05
Les brimades commencent, il s’adapte, répond, baisse les yeux, simule
alors que son esprit reconstruit et s’ouvre des monde incomparables. Le rêve s’offre, il ne reculera pas, c’est trop tard.
Il regarde autour de lui, il entend… On dirait qu’il me
voit.
On dirait ?
Le chemin n’est pas celui attendu, savoir incite à reculer, à refuser,
quand l’avenir fausse le jeu il en fait le prix. L’épouvante peut être belle… ou alors… Si c’était l’inverse ?
Il n’est pas seul, certains esprits se jouent du temps, la pensée
ignore les lois de la physique,ce cadre étriqué et sommaire, lui et moi ne faisons qu’un sans que l’un ou l’autre soit perdant. Au contraire, le temps nous rassemble. Il n’aura pas l’occasion
d’écrire, peu importe, la perspective efface les règles que voudraient imposer les primitifs gorgés de définitions.
Allongé il cherche en son cœur une image anesthésiante.
§ § §
Ce monde est cruel, le ciel bleu obscurcit les limites du camp, le
soleil trop vif se moque de tous. Les souffrances s’étalent devant moi, des milliers d’hommes et de femmes plongés au cœur d’un destin impitoyable, la vie ignore les difficulté, à croire qu’elle
n’apprit pas de ses créations le sens de l’émotion.
C’est ce qu’elle cherche c’est ressentir.
Le sait-elle ?
Cette nocivité me remplit, sans gêne ni répulsion, au contraire, la
plaie est belle, l’agonie est douce, le vampire peut se dire qu’il n’a pas choisi, de la morsure d’un autre lui vient l’obligation de mordre à son tour, mais moi, ai-je le droit de mentir, de
dire : Je ne sais pas ! Je voudrais crier : Je ne peux pas ! Mensonge. Certes je n’ai pas choisi, prémédité ni décidé, je suis responsable pourtant par cela seul que je le dis alors
que la peur gît devant moi que je crains de caresser, non qu’elle pourrait me mordre mais elle pourrait me lécher la main et ronronner.
J’attendais ce rôle !
J’entends ces pensées contradictoires, un battement d’espoir, un soupir
d’affliction, le temps ne laisse rien de côté. Les doutes, la haine, les cris, les coups, des ombres en costume rayé.
Que, pas qui, suis-je pour être à mon aise dans cette ambiance ?
Je me sens divers, flou, hésitant pour gagner du temps, très peu, le nécessaire, pas un souffle de plus.
Aucun poumon ne résiste à l’acide cyanhydrique. Certains se jettent
contre le mur pour s’y briser le crâne, d'autres prient. Je les vois, les sens, les vis ces millions d'agonies comme autant de cellules transcendées par l’épreuve. L’esprit qui transperce la mort
hurle sa souffrance, à travers le temps ceux qui voulurent faire de même lui répondent. Ils me soutiennent, la victoire d’un seul sera le triomphe de tous.
Nous ne sommes qu’un !
Transformés, transmutés… Le feu a ce pouvoir, mais quelle flamme
a-t-elle la force d’atteindre l’âme ?
La peur devait me griser, me disperser, ce fut l’inverse et le plaisir
que m'offre cette souffrance est indicible.
J’attendais de rire devant les supplices, de profiter de ces derniers
soupirs, de me rouler dans la fange, j’espérais un autre chemin et je ne peux pas reculer, le temps me pousse, murmure et me tient trop doucement pour que j’ose l’abandonner. J’aime cette
souffrance qui me secoue. Je ne la vole pas, au contraire, je puise en moi une force capable d’affronter la vie pour la dévorer, pour qu’en moi elle découvre ce qui lui manque.
Le sein que je tète n’est pas celui d’une charogne, le corps que je
désire n’est pas un cadavre huileux et gluant de mon cauchemar, l’horreur n’est pas la plus forte.
Bientôt le silence reviendra, les cris s’éteindront, une douceur
tremblante et tiède qui accordera à chacun ce qu’il mérite.
Seulement ce qu’il mérite.
Mais oui, c’est une menace, la pire possible.
Pourquoi tant de souffrances ? Un miroir noir présente une image
précise jusqu’à l’insupportable, tous reculèrent, j’aurais voulu, je n’ai pas pu. Je me voulus intellect et me découvre émotion.
J’aime.
Fantôme, moi ? Non, vivant ou redoutant de l’être, errant dans les
territoires de la mort pour y découvrir le secret de la vie. Il ira où il semble ne pouvoir exister, son apparent contraire ?
Le gaz s’évacue, le sinistre ballet reprend, pantins aux rôles bien
connus. Aller vite pour faire place à d’autres, condamnés pour être né, pour être, condamnés par qui nie sa propre vie.
Je vois par les yeux du commandant, entends ses ordres, devine ses
sourires. Il ne m’intéresse pas, coquille vide que j’occupe le temps de quelques pensées.
