long voyage, s’est débarrassé du superflu, conservant les pires, celles qui
nourrissent et dessinent un demain aux couleurs d’une vie qu’il affecta de fuir pour mieux la trouver.
Ni reflet, ni ombre pour le soutenir, pour le mordre inutilement. Des
mots estompés par le temps, des jouets auxquels il s’attache pour ne pas renoncer en plein, pour ne pas renoncer enfin.
En fin…
En faim,
En début !
Des buts ? Un suffirait… C’est trop tôt, l’aube caresse l’horizon,
il ferme les yeux, la lumière le frappera sans le réduire en cendres quelque vampire qu’il fut. Mais ce temps est fini, subsistent des flaques de complaisance, des braises qui éclairent un passé
semblant un territoire mort, un désert épuisé, qu’il arpenta jusqu'à dévorer l’ultime parcelle de violence, de souffrance, en contemplant l’inutilité pour y croire encore.
Il voudrait que son reflet parle, que son ombre bouge, tende vers lui
des bras glacés pour l’étreindre, l’éteindre… Il voudrait, mais, incapable, hésite sur la voie à suivre, univers de papier sans fin. Un mot peut l’emporter, courant d’envie qui le charrie depuis
si longtemps que d’avant ne subsistent que les images d’une réalité obscène, rivages d’un monde dont il s’éloigne sans regret.
Que bêle le troupeau il ne sera point le prédateur qu’il attend
!
Ainsi est le mouton, si craintif, si hanté par le regard d’un loup,
qu’il a peu de risque de rencontrer, qu’il en vient à l’appeler pour trouver la paix dans la réalisation de ses craintes. La victime n’est pas innocente ; innocence est un mot sans substance,
l'alibi du condamné qui rêvait de poser sa tête sur le billot.
Sortir ?
Sourire sur ses lèvres, souvenir d’un temps, pas si lointain d’errances,
de rencontres, d’une promesse faite à un spectre, parcelle de lumière dans un monde sombre à laquelle il sut croire et se confier assez pour traverser l’océan de sa peur, de sa folie, de ses
espoirs, de tant de raisons de se perdre, contre une, de se trouver.
De la trouver ?
Il sourit, sait… C’est…
Tant à faire encore, des mots, des lignes, impressions contradictoires,
battements du cœur rythmant la vie, contraction, dilatation, émotions qu’il cherche, mots qu’il veut, ce qui l'attend.
Le pire comme un spectacle, une glaise à modeler sans pouvoir lui
insuffler mieux que l’illusion de la vie. Non, ce qu’il porte en lui de plus terrifiant, d’intolérable ; non des images de mort, tortures, souffrances et autres, l’inverse, de désir de vie, de
sentiment, ce qui pour lui est terre inconnue, son objectif désormais, après l'océan de ténèbres qu'il entreprit de traverser sans conscience, prenant pied sur un navire de pulsions et
d'instincts, constatant la puissance qui l’animait, regardant à l’extérieur ce qui n’était qu’en lui, jouant de sublimer ce qu’il croyait ne pas posséder sinon comme fruits de son imagination
malade, perverse.
Père, verse… Verse ta vie, ton sang, ta haine ou ton mépris que je m’en
nourrisse sans te les rendre !
Le pire ?
Ce mot est souvent venu sous ses doigts, dans son esprit, jusqu’à croire
le comprendre, jusqu’à s’imaginer qu’il s’agissait d’un ami, un vrai, pas celui qui vous frappe dans le dos continuellement en vous rassurant, celui qui vous tend un miroir alors que vous le
refusez, et vous force à regarder, à comprendre. Ainsi fit-il tant d’efforts pour se voiler les yeux qu’il se crut aveugle, croyant que, son reflet s’éloignant, sa réalité
s'approcherait.
Attendre le choc, espérant être détruit ? Non, rien ne peut plus
l’atteindre, il se sait indestructible par les chocs de ce genre. Seul le pire est son ami.
Au masculin, normal, n’est-il pas homme ?
Le pire, le meilleur, deux faces d’une seule pièce, mais en combien
d’actes, et lesquels ?
Agir ?
Fers ! Aux pieds, ceux qu’il veut pour ne point avancer,
s’entravant d’illusions pompant l’énergie sans limite qu’il recèle.
Sans l’imite ?
Je sur les mots. Je, c’est les mots, mais
lesquels ?
