01
Le vide le fait sourire, son escorte de spectres en uniformes noir parés d'argent ressent ce froid inexplicable dont elle a pourtant l'habitude.
Lui sait ce qui se dressera là, devine le maelström de sauvagerie qui s'approche. Murs, clôtures, barbelés, miradors et routes à tracer seront un jeu d'enfant, réalisé. l'imagination vampirisant la réalité. Un projet démentiel, une morsure dans l'histoire, s'accrocher au pire, incarner la haine et la peur en une œuvre inoubliable. Un nom, un lieu, un puits infernal imposé à un monde qui l'attend en secret, un puits d'encre dans lequel une plume plongerait avec délices pour tracer ces mots qui ne sont vrais que dans l'ombre.
Le nid ressemblera à un camp immense, patient, aveugle et cherchant à le rester, macabre et égoïste. La source du pouvoir où il s'abreuvera jusqu'à froisser le temps, une bulle de gaz explosant sans vraiment d'importance.
Aucun élément ne lui est inconnu, rien ne peut ou ne doit lui être dissimulé, le plus infime détail est important, l'épaisseur des murs, les tailles des gonds, le nombre de lattes de parquet, le bois dont elles seront faites, une infinité de chiffres comme un chant implacable.
Est-il le vrai maître ?
Pourquoi lever les yeux vers un ciel gris, bas, inquiétant, une sensation inconnue l'y inciterait-elle ? Coïncidence, envie de défier l'univers, de penser que sa volonté est si forte que rien ne pourrait lui résister, rien.
Sa maison sera là, au cœur du toxique pour s'en abreuver.
Prendre sur soi est un art qu'il maîtrise, mal, respirer, feuilleter le passé, contenir l'agitation. L'inéluctable est lent, puissant, la précipitation amènerait désastres et erreurs. Il bouillonne d'énergie, désireux de l'épandre sur le monde. Quel est sa quête ? Un Graal dégouttant d'un sang noir qui noiera le monde, utilisant le vivant pour revenir à la surface d'une réalité temporaire. Bientôt l'aspect de l'univers sera changé, la peur l'emplira, lui qui se croit vide mais n'est qu' attente.
Il a besoin de sortir, de marcher, envie du vent dans ses cheveux, sur sa peau. Où les autres luttent contre un froid acéré lui ne se soucie pas du souffle qui glisse sur lui. L'hiver polonais est un écrin idéal.
Ses subordonnés se demandent quel pouvoir l'habite, le Führer a fait le bon choix, en douter est passible de mort.
L'escalier de bois ne craque pas sous ses pieds, pourtant un chat le fait trembler, ses oreilles perçoivent chaque bruit, reconnaissent chaque voix, des dons qu'il utilise sans savoir ce qu'ils sont. Il n'impose rien, ne crie pas, suggère d'une voix douce, les autres feront silence, leur attention ainsi sollicitée les tiendra plus solidement. c'est leur désir, éteindre leur volonté dans le minéral, excités par ce qui va sortir du sol, une porte dont ils ne savent rien, ils n'y survivraient pas.
Il ne peut pas sortir par une nuit pareille, un ours refuserait, mais si, laissant ouverte la porte quelques secondes pour que le froid fasse trembler la maison et ceux qui l’habitent.
En quête de solitude la forêt est idéale, loin de ces esclaves, de ces instruments impersonnels rassemblés en une masse animée par un souffle démoniaque.
Le froid n'étouffe pas toutes les senteurs, la vie est protéiforme à sembler son contraire !
Mourir, lui ? Au contraire, il est le bras de la camarde, sa faux, le chuintement du métal tranchant des vies par milliers, par millions.
Une clairière, œil au cœur d'un cyclone, le ciel est d'une beauté incomparable. Les étoiles lointaines, l'espace immense, quel mystère s'y cache-t-il dont il sent le poids sur son dos ?
Commencerait-il à se poser des questions ?
Il ne faut pas, ce n'est qu'un moment de flou, il faut passer la nuit, les autres dorment, lui ne peut pas fuir dans les bras de Morphée, et pour cause, le temps ne lui est pas hostile, au contraire, ils vont ensemble depuis si longtemps, l'un étant le chemin, l'autre celui qui chemine.
Et inversement ?
Interrogation dénués d'intérêt, fermer les yeux lui fait du bien, l'oubli ne vient pas.
02
Étrange sensation d'une souffrance dépassant le plaisir, de son corps habité par une force cherchant à sortir. L'air se fige en murs infranchissables. Une impression qu'il ne comprend pas s'évacue alors que son esprit est envahi d'images, de couleurs qui dansent, il voudrait que tout soit déjà terminé, que l'attente se termine pour qu'enfin le destin s'accomplisse.
Quel destin ?
Pourquoi connaître son devoir pour agir ? Seules valent ces millions d'ombres qui alimenteront un pouvoir constricteur, manipulateur, qui lui montre un destin incompréhensible. La délivrance est-elle possible après un si long voyage ?
Ses doigts sans griffes ont déchirés des corps, pulvérisés des os, broyés des crânes d'enfants en savourant larmes et cris, suppliques et craquements, faisant rimer souffrance avec jouvence. Entrant dans l'esprit qui s'éteint, victime et coupable, ses sensations dépassent celui qu'un être humain put connaître.
Humain ?
Il découvre un ailleurs, pressent un pourquoi. Quel intérêt de connaître nos motivations, les fils qui nous agitent ? Caresser, mordre avec délectation une chair fraîche épicée par une souffrance incompréhensible n'est-ce plus assez ? Assis dans une trouée d'une forêt quelconque il explore ses souvenirs, anticipe les désirs à venir. La porte s'ouvrira, sombre, sur fond nocturne, un souffle glacé envahira les esprits et un rire immense secouera ceux qui comprendront à quel point la vie fut une illusion dissipée par un supplice salvateur.
Il se dresse, dents serrées. L'ordre vient d'avant sa mémoire sans qu'il le comprenne.
L'onde se dilue. Rouvrant les yeux il plonge son regard dans les étoiles, yeux morts du mystère dont il est prisonnier. Sa laisse se relâche qui lui donne, lui impose, le temps de s'interroger. Une cicatrice mal fermée est un chemin, un torrent de douleurs à remonter...
Les yeux du ciel brillent de plaisir.
Des mots ? Quelle est l'attente au bout du chemin sinon le miroir dans lequel il se découvrira.
Quand se terrent les proies les chasseurs restent chez eux. Qu'importe ce froid, la réalité trahit les capacités de ceux qui veulent la définir. Bientôt ces frontières seront disloquées, l'éternité vaincra. Un virage offre une perspective, brève, un autre attend ; passé il dévoilera un peu du futur, jusqu'au suivant. Il avance ainsi, incapable de regarder au loin, en avant ou en arrière.
À l'auberge la conversation s'est éteinte, le feu va en faire autant, chacun à retrouvé sa chambre, pris dans des pensées, autant de pièces d'un puzzle dont ils ne peuvent entrevoir l'image finale, les ordres sont des chaînes douces à porter quand ils permettent de regarder l'avenir sans le comprendre.
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