Qui regarde l'abîme... 02
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L’enfance l’encourage, la vie se fait douce, pourquoi craindre
encore ?
Il reprend son chemin, l’étrange l’accompagne, un sourire
complice.
Qui mettra la main sur son bras la prochaine fois, de qu(o)i a-t-il
besoin ?
La folie ?
Non ! Elle fut proche, amicale, s’ouvrant pour qu’il oublie, qu’il
endure. La mort alors ? Pas encore. Il l’espérait, la vie vint à sa rencontre.
L’Am… Un rêve qu’il fuit pensant ne trouver en lui qu’alibi pour ne plus
avancer, pour n'exister qu’en reflet pour l’autre. Jamais il ne rencontrera celle dans le regard de laquelle il existerait vraiment.
Jamais ?
Il sourit et les passants s’étonnent, en pleine rue c'est inquiétant.
C’est quelqu’un qui pense, qui paraît présent mais se trouve ailleurs arpentant un territoire qu’il ne verront jamais.
Où est le mépris qu’il ressentait, son désir de les exterminer pour
être, enfin, seul, pour s’ébattre dans son royaume d’enfant ayant réalisé ses vœux ?
Même le papier n’est plus la porte sur cet ailleurs, il est devenu un
implacable miroir.
Il s’arrête, tourne le dos au soleil, la lumière jette sur le sol une
ombre si noire qu’il a le désir immédiat de lui tendre les bras.
Non ! Jeu ! Élan qui le jetterait vers nulle
part.
Ainsi il voulu n’être que cela, surface dense mais si fragile qu’un
nuage peut l’effacer. Il désirait cela, ombre dans un monde de ténèbres, il sait qu’il vit dans un univers ou triomphera l’obscurité, en soi pourtant survit une petite lumière, une braise,, le
goût d’un défi sans espoir autre que d’être, sans attendre un avenir n’existant pas encore.
N’être que présent, rêve ou cauchemar ?
L’ombre ne lui parlera pas, d’elle, ni ne l'aidera. À quoi bon gaspiller
un temps compté ? Elle est indication, le piège indiquant le bon chemin.
Lequel ?
Demi-tour, pas question d’ouvrir les yeux, se laisser envahir, respirer,
ses cellule s’agitent, s’ouvrent, satisfaites d’avoir été entendues.
Rouvrant les paupières il croise un visage fané, vieille curieuse,
vampire du moindre spectacle pour oublier sa médiocrité. Sourire désarmant, elle recule, il fait un pas vers elle, elle s’effraie, il sourit et repart à nouveau, retrouvant ses pensées là où il
les avait laissés, fidèles.
Un parc établi dans les contreforts d’un massif montagneux, pentu,
plusieurs étages, un bassin, enfant il venait souvent ici, un retour pour un adieu à l’enfant qui s’y amusait et qu’il ne retrouvera jamais. Bien des chose ont changées, tout s’use, bientôt il ne
restera rien du décor qu’il connut, resteront les souvenirs au fond de sa mémoire jusqu’à ce qu’il n’en reste rien. Être vide, offert, du passé faisons table rase.
Comme si c’était possible !
Il monte, cherche dans les arbres les traces des écureuils qu’il sait y
vivre, des oiseaux, leurs chants sont là mais d’écureuils point, tant pis. Reste un banc, mélange d'époques, le vieux se souvenant ou le jeune anticipant ?
Qu’importe, il n’est plus le jeune qu’il fut, pas encore un vieillard.
Nul n’a la certitude du lendemain, et c’est bien ainsi.
Angle des remparts, de là aussi il faillit se jeter, l’abîme devant ses
yeux est plus réel que celui du pont, trop couvert de végétaux pour que sa chute eusse été mortelle. Les endroits ne manquent pourtant pas pour qui veut mettre fin à ses jours. Attendre le
passage d’un camion, lacer sa chaussure pour au dernier moment poser sa tête sur la route.
Il avait pensé à cela, son crâne aurait éclaté tel un fruit trop mur,
pour reprendre une image classique. Mourir à genoux lui aurait déplu.