Il s’amuse de ses pensées, que viennent ceux qui veulent, lui en est
incapable. Ainsi est le boulet qu’il tire en le chargeant d’une lâcheté qui, pour être réelle, ne saurait le retenir.
Lâche tes… Exactement les mots à employer.
Sortir ? Pas physiquement, son esprit se dégage du réel et gagne en
lucidité, en précision, en vérité.
Il soupire, contemple la triste vue de la fenêtre de sa
chambre.
Triste ? Celle qu’il mérite, qu’il utilise, contemplant ce puits
gris, ces fenêtres mortes, regards éteints à jamais. Regarder plus haut, admettre que le ciel pourrait s'ouvrir au soleil, à une chaleur pouvant le réchauffer. Le muret surmonté d'une grille de
fer sépare toujours la cour en deux, enfant il imaginait que, se jetant par la fenêtre, il pourrait s'y empaler, y agoniser pendant des jours et y pourrir tel les condamnés de
Mont-faucon.
Il n'est pas au fond d'un puits et le ciel n’est pas qu’une illusion
sublimée, fut-il moins bleu qu’il l’espère.
Ce miroir est un défi inévitable, grand, lourd, cadre doré usé par le
temps. Lucidement cette fois il observe son image, se découvre étrange d’être trop près, plus ressemblant qu’il le souhaiterait, après tout qu’importe ce qu’il voit, les traits, les quelques
cheveux blancs, les rides aux coins des yeux, autant de signes du temps qui passe, moins sur lui que sur d’autres, mais malgré tout inlassable roue meulant les années, broyant les vies jusqu’à
n’en rien laisser, pas même un véritable souvenir.
- Qui es-tu ?
L’image sourit, s’amuse, à moins que ce ne soit lui de s’interpeller
ainsi. Que répondre ?
- Je suis…
- Dis-le-moi! Ose !
- Je ne…
- Tss tss, lâcheté ! Laisse ça de côté.
- Je suis moi.
- Réponse vide de sens, résumable en son signe
central.
- ?
- Zéro !
- Merci.
- De rien, tu aimes jouer, manipuler, trop pour n’être point surpris par
ce qui vient. Tu crois connaître les règles du jeu, et puis vient la surprise, l’invitée espérée, car tu voulus ce qui vint, la vie fut plus forte que la peur, sachant que tu supporterais ce qui
venait. Le temps que tu imagines perdu t'était nécessaire pour te préparer. Certaines invitées demandent un traitement spécial, adapté, et le temps suffisant pour cela.
- C’est gentil.
- Non, je te conforte dans le choix de ton chemin.
- Le seul.
- Une vie est à sens unique, le seul choix est de se complaire dans le
confort ou les contraintes, un cocon peut être doux ou inconfortables, l'important est qu'il obère la conscience.
Les bouches se sourirent, complices.
- Des mots, rien que des mots.
- Que possèdes-tu d’autre ?
- Rien, pour autant que ce soit moi qui les
possède.
- Ils n’ont sur toi que le pouvoir que tu leur donne, que la force que
tu leur abandonnes, tu peux tout leur donner, t’oublier jusqu’à te perdre, mais vouloir est un mot qui te convient mal, trop loin de toi, sanctifié, stigmatisé par des termes psychiatriques, si
justifiés par ce que fus ta vie.
- Fus le temps où vouloir eut été un piège, une explosion de violence,
un appel à la démence, à la fin de ton esprit, alors celui-ci put s’interdire, put s’enfermer dans une geôle si solide qu’il te semble n’en plus pouvoir sortir. Normal, compréhensible plutôt. Ce
fut ta sauvegarde dans le passé, mais désormais il peut en être autrement. Penses le contraire, entends la peur qui t’affirme le contraire, ne la crois pas, elle se nourrit de ce que tu lui
donnes, infimes restes qu’elle sait faire fructifier pour tenir, encore et encore, pour te ralentir mais sans plus pouvoir t’arrêter désormais.
- Facile à dire.
- À te dire, te répéter, d’autres te l’affirmèrent.
- D’autres…
- Je sais… Ne maudifie pas l'ordre des choses,
agis.
- C’est…
- Sait !
- Et je…
- Difficile ? N'as tu jamais dit que ce qui ne coûtait rien ne valait
rien ?
- Souvent. Que vaux-je ?