Les bras saisissent les cadavres dont certains ne méritent pas, encore,
ce qualificatif. Ainsi celui-ci dont le cerveau fonctionne sans pouvoir commander à son corps, il sent qu’on le jette sur d’autres, qu’on le déplace, vers quoi... La chaleur le renseignera, alors
il se tendra, se libérera pour mourir dans le feu.
Qu’imaginais-je ? collectionner des visages d'enfants dont
j'aurais utilisé la peau comme parchemin, le sang comme encre.
On peut difficilement être plus con.
Ces gueules infernales ne m’effraient pas, leurs flammes sont douces,
le cœur des étoiles est plus chaud encore.
Je suis là pour trouver ce que j’évite depuis longtemps, ce qui m’a été
ravi et protégé. Un trésor indispensable pour continuer. D’une rencontre une naissance est la suite logique, de l’union des contraires s’impose un tout qui les dépasse. Tu enfanteras dans la
douleur fut-il dit. Si cela ne s’adressait qu’à la femme.
Cette naissance n’est plus si loin maintenant.
La conscience brûle mais ne consume pas. Elle feule de rage, une force
nouvelle l’envahit, la peine n’est que l’apparence des choses, mais cela une conscience seule peut le percevoir, dépasser l’instant, déchirer l’image et chercher de l’autre côté du miroir sa
propre vérité.
Je me voulus pantin, animé d’une force étrangère. j’aurais fait plus
vite.
La vie domine l’émotion, quel champion d’échec elle
ferait.
Cela fait si longtemps que je porte un masque, posé par une nuit trop
dense, collé par la panique. Maintenant j’ai peur en l’ôtant de me retrouver monstre à la face sanguinolente. Je voulus être ainsi, une plaie. Comment attirer le regard, comment susciter l’amour,
lui seul peut arracher le loup posé sur mon visage.
Est-ce l’endroit pour évoquer l'amour ? Il peut surgir et s’imposer
dans le lieu le moins propice : en moi. C’est dire !
L’avenir m’attend. L'aléatoire des circonstances me guide, bientôt les
empreintes ayant disparues je ferais face à l’inconnu.
Porteur de lumière ? Oui mais en soi, pas à la main ! Je suis ce
feu. Si je ne l’avais pas compris il m’aurait détruit.
Ballotté, entraîné par le courant. Des récifs voulurent me briser, ils
lézardèrent ma carapace. Nulle puissance ne l’éliminera, cette force viendra de moi, seulement. Il ne vint du miroir que l’image de ce qu’elle tait. Mon armure devenait une prison. La chenille
doit se libérer de sa chrysalide pour devenir papillon. Hésite-t-elle en percevant la brièveté de son parcours ? Peu importe, un éclair a plus de ressources qu’un tunnel sans fin. Ce bain de
cadavres est régénérant, comme l’acide à l’intérieur duquel disparaît cette protection, attention, le jeu consiste à sentir le moment d'en sortir, ni trop tôt, ni trop tard, dans le premier cas
la carapace se reformerait dans le second les blessures ne cicatriseraient jamais. Être la main qui frappe, manipulée par la haine, et celui qui, recevant le coup a envie de se rebiffer. Qui sait
l’inutilité d’une agression peut la désirer sans rien tenter pourtant. Et pourquoi pas qui ne tente rien n’a rien dit-on.
Qui essaie peut perdre, jeu passionnant. Je suis le bourreau et sa
victime, l’arme et le crime. Tout est bon. Quel est cet animal qui, sitôt né, se nourrit de sa protection, même de sa mère ? L’avenir peut absorber le passé, c’est lui qui
prime.
Saveur de la torture, du mépris de l’autre, de soi, jusqu’à lever les
yeux devant une image tentante d'être le reflet de soi. Un apprentissage est nécessaire avant qu’un primate se reconnaisse dans un miroir. J’en suis là, c’est bien. Épouvante et atrocité furent
mes prises dans le réel, je m’y accroche et pourtant j’en devine d’autres, plus haut, à la surface, en pleine lumière. Je fais semblant d’avoir un désir, j’obéis, cède à un pouvoir qui me
dépasse, dont je ne suis que l’expression. J’ai tant voulu être rien que me découvrir, même minable, fut salvateur.
Les images se superposent, risques et chances s’équilibrent. Un souffle
ferait tout basculer. Les pieds dans la boue, entouré de millions de morts, ils sont tous là. Me sentir confluence me trouble. Qu’importe si ces mots me dépassent, ils sont des jalons qu’un autre
suivra pour arriver où je n’aurais pu aller.
La nuit est claire, les étoiles s’amusent de cet être voulant jouer
parmi elles. Elles ne me sont pas étrangères, elles dont je porte les traces que le temps ne put effacer. Au contraire, c’est lui qui les préserve, il n’est là que pour ça.