Mourir cela viendra, le défi est de supporter un jour de plus et de le
projeter sur le papier.
- Pourquoi pas ?
- Pardon ?
- Excusez-moi, je parlais tout seul.
À haute voix, cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Vivre en
soi fait oublier les autres et leur inaptitude à le comprendre, l'anormal effraie.
Et lui, se fait-il peur ?
Pas autant qu’il le voulait, quand à faire peur aux autres… Un temps il
désirât rédiger des textes choquants mais l'inquiétant n'est pas horrible. L’atroce peut être dégoûtant sans être effrayant. Son désir serait d’entrer dans l’esprit du lecteur, d’y solliciter des
désirs dégradants afin que le lecteur s’interroge sur ses pensées, ses envies. Il repousserait sa responsabilité maudissant l’écrivain l'ayant troublé. combien assumeraient des émois venant d’un
intérieur dont ils ne voulaient rien connaître.
Que sait-il de son propre intérieur, et, propre, est-il le terme
convenable ?
Plus qu’il le souhaiterait, s’il regarde sous l’amoncellement de
cadavres, derrière les descriptions de tortures infâmes, s’il écarte les monstres qui gigotent il trouvera un spectacle plus terrifiant d’être moins effrayant. Pas d’atrocités, le contraire, ce
qui pour lui est le visage même de la peur.
Un si joli visage.
Promettant sans tenir.
Pas si terrifiant que cela par conséquent.
Lequel fait miroir à la lâcheté de l’autre ?
Et réciproquement !
§ § § §
La ville s’étend devant lui, au loin les montagnes l’encerclent. Est-il
temps de changer, de regarder le monde d’un autre point de vue ?
Repartir, retrouver ses délires, espérer le pire, le décrire, en
sourire.
Il se distrait de jouer sur les mots, bientôt il retrouvera son décor
pour plonger en soi, une fois déjà il agit ainsi, s’efforçant, avec talent, de perdre le plus de temps possible, cela recommence, ce n’est pas différent et la fuite n’est plus permise. Le temps
de retrouver ses forces, de se soulager du superflu. Aucun cauchemar ne viendra à son secours, devant lui une nouvelle forteresse se découpe sur fond de ciel, le gouffre est toujours là mais le
danger est ailleurs.
Sous quelle forme ?
La plus belle possible, tendre succube qui, buvant, son sang en
mourrait.
Son reflet ?
S’il évite les miroirs c’est par peur de lire sur son visage qu’un
esprit l’attend, l’espère. Le temps est venu qui l’observe et lui tend les bras. Inutile d’attendre une apparition qui lui prendrait la main pour le conduire où il veut aller. Il détient la force
d’avancer, le pouvoir de rêver en jetant sur le papier un monde digne d’exister.
Les larmes ?
Non, pleurer serait tricher, s’accrocher à une émotion fugace, il la
retrouvera en son temps, émotion positive qu’il sera capable d’accueillir.
Elle ?
Connaît-il son visage, son nom ? Aura-t-elle le regard qu’il attend
ou deux gouffres sombres ? Son sourire sera-t-il nu, promesse de morsures.
De mort sure ?
De vie sûre !
Ce qui l’effraie et le tente.
Redescendre, retrouver le monde qui l’attend, s’installer devant sa
machine, ouvrir les yeux sur l’ailleurs, sur l’intérieur, ne pas s’interdire le monde, ne pas tout oublier.
Être !
C’est si simple. Laisser la coquille s’effriter, abandonner la
chrysalide. S’il s’en savait incapable il essaierait déjà, la promesse de réussir fait plus peur que la certitude d’un échec qui figerait le temps, le laissant au bas de l’escalier par refus de
monter la première marche. Il en a tant gravi déjà, vers le bas, ainsi il avança, plus qu’il le pense, moins qu’il le peut !
Qu’il le doit !
Non pour Elle, non pour l’autre mais pour soi.
Pour moi ?
Je…
§ § § §
Un cri, un seul, un hurlement prenant sa source à l’aube des temps,
espoir de plus encore. Rugissement sans limite, prédateur en quête d’écho, d’un esprit capable de l’entendre, de l’accueillir, de l’accepter sans en mourir.