- Ce n’est pas à moi de te le dire.
- Assez ?
- Exactement.
Compréhension.
L’attendre d'autrui est une erreur qu’il se complut à
commettre.
Qu’espérer des autres que l’on ne peut trouver en
soi ?
Rien !
Il se détourne de son reflet, regarde son ombre, floue dans la pénombre,
ainsi le jour approche, promesse autant que menace mais l’une est l’autre.
- Et toi ?
L’ombre se tut, que pourrait-elle dire, elle qui fut autant promesse que
menace, offrant les deux, complice et traîtresse, sachant tout de lui.
- Ne puis-je plus t’animer ainsi que je le fis souvent ? Je vois
que non, pas encore, tu es une menace plus grande qu’un reflet, une promesse plus sombre qu’un visage aimé. Tu m’as vu pleurer, geindre, fœtus, espérant l’oubli, qu’une quelconque magie pourrait
me soulager sans que j’aie à faire plus que subir sans avoir à agir, réellement. Tu sais tout sur moi, la lumière te renforce, qu’elle disparaisse et tu deviens la totalité que j’ai guettée sans
oser m’y perdre, me nourrissant d’une clarté lointaine qui ne me donnait rien, me prenait, ainsi, et ainsi seulement, je pouvais t’éviter.
Il hoche la tête, l’ombre en fait autant sans répondre, elle est
absence, prédateur de silence et d’oubli.
- C’est le soleil que j’attends pour hurler à l’inverse d’un loup,
intérieurement, pour qu’apparaisse la réalité que j’aie évitée. Ce n’est pas un hasard, Ombre, je savais la fuite inutile, elle m’attendait, parée de haine, de rage, de… De tout ce qui peut
paraître désagréable, destructeur, de tout ce que je sais sans effet sur moi, mais les ai-je affrontés vraiment, les ais-je vécus autant que je le pense. Dis-moi la vérité.
L’ombre ne répondit pas, les mots revinrent alors qu’il cherchait en eux
une introuvable émotion.
- Tu es moi Ombre mais pas en totalité, pas encore.
L’espère-t-il ?
Pour se rassurer, gardant un abîme en porte de sortie, envisageant
l’oubli comme dissolution finale, promesse d’une paix enfin gagnée.
Mais sachant que c’est faux !
§
§ § §
L’air frais lui fait du bien, entrant en lui comme un souvenir, temps de
tremblements, de frissons incompréhensibles, sensations d’une époque si proche qu’en ouvrant les yeux il ne s’étonnerait pas de les retrouver.
Nuits de terreur, cherchant son salut auprès des monstres qui dansaient
autour de lui, temps de l’enfance et de ses jeux, des mots, d’une autre réalité et d’un besoin plus grand de la cacher derrière un masque qu’il crut pire qu’elle alors que c’est
l’inverse.
L’inverse !
L’évidence traverse son esprit, un éclat comme mille rasoirs lacère son
âme pour en extraire le sang de souvenirs lointains, recouverts de peur et d’oubli.
Si lointains ?
L’appel à la saveur de l’éternité, une impression qu’il connaît au
travers d’un personnage qu’il va devoir comprendre. Il a son idée, sait que c’est simple, que l’explication n’amènera sur ses lèvres qu’un discret sourire.
Vœu pieu.
À s’enfoncer en pleine poitrine, le moyen de s'assurer qu'un vampire ne
reviendra jamais. Lui voudrait s’étendre, mais quel sens de ce mot utilise-t-il ? Quelle partie de lui-même veut-il mettre à mort, et, cela fait, serait-ce promesse de
paix ?
Assurément non, le temps n’est plus aux serments, celui qu’il fit lui
coûta cher, l’embarquement sur la barque des Enfers, Charon, maudit nautonier, seul apte à le guider jusqu’au cœur de son univers, symbole de sa volonté de ne jamais céder à la tentation du rien,
conservant une étrange foi en un indicible avenir.
Époque de transition, nuit qu’il voudrait sans fin, et le soleil
apparaît déjà, le ciel est plus clair, mais l'aube est à l’image de la vie, simple certitude de ténèbres qui reviendront, eux-mêmes annonçant… Technique d’évitement du présent, délire dont ni son
ombre ni son reflet ne le sortiront.
- Jamais ?
- Jamais !
