03
Se nourrir de la mort, s’offrir aussi, voir en celui qui vient, les yeux fous, un complice, un frère et plus. Résister à l’effroi, au moment de panique, s’offrir à lui, aimer ses crocs qui font si mal, savoir que dans ce qu’il prend de moi il y a le risque de la vie. Prenez car ceci est ma vie ! Le corps et le sang sont les limites de l’animal, l’humain sait lire plus loin, voir plus haut.
Êtes-vous sur que je parle de VOUS ?
J’ai mordu, voulu recracher, et puis non, j’ai tenu, le dégoût dans le cœur, aimé le poison qu’il distillait en moi, la souffrance qu’il impose est une chance, celle de lui survivre, puis de le dépasser. L’obstacle n’est hostile que pour celui qui s’arrêtant à ses pieds en fait une idole. Je vois ce qui m’attend, hors de moi avant que mon regard, traversant le miroir, je ne sois face à ma vérité.
Les pensées courent, les mots circulent, la pensée est le sang de l’esprit, les mots sont des drogues, violentes parfois. Ceux dont je n’ai pu me rassasier encore.
Refuser de mordre est une offre de renoncement. Une réussite apparente est parfois le plus grave des échecs puisque vue différemment, la promesse d’avenir se fait damnation si elle ressemble à l’image de ce que l’on croit être.
Le temps crie au rythme du convoi, les cadavres s’entassent, les rescapés fonctionnent au ralenti, préservant le peu de vie qu’ils gardent comme un trésor, une braise qui ronge mais éclaire.
Je suis tout cela, morts et vivants, le train et le paysage qui défile, mosaïque dont chaque pièce sera signifiante. Aimer le pire, noces de mort, mariée sans visage qui accroît mon désir au fur et à mesure que je suis plus proche d’elle, en elle, la pénétrant non pour me perdre mais pour me découvrir, pour naître de cette union. La peur est satisfaite d’être vaincue, la mort d’être comprise. Le vent dissipera les nuages de cendres, le temps apportera l’oubli par la révélation.
Mort et Peur me guident. À moi de le savoir sans m'en contenter.
Cette femme tient la main de son mari, levant les yeux elle me devine, rencontre indicible d’êtres s'accordant. Ses lèvres entament une prière. Naguère j’aurais cru à une malédiction tant l’une et l’autre se ressemblent. Nous sommes ensembles, quand ses yeux à leur tour se fermeront ceux d’une enfant découvriront avec émerveillement un ailleurs prodigieux.
Les mots sont flous, le souffle de Sardon est brûlant, il s’éteindra pourtant, son corps refroidira, ses yeux se fermeront, lui-même s’effacera dans les temps à venir, quand il n’aura plus d’utilité.
Le pire existe parce qu’il est nécessaire.
La créature de métal glisse sur un pont de fer, elle sent l’écurie et voudrait être déjà arrivée. Bientôt elle s’arrêtera, se reposera, laissera son souffle se ralentir avant de repartir pour un nouveau voyage. Aller chercher des aliments dont la peur a tant besoin, le puits se creuse en soi quand la haine s’installe.
Sentant le ralentissement du convoi ils rouvrent les yeux. Ainsi le salut serait possible, le voyage n’avait pas pour but de les tuer tous, pas encore ? Ils veulent tenir, pouvoir sortir, faire un pied de nez au bourreau, lire l'étonnement dans son regard. La cruauté reviendra, un temps elle aura reflué. Souvent une seconde suffit pour supporter des années de souffrance.
Maintenant le train est au pas, ses freins grincent, hurlements, ordres, encore, rien n’a changé, rien ne changera donc jamais ?
Dans un gémissement de vapeur le convoi s’arrêta.
§ § §
Du ciel on dirait une toile d’araignée, fils épais, formes oblongues, prisonnières d’une colle invisible. Circulent entre elles des insectes ridicules, vêtus de noir, masqués de dégoût.
Les portes sont violemment ouvertes, la lumière se rue dans les wagons, les soldats reculent, ils devraient être habitués, mais ils restent frappés par l’haleine de la mort. La technique pour traiter les arrivants est au point, rôles distribués entraînement régulier, une machine ne ferait pas mieux, encore moins pire !
Menaces, insultes, regards imbus d’une supériorité trouvées dans l’abaissement, ce qu’ils croient être un asservissement. L’esprit qui résiste se fiche de son environnement.
Descend seul qui peut, les autres sont traînés, les cadavres seront récupérés. le sombre cortège s'ébranle, direction…
Justement, où vont-ils ces fantômes aux yeux de brumes ?
Ils le savent, le sentent, l’air est trop chargé de l’odeur des cadavres pour douter, ils espèrent seulement ne pas souffrir trop que s’éteignent leurs vies. La paix est une chance. Ni accusation, ni prière adressée à des êtres sans âme gorgés d’ordres, des statues seraient plus réceptives.