Il écoute, entend, ouvre la bouche à son tour mais il est trop tard, le
froid est trop vif, la violence trop soudaine pour que file plus qu’une plainte, mieux qu’un soupir, formant sur ses lèvres une grimace ironique.
À genoux, les yeux vitreux, curieuse sensation, plutôt que se vider une
force afflue enfin capable de regrouper les innombrables pièces du puzzle.
Il s’écroule face contre terre, personne ne bouge, les fils se
détendent, ils lèvent les yeux, voudraient comprendre, mais c’est au-delà de leurs aptitudes, ils firent ce pour quoi ils furent créés, désormais leur utilité étant nulle il ne leur reste qu’à
s’effondrer.
Est-ce cela la mort ? Il sait sa blessure définitive, une lame dans
le cœur ignore le pardon, elle est le point final attendu, espéré pour s’interroger sur ce qui lui arrive. Mourir ne peut être aussi simple, ces images, ces impressions, ce cri, né avec l’univers
et dont chaque cellule se fait l'écho. Il a envie de répondre, de contrôler ses pensées, pouvoir le faire fut sa vanité la plus grande. Il voulu ou cru vouloir, il…
Île… Être au milieu de rien, de tout, totalité d’une réalité hors de ses
perceptions, extérieur introuvable, intérieure qui l’appelle. Le rendez-vous était pris depuis toujours, il l’attendait, l’imaginait. Se préparait, méditait pour… Cela n’a pas de sens, ces
artifices n’ont d’autres buts que tricher avec soi, que se farder pour rater le rendez-vous.
Tant d’images reviennent, un fleuve dont sa vie n’est qu’une
gouttelette.
Ce puits, l’homme qu’il y laissa, les autres qu’il exécuta. Combien de
cadavres jusqu’à ce que la mort lui tende les bras ? Pourquoi au dernier moment s’est-elle écartée pour laisser place à ce qui semble être la vie ?
Semble... Le doute lui fait du bien.
Mourir n’est que cela. D’avoir tant vu de corps lui donna une fausse
idée de cet instant, un être vivant imagine le couloir menant à la lumière, franchir le pas est nécessaire pour apprécier la noirceur, pour sentir la dissolution ultime commencer… Ce stade
atteint le retour est impossible.
Et lui ?
Est-il vraiment allé plus loin que les autres, ces presque défunts dont
les récits se ressemblent ? Pas de couloir pour lui, d’impression d’aller vers la lumière. Pas de coma, le choc d’une lame frappant son cœur, le déchirant, l’arrêt brutal de ce muscle si
important alors que le cerveau fonctionne encore, qu’il lui reste quelques secondes de vie. Ce moment entre la cessation de fonctionnement de deux organes. Ce serait simple de pouvoir tout
ramener à la physiologie, dire que les impressions visuelles viennent de l'anoxie des zones cérébrales dédiées. Le corps préserve l’esprit jusqu’au dernier moment espérant que les choses
s’arrangeront.
Il est allé loin, vite, destin tracé, chemin balisé, seul l’heure du
départ était inconnue.
Pour aller où ? Le comprendra-t-il seulement ? Le ressentir,
enregistrer ce qu’il peut, rester ouvert aux émotions, aux impressions, plus qu’à leur traduction en images. Voir ne suffit pas, c’est éviter, c’est rester extérieur, comment voir ce en quoi l’on
se trouve ? Qui regarde est spectateur. Lui est autre, pas plus, pas mieux, mais saisi par une force qu’il ne put éviter. Fut-il surpris... Nul besoin de tout comprendre, de tout savoir,
c'est une évidence intérieure qui propose une seule réponse.
Il n’a pas refusé, donc il accepta, ainsi, ergoteur, il joue sur les
mots.
Cri n’est pas le terme, c'est une onde, un souffle, il ne possède pas de
terme pour définir cela, dans quelle langue, il faudrait qu’un peuple eut cette expérience et la force de l’exprimer, l’intelligence de la réduire en une formule compréhensible pour qui ne
l’aurait pas vécue, analogie impossible. Il est loisible d’imaginer ce que l’on ignore mais l’affronter est différent. Un aveugle de naissance se fait une idée des couleurs, recouvrant la vue par
quelque opération il avoue sa surprise. Qui rêve la vie est surpris de la rencontrer alors que la mort lui était familière.