Il aime à s’entendre murmurer, cultivant l’impression de n’être point
seul. Que sa voix résonne dans son esprit et il pourrait l’imputer à son ombre, à n’importe quel daïmon, lui donner une réalité lui fait du bien et tant pis si, parfois, il se laisse surprendre
dans la rue, dévisageant le curieux s’étant retourné pour l’observer.
Rien de tel qu’un léger sourire, presque de connivence, pour désarçonner
l’impudent qui, dès lors, de mateur devient maté.
L’aube n’est que pour le monde, son apparence, intérieurement tant reste
à faire, des zones d’ombre immense stagnent gorgées de ténèbres qu’il devra épuiser pour s’en débarrasser.
Curieux pouvoir que celui de l’artiste transcendant le pire en soi pour
qu’en naisse une œuvre d’autant plus brillante qu’elle fut forgée aux cœur des Enfers.
Malédiction ou bénédiction ?
Y a-t-il une différence ? Laquelle nourrit l’autre ? Le jour
aurait-il un sens sans la nuit, et réciproquement, une chose est façonnée par son contraire, ou l’idée que l’on s’en fait ? Une bénédiction pourrait être une malédiction comprise, absorbée,
un poison devenu nourriture par la grâce de…
De quoi ?
De qui ?
Comment savoir, et pourquoi vouloir tout dissoudre jusqu’à l’insécable,
serait-ce atteindre LA réalité ? Qui connaît la fin peut-il vivre encore ? Lui qui voit la mort et s’en moque, observe l’éternité mais refuse de reculer ?
L’une est l’autre.
Si dans ses paumes apparaissaient les stigmates il ne s’étonnerait pas
bien qu’il considère son chemin de croix comme différent et sa crucifixion, un supplice intérieur et plus violent, la réalité le borne, de l’intérieur il paraît s’étendre sans que rien ne puisse
le contenir, sinon le désir de le dépasser pour trouver sa propre résurrection.
Une nouvelle aube, une renaissance avant de devoir mourir encore. Ce
serait amusant qu’un matin le soleil ne se lève pas, que la terre cesse de tourner.
Improbable ! Son esprit pourrait refuser de revenir, il peut le
désirer, penser ce qui arriverait si… Comment remplir un verre sans fond, comment se forcer à ne plus penser.
Le sommeil ne vient pas, la nuit fut blanche, comme ces feuilles de
papier qui sont ses meilleures amies, ses complices, les seuls vrais miroirs dans lesquels il peut se voir dans ce qu’il est de plus vrai.
De trop vrai.
Renaissance ! Pour lui qui aime à penser qu’il est déjà mort c’est
un défi, source de crainte, moyen de se nourrir de ses propres terreurs pour être plus fort encore jusqu’à trouver une force plus grande, jusqu’à être capable de voir la lumière dans la lumière
et plus dans les ténèbres.
Il secoue la tête. Un joli vœu, de ces rêves que l’on fait au petit
matin. L’esprit fatigué oublie le vraisemblable, la fatigue devient une drogue dissolvant les liens de l’irréel, repoussant une lucidité devenue gênante.
Ténèbres, folie… son ombre intérieure en laquelle il voulut croire, elle
qui, de fait, fut une défense contre des assauts de souffrance tels qu’il n’y aurait pas survécu. Il le sait, elle le protégea, formant autour de son esprit un cocon dont il conserve le pouvoir
de se libérer.
Conserve ? Au présent ? Est-ce délire que d’user d’un tel
temps, que de penser que maintenant à un sens, que bientôt aura une réalité, que la vie… Attention, ne pas voir trop loin. Pas de ces moments d’agitation au cours desquels tout parait simple,
d’une beauté à couper le souffle, le temps d’un sourire, avant que l’atroce revienne, que l’horrible n’impose sa griffe durablement.
- Folie !
C’est du déjà-vu pour lui qui se sentant pencher du mauvais côté
ressentit un choc l'empêchant de basculer, jamais il ne sera stable, ainsi son regard plongera au plus loin de la lucidité, au plus profond du délire, chacun le retenant alors que la chute paraît
inexorable.
Folies ? L’ombre et le reflet, dualité, évidence que rien n’est
univoque, se déplacer apporte un éclairage, un regard et une compréhension différente. Il sait cela, il sait tant de choses. Il, c’est tant de chose, un autre qu’il craint, comme se sentant un
costume trop petit pour le contenir, alors qu’il ne peut en être que l’inverse.