Un bâtiment tout en longueur, murs épais, fenêtres aux verres opaques, parfaitement fermées, une lourde porte sur rails, ils entrent, avancent sur un carrelage brillant, un vestiaire, ils se déshabillent, puisqu’on le leur demande, quelques pas, une pièce blanche hantée d’une fragrance bizarre, désinfectant et autre chose. L’odeur de menace est difficile à discerner, impossible à nommer quand elle voile celle de la mort. Une porte épaisse, trop mais qui a encore la force de le remarquer ?
Un moteur de camion rugit, un mécanicien tiquerait, un tel ronflement indique un dérèglement, que personne n’intervienne laisse croire que c’est volontaire. Qu’un regard se fasse curieux, voie au travers des murs, le camion est là, entre son pot d’échappement et le mur un flexible fait la liaison, entourant le premier il se perd dans le second.
La plupart se jettent sur la porte, frappent avec les forces qu’ils peuvent réunir, l’instinct prend le pas sur la raison. Ils geignent un moment puis tombent alors que le gaz s’impose. Une mort lente et atroce. Autant s’allonger, mourir en s’accrochant à une image lointaine, puiser en soi la force ou la foi pour affronter l’instant, ne pas céder à ses désirs aux doigts qui veulent ouvrir la gorge, trouver de l’air et les muscles dansent, seuls, cerveau attaqué, rongé, agonie sournoise qui fait douter de tout.
Un silence d’ailleurs revient, corps raidis, yeux exorbités, lèvres retroussées. Une nouvelle récolte pour la Mort repue et lasse.
L’air du dehors reprendra ses droits à moins que, dégoûté, il ne les abdique. Plus d’oiseaux, plus d'animaux dans les environs du terminal ferroviaire, les arbres sont tristes de vivre encore, le sol est gorgé de pourriture au point qu’ils voudraient mourir pour échapper à ce poison, à cette œuvre de l’intelligence humaine préférant le suicide. Les uniformes sentent la charogne, lavés ils conservent cette puanteur, les peaux même n’échappent pas à cette signature.
La fosse zèbre le sol, difficile de trouver un endroit vierge, heureusement de nouvelles installations seront opérationnelles prochainement, les cadavres partiront en fumée. Dans le ciel ils seront plus près d’un Paradis auxquels certains crurent peut-être, sans savoir que l’atteindre serait si difficile. Les bouches de l’Enfer ne sont pas toutes ouvertes, bientôt…
Le jeu serait plaisant de continuer l'extermination, que le commandant seul affronte un monde dévasté. À son tour alors il chercherait par sa mort à effacer la trace de l’homme dans l’univers, le canon dans sa bouche, le doigt qui presse la détente… Et le claquement moqueur du percuteur. Une autre arme, dix, cent… Aucune ne fonctionne dès lors qu’il la retourne contre soi, si c’est pour tirer en l’air c’est parfait, qu’il change de cible et le petit claquement sec est le rire d’un vieillard ironique.
Autour de lui, soulevés par le vent, des nuages de cendres singeant des formes humaines dansent en le poursuivant. Il ferme les yeux, les rouvre, elles sont encore là, plus nettes encore, des visages qu’il reconnaît, souriant.
Le temps, voilà la solution, attendre, regarder dans le miroir les ravages des siècles, espérer le vieillissement. Rien ne vient, rien, même cesser de s’alimenter ne provoque qu’un affaiblissement passager, ce qu’il faut pour provoquer la souffrance l’incitant à se réalimenter sachant que rien ne viendra le détruire.
L’univers l’entretient, les portes de l’Enfer sont closes devant lui, incarnation d’une espèce damnée pour sa lâcheté.
Les corps sont jetés dans la fosse, ils glissent, s’empilent, les prisonniers récemment arrivés les disposent correctement, il importe de ne gaspiller aucune place, la méthode doit être suivie à la lettre, doublée. Le bras d’un homme passant autour des épaules d’une jeune femme, personne n’y prête attention, hasard, déjà la terre retombe, rideau sur une représentation qui n’est pas, pas encore, la dernière.
§ § §
Est-ce moi qui agonise, dans mes poumons qu'entre ce nectar qui va ronger mon corps ? Non, je sens la résistance d’un corps qui s’épuise en vain pour une lutte qu’il ne comprend pas, l’esprit est trop loin. Je sens les effets du gaz, les réalités de l’agonie mais j’ai envie de rire, de jouir de ces sensations. Tant de vies se perdent, un tonneau en perce se vidant sur un sol indifférent, de lui sortirent ces vies, qu’il les retrouve est logique. Je cherche un regard, celui de cet homme, mais non, les yeux révulsés ne verront que sa fin, cette femme… cette autre… Je vais de l’un à l’autre. Le temps est une toile peinte sur laquelle s’agitent des acteurs découvrant leurs rôles au fur et à mesure.
Je suis mort souvent, des millions, des milliards de fois, je porte les décès de chacun des humains qui foulèrent cette planète depuis qu’il s’en trouva un pour se dresser, pour dessiner sur un mur, pour accepter l’ébauche d’une pensée. Celui-ci je le hais, c’est de sa faute si je suis là, si je suis je, si je suis…
Combien de fois me faudra-t-il mourir encore ?
Pas de cage hormis la peur. Cobaye dans un labyrinthe fuyant la sortie quand toutes les voies y conduisent.
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