Il plonge au cœur de son être, des milliards de voix forment un chœur
entonnant une mélodie dont il ressent les vibrations sans comprendre les paroles. Expliquer est au-dessus de ses moyens, un autre, plus tard, ailleurs, aura le génie qui lui
manque.
Il ne mourra pas vraiment, ce qui est en lui ne se laissera pas
interrompre par si peu, au contraire, c’est le moyen de libérer ses aptitudes. Parfois la facilité est un piège, le talent un engrenage menant à la médiocrité, les difficultés amènent à puiser en
soi le meilleur. Quoi de plus violent que croiser sa mort, que d’apprécier cette impression d’être face à la fin de tout pour se découvrir désireux de passer outre, d’aller par
delà ?
Aller vers la mort pour vivre, en l’affaire point de dupe, un reste de
lâcheté, c’est tout.
C’est trop ?
Au fond du puits ses yeux observent un océan multicolore, visions
phénoménales de la Création, exprimable, peut-être, sous forme d’équations mais que les mots ne peuvent restituer. Des forces d’un temps impitoyable, d’un présent façonnant l’univers, oubliant le
passé sans songer à l’avenir, être présent, voilà ce qu’il devait comprendre.
Pourquoi lui ?
L’héritage, le prix du passé, confluence d’événements qui le placèrent à
un endroit précis. Il fallait une conscience disposant de certaines qualités, que ce soit la sienne est secondaire, en ce lieu les noms importent peu, lui-même a oublié le sien. En eut-il un
jamais ?
Celui qu’il aurait dû posséder pourrit dans sa fosse, momie desséchée
d’un possible qui se fit guide malgré lui. Le destin place ses pions, joue ses pièces, organisant sans préméditation une réalisation que la conscience n’emplit qu’en l’instant de sa
naissance.
Il est regard, conscience, désir d’être trop, de se perdre, de contenir
tout ce qui vient, tout ce qui passe à portée de pensée. Heureusement il retiendra peu, le plus important, il ouvrira la porte pour un autre qui, bénéficiant de son expérience, ira plus loin.
Cela le désole, l’ambition le dispute à la vanité, tout réussir, tout pouvoir, l’imposer, et supporter.
Un mort ne pleure plus, fut-ce de dépit.
L’extérieur n’est plus, son regard englobe autre chose, assiste à ce que
la vie recèle d’enregistrement d’elle-même. Comment l’exprimer ? Regarder se lever l’Aube des temps au cœur de la plus infime cellule. D’une seule il est impossible de tirer quoi que ce soit
mais quand toutes s’expriment alors la conscience peut l’entendre.
Eut-il le choix ? Acceptant ce voyage il en supporte les
conséquences, les responsabilités, levant les yeux il ne verrait aucun fil, il tient debout seul, son esprit fait face aux vents de la réalité.
Voile se dilatant jusqu’à englober l’infini, dépassant l’éternité. C’est
ce qu’il sent en lui, délirant il penserait l’atteindre, la posséder, conscient, maintenant, il sait ne pouvoir que l’effleurer. Le mur de l’expression est trop haut, l’éternité se meut dans
l’ombre, là où vont les fous osant malgré eux. Il avança en titubant, à genoux parfois, priant pour que tout cesse, ne renonçant jamais.
Il sait ce qu’il touche, il sait que le comprendra vraiment qui suivra
son chemin, mettant les pieds dans ses pas jusqu’à le dépasser, de paix réelle il n’en aura qu’en cet instant, heureux de la destinée accomplie, apte à se dissoudre pour avoir touché la
vie.
Tant de mots possibles, ils ne préciseraient rien.
Le plus difficile c’est maintenant, rouvrir les yeux, sur ce point il
partage quelque chose avec ceux qui frôlèrent la mort quoi que lui ait la sensation de frôler la vie, ce moment de doute, fugace mais si violent que rien ne peut l’effacer. Revenir ou
rester ?