Délire de grandeur. Il fait semblant d’y croire, le voudrait-il qu’il ne
pourrait y céder, une force le retient, plus grande que sa lâcheté, si grande qu’il cherche à lui faire confiance pour s’en remettre à elle comme à une pensée magique qu’il subirait hors de toute
responsabilité.
Trop facile.
Penche-toi petit homme, regarde l’abîme et nourris-toi de son regard,
utilise-le comme un miroir, sachant que celui-ci est impitoyable.
La cruauté amicale, la seule valable, loin de la
trahison.
Trahison ?
Qui la trahie sinon lui-même !
Bientôt le jour, les autres. Fourmillement, envie de les éviter comme il
le fit pendant tant d’années, comme il le subit, enfant trop chétif, peau si tendre qu’elle marquait tous les coups. Il ne rêve plus d’être le plus fort, de se soulager dans des torrents d’une
violence sans limite, sans barrière, il sait ce qu’il est, ce qu’il hait et se sait capable de faire front.
Affrontement !
L’autre n’est fort que de la force qu’on lui octroi, rien de
plus.
Oublier cela, les mots, se reculer, fermer la fenêtre et laisser
au-dehors une lumière dont il n’a pas l’habitude ou pas vraiment, dont il ne veut pas avoir l’habitude, trop simple, trop facile.
Faux lit, s’étendre pour y rêver, s’évader... se
découvrir.
Il va de long en large, décor qu’il connaît si bien qu’il perçoit
l’odeur de la mort qu’il rencontra, allongée, costumé de noir, les yeux clos, un vieil homme. Dès lors que faire si le destin est déjà écrit, quelle est la valeur du travail, de l’espérance en un
lendemain autre. Viendra le temps de s’allonger, de fermer les yeux, de savoir que les lendemains du passé furent gaspillé à produire du rien, gestes vides de sens et d’intérêt. A quoi bon
construire ce que le temps effacera ?
Tout est dans le matériau choisi ! Le temps changera la forme de la
pierre. Non, le plus intéressant est le plus fragile.
Le papier, non comme un matériau ayant valeur en soi, mais comme support
transitoire d’une production de l’esprit pouvant exister hors de toute base et, par conséquent, en changer.
Cela lui rappelle l’image du vampire apte à sortir de son esprit pour
habiter celui passant à proximité, ainsi du papier peut-il s’incarner et se multiplier sans perdre de sa force.
Est-ce son avenir, n’être que cela, naître de cela pour défier le temps
?
Est-ce la clé de l’éternité ?
Malédiction ou bénédiction ? Le pire serait qu’une part de sa
réalité reste attachée à ses mots, dès lors tout deviendrait possible et le pire ne serait plus un vain espoir mais une incroyable réalité.
Les mots viennent, dansent, repartent, petits démons qui aspirent sa vie
en brûlant ce qui en lui est en trop.
Tant en lui est à éliminer ; se purifier de ce dont il ne sait que
faire. Des mots, des moments, trouver la simplicité, la pureté, une dureté venant… Mais c’est le rêve de la physique quantique, approcher l’originel, espérer qu'il n’y ait plus d’après. L’esprit,
s’il n’en trouvait plus, serait désolé, tant il est vrai qu’il n’existe que par ce qu’il veut plutôt que par ce qu’il trouve.
La formule l’amuse, à noter dans son carnet, il en a tant, mots morts
parvenant pourtant à survivre hors de leur nid.
Il s’approche du lit, s’allonge, pense que ce pourrait être la dernière
fois, la nuit va venir et qu’importe si au dehors le soleil brille, dormir, oublier le temps, la vie... Ou leur donner des visages qu’il ne connaît pas encore, d’un autre temps, d’un autre
monde.
Le vrai ?
Il ferme les yeux, se souvient du temps où il ne pouvait s’endormir sans
d’étranges images, visions fantomatiques de monstres qui devinrent celles d’une réalité qu’il manipulait, d’espoirs vivant de ses dernières pensées lucides, ensuite, une fois pris par le sommeil…
Qu’advenait-il de lui, où allait son esprit. Nulle part ou ailleurs, dans ces mondes oniriques dont il conservait rarement le souvenir, des mondes flous dont il n’avait que faire, affirmant qu’il
n’avait pas besoin de rêver en dormant car pour lui la réalité tenait du songe.