Faux choix, facile après coup d’affirmer avoir voulu ce qui s’est passé,
lui sait qu’il n’en est rien, revient qui doit, qui n’a fait le voyage assez loin pour n’en point revenir, que ceux qui restèrent spectateurs.
Le cri lui fait fermer les yeux, douter, mais non, il est bien de retour
dans le réel, il fut poussé par les policier certains de transporter un cadavre.
Parler, expliquer, sa bouche ne peut s’ouvrir tant son état de fatigue
est complet. Mourir fatigue son homme, tout juste peut-il esquisser une grimace qu'un seul comprend. Leurs regards se trouvent, cela suffit.
- Le médecin affirmait que le poignard vous avez traversé le
cœur.
Le professeur Morton intervint : Il aura mal vu, dans l’affolement
nous comprenons son erreur, à moins que ce ne soit vous qui ayez fait une confusion entre le commissaire et les autres victimes, quand je dis autres c’est une façon de parler, vous ne savez pas à
quel point cet homme a de la chance et des réflexes hors du commun. La lame la lame a dû heurter une côte, normal dans la confusion de croire qu’elle avait frappé le muscle cardiaque. Il n’en est
rien.
Les policiers opinent, voulant être convaincus. Quand ils s’approchèrent
du policier français ils étaient sûrs de son décès, non seulement on venait de le leur dire mais la tenue du corps, sa couleur, son manque de répondant, sa blessure, tout indiquait qu’il était
décédé, visiblement il n’en était rien, la seule explication logique était la précipitation et un diagnostic erroné.
La seule ?
Mais l’autre…
Le commissaire fut promptement chargé dans une ambulance en direction de
l’hôpital le plus proche, son ami à côté de lui, silence seulement troublé par les hurlements de la sirène et le grésillement de la radio.
Le regard du scientifique demandait, celui du policier Prométhée une
réponse.
Une réponse, si elle existait, serait source de nouvelles
interrogations ?
Ainsi se reconnaît la vraie réponse, celle qui dit tout est mortelle,
celle qui incite à s’interroger davantage est vitalité.
Bénédiction ou malédiction ?
La villa est investie par des dizaines d’hommes en armes, les
journalistes sont encore plus nombreux, il faut dire qu’à le suite de tout ce qui venait de se passer la découverte de ce qui semblait une secte terrifiante tombait à point. Chacun trouverait à
dire, d’aucuns pour stigmatiser la civilisation s’éloignant de ses vraies valeurs, d’autres pour souligner qu’il était vain de prier le ciel puisque rien, de bon, ne pouvait en venir. Les
reporters se battaient pour avoir la meilleure place, rester hors du cordon défini par la police tout en montrant la maison. Le ciel était empli des rugissements d’hélicoptères, sauf ceux qui
avaient suivi l’ambulance. Ainsi quelqu’un était encore vivant. Tant mieux, le temps gonflait le mystère et exciterait la curiosité des téléspectateurs, le premier réussissant à l’interviewer
aurait droit à un chèque rondelet.
Celui-là n’était pas encore né.
Le survivant en question lui se laissait trimbaler, il put même
sourire.
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Il regarde ces pages. Était-ce les mots qu’il avait en tête ?
Écrire consiste à s’éloigner le moins possible du chef d’œuvre initial, chaque phrase étant un pas dans la mauvaise direction, le meilleur livre reste à écrire.
Personne ne crée rien, récrivant ce qui le fut déjà, en
mieux.
Et lui ?
Il sait ce qu’il vaut sans désir de faire mieux ; le pouvoir
peut-être, les capacités sans doute, manque la volonté, la force de vie suffisante…
La force de vie ? Celle promise par ce policier ? Il l’avait
laissé pour mort, tout le monde l’avait cru, voilà qu’il le ramène à la vie. C’était attendu, depuis si longtemps qu’une vie entière aurait pu s’écouler sans qu’il en fasse rien qu’en tirer des
lamentations sur son incapacité.
C’est lui qui revit, se sent fourmillant d’un sang retrouvant comment
circuler, d’une vitalité oubliée mais pas absente.
Il ferme les yeux, le commissaire en fait autant,
complices.
Amis ?
Mieux, semblables, et pour cause !
§
§ § §
Comment dire, pense le policier, comment comprendre pense l’écrivain ?
les doutes se mêlent, se cherchent; s’unissant être plus compréhensibles. Le premier n’est pas réel, le second a des doutes, espère que ce soit l’inverse, ce personnage fut écrivain lui
aussi ? N’a-t-il pas dans ses tiroirs des romans qu’il a, lui, rédigés ? Fiction et réalité cherchent à ne plus faire qu’un, promesse d’une folie qui n’apaiserait
rien.
Le policier voudrait se souvenir de ce voyage, une fenêtre s’est
ouverte, son regard a embrassé la Création depuis l’Origine, c’est plus qu’il ne peut accepter, qu’il ne peut contenir, un savoir au-delà de ses limites.
Les deux hommes se regardent, l’écrivain sait que personne n’est là pour
l’écouter, reste le papier pour dialoguer avec lui-même.
- Tout est dans ma tête, tout, trop pour se dire en une
vie.
- Alors ne le dites pas, ne dites rien si aucun mot n’est
exprimable.
- Le croiriez-vous ?
- Nous avons vécu des aventures introuvables dans une série
télévisée.
- Le meilleur moyen de cacher une vérité professeur, vous le savez,
c’est de la présenter d’une façon ridicule en certifiant qu’elle est bien réelle.
- Vous savez que je peux tout comprendre.
- Tout accepter ?
- Pas plus que le maximum.
- Cela paraît si simple, une certitude basée sur
rien.
- Rien ?
- Sur la mort, ma mort. Vous savez que je fus tué. La lame me perça le
cœur, nul n'aurait survécu à ce coup, et ensuite le feu qui a tout vitrifié, vaporisé les participants. Je n’ai pas survécu cependant je suis là et le JE est le même que celui qu’il fut, que
celui que vous connaissez, le même et pourtant autre, pas différent, plus. Un petit JE dans un JE plus vaste.
- J’ai vu trop de cadavres pour ne pouvoir en reconnaître un. Vous étiez
aussi mort que possible et les policiers jureraient cela s’ils n’avaient pas peur de passer, eux, pour des fous. On ne revient pas de la mort. Il est courant de l’approcher, de faire une NDE,
articles et témoignages sont édifiants à ce propos. Ressusciter tient du miracle.
- Je doute qu’il y ait là-dessous quelque divine
intervention.
- Alors qui ou quoi ?
- Si je pouvais répondre… Tout cela était, sinon prémédité, du moins
logique, ceux qui m’attendaient ignoraient qu’ils mourraient, j’étais un sacrifice à des puissances qu’ils percevaient sans les comprendre. Nous fûmes des pantins entre des mains s’activant pour
que la rencontre ait lieu le jour dit à l’endroit prévu. Une force immense m’envahit avant que le poignard ne frappe. Un terme élégant alors qu’il m'est impossible de le définir. Un savoir sans
limite quasi inaccessible.
- Jamais ?
- Le mot n’est pas bon. C’est comme si une coquille s’était refermée sur
moi. Vous connaissez le Bernard l’ermite qui "emprunte" une carapace. Quelque chose me saisissant pour emprunter une âme, un réflexe.
- C’est peu clair, vous aviez raison.
- J’ai toujours raison. Une image me revient, il y en aura d’autres,
beaucoup. Une lumière, une explosion, un désir absolu de disparaître, une fournaise intense, un soulagement fugace, et vain puisque je suis là.
- Vous pouvez en dire plus ?
- Une ville, des gens vont et viennent, ils me regardent, se demandent
qui je suis. Je détonne, visages asiatiques, je reconnais du japonais. J’attends en regardant le ciel, en écoutant, rien encore, et puis dans le lointain le bruit d’un avion. Des sirènes
s'activent, les gens courent. Les canons font leur office, inutilement. L’avion largue sa bombe.
- Sa ?
- Oui.